‹ Œuvres complètes de Blaise PascalChapitre 12 sur 65 · SUR LA CONDITION DES GRANDS · texte numérisé non relu

SUR LA CONDITION DES GRANDS

quand ces lois sont une fois établies, il est injuste de les violer. C'est ce qui vous distingue un peu de cet homme qui ne posséderait son royaume que par Terreur du peuple ; parce que Dieu n'autoriseroit pas cette possession et l'obligeroit à y renoncer , au lieu qu'il autorise la vôtre. Mais ce qui vous est entièrement commun avec lui , c'est que ce droit que vous y avez n'est point fondé , non plus que le sien , sur quelque qualité et sur quelque mérite qui soit en vous et qui vous en rende digne. Votre âme et votre corps sont d'eux-mêmes indifférons à l'état de batelier ou à celui de duc ; et il n'y a nul lien naturel qui les attache à une condition plutôt qu'à une autre.

Que s'ensuit-il de là ? que vous devez avoir , comme cet homme dont nous avons avons parlé, une double pensée; et que si vous agissez extérieurement avec les hommes selon votre rang, vous devez reconnoître , par une pensée plus cachée mais plus véritable, que vous n'avez rien naturellement au-dessus d'eux. Si la pensée publique vous élève au-dessus du commun dès hommes , que l'autre vous abaisse et vous tienne dans une parfaite égalité avec tous les hommes ; car c'est votre état naturel.

Le peyple qui vous admire ne connoît pas peut-être ce secret. Il croit que la noblesse est une grandeur réelle , et il considère presque les grands comme étant d'une autre nature que les autres. Ne leur découvrez pas cette erreur , si vous voulez ; mais n'abusez pas de cette élévation avec insolence , et surtout ne vous méconnoissez pas vous-même en croyant que votre être a quelque chose de plus élevé que celui des autres.

Que diriez-vous de .cet homme qui auroit été fait roi par l'erreur du peuple , s'il venoit à oublier tellement sa condition naturelle , qu'il s'imaginât que ce royaume lui étoit dû , qu'il le méritoit et qu'il lui appartenoit de droit? Vous admireriez sa sottise et sa folie. Mais y en a-t-il moins dans les personnes de condition qui vivent dans un si étrange oubli de leur état naturel?

Que cet avis est important! Car tous les emportemens, toute la violence et toute la vanité des grands vient de ce qu'ils ne connoissent point ce qu'ils sont : étant difficile que ceux qui se regarderoient intérieurement comme égaux à tous les hommes, et qui seroient bien persuadés qu'ils n'ont rien en eux qui mérite ces petits avantages que Dieu leur a donnés au-dessus des autres , les traitassent avec insolence. Il faut s'oublier soi-même pour cela, et croire qu'on a quelque excellence réelle au-dessus d'eux : en quoi consiste cette illusion que je tâche de vous découvrir.

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