‹ Œuvres complètes de Blaise PascalChapitre 33 sur 65 · À MADEMOISELLE DE ROANNE Z · texte numérisé non relu

À MADEMOISELLE DE ROANNE Z

Dieu pour cela , et qu'il y a apparence qu'il s'est approprié cette affaire : aussi il le faut regarder comme Fauteur de tous les biens et de tous les maux , excepté le péché. Je lui répéterai là-dessus ce que j'ai autrefois rapporté de l'Écriture: «Quand vous êtes dans les biens, souvenez-vous des maux que vous méritez, et quand vous êtes dans les maux, souvenez-vous des biens que vous espérez. » Cependant je vous dirai sur le sujet de l'autre personne que vous savez, qui mande qu'elle a bien des choses dans l'esprit qui l'embarrassent , que je suis bien fâché de la voir en cet état. J'ai bien de la douleur de ses peines , et je voudrois bien l'en pouvoir soulager; je la prie de ne point prévenir l'avenir, et de se souvenir que , comme dit Notre-Seigneur , « à chaque jour suffit sa malice 1 .»

Le passé ne nous doit point embarrasser , puisque nous n'avons qu'à avoir regret de nos fautes ; mais l'avenir nous doit encore moins toucher , puisqu'il n'est point du tout à notre égard , et que nous n'y arriverons peut-être jamais. Le présent est le seul temps qui est véritablement à nous, et dont nous devons user selon Dieu. C'est là où nos pensées doivent être principalement comptées. Cependant le monde est si inquiet , qu'on ne pense presque jamais à la vie présente et à l'instant où Von vit; mais à celui où l'on vivra. De sorte qu'on est toujours en état de vivre à l'avenir , et jamais de vivre maintenant. Notre-Seigneur n'a pas voulu que notre prévoyance s'étendît plus loin que le Jour où nous sommes. C'est les bornes qu'il faut garder, et pour notre propre salut , et pour notre propre repos. Car , en vérité , les préceptes chrétiens sont les plus pleins de consolations : je dis plus que les maximes du monde.

Je prévois aussi bien des peines et pour cette personne, et pour d'autres , et pour moi. Mais je prie Dieu , lorsque je sens que je m'engage dans ces prévoyances, de me renfermer dans mes limites; je me ramasse dans moi-même , et je trouve que je manque à faire plusieurs choses à quoi je suis obligé présentement, pour me dissiper en des pensées inutiles de l'avenir, auxquelles, bien loin d'être obligé de m'arrêter, je suis au contraire obligé de ne m'y point arrêter. Ce n'est que faute de savoir bien connoître et étudier le présent qu'on fait l'entendu pour étudier l'avenir. Ce que je dis là , je le dis pour moi , et non pas pour cette personne , qui a assurément bien plus de vertu et de méditation que moi ; mais je lui représente mon défaut pour l'empêcher d*y tomber : on se corrige quelquefois mieux par la vue du mal que par l'exemple du bien; et il est bon de s'accoutumer à profiter du mal, puisqu'il est si ordinaire , au lieu que le bien est si rare.

Je plains la personne que vous savez dans l'inquiétude où je sais qu'elle est, et où je ne m'étonne pas de la voir. C'est un petit jour du jugement, qui ne peut arriver sans une émotion universelle de la personne, comme le jugement général en causera une générale dans le monde , excepté ceux qui se seront déjà jugés eux-mêmes , comme elle prétend

\. Matin. , vi, 34.

faire : cette peine temporelle garantirait de l'éternelle, par les mérites infinis de Jésus-Christ, qui la souffre et qui se la rend propre; c'est ce qui doit la consoler. Notre joug est aussi le sien , sans cela il serait insupportable. * Portez , dit-il , mon joug sur vous. » Ce n'est pas notre joug , c'est le sien , et aussi il le porte. « Sachez , dit-il , que mon joug est doux et léger 1 . » Il n'est léger qu'à lui et à sa force divine. Je lui voudrois dire qu'elle se souvienne que ces inquiétudes ne viennent pas du bien qui commence d'être en elle, mais du mal qui y est encore et qu'il faut diminuer continuellement ; et qu'il faut qu'elle fasse comme un enfant qui est tiré par des voleurs d'entre les bras de sa mère , qui ne le veut point abandonner ; car il ne doit pas accuser de la violence qu'il souffre la mère qui le retient amoureusement, mais *ses injustes ravisseurs. Tout l'office de l'Avent est bien propre pour donner courage aux foibles , et on y dit souvent ce mot de l'Écriture : «Prenez courage, lâches et pusillanimes, voici votre rédempteur qui vient 3 ; » et on dit aujourd'hui à Vêpres : « Prenez de nouvelles forces, et bannissez désormais toute crainte ; voici notre Dieu qui arrive , et vient pour nous secourir et nous sauver. »

Votre lettre m'a donné une extrême joie. Je vous avoue que je corn mençois à craindre , ou au moins à m'étonner. Je ne sais ce que c'est que ce commencement de douleur dont vous parlez; mais je sais qu'il faut qu'il en vienne. Je lisois tantôt le xiii* chapitre de saint Marc en pensant à vous écrire, et aussi je vous dirai ce que j'y ai trouvé. Jésus-Christ y fait un grand discours à ses apôtres sur son dernier avènement ; et comme tout ce qui arrive à l'Église arrive aussi à chaque chrétien en particulier , il est certain que tout ce chapitre prédit aussi bien l'état de chaque personne qui, en se convertissant, détruit le vieil homme en elle, que l'état de l'univers entier, qui sera détruit pour faire place à de nouveaux cieux et à une nouvelle terre, comme dit l'Écriture*. Et aussi je songeois que cette prédiction de la ruine du temple réprouvé , qui figure la ruine de l'homme réprouvé qui est en chacun de nous , et dont il est dit qu'il ne sera laissé pierre sur pierre , marque qu'il ne doit être laissé aucune passion du vieil homme ; et ces effroyables guerres civiles et domestiques représentent si bien le trouble intérieur que sentent ceux qui se donnent à Dieu, qu'il n'y arien de mieux peint.

Mais cette parole est étonnante : « Quand vous verrez l'abomination dans le lieu où elle ne doit pas être , alors que chacun s'enfuie sans rentrer dans sa maison pour reprendre quoi que ce soit. » Il me semble que cela prédit parfaitement le temps où nous sommes , où la corruption de la morale est aux maisons de sainteté , et dans les livres des théologiens et des religieux où elle ne devroit pas être. Il faut sortir après un tel désordre , et malheur à celles qui sont enceintes ou nourrices en ce temps-là , c'est-à-dire à ceux qui ont des attachemens au monde qui les y retiennent 1 La parole d'une sainte est à propos sur ce sujet : qu'il ne faut pas examiner si on a vocation pour sortir du monde,

4. Matth., xi, 20, 30. — 3. Isaïe, xxxv, 4. — 3. Ibid., i.xv, 47 ; ixvi, 2».

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