‹ Œuvres complètes de Blaise PascalChapitre 37 sur 65 · SUR LES FASSIONS DE LJUHOUR · texte numérisé non relu

SUR LES FASSIONS DE LJUHOUR

sans règle et sans réflexion ; et quand l'esprit le fait , il n'y pensoit pas auparavant. C'est par nécessité que cela arrive.

L'on adore souvent ce qui ne croit pas être adoré , et l'on ne laisse pas de lui garder une fidélité inviolable , quoiqu'il n'en sache rien. Mais il faut que l'amour soit bien fin ou bien pur.

Nous connoissons l'esprit des hommes , et par conséquent leurs passions, par la comparaison que nous faisons de nous-mêmes avec les autres. Je suis de l'avis de celui qui disoit que dans l'amour on oublioit sa fortune , ses parens et ses amis : les grandes amitiés vont jusque-là. Ce qui fait que l'on va si loin dans l'amour , c'est que l'on ne songe pas que l'on a besoin d'autre chose que de ce que l'on aime : l'esprit est plein ; il n'y a plus de place pour le soin ni pour l'inquiétude. La passion ne peut pas être sans excès ; de là vient qu'on ne se soucie plus de ce que dit le monde , que l'on sait déjà ne devoir pas condamner notre conduite,, puisqu'elle vient de la raison. Il y a une plénitude de passion, il ne peut pas y avoir un commencement de réflexion.

Ce n'est point un effet de la coutume , c'est une obligation de la nature que les hommes fassent les avances pour gagner l'amitié des dames.

Cet oubli que cause l'amour , et cet attachement à ce que l'on aime , fait naître des qualités que l'on n'avoit pas auparavant. L'on devient magnifique , sans l'avoir jamais été. Un avaricieux même qui aime devient libéral, et il ne se souvient pas d'avoir jamais eu une habitude opposée : l'on en voit la raison en considérant qu'il y a des passions qui resserrent l'âme et qui la rendent immobile , et qu'il y en a qui l'agrandissent et la font répandre au dehors.

L'on a ôté mal à propos le nom de raison à l'amour , et on les a opposés sans un bon fondement , car l'amour et la raison n'est qu'une même chose. C'est une précipitation de pensées qui se porte d'un côté sans bien examiner tout, mais c'est toujours une raison, et l'on ne doit et on ne peut pas souhaiter que ce soit autrement , car nous serions des machines très-désagréables. N'excluons donc point la raison de l'amour , puisqu'elle en est inséparable. Les poètes n'ont donc pas eu raison de nous dépeindre l'amour comme un aveugle ; il faut lui ôter son bandeau , et lui rendre désormais la jouissance de ses yeux.

Les âmes propres à l'amour demandent une vie d'action qui éclate en événemens nouveaux. Comme le dedans est mouvement , il faut aussi que le dehors le soit , et cette manière de vivre est un merveilleux acheminement à la passion. C'est de là que ceux de la cour sont mieux reçus dans l'amour que ceux de la ville , parce que les uns sont tout de feu , et que les autres mènent une vie dont l'uniformité n'a rien qui frappe : la vie de tempête surprend, frappe et pénètre. Il semble que l'on ait toute une autre âme quand on aime que quand on n'aime pas; on s'élève par cette passion , et on devient toute grandeur 5 il faut donc que le reste ait proportion ; autrement cela ne convient pas , et partant cela est désa-

L'agréable et le beau n'est que la même chose, tout le monde en a l'idée. C'est d'une beauté morale que j'entends parler , qui consiste dans les paroles et dans les actions du dehors. L'o * 'en une règle pour de-

venir agréable; cependant la disposition du corps y est nécessaire; mais elle ne se peut acquérir.

Les hommes ont pris plaisir à se former une idée de l'agréable si élevée, que personne n'y peut atteindre. Jugeons-en mieux, et disons que ce n'est que le naturel, avec une facilité et une vivacité d'esprit qui surprennent. Dan3 l'amour ces deux qualités sont nécessaires : il ne faut rien de force , et cependant il ne faut rien de lenteur. L'habitude donne le reste.

Le respect et l'amour doivent être si bien proportionnés qu'ils se soutiennent sans que ce respect étouffe l'amour.

Les grandes Ames ne «ont pas celles qui aiment le plus souvent ; c'est d'un amour violent que je parle : il faut une inondation de passion pour les ébranler et pour les remplir. Mais quand elles commencent à aimer, elles aiment beaucoup mieux.

L'on dit qu'il y a des nations plus amoureuses les unes que les autres; ce n'est pas bien parler, ou du moins cela n'est pas vrai en tout sens.

L'amour ne consistant que dans un attachement de pensée , il est certain qu'il doit être le même par toute la terre. Il est vrai que , se déterminant autre part que dans la pensée , le climat peut ajouter quelque chose , mais ce n'est que dans le corps.

Il est de l'amour comme du bon sens; comme l'on croit avoir autant d'esprit qu'un autre , on croit aussi aimer de même. Néanmoins quand on a plus de vue , l'on aime jusques aux moindres choses , ce qui n'est pas possible aux autres. Il faut être bien fin pour remarquer cette différence.

L'on ne peut presque faire semblant d'aimer que l'on ne soit bien près d'être amant, ou du moins que l'on n'aime en quelque endroit; car il faut avoir l'esprit et les pensées de l'amour pour ce semblant , et le moyen de bien parler sans cela? La vérité des passions ne se déguise pas si aisément que les vérités sérieuses. Il faut du feu , de l'activité et un feu d'esprit naturel et prompt pour la première; les autres se cachent avec la lenteur et la souplesse , ce qu'il est plus aisé de faire.

Quand on est loin de ce que l'on aime , l'on prend la résolution de faire ou de dire beaucoup de choses; mais quand on est près, on est .irrésolu. D'où vient cela? C'est que quand on est loin la raison n'est pas si ébranlée , mais elle l'est étrangement en la présence de l'objet : or pour la résolution il faut de la fermeté , qui est ruinée par l'ébranlement.

Dans l'amour on n'ose hasarder parce que l'on craint de tout perdre; il faut pourtant avancer, mais qui peut dire jusques où? L'on tremble toujours jusques à ce que l'on ait trouvé ce point. La prudence ne fait rien pour s'y maintenir quand où l'a trouvé.

Il n'y a rien de si embarrassant que d'être amant, et de voir quelque chose en sa faveur sans l'oser croire : l'on est également combattu de l'espérance et de la crainte. Mais enfin la dernière devient victorieuse de l'autre.

Quand on aime fortement , c'est toujours une nouveauté de voir la personne aimée. Après un moment d'absence on la trouve de manque

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dans son cœur. Quelle joie de la retrouver ! Ton sent aussitôt une cessation d'inquiétudes. Il faut pourtant que cet amour soit déjà bien avancé ; car quand il est naissant et que Ton n'a fait aucun progrès , on sent bien une cessation d'inquiétudes , mais il en survient d'autres. Quoique les maux se succèdent ainsi les uns aux autres , on ne laisse pas de souhaiter la présence de sa maîtresse par l'espérance de moins souffrir; cependant quand on la voit, on croit souffrir plus qu'auparavant. Les maux passés ne frappent plus , les présens touchent , et c'est sur ce qui touche que l'on juge. Un amant dans cet état n'est-il pas digne de compassion?

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