‹ uvres complètes de A.-F. Ozanam (volume 3)Chapitre 5 sur 32 · LA VILLE DES ROIS · texte numérisé non relu

LA VILLE DES ROIS

Burgos, le 19 novembre 1852,

Les critiques, toujours en garde contre l'enthousiasme des voyageurs, m'accuseront d'avoir admiré l'Espagne à la lueur de ses légendes et sous le prestige de son soleil. J'ai hâte de protester contre l'accusation. Quatre fois j'ai vu le jour éclairer l'horizon de la vieille Castille, jamais je n'y vis l'astre qui passe pour ramener le jour. Je suis, hélas! du nombre de ceux qui vont demandant la santé à cet astre et le cherchant sous des cieux trop vantés. Les poètes cependant avaient pris soin de m'avertir. Devais-je m'étonner des neiges de Rome, et des eaux du Tibre grossissant sous les orages, quand Horace déjà s'en prenait à Jupiter de l'opiniâtreté des frimas, et croyait revoir sous Auguste le déluge de Deucalion (I)? Et lorsque Dante au troisième cercle de son Enfer, décrit la pluie « éternelle, maudite, froide et triste, »

Eterna, mahdetta, fredtia e grave (2),

certainement il en trouve l'image sur les bords de

(1) Horace, Od., lib. I :

Jam salis terris (iraiulinis niisi

(2) Dante, hifcrno, cant. G

Jam salis terris nivis atque dirae (iraiulinis misit Pater....

l'Arno, à Pisc, où moi, indigne commcnlaleur, pour réclaircissemcnt de ce seul vers, j'ai vu pleuvoir cinquante jours. L'autre péninsule n'est pas mieux traitée du ciel. Le chancelier Ayala, grand homme d'Etat et grand homme de lettres, se plaint du climat de la Navarre. Le poète castillan Ferrus lui répond : a Anni- (( hal aurait-il conquis l'Espagne s'il eût redouté la « neige et la grêle? et si le fameux Cid avait eu peur « des averses, aurait-il vaincu tant de comtes et tant « de rois (1)? » Pour moi, je n'aurais pas réveillé les vieux morts de Burgos, si je n'avais bravé les tempêtes déchaînées pour défendre leur solitude. Il est vrai, j'ai vu la ville royale sous un voile, mais sous un voile de pluie peu favorable aux illusions. Heureusement, si du temps des héros il ne reste plus que des murs et des souvenirs, l'époque des rois a laissé des monuments qui n'ont pas besoin de prestige.

Quand la royauté vint s'établir dans l'enceinte guerrière de Diego Porcellos, assurément elle n'y apporta pas la liberté, mais elle y apporta la grandeur. Burgos s'accrut avec cette monarchie prédestinée qui, sortie des gorges des Asturies, toucha bientôt au bord du Tage, puis du Guadalquivir, puis de l'Océan. La noble ville prenait les titres de Capat Caslellx, madré de lieyes^ y redauradora de Rel !0s. Elle portait et porte encore pour armoiries une demi-figure de roi couronné, sur un écusson de gueules, avec seize châteaux d'or en sau-

(!) Cancionero de Baena.

m . MÉLANGES.

toir. Aux cortès, ses députés tenaient la droite du roi, ceux de Léon la gauche ; lorsque Tolède prétendit au premier rang, elle ne réussit pas à déposséder ~Bdrgos, et ses représentants durent se contenter d'avoir leur siège en face du trône.

Les restes du château des rois occupent le sommet de la colline qui domine la ville; sombre et funeste demeure, et comparable à la Tour de Londres par le sang qui s'y versa. Là se consommèrent ces luttes fratricides qui furent si longtemps le crime de l'Espagne devant Dieu, son opprobre devant la chrétienté et sa faiblesse devant les infidèles. Là Alfonse le Sage fît mourir son frère don Fadrique, et Sanche le Brave, son frère don Juan. Les mêmes murs virent les orgies et les fureurs de Pierre le Cruel ; et dans un siècle plus humain, sous Charles V, les libertés publiques y furent ensevelies avec les dernier chefs des comuneros. Du haut de celte citadelle les rois tenaient en respect l'aristocratie des ricos homhre%^ établie militairement dans les maisons seigneuriales de la caUe San Juan, de la caUe San Larenzo, de la calle d'Avellanos, Plusieurs de ces maisons, rajeunies il est vrai au quinzième siècle, s'annoncent comme des donjons et cachent des palais, des cours ornées de portiques et de colonnades. La demeure du connétable Hernandez de Yelasco déploie encore sa formidable façade, qui semble bâtie pour soutenir des sièges. Le collier de l'ordre Teutonique, lourdemeni sculpté, se déroule autour du portail. Mais franchissez la porte menaçante, et le patio s'ouvrira devant vous

entoure d'élégantes galeries, couronné de larges terrasses, dont la balustrade à jour semble dessinée par un crayon floienlin. Ajoutez-y à profusion les draperies et les fleurs, les orchestres et les groupes magnifiquement vêtus, et tout ce qui répandait ici la vie, le mouvement et la grâce, et vous croirez cette maison balie pour les plaisirs et pour les fêtes.

Mais c'est l'honneur de la royauté et de la noblesse castillanes d'avoir pris moins de soin de leur demeure que de la maison de Dieu. Habitués à passer leur vie sous la tente ou sous le ciel des champs de bataille, qu'avaient-ils besoin de voûtes magnifiques et de lambris dorés? Ils réservaient ce luxe pour les églises où résidait leur maître, et pour les monastères où ils abritaient leurs veuves et leurs filles. De là le grand nombre de sanctuaires et de fondations religieuses qui faisaient l'ornement de Burgos : Saint-Esteban, beau vaisseau gothique, décoré des plus gracieux caprices de la Renaissance; Sainl-Gil et ses chapelles aux voûtes hardies; Saint-Nicolas et son retable, où revit sculptée en pierre toute la légende du saint. Partout des autels, des mausolées, de pieuses images, attestant la foi de ces familles orgueilleuses, violentes, mais après tout capables de religion et de repentir. La piété des rois a laissé sa trace dans deux grandes fondations qui résument trois cents ans d'histoire : l'abbaye de la lluelgas et la Chartreuse de Miraflores.

Au sud-ouest de Burgos, et sur la rive gauche de l'Arlanzon, au bout de quelques allées vertes qui con-

soient la vue de la nudité des campagnes voisines, s'élève une forteresse monastique, entourée d'une double enceinte crénelée. Son clocher religieux et féodal, surmonté d'une croix, mais garni de mâchicoulis, commande la plaine. Au-dessous du clocher se dessine le portail latéral de l'église; à côté de l'église, une porte ogivale donne sur la vaste cour, au fond de laquelle cinq grilles ferment l'entrée des cloîtres. Nous avons devant nous Santa Maria la Real de las Huehjas, deux fois célèbre, à cause des souvenirs qui s'attachent à ses origines, et parce que nulle part dans la chrétienté on ne vit un si grand pouvoir ecclésiastique remis aux mains d'une femme (1).

La tradition populaire, qui a ses caprices et qui maltraite souvent ses favoris, s'est plu à jeter un nuage sur la vie d'Alfonse VIII, surnommé le Noble et le Bon. c( Il s'éprit d'une juive, dit la ballade. Belle était son (c nom, et le nom convenait au visage. Pour elle le roi a oublia la reine, avec elle il s'enferma sept ans (2). » Les grands, touchés de l'injure de la reine, poignardent la juive, et un ange, apparaissant au roi, le menace

(1) Sur Tabbaye de las Huelgas, j'ai consulté Texcellent nicmoire de M. Tabbé Calvos, Vun des chapelains de cette maison. M. Tabbé Larran a publié une intéressante notice sur le même sujet dans les Annales archéologiques de M. Didron.

(2) Pâgose de una Judia, Délia esta cnamorado :

l'^erniosn liabia por nombre, Cuadralc cl iioiubrc llamado.

Olvido cl rey a la reyiia, Cou aquella se ha enccrrado.

Siele a nos eslaban junlos Que no se habian aparlado.

UN PÈLERINAGE AU PAYS DU CID. iâ

(les derniers cliàtimenls. Peu de temps après, toutes les gorges de la Sierra Morena vomissaient des torrents d'infidèles sur la Castille, et l'armée chrétienne succombait à Alarcos (1195). La tradition veut qu'Alfonse, enfin repentant, ait fondé le monastère de las Huelgas; dix-sept ans plus tard. Dieu l'en récompensa par la victoire de Tolosa de las Navas (1212). Alors les trois rois de Castille, d'Aragon et de Navarre réunirent leurs armes; et tout le monde chrétien, averti par le Souverain Pontife, se tint en prières. Alors le Ciel intervint : un inconnu, qui fut pris pour un ange, indiqua aux chrétiens des chemins ignorés de l'ennemi ; une croix lumineuse parut dans les airs, pendant que les évèques exhortaient les soldats. Deux cent mille mécréants mordirent la poussière. Cependant leur chef, l'émir Amsir, que les Espagnols appellent le Miramolin, se tenait dans son camp, assis sur un bouclier, couvert d'un manteau noir, ayant une main sur son cimeterre, l'autre sur l'écrin d'or enrichi de pierreries oii il gardait son Alcoran. Or l'émir demeurait impassible, sans donner aucun ordre et sans dire autre chose que ces mots : c( Dieu seul est vrai, et Satan est perfide. » En ce moment un Arabe lui amena une jument : l'émir monta la jument, et l'Arabe son cheval, et ils s'enfuirent, enveloppés dans le nuage de ceux qui fuyaient. L'infidèle laissa aux vainqueurs son étendard et l'écrin de son Alcoran. Ces riches dépouilles furent données au monastère de las Huelgas, L'écrin disparut en 1808; mais l'étendard est resté, et se déploie encore chaque

année à l'anniversaire de la bataille. Cet anniversaire est devenu fête de l'Eglise, le 16 juillet, sous le titre de Triomphe de la Croix; ce jour-là le tombeau d'Alfonse VIII est orné de lumières et de fleurs.

Le vrai et le faux se mêlent dans ces récits. L'épisode de la belle juive n'a rien d'historique, et le monastère ne s'éleva point pour apaiser le courroux du ciel, déclaré par la défaite d'Alarcos; car il la précéda de plusieurs années. Yers 1180, Alfonse YIII, sur les instances de la reine Eléonor, avec le concours de ses filles Urraque et Bérengère,' résolut de fonder une abbaye de femmes, au lieu même où les rois de Castille avaient une résidence moins austère que le château de Burgos, et qu'ils appelaient a leurs loisirs, » las Huelgas del Rey. En 1187, il fit donation de la maison et des grands biens qu'il y attachait à dona Maria Sol, religieuse cistercienne, et à ses compagnes. Enfin, par un diplôme du 14 décembre 1199, muni du sceau royal, avec la signature de dix évêques et de onze ricos liombres, il renouvela la donation entre les mains de Guy, abbé de Cîteaux, en ajoutant cette promesse : « De plus nous promettons audit abbé que nous et nos c( descendants, s'ils veulent obéir à nos conseils et (( commandements, nous aurons notre sépulture dans (( ledit modastère de Sainte-Marie la Rovale; et, s'il c< arrive que de notre vivant nous veuillons embrasser c( l'état de religion, nous nous engageons à recevoir ce l'habit de Cîteaux, et non pas aucun autre. »

Les successeurs d' Alfonse Mil achevèrent son œuvre.

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Alfonsc X régla que le nombre des religieuses serait de cent, toutes nobles, todas hijas (Talgo, Les concessions des rois, les constitutions des papes et des abbcs de Cîleaux assurèrent à Sainte-Marie de las Huelgas les richesses, la juridiction canonique et civile qui firent marcher ses abbesses au premier rang de la noblesse castillane et de la hiérarchie chrétienne.

Au civil, les Dames de las Huelgas avaient la seigneurie de cinquante et un bourgs et villages, avec Vimperium merum et mixtum; connaissance des causes civiles et criminelles, nomination des alcades, écrivains, alguazils. Les officiers de justice de Burgos ne pouvaient pénétrer chez elles verges levées. Ils baissaient les verges en entrant ou les laissaient à la porte. Au contraire, Tabbesse avait un juge à Burgos pour la conservalion de ses droits sur le blé et les légumes qui se vendaient au marché. Saint Ferdinand y avait ajouté la moitié des droits régaliens sur les eaux de l'Arlanzon pendant le jour, et la totalité pendant la nuit.

Au canonique, l'abbaye de las Huelgas, affranchie de toute autorité épiscopale {niilHus diœcesis)^ maison mère de tous les couvents de religieuses cisterciennes dans les royaumes de Castille et de Léon, exerce une juridiction légitime sur les monastères, églises, ermitages de son obéissance, juridiction dérogatoire à celle des archevêques et évêques diocésains. L'abbesse, par ses délégués, a la connaissance en première instance de toutes les causes bénéficiaires; droit de pourvoir aux cures et chapellenies ; droit d'examen, approbation et

concession de titres pour célébrer, prêcher, confesser, exercer charge d'âmes. Elle connaît des violations de clôture, immunités des églises, translations de couvents, érections de confréries. Elle donne des démissoires pour les saints ordres.

Sans doute les abbesses de Chelles et de Fontevrault écartelèrent plus d'une fois leur blason monastique avec les lis de France, elles menèrent à leur suite un nombreux cortège de barons et de chevaliers, elles envoyèrent leurs procureurs aux états généraux et leur contingent sous les drapeaux des rois. L'Allemagne eut de superbes religieuses, devant lesquelles l'empereur mettait pied à terre, et qui siégeaient dans les diètes. Mais les canonistes ne connaissent pas d'autre exemple du pouvoir exorbitant exercé par les Dames de las Huelgas, en face de l'archevêque de Burgos, au bout du pont qui les séparait de ce puissant métropolitain. La politique des rois devait agrandir une maison qu'ils regardaient comme la leur, où ils avaient leurs tombeaux, où les princesses de leur sang trouvaient une retraite, soit qu'elles prissent le voile, soit qu'elles cherchassent seulement pour (juelques années le repos du cloître. On y vit six infantes de Castille, trois d'Aragon, une de Navarre, une de Portugal, une d'Autriche. De leur côté, les papes ne purent refuser ces honneurs étranges aux filles d'une race royale qui soutenait contre les infidèles une croisade de huit cents ans. Nulle part plus qu'en Espagne les femmes n'eurent besoin d'être protégées par le respect, parce que nulle part ne

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leur manqua davantage la protection de l'épée, le rennpart de la famille ; nulle part elles ne furent condamnées h une plus longue solitude, à des veuvages plus certains, quand une guerre éternelle retenait leurs maris et leurs frères. I-e moyen âge honora partout les femmes chrétiennes : en France et en Italie; il mit à leur service des guerriers et des poètes ; en Castille, il rangea sous leurs lois des religieux et des prêtres ( J).

Vous me reprochez probablement de discourir devant les grilles de Tabbayc, au lieu de vous laisser pénétrer sous ses cloîtres dont vous avez ouï décrire les merveilles. On vous a vanté surtout les Claustrillas et leurs arcades romanes, restes du palais d'Alfonse VIII, les portes chargées de décorations moresques, le grand cloître ogival. Ici toutes les époques de l'architecture espagnole ont laissé leurs traces ; mais vous le croirez, s'il vous plaît, sur la parole des archéologues. Les grilles ne s'ouvriront pas. Une clôture éternelle les tient fermées, hormis pour le roi et pour la reine d'Espagne. Quand un de ces souverains visite la maison, sa suite y entre avec lui ; alors toute la ville est de la suite, et quelque heureux étranger, amené ce jour-là par son étoile, trouve le temps de crayonner les lignes élégantes,

(i) Il faut voir, dans le mémoire île i\i. Uiibbé Caivo, roixlonnance rovale du 22 janvier 1728 par laquelle le roi Philippe V coiilnme les privilèges de Tabbaye de las Huelgas, en rappelant les concessions des pajîes Clément III, Grégoire IX, Innocent IV, Innocent VIII, Léon X, Pie V, Urbain VIII. Il est vrai qu'on ne donne pas le texte de ces concessions, et qu'en même temps on voit la royale abbaye plaider contre les archevêques, se faire délivrer des consultations par les docteurs; ce qui prouverait que ses droits pouvaient être contestés.

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les ornements capricieux qui font maintenant votre envie et votre désespoir.

L'église nous reste, et encore la même loi sévère nous en dérobe la moitié. Le portail latéral s'ouvre sur un atrium appelé la nave de /o.s cabaUero^, Là, sous des tombes nues ou grossièrement sculptées, les vieux chevaliers castillans gardent leurs rois morts, comme de bons serviteurs couchés à la porte de leurs maîtres. Entrons dans la basilique; oublions les décorations modernes qui déshonorent le sanctuaire; pardonnons à la grille qui nous empêche de visiter, mais qui nous permet de contempler le chœur des religieuses, les dix arcades de la grande nef et les tombeaux. Nous trouverons que le génie de saint Ferdinand, l'intrépide et pieux monarque, le preneur de villes et le fondateur de tant d'églises, respire encore dans ce bel édifice qu'il rebâtit. Le plan dessine une croix latine. Avant l'achèvement de sa cathédrale, Burgos n'avait rien de plus grave et en même temps de plus hardi que ce vaisseau, 011 la sévérité byzantine sert pour ainsi dire de tige au premier épanouissement de l'architecture gothique. On comprend que les souverains du treizième siècle en aient fait l'église royale, la basilique de leurs fêtes et de leurs triomphes, le lieu de leur sépulture, en un mot le Saint-Denis de la vieille Castille.

Pendant cent cinquante ans, les successeurs d'All'onse Vill ne connurent guère les loisirs qui font la splendeur d'un règne et la prospérité d'une capitale. On voit les rois s'enfermer dans Tolède pour surveiller

de plus près les mouvements des infidèles, forcer les portes de Séville, de Xérès, de Gibraltar. Mais c'est presque toujours à Burgos, c'est à Sainte-Marie de las Huelgas qu'ils viennent chercher la couronne, la bénédiction de leurs noces, et la seule paix qu'ils connaissent, celle du sépulcre. Là, saint Ferdinand se lit armer chevalier ; l'évcque Maurice avait béni les armes, Ferdinand prit lui-même l'épée sur l'autel. Mais le doux jeune homme se la fit ceindre des mains de sa mère. Là, Alfonse XI, Henri II, Juan I", célébrèrent leur couronnement. Et, pour finir par où les grandeurs finissent, le tombeau d'Alfonse VIII et celui de sa femme Eléonore s'élevèrent au milieu du chœur. Le reste de la grande nef et les nefs latérales ont reçu les dépouilles d'Alfonse YII, de Sanche III, d'Henri T, d'Alfonse X, de cinq reines, onze infants et dix-huit infantes. Les mausolées sont pour la plupart très-simples, soutenus ordinairement par des lions, ornés seulement d'arabesques et de statuettes rangées dans leurs niches. Mais cette longue suite de rois et de princes console encore le veuvage de la vieille cité de Burgos, et lui rappelle que ses palais ne furent pas toujours abandonnés (1).

Le fondateur de las Huelgas avait pourvu au repos de ses descendants, mais il eut la touchante pensée de pourvoir en même temps au repos des pa'uvres voyageurs, des pèlerins qui de tous jles points de la chré-

(1) Sur rarchitecture de l'église de l;is Huelgas, il faudrait consulter une savante notice de M. Didron dans \es Annales archëoloi/ijuesde 1849. L'exil où je suis me prive de cette lumière comme de beaucoup d'autres.

tienté se rendaient à Saint-Jacques de Compostelle. Auprès de l'abbaye royale et sous son obédience, il établit VHospital del Reij; treize religieux et plusieurs religieuses y servaient les pèlerins au nom de l'abbesse qui recevait leurs vœux. Pour honorer leur ministère, on leur avait donné l'habit de Calatrava, avec le titre de comendadores et de comendadoras. L'hôpital avait cent douze lits et nourrissait au dehors quatre cents personnes. Les révolutions ont bouleversé l'économie de ce vieil hospice, et les restaurations en ont défiguré l'architecture. Pourtant, qui ne s'arrêterait encore devant la porte élégante {puerta de îos Romeros) où le voyageur fatigué voyait en arrivant les images de ses célestes protecteurs, saint Jacques majestueusement assis dans une niche, et plus haut l'archange saint Michel foulant aux pieds le dragon? La tradition veut que cette entrée de l'hôpital ait eu pour portier le bienheureux saint Amaro. 11 venait de France, dit-on, et, après avoir accompli son vœu à Compostelle, il voulut achever ses jours au service des pèlerins, lavant leurs pieds, pansant leurs plaies, allant au-devant des plus fatigués pour les rapporter sur ses épaules. Une profonde obscurité enveloppa la vie de ce juste, mais, la nuit de sa mort, une clarté du ciel environna VHospital del Rey. Les gens de Burgos accoururent, croyant qu'un incendie dévorait la maison, et trouvèrent que Dieu avait voulu honorer des vertus ignorées. L'Édise éleva des autels à saint Amaro, et le peuple lit encore avec amour la légende de ce serviteur du peuple. Il faut reconnaître ici un des carac-

tères de l'Espagne catholique : la charité à côté de la grandeur. Le Cid pourfend les Sarrasins, mais il fait asseoir le lépreux à sa table et le couche dans son lit. Les abbesses de las Huelgas régnent derrière leurs grilles, qui ne s'ouvrent que pour les têtes couronnées ; mais les portes de leur hospice ne sont jamais fermées aux pauvres (1).

Sainte Marie de las Huelgas garde la ville 3e Burgos du côté de l'occident. La Chartreuse de Miraflores la protège à l'orient. Les cités dii moyen âge aimaient à jeter ainsi à leur droite et à leur gauche ces camps monastiques où veillaient les serviteurs et les servantes de Dieu, sentinelles de la prière et de la pénitence :

Nisi Dominus custodierit civitatem, frustra vigilat qui custodit eam.

La Chartreuse est assise sur une cojline qui domine le pays, mais elle n'y découvre que des champs monotones d'orge et de blé. Que ce gracieux nom de Miraflores ne nous trompe pas : on ne voit ici d'autres fleurs que de pâles mauves épargnées par les vents d'automne. Il y a longtemps que j'ai dû renoncer à la Castille de mes rêves, à celle dont je me figurais les jardins étincelants, les grenadiers empourprés, les citronniers pliant sous leurs fruits d'or, pendant que les blancs jasmins s'entrelaçaient aux grilles des balcons. Je ne manquais guère d'y ajouter un palmier couronnant de son feuillage triomphal la riche végétation du Midi.

(1) Apuntes sobre Barges.

De Burgos à la Chartreuse, la route est longue, et j'en profite pour vous entretenir du roi Juan II, non sans quelque justice, puisque nous allons visiter des lieux pleins de sa mémoire, puisque la splendeur poétique de son règne se réfléchira sur les œuvres d'art qui nous charmeront. Vous me soupçonnerez de glisser ici, sous le couvert d'un voyage, les chapitres détachés d'une histoire de la littérature espagnole. Me garde le ciel de cet excès de perfidie ! Mais comment nierai-je que pour moi l'attrait, la magie du voyage est de me transporter non-seulement dans d'autres lieux, mais en d'autres siècles? Ces grandes contrées historiques ne seraient à mes yeux que de lamentables cimetières, si je ne faisais revivre en passant les générations qui les ont peuplées. Et je ne sais enfin ranimer ces générations qu'en leur rendant la parole, surtout la parole des poètes, qui exprime, avec plus de naïveté, de verve et d'éclat, la pensée de tous.

Nous voici donc en plein quinzième siècle. Nous n'entendons plus ces poètes guerriers que saint Ferdinand menait avec lui dans les combats, ces chansons de geste que les anciens chevaliers faisaient chanter à leur table. Peu à peu les ballades héroïques, avec la simplicité de leur style, avec l'irrégularité de leur versification, n'ont plus réuni, auteur de quelque chanteur aveugle, qu'un auditoire ignorant de paysans et de soldats. Une autre poésie est venue faire le passe-temps d'une société riche, délicate et exigeante. Les troubadours de Provence hantent les cours d'Aragon et de

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Castille. Ils y ont trouvé d'abord des admirateurs, ensuite des disciples. Les ricos Jiombres s'évertuent à composer des drvenles et des canzons. Le Consistoire de la Gaie Science à Barcelone ouvre des concours qui rivalisent avec les Jeux Floraux de Toulouse. En même temps, les Espagnols ont passé la mer; ils reviennent de leurs conquêtes de Sicile et de Naples, l'oreille encore pleine des chants de la muse italienne, gagnés par cette passion de l'antiquité qui agitait les savants de Rome et de Florence ; deux traductions de la Divme Comédie^ en catalan et en castillan, paraissent la même année (1428). D'autres imitent Pétrarque ou traduisent Tite Live. Mais la culture savante de la Provence et de l'Italie ne pouvait s'acclimater qu'à l'ombre des palais. Il lui fallait la protection d'un prince bienveillant, lettré, ingénieux, plutôt que grand. Le Médicis de la Renaissance castillane fut Juan II.

L'histoire a jugé ce prince, qui régna quarante-huit ans et ne sut jamais régner, esclave de son favori Alvaro de Luna, puis des factieux qui lui firent signer la mort de son favori, mourant enfin avec le sentiment de sa faiblesse et de son inutilité, et se condamnant luimême par ces dernières paroles : « Plût à Dieu que je c< fusse né fils d'un artisan, et que j'eusse vécu moine « du couvent de l'Abrojo ! » Cependant cet homme, impuissant à gouverner les volontés, à contenir les brigues et les soulèvements, devait se faire un règne pacifique dans le monde des intelligences, dans les arts et les lettres. Un grand peintre de mœurs, Fernan Perez

de Giisman, traçait ainsi le caractère littéraire du roi Juan II : « Il connaissait les gens et distinguait ceux « qui conversaient avec sagesse et avec grâce. Il se « plaisait à écouter les hommes de sens et remarquait « ce qu'ils avaient dit. Il entendait le latin et le parlait. c< Il lisait bien, il aimait .les livres et les histoires, il « goûtait les poésies des beaux esprits et discernait les « vers mal faits. Il prenait grand plaisir aux entretiens c( gais et spirituels, et pouvait y mettre sa part. Il <i comprenait aussi la musique, chantait et jouait des (( instruments. » Lui-même ne dédaignait pas de composer, et il en savait assez pour chanter en rimes légères la puissance de l'amour et la cruauté d'une dame. Toutefois le mérite de Juan II fut surtout de rassembler, d'encourager, de multiplier par conséquent les talents poétiques, et d'en former une pléiade qui eut sa splendeur. Autour de ce trône orageux, sur ses marches ensanglantées, on n'entend qiae chants et vers de toute mesure. Le grand connétable Alvaro de Luna dicte des couplets en même temps qu'il médite les desseins qui le mènent à l'échafaud. Le marquis de Yillena rédige un Art poétique [Arte de trobar). Le marquis deSantillane compte, de sa main gantée de fer, les syllabes cadencées de ses sonnets. Le commandeur Calavera propose à tous venants une joute poétique : il s'agit de concilier la Providence et la liberté de l'homme. Sept poètes lui répondent, parmi lesquel un moine et un mahométan. Un désordre fécond, une bienfaisante égalité, confondent tous les rangs, dès qu'on met la main

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au métier des vers. Des évèques, des hommes d'État, correspondent avec Monte ro le fripier, Juan le harnacheur, Mondragon le palefrenier, Juan de Yalladolid, llls d'un bourreau et d'une servante d'auberge. Le démon des vers remue toute la nation castillane jusqu'à lafange; il lapossède, il la travaille, mais (chose étrange!) il ne l'inspire pas. Il en fait sortir une école laborieuse, élégante, spirituelle, mais une école froide et vide, et cependant une école nécessaire (1).

Le quinzième siècle est encore un siècle tragique. Les chrétiens d'Espagne se déchirent et s'entre-tuent; pendant que sur les tours de Grenade les infidèles veillent en attendant l'heure de se jeter sur la Castille épuisée. Pourtant le Cancionero de Baena^ qui réunit les compositions de cinquante auteurs, ne garde presque nulle trace des guerres civiles, ni des guerres saintes, où ces poètes et leurs Mécènes jouaient leur tête. Les plus sérieux s'attachent à une poésie savante, dont ils trouvent l'exemple chez Dante, désormais établi en maître sur le Parnasse castillan (2), Ceux-ci ne manquent guère de s'égarer dans quelque forêt, d'y rencontrer un personnage mystérieux qui leur sert de

(1) Ticknor, History of spanish littérature, t. i. Voyez aussi la savante introduction de M. Pidal au Cancionero de haena, et un article de M. Leopoldo de Cueto, Revue des Deux Mondes, du 15 mai 1853.

(2) Cancionero de haena, pag. 261. Requesta de Alfonso Alvarcs contra Ferrant Manuel :

A Dante, el poelo, gran conponedor, Me disen, amigo, que repreheiidisles.

Si este es verdad, en poco luvisles Lo que el niundo tiene por de gran valor^

«^uide et les conduit en un lieu d'où ils découvrent l'ensemble des choses divines et humaines. Cependant,^ comme on n'approche pas impunément des grands modèles, Juan de Mena doit à l'imitation de la Divine Comédie une élévation de pensée qui le porte bien audessus de ses contemporains. Les esprits légers en plus grand nombre s'engagent à la suite des Provençaux; ils préfèrent cette poésie galante qui allume tant de feux, aiguise tant de flèches, mais qui d'ordinaire ne coûte pas la vie à ses adeptes. Si le trop sensible Macias mourut victime de sa passion, ce cas unique fit l'admiration de la postérité, et les heureux versificateurs de la cour de Juan II rimaient en paix les Mandements d'amour^ les Plaids d'amour^ les Pénitences d'amour, la Prison d'amour, et même Y Enfer d'amour. Après les grands récits de l'épopée nationale, ces jeux d'esprit sont misérables, et cet art d'imitation ne semble plus qu'un art de décadence. Mais ici, comme souvent, la décadence cache un progrès. Le culte poétique des femmes ajoutait à la vaillance castillane la bonne grâce et la délicatesse. Il introduisait, sinon dans toutes les âmes, au moins dans le langage et dans les mœurs, ces beaux sentiments qui firent de la société espagnole une école d'honneur et de courtoisie, et qui passèrent les Pyrénées avec Anne d'Autriche pour donner le dernier poli à la société française. Mais surtout le quinzième siècle, en s'appliquant à reproduire les rhythmes des Italiens et des Provençaux, en poussant jusqu'à l'excès la ciselure du vers et de la stance, faisait subir un travail

UN PÈLERINAGE AU PAYS DU CH). yj

nécessaire à la rude langue du Cid. Cette poésie, qui s'était contentée de mesures incorrectes et d'assonances faciles, devait s'assouplir et se montrer capable de la dernière précision et de la plus exquise mélodie. Il fallait qu'elle passât par un long apprentissage avant d'arriver au moment où Caldéron, retrouvant l'inspiration des plus beaux temps chrétiens, lui donnerait tout le prestige d'un langage étincelant et musical, intraduisible pour nous, éternellement enchanteur pour l'oreille des Espagnols. Il fallait enfin ce coup d'oeil rapide sur la cour lettrée de Juan II, pour faire une intelligente visite à son tombeau. La Renaissance castillane peut maintenant dérouler devant nous ses merveilles de sculpture : nous savons quel souffle a fait fleurir le marbre et la pierre.

Tout en devisant, ^ous venons de franchir le portail ogival qui marquait la limite du parc royal de Miraflores. Juan II, accomplissant un vœu de son père Henri III, offrit aux Chartreux le parc, le pavillon où se reposaient les rois quand ils poussaient leur chasse de ce côté, et enfin les fonds suffisants pour élever un monastère à l'ombre duquel il voulait avoir sa sépulture. Le jour de la Pentecôte de l'an 1442, la communauté se constitua, et au bruit joyeux d'un rendezvous de chasse succéda le silence de la règle de saint Bruno. Mais Juan II ne vit pas s'achever les constructions de la nouvelle Chartreuse. Il fallait que la grande Isabelle y mît la main, la même main qu'elle mettait aux affaires de l'Espagne et du monde. Deux architectes

faisait exécuter cet ouvrage, elle recevait dans Burgos Christophe Colomh, revenu du nouveau monde dont elle lui avait ouvert le chemin? Le grand homme fît son entrée, menant à sa suite une grande troupe de sauvages, couronnés de plumes éclatantes ; il offrit à Isabelle un diadème, une chaîne, des bracelets et des lingots de l'or le plus pur. La reine consacra ces richesses au service de Dieu, et voulut que le retable de Miraflores fût doré des prémices de l'Amérique (1).

Dans un lieu moins riche en merveilles, on s'arrêterait aux stalles des moines et au dais qui surmonte le siège du prieur. Mais je n'ai plus de regards que pour le monument qui s'élève au milieu du chœur devant l'autel. Les deux statues de Jean II et d'Isabelle de Portugal y sont couchées sur un soubassement octogone. Les tètes sont belles, les attitudes nobles et calmes, les costumes magnifiques. Le roi paraît bien tel que les contemporains l'ont représenté : a Grand de taille et c( beau de corps, d'un aspect tout royal, les jambes, les (( mains et les pieds parfaitement faits ; d'ailleurs, « franc et gracieux, dévot et vaillant, grand clerc et c( très-attrayant de sa personne. «Mais, à bien considérer la douceur un peu molle de ses traits, on retrouve aussi le prince timide, devenu le jouet des partis; les factions de son règne semblent rappelées par les deux lions qui se battent à ses pieds. La reine repose auprès du roi, mais elle se penche un peu du côté opposé,

(1) Alias, Apuutes, pag. 71, 77, 78. — Il s'agit ici du secoiul retour de Chrisloplie Colonil), en 14'J6.

comme par un mouvement de pudeur. Ses yeux se baissent sur un livre qu'elle a dans les mains : elle y cherche l'oubli des pompes et des inquiétudes royales. A ses pieds, un lion, un chien et un enfant, jouent ensemble, comme pour opposer au souvenir des discordes civiles une image de paix domestique. Autour de ces deux souverains abattus par la mort, les quatre évangëlistes sont assis sur des trônes que le temps ne renverse pas. L'artiste leur a donné des airs de tête d'une fierté tout espagnole, et qui semble défier les musulmans et les juifs. Entre ces figures, et aux huit angles du soubassement, des anges s'élancent en ouvrant leurs ailes ; le soubassement lui-même est tout un monde de statues et de statuettes, assises ou debout, saillantes ou enfoncées dans des niches, ou voilées sous des feuillages. Seize personnages occupent la place principale : du côté du roi, huit justes de l'Ancien Testament; du côté de la reine, les vertus théologales et cardinales, et la Vierge tenant le Christ mort sur ses genoux, pour rappeler que les âmes royales ont aussi leurs douleurs. Tout autour, au-dessus, au-dessous, des docteurs méditent, enveloppés de leurs manteaux, des moines prient sous leur capuchon, un berger caresse ses brebis. On dirait que l'art a cherché dans toute la création, depuis les anges et les vertus du ciel jusqu'aux botes de la terre, tout ce qu'il y a de plus saint et de plus intelligent, de plus fort et de plus pur, pour soutenir le poids de ce roi et de cette reine, qui furent chrétiens, mais qui furent pécheurs.

Si imquitates observaveris, Domine, Domine, quis slstineuit?

Leur fille n'a pas voulu les laisser seuls dans la tombe : ils sont entourés, défendus devant le Seigneur par tout ce peuple de pierre qui semble intercéder pour eux.

Malgré les beautés d'un si grand ouvrage, de bons juges admirent davantage le tombeau de l'infant. Les jours de ce jeune homme furent courts et mauvais. Au temps de son frère aîné Henri IV l'Impuissant, qui sépare les deux règnes de Juan II et d'Isabelle, Alfonse tomba au pouvoir des factieux. Les chefs de la noblesse castillane n'eurent pas horreur de mettre une main violente sur un enfant, de l'engager dans une lutte fratricide, pour l'assouvissement de leurs ambitions. C'est lui qui figure dans cette scène mémorable, racontée par un contemporain : « Dans la plaine auprès d'Avila, on dressa un échafaud, sur lequel fut placée une effigie du roi Henri, assis sur un trône et en habits de deuil. On lut ensuite devant la foule immense les griefs qu'on avait contre le roi, et on le déclara indigne de régner; alors rarchevêque de Tolède s'approcha de l'effigie et lui ôla la couronne. On le déclara indigne de rendre la justice, et le comte de Placencia lui ôla l'épée. On le déclara indigne de gouverner, et le comte de Benavente lui arracha le sceptre. Enfin on le précipita du trône ignominieusement. Puis l'infant don Alfonse y fut placé; l'étendard royal déployé ; et tout le peuple cria : aCaslille, Castille pour le roi Alfonse (I)!»

(1) llemiqued el Castillo, traduction de M. Ternaux. Calderon a traiis-

Mais le jeune Alfonse mourut bientôt, et les honneurs de cette fausse royauté furent moins glorieux pour sa mémoire que la sépulture élevée par la volonté d'Isabelle et par le ciseau de Gil de Siloé. La base porte l'écusson de Castille et de Léon flanqués de deux guerriers, tout bardés de fer, appuyés sur leurs lances : à leur visage menaçant, on reconnaît bien ces grands vassaux, qui étaient moins les gardiens de la couronne que son péril et son inquiétude éternelle. Au-dessus l'infant don Alfonse est agenouillé sur des coussins, le chaperon sur les épaules, drapé d'un riche manteau; devant lui, sur un tabouret, un livre est ouvert. Une guirlande sculptée flotte au-dessus du jeune prince, comme un rideau qui va tomber. L'arcade qui encadre cette scène se termine par une image de Notre-Dame avec l'enfant Jésus. Des deux côtés du monument, deux légères pyramides découpées à jour sont habitées par des groupes de figurines d'une exécution parfaite. On ne finirait pas si l'on voulait décrire les capricieuses arabesques, les poétiques épisodes qui enrichissent cette composition. Parmi d'autres tableaux charmants, un jeune garçon va mettre la main sur une grappe qui semble mûrir pour lui : mais un écureuil plus agile descend de la treille et dévore le raisin. N'est-ce pas l'image de cet enfant né pour la couronne, mais pré-

porté cette scène ^lans sa belle tragédie, el Principe dé Fez, quand le prince musulman, à la veille de se faire chrétien, poursuivi par les prestiges du démon, voit en songe son peuple soulevé contre lui, son effigie précipitée du trône, et son jeune fils couronné à sa place.

venu par une rapide destinée ? Virgile pleura en vers immortels les courtes années du jeune Marcellus : le sculpteur castillan fait soupirer le marbre pour le jeune Alphonse ; le même gémissement sort du poëme et du tombeau.

Ostendent terris hune tantum fata, ncc ultra Esse sinent

Et qu'on ne m'accuse point de prêter des intentions au caprice des artistes, d'introduire l'allusion et le symbole là oii ils ne mirent que la liberté de leur imagination et la délicatesse de leur ciseau. Ce n'est pas nous qui sommes en fonds pour prêter de l'esprit au quinzième siècle et à ses artistes, les plus spirituels qui furent jamais, les plus subtils, les plus amoureux d'allégories. Lorsque Juan de Mena étendait le fil de son poëme allégorique jusqu'à composer trois cents octaves, comment le sculpteur n'aurait-il pas ajouté à son sujet ces emblèmes, compris, aimés de tous ses contemporains? le même goût, le même raffinement, la même patience qui assouplissaient la parole et qui entrelaçaient les rimes, faisaient sortir de la pierre les enroulements, les feuillages et les fleurs. Ici enfin, comme dans les lettres, le génie castillan s'est formé aux leçons de l'étranger. Ces Allemands venus de Cologne pour bâtir la Chartreuse, héritiers des traditions gothiques, ont pu apprendre aux Espagnols comment la théologie chrétienne peut se traduire en bas-reliefs et en statues. Les moines et les docteurs du Mausolée de

Juan JI me semblent bien les frères des pleureurs et des pleureuses de Notre-Dame de Brou. Les arabesques du tombeau de l'infant me rappellent les plus aimables fantaisies des sculpteurs italiens. Ainsi l'iiistoire de la poésie se répète dans l'histoire des arts; ou plutôt c'est le même génie poétique qui tient la plume et le ciseau. Mais en. Espagne le ciseau fut d'abord plus puissant que la plume. Il fit plus que répandre la grâce et l'élégance, il donna l'âme et la pensée. La seule église de Miraflores, ce monument funèbre, contient plus de vie que le cancionero de Baena; et la Renaissance espagnole a déjà rencontré le beau dans les arts, qu'elle le cherche encore dans les lettres. Toutefois, en descendant un peu au-dessous du roi Juan II, je trouve le souvenir de son temps dans des vers qui ne sont pas indignes d'être cités ici, et qui font revivre un moment la splendeur de cette cour savante et frivole :

« Qu'a-t-on fait du roi don Juan ? Les infants d'Ara- « gon, qu'en a-t-on fait? Qu'est-il resté de tant de ce galanterie, de tant d'invention qu'ils portaient a dans leurs jeux? Les joutes et les tournois, les pa- (( rures et les broderies, et les cimiers, autant de « rêves. Que furent ces choses, sinon la verdure des « jardins?

c< Qu'a-t-on fait des nobles dames, de leurs coiffures, (( de leurs vêtements et de leurs parfums? Que sont dece venues les flammes des foyers allumés chez ceux qui ce aimaient? Qu'a-t-on fait de cet art des troubadours, ce de ces instruments bien accordés? Qu'a-t-on fait de

« ces danses et des étoffes qu'on traînait, lamées d'or « et d'argent?

« Les largesses démesurées, les édifices royaux rem- « plis d'or, les vaisselles si bien travaillées, les écus et « les réaux du trésor, les chevaux et les caparaçons des « gens du roi, et leurs riches ornements, où les irons- (f nous chercher? Que furent ces choses, sinon la rosée (( des prairies (1)? »

En effet, le règne de Junn II marqua la lin des grandeurs de Burgos. Isabelle visita plusieurs fois la capitale et le tombeau de son père, Charles V s'y montra; peu à peu les rois s'éloignaient de la vieille cité et ne parurent plus à Miraflores qu'en passant. Mais les moines

(1) Jorge Manrique, Copias a la muerle de siipadre.

^Que se hizo el rey Don Junn?

Los infantes de Aragon ^Qué se hicieron?

^Qué fué de tanlo galan, ^Qué fué de tanta invencion Como trajeron?

Las juslas y los torneos, Paramenlos, bordaduras, Y cimeras

^Fucron sino devances ?

^Que fueron sino verduras De las eras?....

Las davidas desmedidas Los edificios reaies Llenos de oro, Las bajillas tan febridas, Los benrique^ y los rcales Del tesoro,

Los jacoes y caballos

De su gente y atavios,

Tan sobrados,

^Donde ircmos a buscallos ?

^. Que fueron, sino rocio.^

De los prados?

restaient, gardiens des sépultures et de l'iiospitalité, La Chartreuse était le grenier d'abondance de l'indigent, la ressource des années de famine. Outre les secours dus aux grandes calannités publiques, les religieux donnaient tous les jours le dîner à quinze pauvres, pris sur une liste de vingt hommes honorables et de trentedeux étudiants qui devaient prouver leur besoin, leur application et leur bonne conduite. Mais les Chartreux eux-mêmes, ces derniers mandataires des rois, ont disparu à leur tour. Les plus jeunes ont gagné les solitudes glacées des Alpes, d'où descendit la règle de Saint- Bruno. Trois vieillards sécularisés restent seuls sous les cloîtres vides. Le chant des psaumes, qui depuis trois cents ans ne se taisait ni le jour ni la nuit, a cessé autour des tombeaux. La Chartreuse ne serait plus qu'un beau corps sans âme, si chaque jour encore Dieu n'y descendait sur l'autel pour le repos des morts qui l'ont bâtie, et pour le pardon des vivants qui l'ont profanée.

Au moment de quitter la ville des rois, j'oubliais de me donner le spectacle royal d'un combat de taureaux. Cependant je connais trop bien mes devoirs pour omel> tre cet épisode obligé d'un voyage en Espagne. La plaza mayor de Burgos, avec ses portiques et les rangs égaux de ses fenêtres, se transforme chaque année en amphithéâtre. Malheureusement nous avions laissé passer le temps des fêtes, et la lice n'était plus traversée que par des femmes qui allaient à la fontaine, la cruche sur la tête, en chantant quelque joyeux refrain.

Il me fallait pourtant mon combat, et je devais le trouver ailleurs. Moi aussi j'ai donc vu le noir taureau de Navarre se précipiter en avant, les cornes basses, et fouillant du pied la terre! J'ai vu les coureurs déployer devant lui une draperie éclatante, Texciter, l'attendre, et d'un bond disparaître derrière la palissade qui ferme l'arène. Mais la bête fougueuse la franchissait après eux, et lorsque, resserrés dans cette galerie étroite, je les croyais perdus, ils reparaissaient dans l'arène tous à leur poste, calmes et fiers. Je ne me lassais pas d'admirer ces hommes, dont la bonne mine ressortait à merveille sous le pourpoint et le haut-de-chausse tailladé, si forts et si lestes, que la grâce de leurs mouvements éloignait jusqu'à la pensée du péril. Mais quand, le combat s'échauffant, un essaim de banderilleros est venu harceler l'intrépide animal et planter entre ses cornes le dard qui faisait jaillir son sang ou la fusée qui l'enveloppait de feu; lorsque, aveuglé, ne voyant plus ses ennemis, il courait au hasard, poussant de sourds mugissements, et qu'enfin le matador^ en habits brochés d'or et d'argent, mettant un genou en terre et l'épée à la main, demandait la permission de frapper, alors, je l'avoue, je passais tout entier du côté du taureau ; je n'avais pas le courage de considérer si le coup était porté selon les règles, je déteslais cette boucherie, et je m'enfuyais de l'amphithéâtre, pendant que six mules entraînaient dans la poussière le corps sanglant, au bruit dos fanfares et aux applaudissements d'une foule enivrée.

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