‹ uvres complètes de A.-F. Ozanam (volume 5)Chapitre 4 sur 33 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

•iiienionls plus inslruclifs ; dont les liberlos aujourd'hui renaissantes sont solidaires de nos libertés. Ces leçons seront aussi littéraires. Nous y assisterons de près à la lulte de l'esprit contre la parole, au combat de l'inspiration contre l'expression insuffisante et rebelle; car l'inspiration du poëte n'appartient c|u'î\ lui, et il faut <ju'il la fasse passer dans la langue qui est à tous. Xou^ entrerons dans le secret du génie, et nous verrons comment Dante peut se vanter de n'avoir jamais sacrifié une seule de ses pensées au besoin du vers. On ne s'approche pas impunément d'un génie comme celui de Dante, on n'interprète pas ses paroles sans en être ému, • 'chauffé, éclairé, sans y découvrir des beautés et des vérités inattendues. Nous consacrerons la moitié de nos conférences à commenter ce que nous aurons traduit. Comme la plupart des grands écrivains, Dante est tout entier dans quelques pages de son livre; il ne lui faut pas plus pour montrer tout ce qu'il peut. Il n'y est pas seul, il y porte avec lui tout son siècle, dont il consacre les doctrines, dont les passions l'enflamment, dont les inspirations éclatent dans ses chants. Mais le treizième siècle, le siècle de Dante, de saint Louis, de saint Thomas, tout grand qu'il est, n'est que le terme d'une période historique; il est poussé par les siècles qui l'ont précédé comme par autant de flots; il n'y a ni traditions ni inspirations qu'il ne doive à ces temps appelés barbares d'où il est sorti. Ainsi tout le moyen âge aboutit à la Divine Comédie où l'on peut étudier les temps héroïques du monde chrétien, comme on étudie dans V Iliade Tage héroïque de la Grèce.

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Avant de pousser plus loin ces conférences, j'ai besoin d'cclaircir un doute qui peut arrêter plusieurs esprits sur le seuil même de la Divine Comédie. C'est une opinion commune que Dante venu dans un siècle barbare, chez un peuple sans arts et sans lettres, y trouva tout à créer, jusqu'à l'idiome même qu'il parla. On lui en fait une gloire en même temps qu'un reproche, car s'il a créé sa langue, elle doit se sentir du chaos d'où il la tira, du limon dont il la pétrit. Si puissant qu'il fût, il ne pouvait achever à lui seul ce grand ouvrage qui voulait des siècles, d'où il suivrait que la langue de Dante serait une langue obscure et surannée, d'une étude- épineuse et peu féconde, puisqu'en donnant la clef du moyen âge italien, elle ne saurait ouvrir les portes de l'Italie moderne.

On pourrait demander si ce n'est rien que de lire dans sa langue, c'est-à dire de la seule manière dont il puisse être lu, le plus grand poëte, l'Homère des temps chrétiens; si ce n'est rien de pénétrer jusqu'au cœur de cette Italie du douzième et du treizième siècle, qui agita tous les grands intérêts de l'humanité, qui fit engager la lutte du sacerdoce et de l'Empire, qui donna l'exemple des croisades, de l'affranchissement des communes, ouvrit les routes du commerce, commença le réveil des sciences et des arts; bien supérieure à cette Italie des Médicis qui vite iinil tout ce que l'autre avait vu commencer, et qui s'endort

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du sommeil des esclaves, bercée par une polilirjiie énervante et par une poésie efféminée. Mais il n'est pas vrai ([ue Dante ait créé sa langue : sa gloire n"a pas besoin de ce mensonge; ce grand liomme est le (lis d'un siècle plus grand que lui. De même qu'il trouvait toutes les idéesqui devaient entrer dansson œuvre, puisqu'il venait après saint Bonaventure et saint Thomas d'Aquin, de même l'idiome qu'il devait imnxortaliser vivait déjà depuis cent cin(|uante ans dans les chants des poètes siciliens, ombriens et toscans; lui-même le déclare dans son livre de la langue vulgaire, de Vuhjm'i Elo(juio : quatorze dialectes; idiome aulique, cardiîial, langue des cours et des fêtes. Mais s'il n'a pas créé sa langue, il l'a fixée; il l'a arrêtée par un monument dont elle ne peut plus s'écarter, comme une ville ne peut plus s'écarter des grands édifices qu'on lui a bâtis; comme Rome reste éternellement groupée entre le Vatican et le Capilole, comme Venise autour de Saint-Marc et Pise auprès du Campo Santo. Ainsi la langue italienne n'a pas changé. Ouelques mots, quelques formes, en petit nombre, ont pu vieillir comme Corneille a vieilli pour nous, mais non comme Villehaidouin ni Froissard. C'est toujours le même idiome, si maie dans la bouche des Romains, si doux sur les lèvres des habitants de Sienne. C'est la même langue qui a traversé six siècles sans s'épuiser et produit trois grandes générations littéraires. On a coutume de supposer que chaque littérature n'a qu'un âge d'or. Elle arrive lentement et péniblement à ce moment si court où elle a toute sa naïveté en même temps qu'elle a déjà toute sa force, cette floraison n'a

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que la durée d'un printemps, el la saison qui suit ouvre la décadence. C'est la destinée de la littérature latine, et s'il devait on être ainsi des autres, toutes les nations de l'Occident auraient achevé leur destinée littéraire; France, Espagne, Angleterre, Allemagne, il ne resterait plus à faire que de la chimie et de la numismatique; mais l'Italie oppose à cette désolante théorie un grand exemple. Trois moissons séparées par deux jachères. Dante, Pétrarque, Villani. — Machiavel, Ariosle et le Tasse. — Réveil de la fin du dix-huitième siècle, Alfieri, Monti, Foscolo, Manzoni, Ventura. Les nations et les littératures chrétiennes ont la vie plus dure qu'on ne croit.

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