À MADEMOISELLE DE ROANNEZ
produit ordinairement le cœur nouveau. Jésus-Christ a donné dans l'Évangile cette marque pour reconnoître ceux qui ont la foi, qui est qu'ils parleront un langage nouveau 1 ; et en effet, le renouvellement des pensées et des désirs cause celui des discours. Ce que vous dites des jours où vous vous êtes trouvée seule , et la consolation que vous donne la lecture , sont des choses que M* N.... sera bien aise de savoir quand je les lui ferai voir, et ma sœur aussi. Ce sont assurément des choses nouvelles, mais qu'il faut sans cesse renouveler; car cette nouveauté, qui ne peut déplaire à Dieu , comme le vieil homme ne lui peut plaire , est différente des nouveautés de la terre , en ce que les choses du monde , quelque nouvelles qu'elles soient , vieillissent en durant ; au lieu que cet esprit nouveau se renouvelle d'autant plus , qu'il dure davantage. « Notre vieil homme périt , dit saint Paul , et se renouvelle de jour en jour 3 , » et ne sera parfaitement nouveau que dans l'éternité , où l'on chantera sans cesse ce cantique nouveau dont parle David dans les psaumes de laudes , c'est-à-dire ce chant qui part de l'esprit nouveau de la charité.
Je vous dirai pour nouvelle de ce qui touche ces deux personnes, que je vois bien que leur zèle ne se refroidit pas; cela m'étonne, car il est bien plus rare de voir continuer dans la piété que d'y voir entrer. Je les ai toujours dans l'esprit, ef principalement celle du miracle, parce qu'il y a quelque chose de plus extraordinaire , quoique l'autre le soit aussi beaucoup et quasi sans exemple. Il est certain que les grâces que Dieu fait en cette vie sont la mesure de la gloire qu'il prépare en l'autre. Aussi , quand je prévois la fin et le couronnement de son ouvrage par les commencemens qui en paroissent dans les personnes de piété , j'entre en une vénération qui me transit de respect envers ceux qu'il semble avoir choisis pour ses élus. Je vous avoue qu'il me semble que je les vois déjà dans un de ces trônes où ceux qui auront tout quitté jugeront le monde avec Jésus-Christ , selon la promesse qu'il , en a faite. Mais quand je viens à penser que ces mêmes personnes peuvent tomber, et être au contraire au nombre malheureux des jugés, et qu'il y en aura tant qui tomberont de la gloire , et qui laisseront prendre à d'autres par leur négligence la couronne que Dieu leur avoit offerte , je ne puis souffrir cette pensée ; et l'effroi que j'aurois de les voir en cet état éternel de misère , après les avoir imaginées avec tant de raison dans l'autre état , me fait détourner l'esprit de cette idée , et revenir à Dieu pour le prier de ne pas abandonner les foibles créatures qu'il s'est acquises , et à lui dire pour les deux personnes que fous savez ce que l'Église dit aujourd'hui avec saint Paul : a Seigneur, achevez vous-même l'ouvrage que vous-même avez commencé 8 . » Saint Paul se considéroit souvent en ces deux états, et c'est ce qui lui fait dire ailleurs 4 : « Je châtie mon corps , de peur que moi-même , qui convertis tant de peuples , je ne devienne réprouvé. » Je finis donc par ces paroles de Job 5 : « J'ai toujours craint le Seigneur comme les flots d'une mer
,*. Marc, xvi, M. — 2. Coloss., ni, 9, -10. — 8. I Philipp., i, 6. — *• Cor., ix, 27. — B. xxxi, 23.
furieuse et enflée pour m'engloutir. » Et ailleurs : « Bienheureux est l'homme qui est toujours en crainte '. »
Il est bien assuré qu'on ne se détache jamais sans douleur. On ne sent pas son lien quand on suit volontairement celui qui entraîne , comme dit saint Augustin; mais quand on commence à résister et à marcher en s'éloignant , on souffre bien ; le lien s'étend et endure toute la violence ; et ce lien est notre propre corps , qui ne se rompt qu'à la mort. Notre-Seigneur a dit que, depuis la venue de Jean-Baptiste, c'est-àdire depuis son avènement dans chaque fidèle , le royaume de Dieu souffre violence et que les violens le ravissent 1 . Avant que Ton soit touché , on n'a que le poids de sa concupiscence , qui porte à la terre. Quand Dieu attire en haut, ces deux efforts contraires font cette violence que Dieu seul peut faire surmonter. Mais nous pouvons tout , dit saint Léon , avec celui sans lequel nous ne pouvons rien*. Il faut donc se résoudre à souffrir cette guerre toute sa vie : car il n'y a point ici de paix. « Jésus-Christ est venu apporter le couteau , et non pas la paix 4 . » Mais néanmoins il faut avouer que comme l'Ecriture dit que la sagesse des hommes n'est que folie devant Dieu 5 , aussi on peut dire que cette guerre qui paroît dure aux hommes est une paix devant Dieu ; car c'est cette paix que Jésus-Christ a aussi apportée. Elle ne sera néanmoins parfaite que quand le corps sera détruit; et c'est ce qui fait souhaiter la mort, en souffrant néanmoins de bon cœur la vie pour l'amour de celui qui a souffert pour nous et la vie et la mort, et qui peut nous donner plus de biens que nous ne pouvons ni demander ni imaginer, comme dit saint Paul', en l'épître de la messe d'aujourd'hui.
Je ne crains plus rien pour vous , Dieu merci , et j'ai une espérance admirable. C'est une parole bien consolante que celle de Jésus-Christ : « Il sera donné à ceux qui ont déjà 7 . » Par cette promesse , ceux qui ont beaucoup reçu ont droit d'espérer davantage, et ainsi ceux qui ont reçu extraordinairement doivent espérer extraordinairement.
J'essaye autant que je puis de ne m'affliger de rien , et de prendre tout ce qui arrive pour le meilleur. Je crois que c'est un devoir, et qu'on pèche en ne le faisant pas. Car enfin la raison pour laquelle les péchés sont péchés , c'est seulement parce qu'ils sont contraires à la volonté de Dieu : et ainsi l'essence du péché consistant à avoir une volonté opposée à celle que nous connoissons en Dieu , il est visible , ce me semble , que, quand il nous découvre sa volonté parles événemens, ce seroit un péché de ne s'y pas accommoder. J'ai appris que tout ce qui est arrivé a quelque chose d'admirable , puisque la volonté de Dieu y est marquée. Je le loue de tout mon cœur de la continuation faite de ses grâces, car je vois bien qu'elles ne diminuent point.
4. Ps. 9 cxi, 4.-2. Matth., xi, 4 2. — 3. Huitième sermon pour V Epiphanie. — 4. Matth., x, 34. — 5. I Cor., ni, 49.-6. Éph., m, 20. — 7. MalUi xra, lî. *'