I. Fragment
Les grâces que Dieu fait en cette vie sont la mesure de la gloire qu'il prépare en l'autre. Aussi , quand je prévois la fin et le couronnement de son ouvrage , par les commencemens qui en paroissent dans les personnes de piété, j'entre dans une vénération qui me transit de respect envers ceux qu'il semble avoir choisis pour ses élus. Il me paroît que je les vois déjà dans un de ces trônes où ceux qui auront tout quitté , jugeront le monde avec Jésus-Christ , selon la promesse qu'il en a faite. Mais quand je viens à penser que ces personnes peuvent tomber, et être au contraire au nombre malheureux des jugés, et qu'il y en aura tant qui tomberont de leur gloire , et qui laisseront prendre à d'autres , par leur négligence , la couronne que Dieu leur avoit offerte , je ne puis souffrir cette pensée ; et l'effroi que j'aurois de les voir en cet état éternel de misère, après les avoir imaginés, avec tant de raison," dans l'autre état , me fait détourner l'esprit de cette idée , et revenir à Dieu pour le prier de ne pas abandonner les foibles créatures qu'il s'est acquises , et lui dire avec saint Paul : « Seigneur, achevez vous-même l'ouvrage que vous-même avez commencé. » Saint Paul se considéroit souvent en ces deux états; et c'est ce qui lui fait dire ailleurs : « Je châtie mon corps, et je le réduis en servitude, de peur qu'après avoir prêché aux autres, je ne sois réurouvé moi-même. » (I Cor,, ix, 27.)
H. A. MtfB PéftlSft.
De fUuen, ce samedi dernier janvier 4643.
Ma chère soeur ,
Je ne doute pas que vous n'ayez été bien en peine du long temps qu'il y a que vous n'avez reçu de nouvelles de ces quartiers ici. Mais je crois que vous vous serez bien doutée que le voyage des élus en a été la cause, comme en effet. Sans cela, je n'aurois pas manqué de vous écrire plus souvent. Tai à te dire que MM. les commissaires étant à Gisors , mon père me fit aller faire un tour a Paris où je trouvai une lettre que tu m'éerivoîs , où tu me mandes que tu t'étonnes de ce que je te reproche que tu n'écris pas assez souvent , et où tu me dis que tu écris à Rouen toutes les semaines une fois. fl est bien assuré , si cela est , que tes lettres se perdent , car je n'en reçois pas toutes les trois semaines une. Étant retournés à Rouen, j'y ai trouvé une lettre de M. Périer, qui mande que tu es malade. 11 ne mande point si ton mal est dangereux , ni si tu te portes mieux , et il s'est passé un ordinaire depuis sans avoir reçu de lettre , tellement que nous en sommes en une peine dont je te prie de nous tirer au plus tôt ; mais je crois que la prière que je fais ici sera inutile , car , avant que tu aies reçu cette lettre ici , j'espère que nous aurons reçu des lettres de toi ou de M. Périer. Le département s'achève, Dieu merci. Si je savois quelque chose de nouveau, je te le ferois savoir. Je suis, ma chère sœur....
Ici ce post-scriptum de la main d'Etienne Pascal , le père : Ma bonne fille m'excusera si je ne lui écris comme je le désirerois, n'y ayant aucun loisir. Car je n'ai jamais été dans l'embarras à la dixième partie de ce que j'y suis à présent. Je ne saurois l'être davantage à moins d'en avoir trop ; il y a quatre mois que je [ne] me suis pas couché six fois devant deux heures après minuit.
Je vous avois commencé dernièrement une lettre de raillerie sur le sujet de la vôtre dernière, touchant le mariage de M. Desjeux, mais je n'ai jamais eu le loisir de l'achever. Peur nouvelles, la fille de M. 4% Paris , maître des comptes , mariée à M. de Neufviile , aussi maître des comptes, est décédée, comme aussi la fille de Beiair, mariée au petit Lambert. Votre petit a couché céans cette nuit. H se porte Dieu grâoee très-bien. Je suis toujours
Votre bon et excelles* ami , Pascal.
Voire très~humble et très-affectionné serviteur et Crère,
Pascal.
IIJ. À sa sœur Jacqueline.
Ce M janvier <648.
Ma chère sœur ,
Nous avons reçu tes lettres. J*avois dessein de te faire réponse sur la première que tu m'écrivis il y a plus de quatre mois; mais mon indisposition et quelques autres affaires m'empêchèrent de l'achever. Depuis ce temps-là , je n'ai pas été en état de f écrire , soit à cause de mon mal , soit manque de loisir ou pour quelque autre raison. J'ai peu d'heures
de loisir et de santé tout ensemble. J'essayerai néanmoins d'achevei celle-ci sans me forcer; je ne sais si fille sera longue ou courte. Mon principal dessein est de t'y faire entendre le fait des visites que tu sais, où j'espérois d'avoir de quoi te satisfaire et répondre à tes dernières lettres. Je ne puis commencer par autre chose que par le témoignage du plaisir qu'elles m'ont donné; j'en ai reçu des satisfactions si sensibles, que je ne te les pourrai pas dire de bouche. Je te prie de croire qu'encore que je ne t'aie point écrit, il n'y a point eu d'heure que tu ne m'aies été présente , où je n'aie fait des souhaits pour la continuation du grand dessein que Pieu t'a inspiré. J'ai ressenti de no» 4ux accès de joie à toutes les lettres qui en portaient quelque témoignage, et j'ai été ravj d'en voir la continuation sans que tu eusses aucunes nouvelles de notre part. Cela m 9 a fait juger qu'il avoit un appui plus qu'humain, puisqu'il n'avoit pas besoin des moyens humains pour se maintenir. Je soubaiterois néanmoins d'y contribuer quelque chose, mais je n'ai aucune des parties qui sont nécessaires pour cet effet. Ma foiblesse est si grande que , si je l'entreprenois , je ferois plutôt une action de témérité que de charité, et j'aurois droit de craindre pour nous deux le malheur qui menace un aveugle conduit par un aveugle. J'en ai ressenti mon incapacité sans comparaison davantage depuis les visites dont il est question, et bien loin d'en avoir remporté assez de lumières pour d'autres ? je n'en ai rapporté que de la confusion et du trouble pour moi, que Dieu seul peut calmer et où je travaillerai avec soin, mais sans empressement et sans inquiétude , sachant bien que l'un et l'autre m'en éloigneroient. Je te dis que Dieu seul le peut calmer et que j'y travaillerai , parce que je ne trouve que des occasions de le faire naître et de l'augmenter dans ceux dont j'en avois attendu la dissipation : de sorte que me voyant réduit à moi seul, il ne me reste qu'à prier Dieu qu'il en bénisse le- succès. J'aurois pour cela besoin de la communication de personnes savantes et de personnes désintéressées : les premiers sont ceux qui ne le feront pas; je ne cherche plus que les autres, et pour cela je souhaite infiniment de te voir, car les lettres sont longues, incommodes et presque inutiles en ces oeeasions. Cependant je t'en écrirai peu de chose. La première fois que je vis M. Rebours, je me fis connoître à lui et j'en fus reçu avec autant de civilités que j'eusse pu souhaiter; elles appartenoient toutes £ M, mon père , puisque je les reçus à sa çonsidéfatipn, Ensuite des premiers compjimens* je lui demandai la permission de le revoir d? temps en temps; il me l'accorda. Ainsi je fus en liberté de le voir, de sorte queje ne. compte pas cette première vue pour visite,' puisqu'elle n'en fut que la permission, J'y fus à quelque temps de là, et entre autres discours je lui dis avec ma franchise et ma naïveté ordinaires jque nous avions vu leurs livres et ceux de leurs adversaires ; que c'étoit Assez pour lui faire entendre que nous étions de leurs sentimens. Il m'en témoigna quelque joie. Je lui dis ensuite que je pensois que l'on pouvoit, suivant les principes mêmes du sens commun, démontrer beaucoup de choses que les adversaires disent lui être contraires, et que le raisonnement bien conduit portoit à Jes croire , quoiqu'il les faille croire sans l'aide du raisonnement.
Ce furent mes propres termes, où je ne crois pas qu'il y ait de quoi blesser la plus sévère modestie. Mais , comme tu sais que toutes les actions peuvent avoir deux sources , et que ce discours pou voit procéder d'un principe de vanité et de confiance dans le raisonnement, ce soupçon , qui fut augmenté par la connoissance qu'il avoit de mon étude de la géométrie , suffit pour lui faire trouver ce discours étrange, et il me le témoigna par une repartie si pleine d'humilité et de modestie , qu'elle eût sans doute confondu l'orgueil qu'il vouloit réfuter. J'essayai néanmoins de lui faire connoître mon motif; mais ma justification accrut son doute et il prit mes excuses pour une obstination. J'avoue que son discours étoit si beau, que, si j'eusse cru être en l'état qu'il se le figuroit , il m'en eût retiré ; mais , comme je ne pensois pas être dans cette maladie , je m'opposai au remède qu'il me présentoit. Mais il le fortifioit d'autant plus que je sembloisle fuir, parce qu'il prenoit mon- refus pour endurcissement; et plus il s'effbrçoit de continuer, plus mes remercîmens lui témoignoient que je ne le tenois pas nécessaire. De sorte „ que toute cette entrevue se passa dans cette équivoque et dans un embarras qui a continué dans toutes les autres et qui ne s'est pu débrouiller. Je ne te rapporterai pas les autres mot à mot, parce qu'il ne seroit pas nécessaire ni à propos. Je te dirai seulement en substance le principal de ce qui s'y est dit ou , pour mieux dire , le principal de leur retenue.
Mais je te prie avant toutes choses de ne tirer aucune conséquence de tout ce que je te mande , parce qu'il pourroit m'échapper de ne pas dire les choses avec assez de justesse ; et cela te pourroit faire naître quelque soupçon peut-être aussi désavantageux qu'injuste. Car enfin , après y avoir bien songé , je n'y trouve qu'une obscurité où il seroit dangereux et difficile de décider, et pour moi j'en suspends entièrement mon jugement, autant à cause de ma foiblesse que pour mon manque de connoissance.
IV. Lettre de Pascal et de sa sœur Jacqueline a Mme Périer, leur sœur.
Ce 4 «avril 4648.
Nous ne savons si celle-ci sera sans fin aussi bien que les autres, mais nous savons bien que nous voudrions bien t'écrire sans fin. Nous avons ici la lettre de M. de Saint-Cyran, De la vocation, imprimée depuis peu sans approbation ni privilège et qui a choqué beaucoup de monde. Nous la lisons ; nous te l'enverrons après. Nous serons bien aises d'en savoir ton sentiment et celui de M. mon père. Elle est fort relevée.
Nous avons plusieurs fois commencé à t'écrire, mais j'en ai été retenu par l'exemple et par les discours ou , si tu veux , par les rebuffades que
tu !"' ' 1 *
crois <
casions c
pensés; car comme nous ne doutons point l'un de l'autre, et que nous
sommes comme assurés mutuellement que nous n'avons dans tous ces
discours que la gloire de Dieu pour objet, et presque point de communication hors de nous-mêmes, je ne vois point que nous puissions avoir de scrupule , tant qu'il nous donnera ces sentimens. Si nous ajoutons à ces considérations celle de l'alliance que la nature a faite entre nous , et à cette dernière celle que la grâce y a faite , je crois que , bien loin d'y trouver une défense , nous y trouverons une obligation ; car je trouve que notre bonheur a été si grand d'être unis de la dernière sorte , que nous- nous devons unir pour le reconnoîtreet pour nous en réjouir. Car il faut avouer que c'est proprement depuis ce temps (que M. de Saint- Cyran veut qu'on appelle le commencement de la vie) que nous devons nous considérer comme véritablement parens, et qu'il a plu à Dieu de nous joindre aussi bien dans son nouveau monde par l'esprit , comme il avoit fait dans le terrestre par la chair.
Nous te prions qu'il n'y ait point de jour où tu ne le repasses en ta mémoire , et de reconnoître souvent la conduite dont Dieu s'est servi en cette rencontre , où il ne nous a pas seulement faits frères les uns des autres , mais encore enfans d'un même père ; car tu sais que mon père nous atous prévenus et comme conçus dans ce dessein.G'est en quoi nous devons admirer que Dieu nous ait donné et la figure et la réalité de cette alliance ; car , comme nous avons dit souvent entre nous , les choses corporelles ne sont qu'une image des spirituelles , et Dieu a représenté les choses invisibles dans les visibles. Cette pensée est si générale et si utile, qu'on ne doit point laisser passer un espace notable de temps sans y songer avec attention. Nous avons discouru assez particulièrement du rapport de ces deux sortes de choses ; c'est pourquoi nous n'en parlerons pas ici : car cela est trop long pour l'écrire et trop beau pour ne t'être pas resté dans la mémoire, et, qui plus est, nécessaire absolument , suivant mon avis. Car comme nos péchés nous retiennent enveloppés parmi les choses corporelles et terrestres , et qu'elles ne sont pas seulement la peine de nos péchés , mais encore l'occasion d'en faire de nouveaux et la cause des premiers, il faut que nous nous servions du lieu même où nous sommes tombés pour nous relever de notre chute. C'est pourquoi nous devons bien ménager l'avantage que la bonté de Dieu nous donne de nous laisser toujours devant les yeux une image des biens que nous avons perdus, et de nous environner dans la captivité même où sa justice nous a réduits , de tant d'objets qui nous servent d'une leçon continuellement présente.
De sorte que nous devons nous considérer comme des criminels dans une prison toute remplie des images de leur libérateur et des instructions nécessaires pour sortir de la servitude ; mais il faut avouer qu'on ne peut apercevoir ces saints caractères sans une lumière surnaturelle ; car comme toutes choses parlent de Dieu à ceux qui le connoissent , et qu'elles le découvrent à tous ceux qui l'aiment , ces mêmes choses le cachent à tous ceux qui ne le connoissent pas. Aussi l'on voit que dans les ténèbres du monde on les suit par un aveuglement brutal , que l'on s'y attache et qu'on en fait la dernière fin de ses désirs , ce qu'on ne peut faire sans sacrilège, car il n'y a que Dieu qui doive être la dernière fin , comme lui seul est le vrai principe. Car, quelque ressemblance
que la nature créée ait avec 9011 Créateur , et encore que les moindres choses et les plus petites et les plus viles parties du monde représentent au moins par leur unité la parfaite unité qui ne se trouve qu'en Dieu , on ne peut pas légitimement leur porter le souverain respect , parce qu'il n'y a rien de si abominable aux yeux de Dieu et des hommes que l'idoliilrie , à cause qu'on y rend à la créature l'honneur gui n'est dû qu'au Créateur» L'Écriture est pleine des vengeances que Dieu a exercées sur ceux qui en .ont été coupables , et le premier commandement du Décalogue, qui enferme tous les autres, défend sur toutes choses d'adorer ses images. Mais comme il est beaucoup plus jaloux de nos affections que de nos respects 6 il est visible qu'il n'y a point de crime qui lui soit plus injurieux ni plus détestable que d'aimer souverainement les créatures , quoiqu'elles le représentent,
C'est pourquoi ceux à qui Dieu fait connoître ces grandes vérités doiyent user de ces images pour jouir de celui qu'elles représentent, et ne <texneurer pas éternellement dans cet aveuglement charnel et judaïque qui fait prendre la figure pour la réalité. Et ceux que Dieu , par la régénération , a retirés gratuitement du péché (qui est le véritable néant , parce qu'il est contraire ji Pieu , qui est le véritable être) pour leur donner .une place dans son Eglise qui est son véritable temple , après les avoir retirés gratuitement du néant au point de leur création , pour leur donner une place dans l'univers , ont une double obligation de le servir et de l'Jw)norer, puisque en tant que créatures ils doivent se tenir dans l'ordre des créatures et ne pas profaner le lieu qu'ils remplissent, et qu'en tant que chrétiens, ils doivent sans cesse aspirer à se rendre dignes de faire partie du corps de Jésus-Christ. Mais qu'au lieu que les créatures qui composent le monde s'acquittent de leur obligation en se tenant dans une perfection bornée , parce que la perfection du monde est aussi Cornée , les enfans de Pieu ne doivent point mettre de limites à leur pureté et i leur perfection , parce qu'ils font partie d'un corps tout divin pt infiniment parfait; comme on vpit que Jésus-Christ ne limite point le commandement de la perfection , et ju'il nous en propose un modèle où elle se trouve infinie , quand il dit ; « Soyez donc parfaits comme votre Père céleste est parfait. » Aussi c'^st une erreur bien préjudiciable et bien ordinaire parmi Jes .chrétiens et parmi ceux-là mêmes qui font profession de piété , de se persuader qu'il y ait un certain degré de perfection dans lequel on soit en jassuranoe et qu'il ne soif pas nécessaire de passer, puisqu'il n'y en a point qui ne soit mauyais si on s'y arrête . et .<*ont on puisse éviter de tomber qu'eu montant pjus Wt,
Y. Lett*b de Pascal et db sa 6««e Jacqueline a Mme Perier, leur sœur.
„ t . A Paris, ce s novembre, anrès-mifli, 444*.
Ma çhére sceur,
Ta fcttre noua *fri$#«puFenir d'un* brouiMerie dont on avoi* p*rdu la mémoire , tant eU« etf absolument passée. Lesédaircissémeng un peu trop grands que mm Mm jraoures ont fait paroîtr* le sujet général et
ancien de nos plainte? 9 e,t les satisfactions que nous en avons faites ont adouci l'aigreur que mon père en avoit conçue. JHous avons dit ce que tuav.ois déjà dit, sans sayoir que Ju l'eusses dit, et ensuite nous avons excusé de bouche ce que tu avois depuis excusé par écrit , sans savoir que tu l'eusses excusé ; et nous n'avons su ce que tu as fait qu'après que nous rayons eu /ait nous-mêmes; car comme nous n'avions rien caché à mon père , il nous a aussi tout découvert et guéri ensuite tous nos soupçons. Tu sais combien ces embarras troublent la paix de la maison extérieure et intérieure , et combien dans ces rencontres on a besoin des ayerjtissemens^ue tu nous as donnés trop tard.
tyous ayons a t'en donner nous-mêmes sur le sujet des tiens. Le premier est sur ce que tu mandes que nous t'ayons appris ce que tu nous écris, l° Je ne me souviens point de t'en avoir parlé , et si peu que cela m'a été très-nouveau, et de plus, quand cela seroit vrai, je craindrois que tu ne l'eusses retenu humainement , si tu n'avois oublié la personne dont tu l'avois appris pour ne te ressouvenir que de Dieu qui peut seul te l'avoir véritablement enseigné. Si tu t'en souviens comme d'une bonne chose , tu ne saurpis penser le tenir d'aucun autre , puisque ni toi ni les autres ne Je peuvent apprendre que de Dieu seul. Car, encore que dans celte sorte de reconnoissa.nce on ne s'arrête pas aux hommes à qui ou s'adresse .comme s'ils étoient auteurs du bien qu'on a reçu par leur entremise , néanmoins cela ne laisse point de former une petite opposition à la vue de Dieu, et principalement dans les personnes qui ne sont pas entièrement épurées des impressions charnelles qui font considérer comme source de bien les objets qui le communiquent.
Ce n'est pas que nous ne devions reconnoître et nous ressouvenir des personnes dont nous tenons quelques instructions, quand ces personnes ont le droit de les faire , comme les pères , les évêques et les directeurs , parce qu'Us sont les maîtres dont les autres sont les disciples, liais quant à nous > il n'en est pas de même ; car comme l'ange refusa les adorations d'un saint serviteur comme lui , nous te dirons, en te priant de n'user plus de ces termes d'une reconnoissance humaine , que tu te gardes de nous faire de pareils compiimens, parce que nous sommes disciples comme toi,
Le second est sur ce que tu dis qu'il n'est pas nécessaire de nous répéter ces choses , puisque nous les savons déjà bien ; ce qui nous tait craindre que tu ne mettes pas ici assez de différence entre les choses dont tu parles et celles dont le siècle parle , puisqu'il est sans doute qu'il suffit .d'avoir appris une fois celles-ci et de les avoir bien retenues, pour n'avoir plus besoin d'en être instruit , au lieu qu'il ne suffit pas d'avoir une fois compris celles de l'autre sorte , et de les avoir connues de la bonne manière, c'est-à-dire par le mouvement intérieur de Dieu, pour en conserver la connoissance de la même sorte , quoique l'on en conserve bien le souyenir. Ce n'est pas qu'on ne s'en puisse souvenir , et qu'on ne retienne aussi facilement une épître de saint Paul qu'un livre de Virgile,, mais les counoissances que aous acquérons de cette façon aussi hiea que leur continuation , ne sont qu'un effet de mémoire , au lieu que pour y entendre ce langage secret et étranger à ceux qui le sont du ciel ,
il faut que la même gr&ce qui peut seule en donner la première intelligence, la continue et la rende toujours présente en la retraçant sans cesse dans le cœur des fidèles pour la faire toujours vivre ; comme dans les bienheureux Dieu renouvelle continuellement leur béatitude , qui est un effet et une suite de sa grâce, comme aussi l'Église tientque le Père produit continuellement leFils et maintient l'éternité de son essence pour une effusion de sa substance qui est sans interruption aussi bien que sa fin.
Ainsi la continuation de la justice des fidèles n'est autre chose que la continuation de l'infusion de la grâce , et non pas une seule grâce qui subsiste toujours ; et c'est ce qui nous apprend parfaitement la dépendance perpétuelle où nous sommes de la miséricorde de Dieu , puisque, s'il en interrompt tant soit peu le cours, la sécheresse survient nécessairement. Dans cette nécessité , il est aisé de voir qu'il faut continuellement faire de nouveaux efforts pour acquérir cette nouveauté continuelle d'esprit , puisqu'on ne peut conserver la grâce ancienne que par l'acquisition d'une nouvelle grâce , et qu'autrement on perdra celle qu'on pensera retenir, comme ceux qui, voulant renfermer la lumière, n'enferment que des ténèbres. Ainsi, nous devons veiller à purifier sans cesse l'intérieur, qui se salit toujours de nouvelles taches en retenant aussi les anciennes , puisque sans le renouvellement assidu on n'est pas capable de recevoir ce vin nouveau qui ne sera point mis en vieux vaisseaux.
C'est pourquoi tu ne dois pas craindre de nous remettre devant les yeux les choses que nous avons dans la mémoire , et qu'il faut faire rentrer dans le cœur, puisqu'il est sans doute que ton discours en peut mieux servir d'instrument à la grâce que non pas l'idée qui nous en reste en la mémoire , puisque la grâce est particulièrement accordée à la prière , et que cette charité que tu as eue pour nous est une prière du nombre de celles qu'on ne doit jamais interrompre. C'est ainsi qu'on ne doit jamais refuser de lire ni d'ouïr les choses saintes , si communes et si connues qu'elles soient ; car notre mémoire , aussi bien que les instructions qu'elle retient, n'est qu'un corps inanimé et judaïque sans l'esprit qui doit les vivifier. Et il arrive très-souvent que Dieu se sert de ces moyens extérieurs pour les faire comprendre et pour laisser d'autant moins de matière à la vanité des hommes lorsqu'ils reçoivent ainsi la grâce en eux-mêmes. C'est ainsi qu'un livre et un sermon , si communs qu'ils soient, apportent bien plus de fruit à celui qui s'y applique avec plus de disposition , que non pas l'excellence des discours plus relevés qui apportent d'ordinaire plus de plaisir que d'instruction ; et l'on voit quelquefois que ceux qui les écoutent comme il faut, quoique ignorans et presque stupides , sont touchés au seul nom de Dieu et par les seules paroles qui les menaôont de l'enfer , quoique ce soit tout ce qu'ils y comprennent et qu'ils le sussent aussi bien auparavant.
Le troisième est sur ce que tu dis que tu n'écris ces choses que pour nous faire entendre que tu es dans ce sentiment. Nous avons à te louer et à te remercier également sur ce sujet; nous te louons de ta persévérance et te remercions du témoignage que tu nous en donnes. Nous avions déjà tiré cet aveu de M. Périer , et les choses que nous lui en avions fait dire nous en avoient assurés : nous ne pouvons te dire com-
bien elles nous ont satisfaits , qu'en te représentant la joie que tu recevrais si tu entendois dire de nous la même chose.
Nous n'avons rien de particulier à te dire , sinon touchant le dessein de votre maison. Nous savons que M. Périer prend trop à cœur ce qu'il entreprend pour songer pleinement à deux choses à la fois , et que ce dessein entier est si long, que , pour l'achever, ilfaudroit qu'il fût longtemps sans penser à autre chose. Nous savons aussi bien que son projet n'est que pour une partie du bâtiment ; mais , outre qu'elle n'est que trop longue elle seule , elle engage à l'achèvement du reste aussitôt qu'il n'y aura plus d'obstacle , de quelque résolution qu'on se fortifie pour s'en empêcher , principalement s'il emploie à bâtir le temps qu'il faudroit pour se détromper des charmes secrets qui s'y trouvent. Ainsi nous l'avons conseillé de bâtir bien moins qu'il ne prétendoit et rien que le simple nécessaire , quoique sur le même dessein , afin qu'il n'ait pas de quoi s'y engager, et qu'il ne s'ôte pas aussi le moyen de le faire. Nous te prions d'y penser sérieusement , de t'en résoudre et de l'en conseiller de peur qu'il arrive qu'il ait bien plus de prudence et qu'il donne bien plus de soin et de peine au bâtiment d'une maison qu'il n'est pas obligé de faire qu'à celui de cette tour mystique , dont tu sais que saint Augustin parle dans une de ses lettres, qu'il s'est engagé d'achever dans ses entretiens. Adieu. B. P. — J. P.
Pott-scriptum de Jacqueline. J'espère que je t'écrirai en mon particulier de mon affaire , dont je te manderai le détail ; cependant prie Dieu pour son issue.
Si tu sais quelque bonne âme , fais-la prier Dieu pour moi aussi.