III. Saint Ambroise faussement allégué sur te même sujet
Ils n'abusent pas moins indignement de saint Ambroise , en nous renvoyant à ce qu'il dit , liv. III , chap. xv de ses Offices , où il ne fait autre chose que de louer Judith , laquelle , par une inspiration particulière de Dieu , qui l'assurait de sa protection , comme remarque ce Père , alla tuer Holopherne au milieu de son camp. Car quel rapport y a-t-il de l'action toute miraculeuse et toute extraordinaire de cette sainte , avec les actions honteuses que les oasuistes veulent autoriser par cet exemple? Ils parlent de personnes qui ont reconnu , par leur propre expérience , que ces occasions les perdent et les font tomber dans le péché mortel. Peut-on penser la même chose de Judith, dont l'Écriture loue si hautement la chasteté ? Mais qui ne sait, de plus, que ces sortes d'actions des saints , qui n'ont été entreprises que par des mouvemens singuliers de l'esprit de Dieu, ne peuvent autoriser des actions semblables qui seroient faites sans ce mouvement, parce que l'esprit de Dieu, qui les poussoit et leur donnoit une confiance presque certaine en son secours , faisoit que ces actions, quelque périlleusts qu'elles fussent en ellesmêmes , ne l'étoient point à leur égard , et ainsi n'étoient nullement des occasions prochaines de péché : au lieu que ceux qui les entreprennent sans ce mouvement extraordinaire , tombent dans une témérité criminelle , et méritent de périr dans le danger qu'ils ont recherché, ou qu'ils n'ont pas eu soin d'éviter , selon cette parole du sage : a Qui amat pe- « riculum peribit in eo? »
IY. Saint Thomas faussement allégué touchant la simonie.
Les jésuites ne pouvoient pas mieux faire paroître qu'ils sont capables de tout pour défendre leurs erreurs , qu'en alléguant saint Thomas pour autoriser la doctrine de l'apologiste, qui soutient, après Valentia, Milhard et plusieurs autres , que quiconque est dans une volonté actuelle ou habituelle de ne pas égaler une chose temporelle à une spirituelle (ce qu'il appelle ne pas la donner par forme de prix), peut donner âe 1 argent comme motif principal pour avoir un bénéfice , sans commettre une simonie contre le droit divin ; et que même , s'il le donne sans au-
cuti patte obligatoire, il ne commettra pas de simoni* conte* le droit
ecclésiastique.
Car il est si visible que t'est contre leur conscience qu'ils allèguent saint Thomas sur ce Sujet, que leur apologiste même (p. 61) recon^ noît formellement que saint Thomas est Contraire à cette opinion de Valentia ; et que , sans s'arrêter à cette distinction chimérique entre pris et motif, il condamne de simonie totiâ ceurt qui reçoivent de l'argent pour des choses spirituelles, lorsque leur fin principale est de recevoir cet argent.
« Il semble, dit-il, que saint Thomas tienne que, si la fin prinoipale que prétend celui qui fait la fonction spirituelle, est de recevoir de l'argent , il est censé vendre la fonction spirituelle , et est simoniaque. Maior est de même sentiment. » Voilà la doctrine qu'il a reconnue être de saint Thomas , mais qu'il dit avoir été rejetée avec raison par les casuistes , avec lesquels il soutient que , quoique l'on ait pour fin principale , en donnant de l'argent , d'obtenir un bénéfice , On ne commet pourtant point de simonie contre le droit divin , pourvu qu'on ne le donne pas comme égal à la chose spirituelle : ce qu'il appelle le donner comme prix.
Cependant les jésuites voyant qu'on étoit prêt de censurer cette doctrine en Sorbonne, pour arrêter les esprits par une autorité plusconsi» dérable que celle des casuistes , ils allèguent hardiment , dans une feuille nouvellement imprimée , le même saint Thomas , qu'ils àvoient eux-mêmes reconnu être contraire à cette doctrine. «Outre, dit-il, ce qui a été dit dans les éclaircissemens , pour prouver que , sans la volonté d'égaler une chose temporelle à une spirituelle , il n'y a point de simonie contre le droit divin , j'ajoute l'autorité de deux théologiens , saint Thomas et Gerson. Saint Thomas (4 , dist. xxv , quœst. 1) : aSacramenta emi aut vendi « non possunt sine simonia , quia pretium emptionis ponitur quasi men- « sura adaequans ad illud quod emitur. »
Il est vrai que ces paroles sont de saint Thomas : mais il est vrai que c'est en abuser indignement , que d'y donner le sens que cet apologiste y donne , étant clair par toute la suite de sa doctrine , qu'il a cru que donner un bénéfice pour de l'argent , comme pour la fin et le motif principal, et le donner comme prix, n'étoit que la même chose; et que de là il a conclu que tous ceux qui donnoient ainsi des bénéfices pour recevoir de l'argent, le donnoient comme prix, et par ce moyen égaloient véritablement les choses spirituelles aUx temporelles, encore qu'ils n'y pensassent pas.
Ce qui paroîtra par quelques remarques que nous ferons sur la doctrine de ce saint, non pour faire un crime aux jésuites de ne pas la suivre en tout, car on auroit tort d'attendre d'eux une si grande pureté; mais pour leur faire voir simplement combien ils imposent à ce saint.
La première est, que saint Thomas n'a jamais cru que pour être aimoniaque , en donnant de l'argent pour obtenir une dignité ecclésiastique , il fût nécessaire d'avoir la pensée que cet argent étoit un prix égal 4 cette dignité; car cette pensée seroit fausse et hérétique. Or saint Thomas dit que pour l'ordinaire la simonie n'est point accompagnée de faux
jugement dans l'esprit, mais seulement de dépravation dans la volonté. Voici ses paroles (in 4 , dist. xxv , quaest. 5 , art. 1 ) : « Sicut dicit philosophus « quod Milesii stulti non sunt , sed operantur qualia stulti ; secundum « hoc dicendum quod simoniaci non sunt proprie et per se loquendo « hseretici , quura non habeantfalsam opinionem : sed dicuntur haeretici « propter similitudinem actus : quia ita operantur ac si aestimarent do- « num Spiritus sancti pecunia possideri , que aestimatio esset haeretica.»
Il n'est donc pas nécessaire , selon saint Thomas , de croire ou de vouloir que l'argent soit égal au don du Saint-Esprit ; ce qui est une folie , qui ne tombe en l'esprit de personne : mais il suffit d'agir comme si on le croyoit ; ce que font , selon saint Thomas , tous ceux qui offrent de l'argent, comme un motif pour se faire donner les dignités de l'Eglise; et tous ceux qui donnent des bénéfices , ayant pour motif principal d'en recevoir de l'argent, ou quelque autre chose temporelle.
La seconde , que , quoique saint Thomas se serve souvent des mots de vente , d'achat et de prix , pour expliquer en quoi consiste le crime de la simonie, il n'a jamais voulu néanmoins entendre autre chose par là, sinon donner une chose spirituelle, parle seul motif d'en recevoir une temporelle, ou bien donner une chose temporelle, afin d'obtenir, par ce moyen , une chose spirituelle. De sorte qu'un collateur , un patron ou un titulaire, qui donne un bénéfice à Pierre, seulement parce que Pierre lui a donné de l'argent , quelque volonté qu'il ait de ne point égaler cet argent qu'il reçoit au bénéfice qu'il donne , et encore qu'il n'y soit obligé par aucun pacte , il ne laisse pas de le vendre véritablement , et d'être simoniaque devant Dieu.
Pour en donner des preuves décisives , il ne faut que considérer ce que dit saint Thomas (in 4, dist. xxv, quaest. 3, art. 3), où considérant les jugemens des juges ecclésiastiques comme des choses sp- rituelles, il demande si un juge ecclésiastique rendant une sentence en faveur de celui qui lui auroit fait un petit présent, seroit simoniaque. A quoi il répond en ces termes : « L'Eglise ne juge que selon ce qui paroît à l'extérieur : ainsi n'étant pas probable qu'un petit présent ait servi de motif à un juge ecclésiastique pour donner une sentence , elle ne juge pas que cet ecclésiastique qui a reçu un petit présent ait commis une simonie. Mais devant Dieu qui voit le cœur , soit que les présens soient grands ou petits, c'est une simonie, s'ils ont servi de motif à ce juge pour donner une sentence : «Sed apud Deum qui cor videt, simonia est et in parvis * et in magnis rébus, si animus judicis ex eis flectatur. »
C'est par ce même principe qu'il conclut qu'un collateur qui donne un bénéfice ayant pour motif principal les prières qu'on lui a faites , et la faveur et les louanges qu'il en recevra, commet une simonie. Voici ses paroles au même lieu : « Qui dat aliquod spirituale pro favore vel « laude acquirenda , non est dubium quin simoniam committeret. Bt ideo «. quando preces fiunt pro indigno, quod nihil aliud movet nisl favor, « manifeste simonia committitur, si propter hoc beneficium ecclesiasti- « cum detur. Si autem pro digno fiant , quantum ad judicium hominum « probabile est quod dans magis moveatur intuitu dignitatis personae, « quara favore precum ; et ideo non reputatur simonia. Si tamen princi-
« paliter moveatur favore precum yel timoré rogantis, quantum ad ju- « dicium divinum simoniam committit et rogatus et rogans. »
Il est clair que saint Thomas ne suppose point que celui qu'on prie de conférer un bénéfice , pense qu'il y ait égalité entre les prières et le bénéfice ; et qu'il ne suppose pas non plus qu'il ait fait un pacte obligatoire , puisque personne n'a jamais fait pacte d'être prié et d'être loué. Et cependant il décide que ce collateur est simoniaque , si le principal motif qui le pousse à donner le bénéfice , est qu'il a été prié et qu'il espère d'être loué.
Le sentiment de saint Thomas ne paroît pas moins par cette autre décision touchant ceux qui donnent des bénéfices à leurs parens : « 111e qui * dat ratione consanguinitatis prœbendam alicui principaliter , aut in- « tendit temporale bonum illius cui datur, et non alterius; et sicpeccat « graviter, sed simoniam non committit; quia non vendit, quum nihii « accipiat : aut intendit aliquod bonum in seipsum redundans ; sic quod « magnificetur per hoc , et nobilitetur domus sua ; vel quod ipse in con- « sanguineis sit fortior, et sic ipse aliquid accipere sperat pro quo spi- « ritualia dat ; et simoniam committit. »
Je ne sais s'il y a personne assez ridicule pour s'imaginer que quelqu'un puisse faire pacte avec tout le monde, que,. s'il donne un bénéfice à son parent , on en croira sa maison plus illustre et plus relevée. Cependant saint Thomas condamne de simonie toutes ces collations , où l'on recherche relèvement de sa maison , lequel non-seulement s'obtient sans pacte , mais qu'il est même impossible d'obtenir par un pacte.
Le même saint Thomas conclut dans sa Somme (2-2, quaest. c , art. 5) qu'un évêque qui donne un bénéfice pour des services temporels qu'on lui a rendus , ou à ses parens , commet une simonie : « Si sit obsequium « ad carnalia ordinatum , puta quia servivit praelato ad utilitatem con- « sanguineorum , erit munus ab obsequio* et est simoniacum. » Et il n'ajoute point toutes ces restrictions qu'il y ait une obligation de justice de payer ses services , ou qu'on y ait fait un pacte de donner un bénéfice , quand on auroit rendu ces services. Car il suffit , selon sa doctrine , que ces services temporels soient le principal motif qui porte ce prélat à donner ce bénéfice.
Il est si certain que c'est là le sentiment de saint Thomas , que les jésuites mêmes ne font point de difficulté de le reconnoître , et d'avouer que c'est aussi celui de presque tous les anciens théologiens et canonistes. Voici comme en parle Suarez dans son Traité de la simonie (1. IV , chap. m) : « Saepissime, dit-il, legimus apud auctores tam theologos c quamcanonistas , simoniam mentalem committi , quotiesper spiritualem « actionem vel dationem principaliter intendituracquisitioalicujuscom- « modi temporalis. Ita tenet Glossa , Hostiensis , Panormitanus , Navar- « rus, Covarr , sanctus Thomas, Cajet.Maior, Durandus Altissiodorensis, « Adrianus, Antonius Corduba, Gerson, etc. » Ce qui fait voir avec quelle conscience l'apologiste a osé avancer (p. 61), que le sentiment de saint Thomas étoit abandonné des canonistes et des autres théologiens.
Ainsi . pour renfermer en peu de mots la doctrine de ce saint docteur, il a cru que les choses spirituelles devant, par l'ordre de Jésus-Christ,
se donner gratuitement et acquérir gratuitement , c'est-à-dire sans rien recevoir pour les donne* , ni rien donner pour les obtenir , c'ètoit violer cet ordre et tomber dans le péché de simonie, que de donner des choses spirituelles , ayant pour motif principal d'obtenir ou d'avoir obtenu quelque chose temporelle, soit service, soit louange, soit argent; ou bien de donner Une chose temporelle , ayant pour motif principal d'en obtenir une spirituelle. De sorte que toutes les fois qu il dit de ceux qui font ces sortes d'échanges, qu'ils vendent, qu'ils achètent et qu'ils donnent comme prix , il n'a voulu dire autre chose par ces mots , sinoa qu'ils donnent l'un pour avoir l'autre.
Que si l'on prétend chicaner, et dire que Va vente, dans son essence, enferme un pacte obligatoire et onéreux , il est facile de répondre que le langage ecclésiastique ne se règle pas sur les formules des jurisconsultes; et que saint Thomas, qui s'est servi de ces mots après les Pères, nous ayant expliqué ce qu'il vouloit dire par ces mots , il fout en prendre la signification , non des jurisconsultes, mais de saint Thomas et des Pères de l'Église; et conclure plutôt que la simonie n'est pas une vente selon la rigueur de ce terme , que non pas de ne point enfermer sous le nom de simonie tout ce que les Pères y ont enfermé.
Y. Gerson faussement allégué sur le même sujet de la simonie.
L'apologiste joint Gerson à saint Thomas, et lui impose, aussi bien qu'à ce saint , de ne point avoir reconnu de simonie de droit divin , que lorsqu'on met une égalité de prix entre une chose temporelle et une spirituelle. Il cite pour cela Ces paroles de Gerson , qui semblent dire ce qu'il désire : « Finis principaliter intentus acoipiendi temporalia tan- * quam ibi sit adaequatio vefa pretii ad pretium, sicut est in commuta - « tione temporalium ad invicem , reddit hominem proprie simonia- « cum. »
A la vérité , ceux qui ne se défient pas des jésuites auront pu être surpris de la lecture de ces paroles , et croire que Gerson est en effet favorable à l'apologiste : mais ceux qui , connoissant les jésuites , ont pris la peine de consulter ce passage , ont sans doute été surpris de la hardiesse et de l'impudence avec laquelle ils s'exposent à être convaincus publiquement d'une imposture si inexcusable ; car il n'y en eut jamais de moins palliée que celle-ci. Gerson, dans son Traité de la simonie, en marque deux espèces différentes en deux propositions différentes : la première est celle dans laquelle on considère seulement le bien temporel, comme le motif principal de l'action spirituelle; et la seconde, dans laquelle on le considère de plus comme un prix égal à la chose spirituelle. «Prima propositio, dit-il : Finis principaliter intentus « recipiendi temporalia pro ministratione spiritualium, reddit hominem a proprie simoniacum in foro conscientiae et ad Deum. Et si hanc in- « tentionem apertis ad extra monstret indiciis, censendus est in eccle- « siastico foro simoniacus , vel de simonia vehementer suspectus. Se- « cunda propositio : Finis principaliter intentus accipiendi temporalia « pro administratione spiritualium , tanquam ibi sit adaequatio vera pretii
« ad pratium, situt est ia eommutatione temporalium ad invioem, red- « dit homintm proprie simoniacum. »
L'apologiste, pour montrer, par l'autorité de Gerson, que toute simonie enferme cette pensée d'égaler Us ohoses spirituelles, rapporte ces dernières paroles de Gerson, et dissimule les précédentes, dans lesquelles Gerson reconnoît une vraie espèce de simonie dotant Dieu , qui n'enferme point eette pensée d'égalité. Peut-on abuser plus hardiment de la crédulité du monde ? Car la question n'est pas entre les jésuites et nous , si celui qui donnerait de l'argent pour un bénéfice , avec oette pensée d'égaler l'argent au bénéfice, seroit véritablement simoniaque. Personne n'en a jamais douté. Mais il est question, si cette réflexion et cette formalité d'égalité et de prix est nécessaire, et si l'on peut être simoniaque sans cela. C'est oe qu'ils prétendent faire dire à Gerson. St c'est néanmoins ce que Gerson désavoue formellement, en reconnoissant dans une proposition expresse une autre espèce de simonie, qui n'enferme point cette égalité ni oette formalité de prix.
Ce qu'il ajoute ensuite est encore plus net et plus formel : car il distingue quatre sortes de vue d'esprit : «Resolvendo , dit-il, materiam de « simonia, possumus invenire distinctionem quadruplioem de intuitu « vel respectu commodi temporalis pro spirituali. Potest enim intuitus « ferri ad temporale commodum , primo tanquam ad pretium rei spiri- « tualis , quasi sit adaequatio valons unius rei ad alteram , siout inest « in emptione et venditione civilibus. » Voilà l'unique espèce de simonie que les jésuite! reeonnoissent. « Potest 2° , ajoute Gerson, ferri intuitus « ad commodum temporale , tanquam ad motivum principale dandi spi- « ritualia, vel ad ônem ultimum in quo consistit intuitus spirituale con- « ferentis. » Voilà ce qu'ils prétendent ne point être simonie, c Potest « 3° ferri intuitus commodi temporalis tanquam ad motivum minus prin- « cipale, vel ad finem subordinatum sub ultimo fine Potest 4° ferri « intuitus commodi temporalis, tanquam ad rem debitam jure divino « pro sustentatione illius qui spiri tualia administrât. » Voilà les cas que Gerson propose; et voici ses décisions sur ces cas: « Tuno ad propositum « dicimus quod prunus intuitus et secundus sunt vere simoniaoi de jure « divino et humano. » C'est-à-dire que c'est une simonie de droit divin et humain , non-seulement de regarder les ohoses temporelles comme prix des spirituelles, mais aussi de les regarder comme le principal motif qui porte à conférer les spirituelles. Mais pour le troisième et quatrième regard , Gerson déclare qu'ils ne sont pas simoniaques , pourvu qu'on observe ce que l'apôtre ordonne par ces paroles : « Ab omni specie « mala abstinete tost »
Ainsi on ne peut condamner plus expressément les jésuites, que Gerson lés condamne en ce traité j et on ne peut abuser avec plus de mauvaise foi de ce traité de Gerson, que les jésuites en abusent.
VI. Le même Gèfson faussement allégué sur la matière de Vusure.
Il est difficile de trouver une plus manifeste palliation d'usure , que l'invention que les jésuites autorisent dans Y Apologie et dans leur Fac-
tum, de créer une rente pour un an, en sorte qu'au bout de L'an, celui qui a pris , par exemple , dix-huit mille livres , soit obligé d'en rendre dix-neuf mille. Mais il n'y eut jamais de fausseté plus hardie que celle qu'ils commettent en citant Gerson , comme ayant enseigné cette doctrine dans son Traité des contrat*.
« Gerson, dit-il , est un des premiers qui, en la seconde partie de ses œuvres au traité Decontract. (prop. xix), dit que les rentes qui peuvent se vendre à perpétuité , peuvent pareillement se vendre pour un temps limité , tant à l'égard du vendeur que de l'acheteur , pourvu que la même matière se trouve dans le contrat à perpétuité , et dans celui qui se fait pour un temps. » Voilà ce qu'ils font dire à Gerson , n'ayant pour le prouver que ces paroles qu'ils rapportent, mais qui n'ont, en aucune sorte , le sens qu'ils y donnent : « Omnis contractus quo licite « vendunturvel emuntur reditus perpetui, potest simili ter esse licitus, « si eodem contractu similiter se habente , detur facultas mutua redi- « mendi prœsertim in foro conscientiœ. »
Car, pour bien comprendre la doctrine de Gerson dans tout ce traité, il faut remarquer qu'anciennement les rentes étoient non rachetables, et que c'est en ce sens qu'on les appeloit perpétuelles; mais qu'environ le temps de Gerson , on commença à les rendre rachetables comme elles sont aujourd'hui. C'est ce que Gerson appelle : « Venditio redditualis, quae « potest redimi,» ou « Venditio census perpetui cum facultate redimendi.»
Mais cette faculté de racheter étoit de deux sortes ; car quelquefois on marquoit un temps préfix , comme de dix ans , pendant lequel celui qui avoit pris de l'argent à rente pouvoit la racheter en rendant l'argent, mais après lequel il ne pouvoit plus la racheter. Et c'est ce que Gerson appelle, en plusieurs lieux de ce traité : « Facultas redimendi « ad certum tempus. » L'autre manière est celle qui s'observe maintenant, qui est que celui qui avoit pris de l'argent à rente, pouvoit la racheter quand il lui plaisoit; ce qui est appelé, dans Gerson, « Facultas « redimendi toties quoties. »
Voila tout ce que Gerson autorise, et encore avec beaucoup de modération ; etc'estune imposture visible de l'alléguer , ainsi que font les jésuites, comme ayant approuvé une palliation d'usure aussi manifeste qu'est leur cens constitué pour un an, ou que celui qui l'a acheté ait droit de revendre au bout d'un an : en sorte que celui qui l'a vendu soit obligé de rendre l'argent qu'il a pris , avec une année d'intérêt.
Cela paroît : 1° parce que Gerson parle toujours de la faculté de racheter, qui ne se donne jamais qu'au vendeur; et jamais de la faculté de revendre , qui se donneroit à l'acheteur. Or, dans la constitution des rentes, celui qui prend de l'argent à rente est l'acheteur , et celui qui le donne est le vendeur; et, par conséquent, la faculté dont parle Gerson étant une faculté de racheter , et non de revendre , elle ne peut que donner droit à celui qui a pris de l'argent à rente de rembourser le fonds de la rente ; et non pas à celui qui l'a donné de se faire rendre son argent, lorsqu'on ne manque point de lui payer les arrérages.
2 # Il fonde la justice de ces rentes rachetables (part. I , consid. v) sur ce que , dans l'ancienne loi , il étoit permis de vendre une mai-
son avec faculté de la racheter dans Tannée. Or, il est bien certain que cette faculté de racheter ne convenoit qu'à celui qui l' avoit vendue; et il seroit ridicule de s'imaginer que l'acheteur eût droit par là de l'obliger à lui rendre son argent en reprenant sa maison . 3° Après avoir établi, dans la première partie de ce traité, les prin 7 cipes nécessaires pour résoudre le cas qu'il avoit entrepris d'examiner, il propose ce cas au commencement de la seconde partie , qui est : m qu'un monastère avoit acheté d'une ville une rente annuelle de cent livres en lui donnant deux mille livres cum facultate redimendi.» Voilà le contrat qu'il a dessein de justifier, et pour lequel il a fait tout ce traité De contractibus. Or , pour montrer évidemment qu'il n'a considéré cette rente que comme elles sont aujourd'hui , c'est-à-dire , rachetables seulement du côté de celui qui prend à rente , c'est qu'il met pour la principale circonstance , qui fait voir que ce contrat n'est point usuraire , que la vente avoit été tellement effective de la part des religieux qu'ils ne s'étoient réservé aucune faculté de ravoir l'argent qu'ils avoient donné: «Quarta circumstantia est, quod venditio tam efficax fuit ex « parte religiosorum , tam in voluntate quam in opère translationis , « quod nullam sibi retinuerint facultatem retrahendi pretium datum. » Il est donc très-faux que Gerson parle des contrats où l'on retient le pouvoir de retirer son argent au bout d'un an ; car il l'exclut en termes exprès.
4* Enfin il a été si éloigné d'approuver ce pouvoir de retirer l'argent avec intérêt , que c'est principalement sur cette quatrième circonstance qu'il établit sa décision; savoir, que ce contrat n'est point usuraire, parce que ce n'est point un prêt , ni un contrat qui tienne de la nature du prêt , puisque ces religieux ne s'étoient point réservé le pouvoir de retirer leur argent: « Prsedictus contractus non est mutuum, nec per «c modum mutui. Patet ex quarta circumstantia principaliter junctis aliis.» D'où il s'ensuit que Gerson auroit condamné d'usure le contrat des jésuites , où celui qui donne son argent se réserve le pouvoir de le retirer, et ne laisse pas d'en prendre intérêt.
Il est visible, par ces preuves convaincantes, que les jésuites abusent malicieusement d'une parole ambiguë de Gerson, pour lui faire approuver une chose dont il ne parle en aucune manière dans tout son traité, et qui est contraire à tous ses principes. Car le passage qu'ils rapportent est dans la proposition xx , où il parle toujours , comme dans tout le reste de son traité , de la faculté de racheter qu'a celui qui prend l'argent à rente, de laquelle seule il s'agissoit alors. Et ainsi de ce qu'il appelle cette faculté de racheter, facultas mutua redimendi, c'est qu'auparavant il étoit bien au pouvoir du vendeur de racheter sa rente , pourvu que l'acheteur consentît à recevoir le rachat : au lieu que , par cette loi dont parle Gerson , on lui donnoit pouvoir , non-seulement de racheter, mais aussi de faire accepter son rachat, ce qu'il appelle, facultas mutua redimendi. C'est une chose honteuse à des théologiens, qui ne doivent rien tant aimer que la sincérité , de chicaner sur un mot ambigu, au lieu de prendre le sens d'un auteur de toute la suite de sa doctrine
S'ils avaient bien étudié c«lle de fanon, ils auraient appris ta lui la foiblette d'un argument qu'ils font beaucoup valoir dans leurs réponses, qui est qu'il y a des parlement où les prétB usuraires sent autorisée pour le civil; car Gerson montre fort bien qu'il ne s'ensuit pas de là qu'ils soient permis selon Dieu , parce que les lois civiles et les magistrats permettent beaucoup de choses qui ne laissent pas d'être illégitimes selon la loi de Dieu ou de l'Église , sans que l'on puisse dire pour cela que ces lois eitiles soient mauvaises et contraires à la loi de Dieu ou de l'Église.
C'est la proposition xvil de ce même Traité de* contrats. « Bncore, dit-il , qu'une loi civile tolérât quelques usures , on ne doit pas dire pour cela qu'elle est contraire à la loi de Dieu ou de l'Église ; car le législateur civil a pour but de conserver la république , en y entretenant la paix et l'union entre les citoyens , et empêchant qu'on n'y commette des voleries, des rapines, des homicides , et autres crimes qui troublent la société humaine.... Mais, parce que la malice des hommes ne peut pas toujours être entièrement réprimée , il tolère quelquefois de moindres maux pour en éviter de plus grands, comme Moïse a fait dans l'ancienne loi, en permettant le divorce.»
Aussi nous voyons que les Pères n'ont pas laissé de condamner les usures , quoiqu'il soit certain que , de leur temps , les lois civiles les permettoient. Ce qui fait dire à saint Augustin sur ces paroles du psaume liv : « In ptateis ejus usura et dolus; fœnus etiam professionem « habet; fœnus etiam ars vocatur, corpus dicitur, corpus quasi nec.es- <r sarium civitati, et de professione sua vectigal impendit; usque adeo a in platea est , quod saltem abscondendum erat.»
VII. Saint Ambroise faussement allégué sur le sujet des valets qui prennent du bien de leurs maitret pour égaler leurs gages à leurs peines.
Nous avons de la peine à comprendre la hardiesse de cet apologiste , qui ose dire dans ses nouvelles feuilles , qu'on a malicieusement imposé au P. Bauny , en prenant son objection pour sa réponse , lorsqu'on lui a reproché , comme nous avons fait dans nos Extraits présentés à l'assemblée générale du clergé (prop. xxi) , qu'il ouvre la porte aux vois domestiques , en permettant a aux valets qui se plaignent de leurs gages t de les croître d'eux-mêmes en certaines rencontres (comme est celle de ne les avoir acceptés , qu'y étant contraints par la nécessité de leurs affaires) , en se garnissant les mains d'autant de bien appartenant à leurs maîtres , qu'ils s'imaginent être nécessaire pour égaler lesdits gages à leurs peines. ?> Il ne faut que lire le passage entier du P. Bauny , que noua avons rapporté dans cet extrait, pour rougir du peu de conscience de ces personnes, qui ne se mettent pas en peine du jugement de Dieu; pourvu qu'ils puissent embrouiller, au moins pour quelque temps, Us jugemens des hommes, en niant les choses les plus constantes.
Il y a encore plus de sujet de s'étonner de ce qu'au même temps qu'ils témoignent être prêts de se soumettre au jugement de la Faculté
pour en retarder la censure par cette feinte soumission, ils n'ont pas craint de traiter avec injure oeux qui n'ont fait que suivre, dans la condamnation du P. Bauay, le jugement de la Faculté de Paria, qui, en 1641 , l'a censuré en ces termes ». « Heec pfopositio faisa est et pèrni- « ciosa, etiam âdditis restriotionibus , et domesticis furtis viam aperit.» Mais ce qui nous touche le plus est l'injure qu'ils font aux saints Pères, de les alléguer comme favorables à cette méchante doctrine. «Saint Ambroise, dit l'apologiste (p. 81, lib. de Tobia, cap. xv), dit qu'on peut prendre de l'usure pour s'indemniser d'une personne qui nous porte quelque préjudice : « Ab illo usuram exigis , cui merito nooere « desideras. » D'où j'infère que , l'il m'est permis de prendre de l'usure pour me récompenser, et recouvrer ce qu'une personne me doit, je puis me récompenser par quelque autre voie. * I1b répètent la même chose dans leurs nouveaux imprimés.
Mais il ne faut que considérer le passage entier de saint Ambroise , pour juger de l'abus qu'ils en font , et des horribles conséquences qui pourraient s'en tirer en le prenant au sens qu'ils le prennent. Ce Père ayant déclaré que l'usure est défendue par la loi de Dieu , et que , selon les païens mêmes , il n'est non plus permis de s'enrichir par des usures que de s'enrichir par des homicides, il s'objecte ce passage du Deutéronome (xxm) , où Dieu , défendant aux Israélites d'exiger des usures de leurs frères , le leur permet à l'égard des étrangers : a Fratri tuo non « fœnerabis ad usuram, sed ab alienigena exiges.» A quoi il répond en ces termes : « Qui étoit alors étranger, sinon les Amalécitea, les Amorrhéens, et les autres ennemis du peuple juif? Voilà, dit le Seigneur, de qui vous pouvez exiger des usures. Ceux à qui vous pouvez justement désirer de nuire; ceux à qui vous avez le droit de faire la guerre, vous avez droit aussi d'exiger des usures d'eux. Ne pouvant les vaincre par la guerre , vous pouvez vous en venger en tirant d'eux tous les mois le centième de ce que vous leur prêterez. Exigez des intérêts de celui que vous pouvez tuer sans erime. Où il y a donc droit de faire la guerre , il y a droit aussi de prêter à usure. Ab hoc usuram exige, quem non ait erimen oceidere. Ergo ubi jus belli , ibi etiam jus usures, v
Gomment les jésuites appliqueront-ils ces paroles de saint Ambroise aux valets à qui le P. Bauny permet de voler leurs maîtres pour égaler leurs gages à leurs peines ? Les valets ont-ils droit de faire la guerre à leurs maîtres? ont-ils droit de les tuer? ont-ils droit de les piller même à force ouverte, comme on en a droit dans les guerres justes? Voilà les circonstances dans lesquelles saint Ambroise dit que Dieu permit aux Juifs de prêter à usure aux Chananéens, par le même droit de souverain maître des hommes et de juste vengeur des méehans , par lequel il avait commandé à son peuple de tuer tous les habitans de la Palestine ; parce que leurs crimes énormes , qui pont particulièrement décrits dans le livre de la Sagesse, avoient mérité ce châtiment. Or, qui doute que ce que Dieu donne ne soit légitimement donné à eaux à qui il le donne ?
Mais qu'y-a-t-il ici de semblable? Un valet qui est convenu de ses gages , quelque petits qu'ils puissent être , et quelque nécessité qui l'ait
Ikk TROISIÈME ET QUATRIÈME FACTUM
porté à les accepter, a-t-il reçu de Dieu, par une révélation particulière, le droit de se faire justice à soi-même, et de voler son maître, sous prétexte que ses gages ne sont pas égaux à ses peines ? La Sorbonne n'a-t-elle pas eu raison de dire que cette doctrine est fausse et pernicieuse , et ouvre la porte aux vols domestiques ?
VIII. Saint Augustin faussement allégué sur le même sujet des valets.
L'apologiste joint saint Augustin à saint Ambroise , pour autoriser la même doctrine du P. Bauny ; et les jésuites disent, dans leurs nouveaux imprimés , que le passage de saint Augustin cité dans l'Apologie est si clair pour cela, qu'il n'a pas besoin d'interprétation. Mais nous ferons voir aisément qu'ils avoient besoin qu'on le leur interprétât , puisqu'ils l'ont fort mal entendu.
Voici les paroles de ce Père dans sa lettre liv à Macédonius : « Non « sane quidquid ab invito sumitur, injuriose aufertur. Nam plerique « nec medico volunt reddere bonprem suum , nec operario mercedem; « nec tamen haec qui ab invito accipiunt, per injuriam accipiunt, qus « potius per injuriam non darentur. »
L'apologiste prétend que saint Augustin dit qu'un médecin qui preudroit en cachette à son malade ce que son malade n'auroit pas voulu lui payer , et qu'un artisan qui feroit la même chose à celui qui l'auroit mis en besogne , ne pécheroit point. Mais il se trompe. Saint Augustin ne parle point de prendre, mais seulement de recevoir; et son sens est que, quoiqu'il se rencontre des personnes qui payent malgré eux ce qu'ils doivent , et qui voudraient ne pas le payer , ne le faisant que parce qu'ils y sont contraints par justice, ou parce qu'ils ont peur d'y être contraints; ceux néanmoins qui reçoivent ce qui leur est dû. ne leur font point tort en le recevant , parce que ce seroient les autres , au contraire, qui commettroient une injustice en ne le donnant pas : « Nec « tamen haec qui ab invito accipiunt (il ne dit pas surripiunt), per injure riam accipiunt , quae potius per injuriam non darentur. » Il suppose donc que dantur, quoique malgré ceux qui le donnent, parce qu'ils voudroient bien ne pas le donner. Et en effet il est visible que saint Augustin parle d'un cas ordinaire , et qui se rencontre souvent parmi les hommes. Or, où est-ce que les médecins ont accoutumé de dérober à leurs malades le prix de leurs peines , qu'on n'auroit pas voulu leur payer ?
Ce qui a pu tromper les jésuites est le mot de sumitur, dans le commencement de ce passage: «Non sane quidquid ab invito sumitur;» s 'étant imaginé sans doute que ce mot ne pou voit pas convenir à celui qui prend ce qu'on lui donne , mais seulement à celui qui le prend de soi-même. Mais sans parler des auteurs profanes qui ont pris ce mot au sens que nous soutenons qu'il doit être pris dans ce passage de saint Augustin , comme lorsque Cicéron dit : « Tu qui a Naevio vel sumpsisti « multa si fateris , vel si negas surripuisti , » opposant ainsi sumere à surriper e; on ne peut pas soutenir avec la moindre apparence de raison , qu'il ne peut pas avoir ce sens dans le passage dont il s'agit; puisqu'il s'en sert deux autres fois au même lieu , le prenant toujours j>our rtu-
voir ce qu'on donne. Car on ne peut pas entendre autrement ce qu'il dit des mauvais juges et des faux témoins : « Cum judicia et testimonia, « quae nec justa nec vera vendenda sunt, iniqua et falsa venduntur, « multo sceleratius utique pecunia sumitur; quia scélérate etiam quam- « vis a volentibus datur. » Non plus que ce qu'il dit des huissiers , à qui la coutume permettoit de prendre des deux parties : « Magis reprehen- « dimus qui talia inusitate repetiverunt , quam qui ea de more sumpse- « runt. » Pourquoi ne se prendra-t-il pas de même , lorsqu'il dit au même endroit : « Non sane quidquid ab invito sumitur T » Et pourquoi vouloir qu'il signifie là surripitur, ce qui y est opposé, selon Cicéron, et tout à fait contraire au sens que saint Augustin donne à ce terme toutes les autres fois qu'il s'en sert dans ce même lieu ?
Enfin , une preuve démonstrative que ce passage de saint Augustin ne peut s'entendre au sens que les jésuites le prennent , pour autoriser les vols domestiques, sous prétexte de compensation de gages, c'est que ce Père a décidé ce même cas dans une espèce incomparablement plus favorable, en condamnant de larcin les Israélites qui emportèrent les richesses des Égyptiens , si Dieu ne leur en eût donné une permission expresse ; encore qu'il reconnoisse au même lieu que ce bien étoit dû aux Israélites pour les récompenser de leurs travaux. C'est dans le XXII e livre Contre Fauste (chap. lxxi et lxxii) , où, ayant soutenu d'abord que Moïse n'avoit pas péché « en dépouillant les Égyptiens , parce que Dieu ie lui avoit commandé , et qu'il eût péché au contraire en n'obéissant pas à Dieu, » il montre ensuite, contre les manichéens, que Dieu n'avoit rien fait de contraire à sa bonté , en faisant ce commandement à Moïse ; parce que les Égyptiens méritoient de perdre ces biens dont ils abusoientpour honorer les démons, et que d'ailleurs ils en dévoient davantage aux Hébreux , pour les récompenser de leurs travaux : « Quid ab- « surdum, dit-il, si JSgyptii ab Hebrseis, homines inique dominantes « ab hominibus liberis , quorum etiam mercedis pro eorum tam duris et « injustis laboribus fuerant debitores, rébus terrenis quibus etiam ritu « sacriiego in injuriam Creatoris utebantur, privari debuerunt?» Mais il ajoute aussitôt après (ce qui condamne entièrement la doctrine des jésuites), que si Moïse avoit fait ce commandement de lui-même, ou que les Hébreux d'eux-mêmes , sans en avoir reçu le commandement de Dieu , eussent dépouillé les Egyptiens ,. ils eussent sans doute été coupables : « Quod tamen si Moyses sua sponte fecisset , aut hoc Hebraei sua « sponte fecissent , profecto peccassent. »
IX. Le même saint Augustin faussement allégué dans la lettre liv , sur le sujet de la corruption des juges.
Il ne sera pas inutile de joindre ici une autre falsification de la même lettre à Macédonius , dont l'apologiste abuse encore pour autoriser les corruptions des juges. C'est en la page 97 où il entreprend de soutenir les relâchemens des casuistes touchant les juges , qu'il propose lui-même en ces termes : « Les casuistes soutiennent que les juges peuvent recevoir des présens, à moins qu'il n'y eût Quelque loi particulière qui le Pascal u 10
leur défendit, torique les parties lés leur donnent, ou par amitié, ou par reconnaissance de la justice qu'ils ont rendue , pour les porter a la rendre à l'avenir , ou pour les obliger à prendre un soin particulier de leurs affaires, ou pour les engager à les expédier plus promptement, ou pour les préférer à plusieurs. *
Il ne se contente pas de justifier tous ces abus , il ose encore les attribuer à saint Augustin en ces termes : * C'est l'opinion de saint Augustin dans l'épitre tiv ad Maôedonium , où , parlant des juges qui reçoivent des présens , il dit que la coutume les excuse : « Sunt alise pefsona* in- <r ferions loci quae ab utraque parte non insolenter accipiunt , sicut office cialis et a quo amovetur , et cui admovetur officium. Ab ils ertorU aper immoderatam împrobitatem repeti soient, data per tolerabilem « consuetudinem non soient; magisque reprehendimus qui talia inusi- « tate repetiverunt , quam qui talia de more sumpserunt. H y a d'autres « sortes de gens qui ne sont pas de si haute qualité , qui ont coutume « de prendre des présens. De ce nombre sont les juges qui ont leur office « par commission, ou bien en titre. »
Il y a autant d'ignorance que de mauvaise foi dans dette citation. L'ignorance consiste tant en ce qu'il a cru que parce que le nom d'officiel signifie maintenant un juge ecclésiastique, le mot latm offiûiatis aigni» n'oit un juge dans saint Augustin, qu'en ce qu'il traduit ces autres mots, « et a quo amovetur, et cul admovetur officium,» les juges qui ont leur office , ou par commission , ou en titre , ce qui est ridicule. Le mot d'officialis du temps de saint Augustin né signifioit point un juge, mais un sergent , un huissier , ou autres semblables personnes qui sont ministres des juges. Cela se voit par cette loi du code : « De offlcio diver- « sorum judicum. Nemo judex aliquem offlcialem ad eam domum in qua « materfamilias degit, cum aliquo prttcepto existimet esse mittendum, « ut eamdem in publicum protrahat. » Et dans un autre titre du même code : « De lucris advocatorum , et concussionibus offioiorum sive appa- « ritorum;» par où il paroît que officia ou officiâtes sont la même chose que appatitores; d'où tient que Tertullien appelle les anges officia Ski. Et c'est dans ce sens qu'on doit prendre le met à' officium dans le passage de saint Augustin , et il doit être lu en cette sorte : * Sicut officialis, « et a quo admovetur (et non pas amovttur) , et cui admovetur officium : » par où saint Augustin veut dire que, selon la coutume de ee temps-là, ces petits officiers de justice prenoient , et de ceux qui les emplo voient, « et a quo admovetur , » et de ceux envers qui on les employoit, «et cui admovetur ; » ce qui ne leur étoit point défendu , pourvu que ce qu'ils prenoient fût modéré.
Mais la mauvaise foi est encore plus grande que l'ignorance ; car saint Augustin , dans cette lettre liv , où il parle des personnes qui ne peuvent point recevoir rémission de leurs péchés, qu'en restituant ce qu'ils ont pris, « non remittitur peccatum , nisi restituatur ablatum , * met de ce nombre les juges qui prennent des présens des parties, soit qu'ils les prennent pour rendre la justice, soit qu'ils les prennent pour rendre l'injustice. « Les juges , dit-il, ne doivent pas vendre un jugement juste, ni les témoins un témoignage véritable , encore que les avocats reçoivent de Par*
gent pour plaider une causé juste , et les jurisconsultes pour donner un bon conseil ; car les premiers sont pour examiner l'affaire entre les deux parties, et les derniers ne sont que pour aider Tune des parties. Mais lorsque Ton vend un jugement injuste, ou un témoignage faux, qui ne doivent point être vendus, quand même l'un seroit juste et que l'autre seroit véritable , on commet un bien plus grand crime en recevant cet argent, parce que c'est un crime à celui même qui le donne sans contrainte. Néanmoins celui qui a donné de l'argent pour une sentence juste . a accoutumé de le redemander en justice , parce qu'on n'a point dû lui Tendre cette sentence. Mais celui qui en a donné pour en obtenir une injuste , voudrait bien aussi le redemander , s'il n'avoit honte du crime qu'il a commis en l'achetant, ou s'il n'avoit peur d'être puni.» Et ensuite il ajoute : « Sunt alise personee inferioris loci , etc. , » que cet auteur explique des jugea , au lieu que saint Augustin les distingue manifestement des juges, comme nous l'avons montré* Il est difficile de voir une falsification plus hardie et plus évidente.
X. Falsification d'un passage de saint Thomas touchant l'homicide.
Il n'y a rien de plus horrible , dans la doctrine de l'apologiste et de ses défenseurs , que la permission qu'ils donnent à tous les particuliers de tuer leur prochain sans autre autorité , sinon que leur raison naturelle leur fait juger qu'ils ont cause légitime de le tuer. Mais cela n'a pas empêché les jésuites de défendre cette dootrine, et de l'appuyer même sur l'autorité de saint Thomas dans leurs nouveaux imprimés. « L'apologiste, disent-ils, se sent obligé d'apporter quelques preuves de sa proposition. Il la prend d'un axiome communément reçu des théologiens; & savoir , que Jésus-Christ n'a point laissé dans le christianisme de nouveaux préceptes moraux , et n'a point décidé les cas particuliers auxquels il seroit permis ou défendu de tuer. D'où il s'ensuit que les théologiens chrétiens doivent se servir de la lumière naturelle , aidée de celle de la foi, pour les résolutions qu'ils donnent touchant l'homicide, encore qu'ils ne trouvent pas ces cas décidés dans l'Ancien ou dans le Nouveau Testament. Saint Thomas a suivi cet axiome commun (1-2 , quaest. cviii , art. 12) , et tient que Jésus-Christ n'a point laissé aux chrétiens de nouveaux préceptes moraux.» Sur quoi il cite à la marge ces paroles de saint Thomas : «Idcirco non oadunt sub praecepto nova legis; sed « relinquuntur humano arbitrio.»
Ce discours des jésuites n'est qu'un amas de falsifications) de déguisemens et de raisonnemens absurdes. Car , premièrement , il est faux que les paroles latines qu'ils allèguent de saint Thomas regardent les préceptes moraux , et que ce saint ait jamais dit que ces préceptes moraux aient été laissés à la détermination du libre arbitre de l'homme; mais, au contraire, ayant distingué les œuvres extérieures en deux sortes, dont les unes sont nécessaires pour acquérir ou pour conserver la grâce , comme celles qui sont commandées par les préceptes moraux , et par l'institution des saoremens; et les autres n'ont point de liaison nécessaire avec l'acquisition ou la conservation de la grêce * comme les cérémonies
extérieures, ou ce qui ne regarde que la police : il dit que les premières ont dû être déterminées dans la loi nouvelle , parce qu'elles sont de nécessité de salut ; mais que les dernières , qui sont les cérémonies et les règlemens de police , ont été laissées à la liberté des hommes pour être réglées par les supérieurs ou par la volonté de chaque particulier, quand les supérieurs ne les avoient point réglées : « Determinatio exteriorum « operum in ordine ad cultum Dei , pertinet ad praecepta caeremonialia » legis; in ordine vero ad proximum, ad judicîalia; ut supra dictum « est. Et ideo quia istae determinationes non sunt secundum se de ne- « cessitate interioris gratiae in qua lex consistit, ideirco non cadunt sub « praecepto novae legis , sed relinquuntur humano arbitrio ; qusedam « quidem quantum ad subditos , quae scilicet pertinent sigillatim ad « unumquemque; quaedam vero ad praelatos temporales vel spirituales.» C'est donc une falsification insigne aux jésuites d'appliquer aux préceptes moraux ce que saint Thomas ne dit que des préceptes cérémoniaux et judiciaires , en tant qu'ils sont distingués des moraux. Ce qui paroît encore plus clairement par ces paroles qu'il ajoute immédiatement après : « Ainsi donc la loi nouvelle n'a dû déterminer aucunes autres œuvres extérieures , en les commandant ou les défendant , sinon les sacremens et les préceptes moraux qui appartiennent par eux-mêmes à la vertu , comme de ne point tuer , de ne point dérober , et autres semblables : a Sic igitur lex nova nulla alia exteriora opéra determinare a debuit praecipienda , vel prohibendo , nisi sacramenta et moralia praea cepta , quae de se pertinent ad rationem virtutis , puta non esse occi- « dendum, non esse furandum , aut alia ejusmodi. »
Ainsi on voit qu'au même lieu où saint Thomas dit que le précepte de ne point tuer n'est point du nombre de ceux qui ont été laissés au libre arbitre des hommes , mais qu'il a dû être déterminé dans la loi nouvelle, les jésuites lui font dire : a Qu'il n'est point déterminé par la loi nouvelle , mais qu'il a été laissé au libre arbitre des hommes : « Non cadunt « sub praecepto novae legis, sed relicta sunt libero arbitrio. »
La seconde falsification est, qu'ils veulent faire croire que saint Thomas, en disant que Jésus-Christ n'a point ajouté de nouveaux préceptes moraux à ceux de l'ancienne loi , a voulu dire par là qu'il n'a point expliqué, déterminé et montré l'étendue de ces préceptes, et qu'ainsi il n'a point donné de lumière pour, décider les cas qui regardent ces préceptes nouveaux , mais a remis le tout à la raison. Ce qui est entièrement contraire à la doctrine de saint Thomas dans toute cette question : car, outre que nous venons de voir que saint Thomas dit expressément que les préceptes moraux ont été déterminés dans la loi nouvelle , il fait encore un article exprès pour montrer que la loi nouvelle a accompli et perfectionné l'ancienne, où il dit, entre autres choses : « que Jésus Christ, par sa doctrine, a accompli les préceptes de la ioi : première ment , en marquant le vrai sens auquel ils doivent être entendus , commo il parott en celui de l'homicide et de l'adultère : « Sua autem doctrina « adimplevit praecepta legis tripliciter : primo quidem verum intellectum « legis exprimendo , sicut patet in homicidio et adulterio. » Secondement , en ordonnant ce qui servoit à observer avec plus de sévérité ce
que la loi avoit commandé , comme de ne point jurer sans nécessité, afin de ne point tomber dans le parjure, et en ajoutant des conseils de perfection. »
Mais quand il seroit vrai (ce que nous venons de faire voir être trèsfaux, selon saint Thomas) que Jésus-Christ n'eût donné aucune lumière nouvelle touchant les préceptes moraux de l'Ancien Testament, la conséquence que cet auteur tire de ce principe ne laisseroit pas d'être extravagante, puisqu'il ne s'ensuivroit pas de là que ce soit à la lumière de la raison à juger quand il faut tuer ou quand il ne faut pas tuer, ni qu'on doive regarder les cas touchant l'homicide comme des cas qui ne sont décidés ni par l'Ancien ni par le Nouveau Testament.
Jésus-Christ a-t-il aboli , par la loi nouvelle , le précepte du Décalogue qui défend de tuer, et ce précepte est-il devenu soumis à notre raison; et ne nous a-t-il pas été donné , au contraire , pour arrêter les égaremens de la raison, par l'autorité de la loi de Dieu? C'est ignorer tout à fait la nécessité que l'homme a eue de la loi de Dieu . et la fin que Dieu s'est proposée en la donnant, de prétendre, comme font les jésuites, que lorsque Dieu nous fait une défense générale , comme est celle de ne point tuer, ce soit nonobstant cela à la raison naturelle de juger quand cette loi oblige , et quand elle n'oblige pas.
Car, quoique les préceptes moraux de la loi de Dieu soient conformes à la raison naturelle , et que Dieu les ait gravés dans le cœur de l'homme en le créant à son image, on ne peut néanmoins nier, sans être nonseulement pélagien , mais aveugle , que notre raison n'ait tellement été obscurcie par le péché, qu'elle n'est plus capable de se conduire ellemême dans le discernement du bien et du mal. Les étranges erreurs dans lesquelles les plus sages du paganisme sont tombés , les vices qu'ils ont excusés, l'incertitude dans laquelle ils ont été dans toute la conduite de leur vie , sont une preuve et une conviction sensible de cette dépravation de l'esprit humain. C'a été pour en convaincre les hommes que Dieu a attendu plus de deux mille ans à leur donner sa loi , et c'a été pour y apporter quelque remède qu'il la leur a enfin donnée. Saint Thomas nous enseigne l'un et l'autre (1-2, quaest. xcvni, art. 6), où il dit : « qu'il a été à propos que la loi ne fût donnée qu'au temps où elle l'a été, parce que l'homme se glorifioit de sa science, comme si la raison naturelle eût pu lui suffire pour le salut : et qu'ainsi , pour convaincre son orgueil, Dieu l'a laissé longtemps à la conduite de sa propre raison, sans le secours de la loi écrite , afin qu'il reconnût, par sa propre expérience , combien sa raison étoit défectueuse : a Ut de hoc ejus superbia c convinceretur , permissus est homo regimini suae rationis absque admi- « niculo legis script»; et experimento homo discere potuit quod pa- « tiebatur rationis defectum. »
Et dans la question suivante (art. 2) , s'étant objecté : « qu'il semble que la loi divine ne devoit point secourir l'homme en ce qui est des préceptes moraux , parce que sa raison lui suffisoit pour cela , » il répond : « que Dieu ne devoit pas seulement aider l'homme par sa loi dans les choses qui sont tout à fait au-dessus de la raison , mais en celles-là mêmes dans lesquelles la raison se trouvoit embarrassée. Or , la raison
humaine ne pouvoit pas se tromper à l'égard des préceptes moraux, dans les principes très-communs et très-généraux de la loi de la nature : mais elle étoit obscurcie dans les cas particuliers par l'habitude du TÎce. Et de plus , la raison de plusieurs étoit dans l'erreur à l'égard des autre» préceptes, qui sont comme des conclusions tirées des principes communs de la loi de la nature; de sorte qu'elle jugeoit permis ce qui est mauvais de soi-même : c'est pourquoi il a été nécessaire que l'autorité de la loi divine remédiât à l'un et à l'autre de ces défauts. »
Nous apprenons de ce passage que la loi de Dieu n'a pas été donnée pour nous apprendre seulement les principes très-communs de la loi naturelle , comme seroit , en général , de ne pas tuer indifféremment et sans raison toutes sortes de personnes ; car il n'étoit pas besoin de loi pour cela, puisque personne n'a jamais erré dans ce point. Les cannibales, les Brasiliens, les Canadois, les Indiens, les Japonois, les Tartares, et tous les peuples les plus inhumains, n'ont jamais cru qu'il fût permis de tuer sans raison. Ainsi les Juifs à qui Dieu avoit donné sa loi n'auroient eu aucun avantage sur les païens, s'ils n'avoient appris autre chose par le Décalogue, sinon qu'il ne faut pas tuer sans cause, et qu'il eût été laissé à leur raison , aussi bien qu'à celle des païens , à décider quelles sont les causes légitimes pour lesquelles il est permis à chaque particulier de tuer ou de ne pas tuer.
Pour reconnoltre donc la grâce singulière que Dieu nous a faite de nous manifester sa loi , et pour pouvoir dire avec un sentiment de gratitude : « Non fecit taiiter omni nationi , et judicia sua non manifestait « eis; » nous devons suivre un principe tout opposé à celui de l'apologiste : savoir, que lorsque Dieu a défendu généralement une chose par sa loi, comme l'homicide, l'adultère, le faux témoignage, il ne nous est plus permis de prendre notre raison pour juge de sa défense, ni d'apporter des exceptions par nous-mêmes qui en resserrent l'étendue. Mais si cette loi souffre des exceptions, ce n'est point de la raison qu'il faut les tirer , mais de la parole de Dieu même , ou écrite , ou venue à nous parla tradition ; puisque autrement nous retomberions dans la confusion du paganisme, et ce ne seroit plus la paçple divine, mais notre raison, qui régleroit nos mœurs dans les choses mêmes les plus importantes, comme l'observation du Décalogue.
Car s'il est permis de dire que « c'est par la lumière de la raison que nous devons discerner quand ce que Dieu a défendu généralement, est permis ou défendu ; qu'il faut un texte exprès pour cela ; que les défenses générales ne prouvent autre chose, sinon qu'en ne peut pas le faire sans cause légitime, et que c'est la raison qui en est le juge; » quel précepte y aura-t-il qu'on ne puisse violer ? Suzanne n'auroit-elle pas pu croire qu'elle pou voit s'abandonner aux deux vieillards qui la menaçoient d'une mort ignominieuse, en se persuadant, selon la pensée des jésuites, que la défense de commettre adultère ne doit s'entendre que de ne point le faire sans cause légitime , et que c'en étoit une légitime, que de s'y voir contrainte à moins que d'être exposée à une mort infâme? Celles qui se trouveroient dans une semblable nécessité ne pourroient-elles pas demander un texte exprès aux jésuites , qui ne leur
défendit pas seulement, en général, de commettre adultère, mais qui le leur défendit en ces occasions particulières , où il s'agiroit de sauver f leur vie et leur honneur?
r Ne pourroit-on pas dire que les chrétiens pouvoient, sans crime, pré-
1 senter de l'encens aux idoles , surtout en dirigeant leur intention à Dieu , parce que le commandement de ne point rendre d'honneur aux idoles, doit s'entendre de ne point le faire sans cause légitime, de quoi c'est à la raison à juger , comme le prétend l'apologiste? Et il est certain qu'elle jugera facilement que la nécessité de sauver sa vie en est une cause assez légitime , puisque les plus sages d'entre les païens ont eru par leur raison, pour des causes beaucoup moins grandes que celle-li, avoir droit d'adorer extérieurement les dieux adorés par le peuple, dont ils connoissoient la fausseté; et que des jésuites mêmes ont porté les Chinois à faire la même chose , dont on a fait tant de plaintes au pape.
Et pour revenir au commandement de ne point tuer, ne pourra-t-on pas dire que les Athéniens et plusieurs autres peuples , qui tuoient leurs enfans nouvellement nés, lorsqu'ils étoient trop chargés d'enfans, ou qu'ils étoient nés hors du mariage , n'étoient point pour cela coupables ; parce que la raison leur avoit fait juger qu'ils avoient alors une cause légitime de se dispenser du commandement général de ne point tuer? Ne pourra-t-on pas dire avec encore plus de couleur, que tou3 les païens qui se sont tués eux-mêmes , et. ceux principalement qui ne le faisoient qu'après en avoir demandé permission aux magistrats , comme il se pratiquoit en quelques villes , n'ont point violé ce commandement , parce que leur raison leur faisoit juger qu'ils avoient une cause légitime de s'ôter la vie , et que même cette cause .avoit été approuvée par la république ?
Nous avons horreur de découvrir les suites étranges qui peuvent naître de ce principe ; car les plus détestables parricides ne se sont commis que par des personnes à qui la raison avoit fait juger qu'ils avoient une cause légitime de tuer; et il est aisé de voir que ceux qui sont dans les plus grandes fortunes , sont les plus exposés à ces exceptions diaboliques du commandement de Dieu, dont la seule raison est le juge; puisque tout homme qui sera persuadé que pieu ne défend autre chose , sinon de ne point tuer sans cause légitime, et que c'est par la lumière naturelle qu'il doft discerner quand il est permis, ou quand il est défendu de tuer son prochain , trouvera cent occasions où il croira , par sa raison , avoir une cause légitime de tuer ceux à qui il imputera , ou la ruine de sa fortune , ou la perte, de son honneur , ou le dommage de la religion , ou quelque autre chose semblable. C'est à ceux qui ont le plus d'intérêt , et pour eux-mêmes, et pour le public, à étouffer ces monstrueuses opinions , avant qu'elles aient pris racine dans l'esprit des hommes.
Pour nous, nous en déchargeons nos consciences; et les plaintes que nous en faisons, serviront de témoignage à toute la postérité que nous n'avons rien oublié de tout ce qui étoit en notre pouvoir pour arrêter ces désordres.
Ce 7 mai 1668.
Seconde partis.
Après avoir défendu l'honneur des saints Pères contre les impostures des jésuites , en faisant voir la mauvaise foi avec laquelle ils ont falsifié les passages qu'ils en rapportent , l'intérêt de l'Église nous oblige de leur répondre d'une autre manière touchant les casuistes qu'ils nous opposent. Car quoique nous pussions montrer qu'ils altèrent souvent leurs sentimens pour se les rendre favorables , nous croyons néanmoins qu'il est beaucoup plus utile de faire connoître à tout le monde le peu de croyance quon doit avoir aux casuistes, -et combien il est ridicule de vouloir les rendre juges en une cause où ils ne sont que nos parties.
Nous n'avons jamais considéré les jésuites que comme les principaux défenseurs des maximes pernicieuses dont nous nous sommes plaints , et dont nous nous plaignons encore, et non pas comme les seuls qui les aient enseignées. C'est pourquoi , sans les marquer en particulier plutôt que les autres , nous avions demandé à l'assemblée du clergé de France la condamnation de ces opinions , par quelques auteurs modernes qu'elles eussent été soutenues. Ainsi c'est la défense du monde la plus foible , que de produire contre nous ces mêmes auteurs dont nous poursuivons la censure , que le clergé a déjà condamnés par un préjugé si visible , et qu'il a appelés la peste des consciences.
Tant s'en faut que leur nombre nuise à notre cause , quand il seroit aussi grand que les jésuites nous le représentent , que c'est ce nombre même qui justifie davantage la justice et la nécessité de nos poursuites. Si cette méchante doctrine étoit renfermée * dans les livres de deux ou trois casuistes inconnus, peut-être» qu'il seroit utile de la laisser étouffer par l'oubli et par le silence. Mais étant répandue dans un grand nombre de livres , dont les jésuites se déclarent ouvertement les protecteurs , il est impossible d'en empêcher les mauvais effets , qu'en la condamnant publiquement, et privant en même temps d'autorité et de croyance ceux qui ont eu la témérité de l'avancer. L'un sans l'autre ne remédièrent pas assez à un si grand mal, puisque autrement ce que Ton détruirait parla censure de ces erreurs, seroit rétabli par l'autorité que les jésuites donnent à leurs casuistes , dont ils font passer tous les sentimens pour probables et pour sûrs en conscience.
Il est donc très-important de s'élever contre cette prétendue autorité que les casuistes s'attribuent , et de montrer combien l'Église y a toujours eu peu d'égard , lorsqu'il a été question de soutenir sa discipline et sa morale contre les relâchemens qui s'y introduisent.
C'est ignorer entièrement les règles qu'elle suit en sa conduite , que de s'imaginer, comme font les jésuites, qu'elle ne puisse condamner ce qui est contraire à la tradition et à la pureté de l'Évangile , quand il est autorisé par les théologiens modernes , puisqu'au contraire les conciles n'ont jamais fait de réformation que pour corriger des abus soutenus par plusieurs particuliers corrompus.
C'est ainsi que dans le îx* siècle, les évêques de France voulant rétablir la véritable pénitence , ils n'en furent point empêchés par les auteurs de ces livres pénitentiaui qui corrompoient alors quelques
points de la discipline , comme les casuistes font aujourd'hui presque toute la morale : mais rappelant toutes choses à leur première origine , ils ordonnèrent que tous ces livres seraient brûlés, comme trompant les âmes par une fausse douceur.
Jamais l'Église n'a agi autrement, et dans les siècles passés, et dans celui où nous sommes. Car, sans en chercher d'exemples ailleurs, l'assemblée générale du cierge de France de l'an 1642 n'en a pas moins condamné les livres du P. Bauny , parce que ce jésuite alléguoit plusieurs auteurs nouveaux qui favorisoient ses sentjmens. Et cela n'a pas aussi empêché les Facultés de Paris et de Louvain de censurer le même P. Bauny, le P. Lamy, et plusieurs autres casuistes, comme Milhart, Bénédicti, Bertin-Bertaut , quoiqu'elles n'ignorassent pas que ces auteurs en avoient suivi beaucoup d'autres.
Mais la Sorbonne a particulièrement montré le peu d'état qu'elle faisoit d'un grand nombre de ces auteurs nouveaux, en condamnant la pernicieuse doctrine de Santarel touchant la déposition des rois , comme erronée et contraire à 'la parole de Dieu , encore qu'elle fût soutenue par une foule prodigieuse de casuistes et de jésuites.
De sorte qu'il est constant , par la doctrine et par la pratique de l'Église , qu'elle a toujours considéré l'antiquité pour la vraie règle de sa morale aussi bien que de sa foi ; et que , n'ayant fait état des auteurs nouveaux qu'autant qu'ils étoient conformes à cette règle , elle n'a point fait difficulté de les rejeter quand ils s'en sont écartés.
Voilà ce que nous dirions contre des particuliers qui se seroient éloignés de la doctrine de l'antiquité, qui est celle de l' Église, par un simple défaut de lumière , et plutôt par imprudence que par dessein. Mais nous sommes bien en plus forts termes contre la plupart de ces nouveaux casuistes; car ils n'ont pas seulement quitté la règle, mais ils font môme profession de la mépriser. Caramuel , tant loué par les jésuites, déclare dans sa préface, qu'il ne perd pas beaucoup de temps à lire les anciens Pères. «Non multum temporis perdo in veterum scriptis « legendis. » Le jésuite Réginaldus , voulant empêcher que les lecteurs ne s'attendissent de trouver dans son livre les sentimens de l'Eglise ancienne touchant la morale , a soin de les prévenir par cette remarque : « que dans les matières de foi, plus les auteurs sont anciens, plus leur autorité est considérable, comme étant plus proches de la tradition apostolique ; mais que , pour ce qui est des mœurs , il faut avoir plus d'égard aux nouveaux qu'aux anciens. » Enfin, il n'a pas tenu au P. Cellot (liv. VIII, chap. xvi), que nous ne reçussions pour règle cette maxime de sa compagnie : « Doctrina morum a recentioribus petenda. »
Que si l'autorité des casuistes est beaucoup diminuée par cette présomption de leur esprit , elle ne l'est pas moins par la disposition de leur cœur , qu'ils font paroître dans leurs livres. Car quelle espérance peut-on avoir que des théologiens opposeront la rigueur de l'Évangile et la sévérité des lois de l'Église à l'inclination corrompue de la nature, qui tend toujours au relâchement, lorsqu'ils prennent pour maxime d'embrasser toujours les opinions les plus douces , et qui favorisent davantage oe relâchement? Diana, qui a fait tant de volumes de cette
154 TROISIÈME 5T QUATRIÈME FiXTCJM
nouvelle science, en avertit les lecteurs dans le titre même de son livre ; et Escobar en fait une règle expresse pour le choix des opinions: « Mitiorera, dit-il, elige opinionem. *
C'est par cet esprit, que ces casuistesne prennent pas seulement ce que l'Eglise permet, en «'accommodant à la faiblesse de ses enfans, pour ses lois primitives et originelles; mais que, poussant ces condescendances beaucoup au delà de l'intention de l'Église , ils s'en servent pour autoriser des abus qu'elle ne peut avoir qu'en horreur. Ainsi , parce que l'Église a beaucoup relâché de la sévérité des anciens canons , touchant la pénitence de plusieurs crimes , dont elle n'absolvoit qu'après plusieurs années , ils ont passé si avant , qu'ils veulent que , dans quelque habitude qu'on soit des crimes les plus énormes , un confesseur ne fasse point de difficulté d'en donner l'absolution sur-le-champ. Combien ontils étendu de même les justes indulgences de l'Église pour le jeûne, pour le rétablissement des prêtres qui se seroient rendus indignes de leur ministère par de grands pécbés , pour les collations et les résignations des bénéfices ?
Ils n'en demeurent pas même à leurs propres relâchemens. Une méchante opinion , qui a été la conclusion d'un méchant principe , sert elle-même après de principe pour en établir d'autres. «Il est probable, dit Caramuel , par l'autorité de plusieurs casuistes , qu'on peut , sans péché mortel, imposer un faux crime à celui qui nous calomnie. » Donc, conclut-il, il est encore plus probable qu'on peut le tuer. Et, par un cercle merveilleux, ils emploient cette même conclusion pour établir le principe dont elle est tirée. C'est ainsi que l'apologiste raisonne sur ce point. « Beaucoup d'excellens théologiens, dit-il (p. 128), enseignent qu'on peut tuer les calomniateurs; donc Dicastillus doit être estimé bien plus doux et bien plus humain, puisqu'il permet seulement qu'on les calomnie. »
Voilà quel est l'esprit de ces casuistes , et le dessein qu'ils ont eu d'élargir la voie du ciel par une indulgence toute charnelle : mais, ce qui est de plus étrange, c'est qu'ils veulent faire croire qu'ils rendent, en cela, un service très-important à l'Église, et qu'ils contribuent au salut des hommes. C'est pourquoi ils n'appellent point ces opinions relâchées, des maximes foibles et molles, mais des maximes fortes et vigoureuses , Gomme on peut le voir par ces paroles extravagantes de Caramuel, dans sa lettre à Diana, par lesquelles il prouve que plus une opinion est douce , plus elle est mâle et généreuse. « Les opinions des docteurs , dit-il , sont de divers genres : les unes sont du masculin , les autres du féminin. Il y avoit autrefois plusieurs opinions morales , qui étoient inconstantes et difficiles , et qui tenoient de l'imperfection des femmes. Celles qui sont venues depuis, étant douces et aisées, sont armées, fermes, constantes, et Ton doit les appeler mâles. Et ceux qui les suivent sont non-seulement soldats, mais vierges. Et pourquoi? Je m'en vais vous l'expliquer par un exemple. Tous ceux qui croient que, pour bien réciter l'office divin , il est nécessaire d'avoir l'attention intérieure , concluent qu'il est difficile qu'un homme puisse satisfaire à ce précepte sans quelque distraction vénielle. Et c'est avec cette rigueur
qu'ils philosophent sur les autres préceptes. Mais pour nous qui wons des opinions plus généreuses, et qui les fortifions par des raisonné* mens armés, nous sommes non-seulement soldats, mais aussi vierges. Car nous pouvons satisfaire à la récitation de l'office et autres préceptes de l'Église , sans commettre le moindre péché véniel , puisque nous ne nous Croyons obligés qu'à la récitation vocale et extérieure i ce qui est très -facile. Or, la conscience, qui ne commet point de péché véniel, est vierge, et c'est un soldat invisible, d'autant qu'elle ne craint point d'être vaincue. C'est là notre sentiment. Et parce que Diana, ce doux agneau , nous conduit dans la route de ces opinions généreuses et clémentes, nous pouvons dire de nous que nous suivons l'agneau, savoir Diana, partout où il va. »
Il faudroit aimer bien peu son salut, et avoir bien peu de croyance en la parole de Dieu , qui nous assure que le cbemin qui mène à la vie est étroit, pour mettre sa confiance dans les avis de ces docteurs, qui sont relâchés, non-seulement par erreur, mais par profession même, qui mettent leur gloire dans cette corruption , et leur force dans cette mollesse. Mais les prnicipes dont ils se sont servis pour exécuter cette entreprise montrent encore davantage combien l'on doit peu considérer leur autorité prétendue ; car si la solidité des conclusions dépend de la solidité des principes, quel état peut on faire de celle de ces casuistes, puisqu'ils les établissent presque toutes Bur la doctrine de la probabilité, qui consiste à tenir pour sûr en conscience le vrai et le faux indifféremment, pourvu qu'il soit appuyé sur l'autorité de quelque casuiste, ou sur une raison raisonnable, « ratione rationabili? »
On peut juger à quels excès les a pu conduire cette déférence qu'ils ont pour l'autorité de cette sorte de gens, qui fait la première partie de la probabilité. La seconde qu'ils mettent dans la raison, en prétendant que tout ce qui est fondé sur une « raison raisonnable» est sûr en conscience , est encore aussi dangereuse et aussi fausse. Car il faut remarquer que , par « cette raison raisonnable , » ils n'entendent point une raison qui soit vraie, puisqu'ils reeonnoissent que, de deux opinions probables qui sont contraires, il y en a nécessairement une qui est fausse. Ils n'entendent pas non plus une raison qui paroisse raisonnable à tout le monde, puisqu'ils mettent, entre ces raisons qui excusent de péché, celles par lesquelles les juifs rejettent la foi de Jésus-Christ : car c'est sur ce principe qu'ils soutiennent, comme font Sanohez (liv. II , dec. chap. ii, n. 6), Sancius (Select., disp. xix, n. 9), Diana (part. II, tract. XIII, resol. ix), cités par Escpbar (Theol. mer., p. 39), que les juifs ne sont point obligés de se convertir à la foi de Jésus-Christ, pendant que leur religion leur paroît encore probable. Ils n'entendent pas aussi que cette raison ne soit pas contraire à l'Écriture sainte ou à la tradition, vu que les raisons des juifs qui suffisent, selon eux, pour les dispenser de se convertir, y sont certainement contraires. Et ainsi tout se réduit à une raison qui paroît probable à celui qui s'en est laissé persuader, et qu'il ne juge pas contraire à l'Écriture ou à la tradition, quoique en effet elle y soit peut- être contraire. Or, si l'on s'imagine qu'une raison de cette sorte suffit pour nous
mettre en sûreté de conscience, quel désordre ne deviendra point permis? Et ne peut-on pas reprocher à ces casuistes ce que saint Augustin reproche aux académiciens, comme une suite de leur opinion (lib. III, Contra Academ. , cap. xvi) : « que s'il est permis de faire tout ce que l'on croit probablement être permis, il n'y aura point de crime que Ton ne puisse commettre, quand on le croira permis, parce que ceux qui se conduisent par la probabilité ne se règlent pas sur ce qui parott probable aux autres, mais sur ce qui leur paroît probable à eux-mêmes. »
Aussi ces casuistes se sont portés jusques aux dernières extrémités; et les passages mêmes où les jésuites nous renvoient , comme contenant leurs opinions, peuvent en servir de preuves. Nous souhaiterions qu'ils les eussent tous cités au long ; ils en seroient bien plus tôt condamnés. Car est-ce un moyen , par exemple , de diminuer l'horreur qu'on a eue de ce qu'ils enseignent, touchant les pécheurs d'habitude, que d'alléguer, comme ils font dans leurs nouveaux écrits, que Sancius a enseigné la même chose qu'eux, Select., disp. x, n. 19, où il dit : « que dans quelque habitude de crime qu'un homme puisse être, il a droit d'obliger son confesseur à ne pas lui différer pour cela l'absolution; et qu'ainsi s'il juge probablement que le confesseur ne la lui donneroit pas , sachant l'habitude qu'il a de tomber dans le crime , il peut lui dire : « Je ne suis a point dans cette habitude, » en usant de cette restriction mentale, qu'il n'a pas cette habitude de péché pour la lui dire ? « Ut fiât sensus : « consuetudine careo peccandi, non absolute, sed ad confitendum tibi « de praesenti. » « Ce qu'il peut faire aussi, ajoute-t-il, encore qu'il crût que, nonobstant cette habitude, on lui donneroit l'absolution, parce qu'il n'est pas obligé de souffrir deux fois la confusion de son péché. »
Est-ce de même un moyen d'empêcher qu'on ne condamne leur méchante doctrine touchant les occasions prochaines, de nous dire, comme ils font encore dans leurs écrits, qu'elle est autorisée par Jean Sancius (Select.., disp. x) , dont voici les termes : « On ne doit point refuser l'absolution à celui qui retient sa concubine dans sa maison , si , lui ayant prêté cent écus , il n'avoit aucune espérance de pouvoir les recouvrer en la chassant de chez lui. Il en est de même d'une femme qui ne pourroit recouvrer une semblable dette, si elle abandonnoit la maison de son concubinaire.... Un concubinaire n'est point aussi obligé de chasser sa concubine, si elle lui est fort utile pour gagner de l'argent par le moyen du négoce. Je dis plus : si la concubine étoit fort utile pour réjouir, ou, comme l'on dit, pour régaler le concubinaire, « si concubina nimis « utilis esset ad oblectamentum concubinarii , vulgo regalo, » de sorte qu'étant hors de chez lui, il en passeroit la vie trop tristement, et ce qu'une autre lui apprêteroit dégoûteroit trop ce concubinaire, et qu'il fût trop difficile de trouver une autre servante qui lui rende les mêmes services, il n'est pas obligé de la chasser de chez lui, parce que cette réjouissance, par elle-même, est de plus grande considération que tout autre bien temporel qui suffit à chacun pour admettre de nouveau une femme à son service, quelque danger qu'il craigne de tomber dans le péché, « quantumcumque metuat labendi periculum, » s'il ne peut en trouver une autre qui lui soit aussi utile. »
Voilà les auteurs dont les jésuites prétendent que l'autorité doit empêcher la censure des plus méchantes maximes. C'est ce Saicius qu'ils ont appelé depuis peu, en un de leurs libelles, « un des plus savans maîtres de la théologie morale , » et qui est en effet estimé tel parmi tous les nouveaux casuistes, jusque-là que Diana dit de lui que c'est un homme très-docte, a vir doctissimus, * d'un esprit très-subtil, « vir « acutissimi, îDgenii, » et que ses ouvrages sont très-dignes de l'immortalité : « Praedictae Sancii disputationes sunt immortalitate dignissimae ; » et enfin qu'il faut souhaiter que ce docteur mette au jour plusieurs autres productions de son esprit : « Utinam alios ingenii sui fœtus in luc cem emitteret. » Et ce qui est le plus admirable, c'est qu'il lui donne tous ces éloges après avoir rapporté l'un de ces passages.
Qui n'admirera, dans ces louanges que les jésuites et Diana donnent à ce misérable casuiste, la dépravation de jugement que l'accoutumance aux principes et à la lecture de ces auteurs produit dans l'esprit? Mais qui n'admettra encore davantage que les jésuites soient si imprudens, que, pour empêcher la censure de la Faculté, ils allèguent les auteurs mêmes que la Faculté a censurés comme des corrupteurs de la morale, tels que sont Milhart et Bénédicti? Les autres qu'ils entassent ne sont pas, pour la plupart, de plus grande autorité. Et quand ils seroient en beaucoup plus grand nombre qu'ils ne sont, ils ne devroient point empêcher qu'on ne condamnât des maximes qui choquent si visiblement les principes de la piété chrétienne. Mais ce qui montre encore le peu d'égards qu'on doit avoir à ce nombre , c'est que ceux qui ont un peu lu ces auteurs savent qu'ils ne font que se copier les uns les autres sans examen et sans jugement. Et ils le reconnoissent eux-mêmes, comme fait Escobar après Navarre, Décius, Alexander et Castro Palao. « Je vois souvent, dit-il ,« passim video, «que plusieurs embrassent une opinion, parce qu'ils suivent un auteur comme des moutons, des oiseaux et autres bêtes de compagnie, qui ne vont par un chemin que parce qu'une autre y a été la première. » Et Sanchez, avant lui, confesse la même chose (Sum., lib. I, cap. ix, n. 9), où il dite qu'une opinion ne doit pas être appelée commune, pour être embrassée par un grand nombre d'auteurs qui, comme des oiseaux, ont suivi, sans discernement, ceux qui les ont précédés. »
Ce que ces casuistes avouent est tellement véritable, qu'ils copient jusques aux faussetés de ceux qui ont écrit avant eux : de sorte que, quand quelque casuiste plus ancien a corrompu quelque passage des Pères , on ne manque guère de trouver la même falsification dans ceux qui les ont suivis. Nous en avons déjà rapporté un exemple dans la première partie de cet écrit, qui est la falsification de saint Thomas sur le sujet des occasions prochaines. En voici encore un autre, qui fait voir tout ensemble leur peu de lumière et leur peu de soin dans l'examen de ce qu'ils écrivent. Saint Thomas dit, dans son Quodl. (III, art. 10) : « que, pour ce qui regarde la foi et les bonnes mœurs, nul n'est excusé, s'il suit l'opinion erronée de quelque docteur , parce qu'en ces choses l'ignorance n'excuse point. « In iis quae pertinent ad fidem et bonos mores, « nullus excusatur si sequatur erroneam opinionem alicujus magistri :
158 TROISIÈME fiT QUATRIÈME FACTUM
« in ttlibua eus ignorantia non excusât.» Cependant Thomas Sanchez jésuite (infttm.. Un. I, cap. tx, n. 7) , citant ce passage 4e saint Thomas, lui fait dire tout le contraire. « Saint Thomas, dit-il, favorise mon opinion (QuodL, III, aft. 10) , où il dit que chacun peut embrasser l'opinion qu'il a reçue de ton maître dans ce qui regarde les moeurs. » Filiucius et Laiman, jésuites, qui ont écrit après Sanohes, en rapportant le même lieu de saint Thomas» n'ont pas manqué de le falsifier de la même sorte: le premier (t. II, tract. XXI, n. 134); et l'autre (liv. I, tract I, chap. y, § ii, n. 6). Et encore depuis, le P. Cauasin, dans la Répont* à la Théologie morale (p. 2) oppose ce même endroit de saint Thomas, comme y ayant enseigné la doctrine de ses confrères. Et enfin depuis peu , le P. Annat, dans aa Bonne Foi, se sert du même passage de saint Thomas pour autoriser l'opinion de Sanchea. De sorte qu'il n'y a rien de moins considérable que le nombre de ces sortes d'écrivains, qui n'ont lu les livres que par les yeux dee autres; et il ne faut les regarder que comme un aveugle qui en conduit plusieurs autres.
Mais enfin quand on n'auroit point d'égard à cette considération, qu'est-ce qu'une douzaine de casuistes en comparaison, non-seulement de toute l'antiquité qui condamne ces opinions, mais aussi de toutes les personnes de piété répandues maintenant dans l'Eglise, qui ont témoigné publiquement réversion qu'ils en a voient? Les jésuites sont forcés de le reconnoltre, et leur apologiste s'en plaint lui-même bien tendrement (p. 176) jusqu'à dire : « Que les baonissemene ont été moins fâcheux aux jésuites, et plus aisés à supporter que cet abandonnement ; et qu'en cette rencontre, quelque contenance qu'ils tiennent, on les traite mal.»
Aveugles , qui ne reoonnoissent pas qu'ils n*ont été abandonnés, comme ils sont encore tous les jours, de ceux même qui font profession d'être leurs amis, que parce que les principes les plus communs et le? premières notions du christianisme font détester ces opinions sitôt qu'elles sont connues, et qu'il n'y a qu'un petit nombre de personnes dont le jugement s'est corrompu par la lecture de ces méchana livres, qui Soient capables de les souffrir!
Voilà ce qu'ils se sont attiré par l'extravagance de leur doctrine, jointe à l'orgueil Insupportable avec lequel ils la proposoient ; car ils traitoient d'ignor^ns tous les antres hommes, et eux seuls de doctes. « Nous autres doctes, dit Caramuel, nous jugeons tous que l'opinion du P. Lami, qui permet aux religieux de tuer ceux qui médiroient de leur ordre, est la seule soutenable. « Doctrinam Amici solam esse veram, et a oppositam împrobabilem censemus omnes docti. » Le même Caramuel, parlant de Diana, dit « que ceux qui murmurent contre ses décisions, ne sont pas des doctes. « Si qui obmurmurant docti non sunt. » Et le P. Zergol, jésuite, dit, écrivant à Caramuel (îheol. fundam., p. 643) : « Qu'on doit être couvert de honte d'avoir osé condamner une opinion défendue par le grand Caramuel. »
C'est donc par un juste jugement de Dieu , qui sait proportionner les châtimens à la qualité des vices, que ces hommes superbes sont devenus aujourd'hui les plus méprisés des nommes ; que ceux qui youloient passer pour les maîtres de la morale chrétienne, en sont publiquement reconnus
les corrupteurs ; et que ceux qui s'étaient élevé» eu juges de la doctrine de l'Église, sont jugés et condamnés par la même Église. G'est unenôees* site où ils se sont mis eux-mêmes; car i s a voient réduit les choses à tel point, que Ton ne pouvoit plus supporter leurs erreurs sans exposer l'honneur de l'Église, comme nous espérons de le (aire voir par un autre écrit.
A Paris, le 23 mai 4658.
CINQUIÈME FAGTUM .
Des curés de Farts , sur V avantage que Us hérétiques prennent contre V Église, de la morale des casuistes et des jésuites 1 .
C'est une entreprise bien ample et bien laborieuse , que celle Où nous nous trouvons engagés de nous opposer à tous les maux qui naissent des livres des casuistes, et surtout de leur apologie. Nous avons travaillé jusques ici à arrêter le plus considérable , en prévenant , par nos divers écrits, les mauvaises impressions que ces maximes relâchées auroient pu donner aux fidèles qui sont dans l'Église. Mais voici un nouveau mal, d'une conséquence aussi grande, qui s'élève du dehors de l'Église et du milieu des hérétiques.
Ces ennemis de notre foi qui , ayant quitté l'Église romaine , s'efforcent incessamment de justifier leur séparation , se prévalent extraordinairement de ce nouveau livre, comme ils ont fait de temps en temps des livres semblables. Voyez, disent -ils à leurs peuples, quelle est la croyance de ceux dont nous avons quitté la communion ! La licence y règne de toutes parts : on en a banni l'amour de Dieu et du prochain. « On y croit , dit le ministre Drélincourt , que l'homme n'est point obligé d'aimer son Créateur; qu'on ne laissera pas d'être sauvé sans avoir jamais exercé aucun acte intérieur d'amour de Dieu en cette vie; et que Jésus -Christ même auroit pu mériter la rédemption du monde par des actions que la charité n'auroit point produites en lui, comme dit le P. Sirmond. » — a On y croit, dit un autre ministre , qu'il est permis de tuer plutôt que de recevoir une injure; qu'on n'est point obligé de restituer, quand on ne peut le faire sans déshonneur; et qu'on peut recevoir et demander de l'argent pour le prix de sa prostitution , « et non « solum femina quœque , sed etiam mas , » comme dit Emmanuel Sa , jésuite. »
Enfin ces hérétiques travaillent de toutes leurs forces , depuis plusieurs années , à imputer à l'Église ces abominations des casuistes corrompus. Ce fut ce que le ministre du Moulin entreprit des premiers dans ce livre qu'il en fit , et qu'il osa appeler Traditions romaines. Cela fut continué ensuite dans cette dispute qui s'éleva , il y a dix ou douze ans , à la Rochelle , entre le P. d'Estrade , jésuite , et le ministre Vincent , sur le sujet du bal , que ce ministre condamnoit comme dangereux et contraire à l'esprit de pénitence du. christianisme, et pour lequel ce père
*. L'auteur des Annales des soi-disant jéiuites attribue ce fattott elle suivant à Pascal seul.
fit des apologies publiques , qui furent imprimées alors. Mais le ministre Drélincourt renouvela ses efforts les années dernières , dans son livre intitulé : Licence que les casuistes de la communion de Rome donnent à leurs dévots. Et c'est enfin dans le même esprit, qu'ils produisent aujourd'hui par toute la France cette nouvelle Apologie des casuistes en témoignage contre l'Église , et qu'ils se servent plus avantageusement crue jamais de ce livre , le plus méchant de tous , pour confirmer leurs peuples dans l'éloignement de notre communion , en leur mettant devant les yeux ces horribles maximes, comme ils le pratiquent de tous côtés, et comme ils l'ont fait encore depuis peu à Charenton.
Voilà l'état où les jésuites ont mis l'Église. Ils l'ont rendue le sujet du mépris et de l'horreur des hérétiques : elle , dont la sainteté devroit reluire avec tant d'éclat , qu'elle remplit tous les peuples de vénération et d'amour. De sorte qu'elle peut dire à ces pères ce que Jacob disoit à ses enfans cruels : * Vous m'avez rendu odieux aux peuples qui nous environnent ; » ou ce que Dieu dit dans ses prophètes à la synagogue rebelle : * Vous avez rempli la terre de vos abominations , et vous êtes cause que mon saint nom est blasphémé parmi les gentils , lorsqu'en voyant vos profanations , ils disent de vous : « C'est là le peuple du Seigneur , c'est « celui qui est sorti de la terre d'Israël qu'il leur avoit donnée en bénit tage. » C'est ainsi que les hérétiques parlent de nous , et qu'en voyant cette horrible morale , qui afflige le cœur de l'Église , ils comblent sa douleur , en disant , comme ils font tous les jours : « C'est là la doctrine de l'Église romaine , et que tous les catholiques tiennent ; » ce qui est la proposition du monde la plus injurieuse à l'Église.
Mais ce qui la rend plus insupportable est qu'il ne faut pas la considérer comme venant simplement d'un corps d'hérétiques , qui , ayant refusé d'ouïr l'Église , ne sont plus dignes d'en être ouïs ; mais comme venant encore d'un corps des plus nombreux de l'Église même : ce qui est horrible à penser. Car en même temps que les calvinistes imputent à l'Église des maximes si détestables , et que tous les catholiques devroient s'élever pour l'en défendre , il s'élève , au contraire , une société entière pour soutenir que ces opinions appartiennent véritablement à l'Église. Et ainsi quand les ministres s'efforcent de faire croire que ce sont des traditions romaines , et qu'ils sont en peine d'en chercher des preuves , les jésuites le déclarent , et l'enseignent dans leurs écrits , comme s'ils avoient pour objet de fournir aux calvinistes tout le secours qu'ils peuvent souhaiter ; et que sans avoir besoin de chercher dans leur propre invention de quoi combattre les catholiques, ils n'eussent qu'à ouvrir les livres de ces pères pour y trouver tout ce qui leur seroit nécessaire.
Nous savons bien néanmoins que l'intention des jésuites n'est pas telle en effet ; et comme nous en parlons sans passion , bien loin de leur imputer de faux crimes , nous voulons les défendre de ceux dont ils pourroient être suspects , quand ils n'en sont point coupables : notre dessein n'étant que de faire connoître le mal qui est véritablement en eux , afin qu'on puisse s'en défendre. Nous savons donc que cette conformité qu'ils ont avec les calvinistes, ne vient d'aucune liaison qu'ils aient
avec eux. puisqu'ils en sont au contraire les ennemis, et que ce n'est qu'un désir immodéré de flatter les passions des hommes qui les fait agir de la sorte ; qu'ils voudroient que l'inclination du monde s'accordât avec la sévérité de l'Évangile, qu'ils ne corrompent que pour s'accommoder à la nature corrompue; et qu'ainsi quand ils attribuent ces erreurs à l'Eglise, c'est dans un dessein bien éloigné de celui des calvinistes, puisque leur intention n'est que de faire croire par là qu'ils n'ont pas quitté les sentimens de l'Église; au lieu que l'intention des hérétiques est de faire croire que c'est avec raison qu'ils ont quitté les sentimens de l'Église.
Mais encore qu'il soit véritable qu'ils ont en cela des fins bien diffé-
tifier les uns par les autres dans le dessein qu'ils ont de persuader que l'Église est dans ces maximes. Car comme les calvinistes se servent des écrits des jésuites pour le prouver en cette sorte , il faut bien , disentils , que ces opinions soient celles de l'Église , puisque le corps entier des jésuites les soutient; de même les jésuites se servent, à leur tour, des écrits de ces hérétiques pour prouver la même chose en cette sorte : il faut bien , disent-ils , que ces opinions soient celles de l'Église , puisque les. hérétiques, qui sont ses ennemis, les combattent. C'est ce qu'ils disent dans des écrits entiers qu'ils ont faits sur ce sujet. Et ainsi on voit , par un prodige horrible , que ces deux corps , quoique ennemis entre eux, se soutiennent réciproquement, et se donnent la main l'un à l'autre pour engager l'Église dans la corruption des casuistes ; ce qui est une fausseté d'une conséquence effroyable, puisque si Dieu souffroit que l'abomination fût ainsi en effet dans le sanctuaire , il arriveroit tout ensemble , et que les hérétiques n'y rentreroient jamais , et que les catholiques s'y pervertiroient tous : et qu'ainsi il n'y auroit plus de retour pour les uns , ni de sainteté pour les autres ; mais une perte générale pour tous les hommes.
Il est donc d'une extrême importance de justifier l'Église en cette rencontre . où elle est si cruellement outragée , et encore par tant de côtés à la fois, puisqu'elle se trouve attaquée non -seulement par ses ennemis déclarés qui la combattent au dehors , mais encore par ses propres enfans qui la déchirent au dedans. Mais tant s'en faut que ces divers efforts , qui s'unissent contre elle , rendent sa défense plus difficile , qu'elle en sera plus aisée , au contraire : car dans la nécessité où nous sommes de les combattre tous ensemble , sur une calomnie qu'ils soutiennent ensemble , nous le ferons avec plus d'avantage que s'ils étoient seuls ; parce que la vérité a cela de propre , que plus on assemble de faussetés pour l'étouffer , plus elle éclate par l'opposition du mensonge. Nous ne ferons donc qu'opposer la véritable règle de l'Église aux fausses règles qu'ils lui imputent, et toutes leurs impostures s'évanouiront. Nous demanderons aux calvinistes qui leur a appris à tirer cette bizarre conséquence : les jésuites sont dans cette opinion ; donc l'Église y est aussi; comme si sa règle étoit de ne suivre que les maximes des jésuites ! et Pascal h h
162 CINQUIÈME PAGTUM
nous dirons à ces pères que c'est aussi ma! prouver que l'Église est de leur sentiment ,- de ne faire autre chose que montrer que lés calvinistes les combattent , parée que sa règle n'est pas aussi de dire' toujours le contraire des hérétiques. Nous n'ayons donc pour règle , ni d'être toujours contraires aux hérétiques , ni d'être toujours conformes aux jésuites. Dieu nous préserve d'une telle règle, selon laquelle il faudrait croire mille erreurs , parce que ces pères les enseignent ; et ne pas croire des articles principaux de la foi , comme la trinité et la rédemption du monde , parce que les hérétiques les croient f Notre religion a de plus fermes fondemens. Comme elle est toute divine , c'est en Dieu seul qu'elle s'appuie ; elle n'a de doctrine que celle qu'elle a reçue de lui , par le ca- I nal de la tradition, qui est notre véritable règle, qui nous distingue de tous les hérétiques du monde , et nous préserve de toutes les erreurs qui naissent dans l'Église même : parce que , selon la pensée dit grand saint Basile , nous ne croyons aujourd'hui que les choses que nos évoques et nos pasteurs nous ont apprises , et qu'Us avoient eux-mêmes reçues de ceux qui les ont précédés , et dont ils avoient reçu leur mission : et les premiers qui ont été envoyés par les apôtres , n'ont dit que ce qu'ils en avoient appris : et les apôtres qui ont été envoyés par le Saint-Esprit, n'ont annoncé au monde que les paroles qu'il leur avoit données : et le Saint-Esprit qui a été envoyé par le Fils, a pris ces paroles du Fib, comme il est dit dans l'Évangile; et enfin le Fils, qui a été envoyé du Père, n'a dit que ce qu'il avoit ouï du Père, comme il le dit aussi luimême.
Qu'on nous examine maintenant là~dessus , et si on veut convaincre l'Église d'être dans ces méchantes maximes, qu'on montre que les Pères et les conciles les ont tenues , et nous serons obligés de les reconnoître pour nôtres. Aussi c'est ce que les jésuites ont voulu quelquefois entreprendre ; mais c'est aussi ce que nous avons réfuté par notre troisième écrit , où nous les avons convaincus de faussetés sur 1 tous les passages qu'ils en avoient rapportés. De sorte que si c'est sur cela que les calvinistes se sont fondés pour accuser l'église d'erreur, ils sont bien ignorans de n'avoir pas su que toutes ces citations sont fausses ; et s'ils l'ont su , ils sont bien de mauvaise foi d'en tirer des conséquences contre l'Église, puisqu'ils n'en peuvent conclure autre chose, sinon que les jésuites sont des faussaires, ce qui n'est aucunement en dispute ; mais non pas que l'Église soit corrompue , ce «Jui est toute notre question.
Que feront-ils donc désormais , n'ayant rien à dire contre tonte la suite de notre tradition? Diront-ils que l'Église vient de tomber dans ces derniers temps , et de renoncer à ses anciennes vérités pour suivre les nouvelles opinions des casuistes modernes? en vérité ils auroient bien de la peine à le persuader à personne en l'état présent des choses. Si nous étions demeurés dans le silence , et que Y Apologie des casuistes eût été reçue partout sans opposition , c'eût été quelque fondement à leur calomnie , quoiqu'on eût pu encore leur répondre que le silence de l'Église n'est pas toujours une marque de son consentement ; et que cette maxime, qui est encore commune aux calvinistes et aux jésuites,
qui en remplissent tous leurs livrée, est trèfrfaasse. Car ce silence
peut venir es plusieurs autres causes, et oe n'est le plus souvent qu'un effet de la faiblesse des pasteurs ; et cm leur eût dit de plus , que l'Église ne s'est peint tue sur ces méchantes opinions, et qu'elle a fait paraître l'horreur qu'elle en avoit par les témoignages publies des personnes de piété, et par la aondamnation formelle du clergé de France, et des facultés catholiques qui les ont censurées plusieurs fois.
Mais que nous sommée forts aujourd'hui sur oe sujet , où toute l'Église est déclarée contre ces corruptions, et où tous les pasteurs des plus considérables villes du royaume s'élèvent plus fortement et plus sincèrement contre ces eieès , que les hérétiques ne peuvent faire 1 Car , y a-t-il quelqu'un qui n'ait entendu notre voix? N'avons-noue pas publié de toutes parts que les easuisteset les jésuites sont dans des maximes impies et abominables? Avons-nous rien omis de ce qui étoit en notre pouvoir pour avertir nos peuples de s'en garder comme d'un venin mertel? St n'avons-nous pas déclaré dans notre premier Faetum , que « les curés se rendoient 'publiquement les dénonciateurs des excès publics de ces pères, et que ce seroit dans noa paroisses qu'on trouverait les maximes évangéliques opposées à celles de leur société? »
Peut*on dire après cela que l'Église consent a oe* erreurs, et ne faut-il pas avoir toute la malice des hérétiques pour l'avancer, sous le seul prétexte qu'un corps qui n'est point de la hiérarchie, demeure opiniâtrement dans quelques sentimens particuliers oondamnés par ceux qui ont autorité dans le corps de la hiérarchie? Os a dono sujet de rendre grâces à Dieu de ee qu'il a fait naître en ee temps un si grand nombre de témoignages authentiques de l'aversion que l'Église a pour ces inaximes, et de nous avoir donné par là un moyen si facile de la défendre de oette calomnie , et de renverser en même temps les avantages que les calvinistes et les jésuites avoient espéré de tirer de leur imposture. Car la prétention des hérétiques est absolument renversée. Ils vouleient justifier leur sortie de l'Église par les erreurs des jésuites, et ee sont ces mêmes erreurs qui montrent avec le plus d'évidence le crime de leur séparation $ parce que l'égarement de ces pères , aussi bien que celui des hérétiques , ne venant que d'avoir quitté la doctrine de l'Église pour suivre leur esprit propre , tant s'en faut que les excès où les jésuites sont tombés pour avoir abandonné la tradition , favorisent le refus que les hérétiques font de se soumettre à cette tradition; que rien n'en prouve , au contraire, plus fortement la nécessité, et ne fait mieux voir les malheurs qui viennent de s'en écarter. Et la prétention des jésuites n'est pas moins ruinée. Car l'intention qu'ils avoient, en imputant leurs maxime* a l'Église, étoit de faire croire qu'ils n'en avaient point d'autres que les siennes. Et il est arrivé de là , au contraire , que tout le monde a appris qu'elles y sont étrangement opposées; parce que la hardiesse d'une telle entreprise a excité un scandale ai universel, et une opposition si éclatante, qu'il n'y a peutêtre aucun lieu en tout la christianisme où l'on ne eonnoisse aujourd'hui la contrariété de sentimens qui est entre leur société et l'Église : contrariété qui aurait sans doute été longtemps ignorée en beaucoup
de lieux, si par un aveuglement incroyable ils n'avoient eux-mêmes fait naître la nécessité de la rendre publique par tout le monde.
C'est ainsi que la vérité de Dieu détruit ses ennemis , par les efforts mêmes qu'ils font pour l'opprimer, et dans le temps où ils l'attaquent avec le plus de violence. La leur étoit enfin devenue insupportable, et menaçoit l'Église d'un renversement entier. Car les jésuites en étoient venus à traiter hautement de calvinistes et d'hérétiques tous ceux qui ne sont pas de leurs sentimens ; et les calvinistes , par une hardiesse pareille , mettoient au rang des jésuites tous les catholiques sans distinction ; de sorte que ces entreprises alloient à faire entendre qu'il n'y avoit point de milieu , et qu'il falloit nécessairement choisir Tune die ces extrémités , ou d'être de la communion de Genève , ou d'être des sentimens de la société. Les choses étant en cet état , nous ne pouvions plus différer de travailler à y mettre ordre , sans exposer l'honneur de l'Église et le salut d'une infinité de personnes. Car il ne faut pas douter qu'il ne s'en perde beaucoup parmi les catholiques dans la pernicieuse conduite de ces pères, s'imaginant que des religieux soufferts dans l'Église n'ont que des sentimens conformes à ceux de l'Église. Et il ne s'en perd pas moins parmi les hérétiques , par la vue de cette même morale , qui les confirme dans le schisme , et leur fait croire qu'ils doivent demeurer éloignés d'une Église où l'on publie des opinions si éloignées de la pureté évangélique.
Les jésuites sont coupables de tous ces maux; et il n'y a que deux moyens d'y remédier : la réforme de la société , ou le décri de la société. Plût à Dieu qu'ils prissent la première voie ! Nous serions les premiers à rendre leur changement si connu , que tout le monde en seroit édifié. Mais tant qu'ils s'obstineront à se rendre la honte et le scandale de l'Église , il ne reste que de rendre leur corruption si connue , que personne ne puisse s'y méprendre , afin que ce soit une chose si publique , que l'Église ne les souffre que pour les guérir , que les fidèles n'en soient plus séduits; que les hérétiques n'en soient plus éloignés; et que tous puissent trouver leur salut dans la voie de l'Évangile : au lieu qu'on ne peut que s'en éloigner en suivant les erreurs des uns et des autres.
Mais encore qu'il soit vrai qu'ils soient tous égarés , il est vrai néanmoins que les uns le sont plus que les autres ; et c'est ce que nous voulons faire entendre exactement , afin de les représenter tous dans le juste degré de corruption qui leur est propre, et leur faire porter à chacun la mesure de la confusion qu'ils méritent. Or il est certain que les jésuites auront de l'avantage dans ce parallèle entier; et nous ne feindrons point d'en parler ouvertement , parce que l'humiliation des uns n'ira pas à l'honneur des autres , mais que la honte de tous reviendra uniquement à la gloire de l'Église, qui est aussi notre unique objet.
Nous ne voulons donc pas que ceux que Dieu nous a commis s'emportent tellement dans la vue des excès des jésuites , qu'ils oublient qu'ils sont leurs frères , qu'ils sont dans l'unité de l'Église , qu'ils sont membres de notre corps , et qu'ainsi nous avons intérêt à les conserver :
au lieu que les hérétiques sont des membres retranchés qui composent un corps ennemi du nôtre ; ce qui met une distance infinie entre eux , parce que le schisme est un si grand mal , que non-seulement il est le plus grand des maux , mais qu'il ne peut y avoir aucun bien où il se trouve , selon tpus les Pères de l'Église.
Car ils déclarent que « ce crime surpasse tous les autres ; que c'est le plus abominable de tous ; qu'il est pire que l'embrasement des Écritures saintes ; que le martyre ne peut l'effacer , et que qui meurt martyr pour la foi de Jésus- Christ hors de l'Église, tombe dans la damnation, comme dit saint Augustin. Que ce mal ne peut être balancé par aucun bien , selon saint Irénée. Que ceux qui ont percé le corps de Jésus- Christ n'ont pas mérité de plus énormes supplices que ceux qui divisent son Église , quelque bien qu'ils puissent faire d'ailleurs , » comme dit saint Chrysostome. Et enfin tous les saints ont toujours été si unis en ce point , que les calvinistes sont absolument sans excuse , puisqu'on, ne doit en recevoir aucune , et non pas même celle qu'ils allèguent si souvent , que ce ne sont pas eux qui se sont retranchés , mais V Église qui les a retranchés elle-même injustement. Car outre que toute cette prétention est horriblement fausse en ses deux chefs , parce qu'ils ont. commencé par la séparation , et qu'ils ont mérité d'être excommuniés pour leurs hérésies , on leur soutient de plus , pour les juger par leur propre bouche , que , quand cela seroit véritable , ce ne seroit point une raison , selon saint Augustin , d'élever autel contre autel comme ils ont fait; et que, comme ce Père le dit généralement, « il n'y a jamais de juste nécessité de se séparer de l'unité de l'Église. »
Que si cette règle , qu'il n'est jamais permis de faire schisme , est si générale , qu'elle ne reçoit point d'exception , -qui souffrira que les calvinistes prétendent aujourd'hui de justifier le leur par cette raison , que les jésuites ont des sentimens corrompus? comme si on ne pouvoït pas être dans l'Église sans être dans leurs «entimens ! comme si nous n'en donnions pas l'exemple nous-mêmes qui sommes , par la grâce de Dieu , et aussi éloignés de leurs méchantes opinions, et aussi attachés a l'Église qu'on peut l'être ! ou comme si ce n'étoit pas une des principales règles de la conduite chrétienne, d'observer tout ensemble ces deux préceptes du même apôtre , « et de ne point consentir aux maux des impies , » et néanmoins « de ne point faire de schisme ; ut non sit schisma in corporel »
Car c'est l'accomplissement de ces deux points qui fait l'exercice des saints en cette vie , où les élus sont confondus avec les réprouvés , jusqu'à ce que Dieu en fasse lui-même la séparation éternelle. Et c'est l'infraction d'un de ces deux points qui fait , ou le relâchement des chrétiens qui ne séparent pas leur cœur des méchantes doctrines, ou le schisme des hérétiques qui se séparent de la communion de leurs frères , et, usurpant ainsi le jugement de Dieu, tombent dans le plus détestable de tous les crimes.
Il est donc indubitable que les calvinistes sont tout autrement coupa blés que les jésuites; qu'ils sont d'un ordre tout différent, et qu'on ne peut les comparer, sans y trouver une disproportion extrême. Car on ne
}g$ CINQUIEME FÀCTUM
sauroit filet qu'il n'y ait au moins un bien dam les jésuites, puisqu'ils ont gardé l'unité*, au lieu qu'il est certain, selon tous les Pères, qu'il n'y a aucun bien dans les hérétiques, quelque vertu qui y paroisse, puisqu'ils ont rompu l'unité. Aussi il n'est pas impossible que parmi tant de jésuites , il ne s'en rencontre qui ne soient point dans leurs erreurs; et nous croyons qu'il y en a, quoiqu'ils soient rares, et bien faciles à reconnoitre. Car ce sont ceux qui gémissent des désordres de leur compagnie , et qui ne retiennent pas leur gémissement. Cest pourquoi on les persécute , on les éloigne , on les fait disparottre , comme oh en a assefc d'exemples ; et ainsi ce sont proprement ceux qu'on ne Toit presque jamais. Mais parmi les hérétiques, nul n'est exempt d'erreur, et tous sont certainement hors de la charité, puisqu'ils sont hors de l'unité.
Les jésuites ont encore cet avantage , qu'étant dans l'Église , ils ont part à tous ses sacrifices , de sorte qu'on en offre par tout le monde pour demander à Dieu qu'il les éclaire , comme le clergé de France eut la charité de l'ordonner il y a quelques années , outré les prières publiques qui ont été faites quelquefois pour eux dans des diocèses particuliers : mais les hérétiques , étant retranchés de son corps , sont aussi privés de ce bien ; de sorte qu'il n'y a point de proportion entre eux , et qu'on peut dire, avec vérité, que les hérétiques sont en un si malheureux état , que pour leur bien , il seroit à souhaiter qu'ils fussent semblables aux jésuites.
On voit , par toutes ces raisons , combien on doit avoir d'éloignement pour les calvinistes, et nous sommes persuadés que nos peuples se garantiront facilement de ce danger; car ils sont accoutumés à les fuir dès l'enfanôe , et élevés dans l'horreur de leur schisme. Mais il n'en est pas de même de ces opinions relâchées des casuistes ; et c'est pourquoi nous avons plus à craindre pour eux de ce côté-là. Car encore que ce soit un mal bien moindre que le schisme , il est néanmoins plus dangereux , en ce qu'il est plus conforme aux sentimens de la nature , et que les hommes y ont d'eux-mêmes une telle inclination , qu'il est besoin d'une vigilance continuelle pour les en garder ; et c'est ce qui nous a obligés d'avertir ceux qui sont sous notre conduite , de ne pas étendre les sentimens de charité qu'ils doivent avoir pour les jésuites , jusques à les suivre dans leurs erreurs , puisqu'il faut se souvenir qu'encore que ce soient des membres de notre corps, c'en sont des membres malades, dont nous devons éviter la contagion; et observer en même temps, et de ne pas les retrancher d'avec nous , puisque ce seroit nous blesser nousmêmes , et de ne point prendre de part à leur corruption , puisque ce seroit nous rendre des membres corrompus et inutiles.
À Paris, le H juin 4 B 58.
SIXIÈME PACTDM
Des curée de Para, ou Von fait voir, par la dernière pièce des jésuites, que leur Société entière est résolue de ne point condamner l'Apologie; et où l'en montre, par plusieurs exemples t que c'est un principe des plue fermes de la conduite de ces pères , de défendre en corps les sentiment de leurs docteurs particuliers.
X* poursuite que nous faisons depuis si longtemps contre V Apologie des casuistes , réussit avec tant de bonheur , que nous ne pouvons rendre assez d'actions de grâces à Dieu , en voyant la bénédiction qu'il donne au travail que le devoir de nos charges nous avoit obliges d'entreprendre.
Nous avions désiré que les peuples s'éloignassent de cette morale corrompue , que les prélats et les docteurs la censurassent , et que les hérétiques fussent confondus dans le reproche qu'ils nous font d'y adhérer. Et nous voyons , par la miséricorde de Dieu , que les peuples à qui nous étions premièrement redevables, ont conçu une telle horreur de ces maximes impies, que nous avons désormais peu à craindre les maux qu'elles eussent pu produire sans notre opposition ; que nos confrères des provinces s'élèvent de même avec tant de courage pour défendre leurs Églises de ce venin , qu'il y a sujet d'espérer qu'il ne pourra infecter personne en aucun lieu du royaume ; que tant de prélats se disposent aussi à le flétrir par leurs censures , comme a déjà fait M. l'évêque d'Orléans, qui a eu la gloire de commencer; que leurs condamnations, quoique séparées , formeront comme un concile contre ces corruptions. Et si MM. les vicaires généraux de Paris diffèrent encore de quelques jours leur censure , à laquelle ils travaillent avec tant de soin , ce n'est que pour la faire paroître avec plus de force et d'utilité. Enfin la Sôrbonne, malgré tant d'intrigues que les jésuites y ont voulu former, à terminé, conclu, relu et confirmé la censure, h laquelle la dernière main fut mise le 16 de ce mois : de sorte qu'après un consentement si général de tous les corps de l'Église , il ne reste plus le moindre prétexte aux hérétiques de la calomnier. Et ainsi nous pourrions dire que tous nos désirs sont accomplis , s'il n'en restoit un de ceux qui nous sont les plus chers, mais dont nous commençons à désespérer maintenant. Car un de nos principaux souhaits a été que les jésuites mêmes renonçassent à leurs erreurs, afin qu'étant supprimées dans leur source, on n'eût plus à en craindre les funestes ruisseaux qui se répandent dans tout le christianisme* C'étoit le moyen d'en purger l'Église le plus prompt et le plus sûr, et plût à Dieu qu'il eût été le plus facile! Mais bien loin de l'être , en effet, nous y avons trouvé des difficultés invincibles; et il nous a été plus aisé d'exciter tous les pasteurs , et de remuer toutes les puissances de l'Église , que de porter ces pères à renoncer à la moindre des erreurs où ils se trouvent engagés.
I^eur dernier écrit npus en ôte toute espérance. îîs y parlent en leur propre nom, et de la part de tout le corps, ris Vont intitulé: Sentiment
SIXIÈME FACTTTM
des jésuites, etc. , et l'ont produit pour montrer tout ce qu'on devoit attendre d'eux. Or nous n'y voyons aucune marque de retour, ni qu'ils aient fait un seul pas vers la vérité. Nous les y trouvons toujours disposés à se servir de ces maximes dont nous demandons la suppression; ei nous n'y trouvons en effet que de véritables sentimens de jésuites. L'on y remarque la même résolution à demeurer dans ces méchantes opinions , quoiqu'ils en parlent avec un peu plus de timidité , se trouvant embarrassés dans la manière de s'exprimer. Car comme ils conduisent une infinité de personnes qui veulent vivre dans le relâchement, et passer néanmoins pour dévots , ces maximes leur sont absolument nécessaires ; et ainsi ils sont déterminés à ne jamais les condamner : mais comme ils veulent d'ailleurs s'accommoder à la disposition présente des esprits, et ne pas s'attirer l'horreur des peuples qui va directement contre ces excès , ils n'osent plus les soutenir si ouvertement. Et ainsi pour se mettre en état de pouvoir s'en servir au besoin, sans néanmoins heurter le monde trop rudement , ils ont cru ne pouvoir mieux faire , que de dire qu'ils ne s'engagent dans aucun parti ; mais qu'ils veulent demeurer sans condamner ni approuver Y Apologie.
C'est sur ce projet que roule tout leur écrit; et au lieu des discours naturels que là vérité ne manque jamais de fournir , quand on veut la dire sincèrement , ils ne se servent que de discours artificieux et indéterminés, qui les laissent toujours en liberté de prendre tel parti qu'il leur plaira. S'ils avoient voulu renoncer aux maximes horribles de Y Apologie , ils n'avoient qu'à dire , en deux mots , qu'ils y renoncent. Mais c'est ce qu'ils ont évité d'une étrange sorte ; et au lieu de cela , on ne voit autre chose , sinon ces expressions répandues dans toutes les pages de leur écrit : « Il n'y a aucune de ces questions arbitraires , où nous nous intéressions pour la combattre ou pour la défendre. Vous dites que cette doctrine est criminelle ; mais l'auteur dit qu'il l'a prise de docteurs qui sont tous excellens. Si elle est bonne , n'en ôtez pas la gloire à ceux qui l'ont enseignée. Si elle est mauvaise , c'est à vous à le montrer par de bonnes raisons , et à eux à se défendre. Ne blessez donc pas l'honneur qui est dû à ces grands hommes. Pour nous , nous ne voulons ni l'autoriser , ni la condamner. »
Voilà leur caractère. Par là ils demeurent en pouvoir de contenter tout le monde. Ils diront à ceux qui seront scandalisés de ces maximes , qu'ils ont raison, et qu'aussi ils ont déclaré dans leurs Sentimens , « qu'ils ne vouloient point approuver ces opinions. » Et ils diront à ceux qui voudront vivre selon ces maximes , qu'ils le peuvent , et qu'aussi ils ont déclaré dans leurs Sentimens, « qu'ils ne condamnent point ces opinions. » Et ainsi ils produiront leurs Sentimens équivoques pour satisfaire toutes sortes d'inclinations , selon leur méthode ordinaire.
Ils osent, après cela, s'élever comme les personnes du monde les plus irrépréhensibles , et nous demander (p. 8) pourquoi nous attaquex-vous tur une doctrine que nous ne voulons ni autoriser, ni condamner? Mais nous leur répondons : C'est pour cela môme que nous vous combattons , parce que vous ne voulez pas condamner une doctrine si condamnable qui est sortie de chez vous, et que vous voulez qu'on se satis-
/asse de ce que vous dites , « que tous n'approuvez pas cette Apologie. » Ce n'est rien faire que cela. Ce n'est pas reconnoître que ce livre est pernicieux et plein d'erreurs , ni se déclarer contre un ouvrage , que de dire simplement qu'on ne l'approuve pas : une infinité d'intérêts personnels , ou de légères circonstances indépendantes du fond de la matière , étant capables de faire qu'on n'approuve pas un bon livre ; et c'est pourquoi nous nous plaignons de vous- C'est cela que nous vous reprochons. Il s'agit entre nous de savoir si on peut faire son salut sans aimer Dieu , et en persécutant son prochain jusqu'à le calomnier et le tuer ; et vous dites là-desssus , « que vous ne vous intéressez ni à défendre , ni à combattre aucune de ces opinions arbitraires. » Qui peut souffrir cette indifférence affectée , qui ne témoigne autre chose , sinon que vous voudriez , et que vous n'oseriez les défendre ; mais que vous êtes au moins résolus à ne point les condamner ?
Quoi , mes pères , toute l'Église est en rumeur dans la dispute présente : l'Évangile est d'un côté , et Y Apologie des easuistes est de l'autre ; les prélats , les docteurs et les peuples sont ensemble d'une part ; et les jésuites, pressés de choisir, déclarent (p. 7), « qu'ils ne prennent point de parti dans cette guerre ! » Criminelle neutralité ! Est-ce donc là tout le fruit de nos travaux , que d'avoir obtenu des jésuites qu'ils demeureroient dans l'indifférence entre l'erreur et la vérité , entre l'Évangile et
Y Apologie , sans condamner ni l'un ni l'autre ? Si tout le monde étoit en ces termes , l'Église n'auroit guère profité , et les jésuites n'auroient rien perdu ; car ils n'ont jamais demandé la suppression de l'Évangile. Ils y çerdroient : ils en ont affaire pour les gens de bien : ils s'en servent quelquefois aussi utilement que des easuistes. Mais ils perdroient aussi , si on leur ôtoit Y Apologie qui leur est si souvent nécessaire. Leur théologie va uniquement à n'exclure ni l'un ni l'autre , et à se conserver un libre usage de tout. Ainsi on ne peut dire , ni de l'Évangile seul , ni de
Y Apologie seule, qu'ils contiennent leurs sentimens. Le dérèglement qu'on leur reproche consiste dans cet assemblage ; et leur justification ne peut consister qu'à en faire la séparation , et à prononcer nettement qu'ils reçoivent l'un et qu'ils renoncent à l'autre : de sorte qu'il n'y a rien qui les justifie moins , et qui les confonde davantage , que de ne nous répondre autre chose , lorsque tout le fort de notre accusation est qu'ils unissent, par une alliance horrible, Jésus-Christ avec Bélial, sinon qu'ils ne renoncent pas à Jésus-Christ , sans dire en aucune manière qu'ils renoncent à Bélial.
Tout ce qu'ils ont donc gagné par leur écrit , est qu'ils ont fait connoître eux-mêmes à ceux qui n'osoient se l'imaginer, que cet esprit d'indifférence et d'indécision entre les vérités les plus nécessaires pour le salut , et les faussetés les plus capitales , est l'esprit non-seulement de quelques-uns de ces pères , mais de la société entière ; et que c'est en cela proprement que consistent , par leur propre aveu , les sentimens des jésuites.
Ainsi c'est par un aveuglement étrange , où la providence de Dieu les a justement abandonnés , qu'après qu'ils nous ont tant accusés d'injustice , d'imputer à toute leur compagnie les opinions des particuliers , et
170 SIXIEME FÀCTOM
que, pour se faire retônnoitre * ils ont voulu présenter au monde Uur vrai portrait , ils se sont en effet représentés dans leur forme la plus horrible : de sorte qu'après leur déclaration, nous pouvons dire que ce n'est plus nous, mais que ce sont eux-mêmes qui publient que leur compagnie en corps a résolu de ne condamner ni combattre ces impiétés.
En effet, si cette société étoit partagée, on en verrait au moins quelques-uns se déclarer contre ces erreurs : mais il faut que la corruptùm y soit bien universelle , puisqu'il n'en est sorti aucun écrit pour les condamner, et qu'il en a tant paru pour les soutenir. Il n'y a peiat d'exemple dans l'Église d'un pareil consentement de tout un corps à Terreur. Il n'est pas étrange que des particuliers s'égarent ; mais qu'ils ne reviennent jamais , et que le corps déclare qu'il ne veut point les corriger, c'est ce qui est digne d'étonnement , et ce qui doit porter ceux à qui Dieu a donné l'autorité , à en arrêter les périlleuses conséquences. Car ce n'est point une chose secrète : elle est publique, ils en font gloire , et affectent de (aire connoître à tout le monde qu'ils font profession de défendre tous ensemble les sentimens de chacun d'eux. Ils espèrent par là se rendre redoutables et hors d'atteinte, en faisant sentir que qui en attaque un, les attaque tous. En effet, cela leur a souvent réussi. Mais c'est néanmoins une mauvaise politique ; car il n'y a rien de plus capable de les décrier à la fin , et de faire qu'au lieu d'autoriser par là les particuliers , ils décréditent tout le corps aussitôt que le monde sera informé de ce principe de leur conduite.
C'est pourquoi il importe de bien le faire eritendre aujourd'hui; car* puisque ces pères Sont absolument déterminés à ne point rétracter les erreurs de l'Apologie, il ne reste plus, pour la sûreté des fidèles, et pour la défense de la vérité , que de faire connoître à tout le monde que c'est par une profession ouverte et générale que les jésuites ne quittent jamais une opinion dès qu'ils l'ont une fois imprimée , comme on verra dans la suite qu'ils le disent en propres termes ; afin que cette oonnoissance étant aussi publique que leur endurcissement, ils ne puissent plus surprendre ni corrompre personne, et que leur obstination ne produise plus d'autre effet , que de faire plaindre leur aveuglement.
Nous donnerons donc ici quelques exemples de leur conduite , où l'on verra que pour horribles que soient les opinions que leurs auteurs ont une fois enseignées , ils les soutiennent éternellement ; qu'ils remuent toutes sortes de machines pour en empêcher la censure; qu'il faut joindre toutes les forces de l'Église et de l'État pour les faire condamner ; qu'alors même ils éludent ces censures par des déclarations équivoques ; et que si on les force à en donner de précises , ils les violent aussitôt après.
Nous en avons un insigne exemple en ce qui se passa sur le sujet du livre de leur P. Bécan, si préjudiciable à l'État et même à la personne de nos rois. Car quand ils en virent la Sorbonne émue , ils pensèrent à empêcher qu'elle ne le censurât , en faisant en sorte qu'on lui mandât que leur censure n'étoit pas nécessaire, parce qu'il dévôit en ve&ir bientôt une du pape. Et comme on en eut en effet envoyé Une de Rome
POUR LES CURÉS t>B PARIS. 171
quelque temps après, portant qu'il y avoit dans ce livre plusieurs propositions fausses H séditieuses , etc., avec ordre de le corriger, le P. Bécan , faisant semblant d'obéir à Tordre qu'il avoit de retrancher cette multitude de propositions criminelles , ne fit autre chose que d'en ôter un seul article , et le dédia au pape en cet état , comme l'ayant purgé de tontes ces erreurs selon son intention : de sorte que ce livre , qui a maintenant un cours tout libre, contient ces propositions, outre plusieurs autres furieuses qu'il n'est pas temps de rapporter maintenant : « que le roi doit être excommunié et déposé , s'il l'a mérité ; que pour savoir s'il l'a mérité il faut en juger par le prudent avis des gens de piété et de doctrine ; et qu'il doit être excommunié et privé de ses États , s'il viole les privilèges accordés aux religieux. » Ainsi la Sorbonne s'étant soulevée contre ces maximes détestables , et contre les autres qui y sont encore , ils la jouèrent insensiblement , premièrement en faisant, par leurs artifices, qu'elle ne prit point connoissance de cette affaire , sous prétexte d'une censure de Rome , et en éludant ensuite cette censure en la manière que nous venons de dire, qui est si familière aux jésuites.
Ils en usèrent de îa même sotte sut îâ condamnation que la Faculté de Louvain fit de cette proposition , « qu'il est permis à un religieux de tuer ceux qui sont prêts à médire , ou de lui , ou de sa communauté , s'il n'y a que ce moyen de l'éviter. » Ce fut ce que le P. L'Amy , jésuite, osa avancer dans la théologie qu'il composa selon la méthode présente de l'école de la société de Jésus : « îuxta scholasticum hujus temporis « societatis methodum. » Car au lieu que ces pères dévoient être portés , non-seulement par piété , mais encore par prudence , à supprimer cette doctrine et à en prévenir la censure : bien loin d'agir de la sorte, ils résistèrent de toutes leurs forces et à la Faculté qui la censura comme pernicieuse à tout le genre humain , et au conseil souverain de Brabant , qui l'y avoit déférée. Il n'y eut point de voie qu'ils ne tentassent. Us écrivirent incontinent de tous côtés pour avoir des approbateurs , et les opposer à cette Faculté. Ce qui rendit cette question célèbre par toute l'Europe , comme dit Caramuel , Fund. lv , p. 542 , où il rapporte cette lettre , que leur P. Zergol lui en écrivit en ces termes : « Cette doctrine, dit ce jésuite , a été censurée bien rudement , et on a même défendu de la publier. Ainsi j'ai été prié de m'adresser aux savane et aux illustres de ma connoissance. J'écris donc à plusieurs docteurs , afin que , s'il s'en trouve beaucoup qui approuvent ce sentiment , ce juge sévère , qui n'a pu être éclaire par la solidité des raisons , le soit par la multitude des docteurs. Mais je me suis voulu d'abord approcher de la lumière du grand Caramuel , espérant que si ce flambeau des esprits approuve cette doctrine , ses adversaires seront couverts de confusion , rubor e suffundendos , (l'avoir osé condamner Une opinion dont le grand Caramuel aura embrassé la protection. »
On voit en cela l'esprit de ces pères , et les bassesses où ils se portent pour trouver les moyens de résister aux condamnations les plus justes et les plus authentiques. Mais Cette première résistance leur fut inutile. On ne s'arrêta point à la multitude de ces docteurs qui les secoururent
en foule ; et encore que Garamuel eût décidé nettement en ces tenues : a La doctrine du P. L'Amy est seule véritable, et le contraire n'est pas seulement probable : c'est l'avis de tout ce que nous sommes de doctes.» Malgré tout cela le livre du P. L'Amy demeura condamné; et Tordre fut si exactement donné par le conseil de Brabant d'en ôter cet article , que ces pères n'eurent plus de moyen de s'en défendre. Ne pouvant donc plus s'en sauver par une désobéissance ouverte, ils pensèrent à l'éluder par une obéissance feinte, en ne faisant autre chose que retrancher la fin de cette proposition , et laissant le commencement , qui la comprend tout entière : de sorte que , malgré la première Faculté de Flandre et le conseil souverain du roi d'Espagne , on voit encore aujourd'hui, dans le livre de ce P. L'Amy, cetts doctrine horrible : «qu'un religieux peut défendre son véritable honneur , même par la mort de celui qui veut le déshonorer , etiam cum morte invasoris , s'il ne peut l'empêcber autrement. » Ce qui n'est que la même chose que la première proposition que nous avons rapportée : « qu'un religieux peut tuer celui qui veut médire de lui ou de sa communauté , » laquelle subsiste ainsi dans le premier membre , et y subsistera toujours ; car qui entreprendrait pour cela une nouvelle guerre contre des gens si rebelles et si artificieux ?
Voilà comme ils échappent aux condamnations de leurs plus détestables maximes, par des soumissions feintes et imaginaires; et c'est pourquoi , quand nosseigneurs les prélats de France leur ont voulu faire donner des déclarations sur des points importons , ils ont observé soigneusement de ne point laisser de lieu à leurs fuites et à leurs équivoques. Mais , s'ils ont bien eu le pouvoir de leur en faire donner d'exactes , ils n'ont pas eu celui de les empêcher de les violer. Les exemples en seroient trop longs à rapporter. Tout le monde sait leur procédé sur les livres d'Angleterre contre la hiérarchie , qu'ils furent obligés de désavouer par leurs PP. de La Salle, Haineuve, Maillant, etc. , et qu'ils ont depuis reconnus publiquement et avec éloge dans un livre célèbre, approuvé par leur général , où ils traitent les évêques d'opiniâtres et de novateurs , contumaces , novatores. Et quelque solennelle que fût cette autre déclaration qu'ils signèrent en présence de feu M. le cardinal de Richelieu , qu'ils ne pouvoient ni ne dévoient confesser sans l'approbation des évêques , ce qui est formellement décidé par le concile de Trente , ils la violèrent aussi solennellement dans le livre du P. Bauny , et ensuite plus insolemment dans celui du P. Gellot, lequel ayant été forcé de se rétracter , il fut bientôt soutenu de nouveau par le P. Pintereau dans sa réponse à leur Théologie morale (II e part. , p. 87) , où il dit que « les jésuites n'ont pu et n'ont dû renoncer au droit qu'ils ont de confesser sans avoir obtenu l'approbation des évêques ; et que le P. Bauny et les autres sont louables de maintenir par leurs écrits ce pouvoir, qu'on ne leur dispute que par jalousie. » Et nos confrères d'Amiens viennent de présenter requête le 6 de ce mois à M. leur évêque , où ils se plaignent , entre autres choses, de ce que le P. Poignant a enseigné depuis peu , dans leur collège , cette même doctrine , qu'on les a obligés si souvent de rétracter : tant il est impossible à l'Église d'arracher de ces pères
une erreur où ils sont une fois entrés : tant ce principe est vivant dans leur société, qu'ils doivent tous défendre ce qu'un des leurs a mis une fois dans ses livres.
L'exemple que leur grand flambeau Caramuel en rapporte , en pensant leur faire honneur, est remarquable. C'est sur un cas effroyable de la doctrine du même P. L'Amy , savoir : « Si un religieux , cédant à la fragilité , abuse d'une femme de basse condition , laquelle tenant à honneur de s'être prostituée à un si grand personnage , honori ducens se prostituisse tanto viro , publie ce qui s'est passé , et ainsi le déshonore : si ce religieux peut la tuer pour éviter cette honte ?» Ne sont-ce pas là de belles questions de la morale de Jésus-Christ? et ne doit-on pas gémir de voir la théologie entre les mains de cette sorte de gens , qui la profanent si indignement par des propositions si infâmes? Et qui pourra souffrir que toute cette société s'arme pour les défendre par cette seule raison que leurs pères les ont avancées ? C'est cependant ce qu'ils ne feignent point de déclarer , comme on le voit dans Caramuel , Fund. lv , p. 551 , où il rapporte l'opinion d'un de ces pères sur ce cas horrible , qui mérite d'être considérée; la voici : «Le P. L'Amy eût pu omettre cette résolution; mais puisqu'il l'a une fois imprimée, il doit la soutenir, et nous devons la défendre, comme étant probable ; de sorte que ce religieux peut s'en servir pour tuer cette femme, et se conserver en honneur : « Potuisset Amiens hanc resolutionem omisisse ; at semel « impressam débet illam tueri, et nos eamdem defendere. » Si l'on pèse le sens de ces paroles , et qu'on en considère les conséquences , on verra combien nous avons de raison de nous opposer à une compagnie si étendue , si remplie de méchantes maximes et si ferme dans le dessein de ne jamais s'en départir.
Nous avons voulu faire paroître cette étrange liaison qui est entre eux par plusieurs exemples , afin qu'on voie que ce qu'ils font aujourd'hui pour Y Apologie , n'est pas un emportement particulier où ils se soient laissés aller par légèreté , mais l'effet d'une conduite constante et bien méditée , qu'ils gardent régulièrement en toutes rencontres ; et qu'ainsi c'est en suivant l'esprit général qui les anime que le P. de Lingendes, qui a eu la principale direction de la défense de Y Apologie , a fait tant de démarches pour la soutenir, et en Sorbonne et ailleurs; et qu'en sollicitant MM. les vicaires généraux pour éviter la censure de ce livre, et leur présentant une déclaration captieuse qui fut rejetée, il ne feignit pas de leur dire tout haut ce qu'il a dit en tant d'autres lieux, «qu'ils étoient fâchés du bruit que ce livre causoit, mais que maintenant ils y étoient engagés, et que, puisque ce livre avoit été fait pour la défense de leurs casuistes, ils étoient obligés de le soutenir. »
Il faudroit avoir bien peu de lumière pour ne pas voir de quelle conséquence est cette maxime dans une société qui est remplie de tant d'opinions condamnées , qui , malgré toutes les censures et les défenses des puissances spirituelles et temporelles , est résolue de ne jamais les rétracter; qui fait gloire de souffrir plutôt toutes sortes de violences que de les désavouer; et qui se roidit tellement contre le mal qui lut en
arrive , qu'elle prend sujet de là de comparer des souffrances à celles de Jésus-Christ et de ses martyrs. C'est là le comble de la hardiesse-, mais qui leur est devenu ordinaire , et qu'ils renouvellent dans leur dernier écrit. «Notre société, disent-ils (p. *), ne souffre qu'après le Fils de Dieu , que les pharisiens accusoient de violer la loi. Il est honorable aux jésuites de partager ces opprobres avec Jésus-Christ ; et les disciples ne doivent pas avoir de honte d'être traités comme le maître. » , Voilà comme cette superbe compagnie tire sa vanité de sa confusion et de sa honte. Mais il faut réprimer cette audace tout à fait impie, d'oser mettre en parallèle son obstination criminelle à défendre ses erreurs , aveo la sainte et divine constance de Jésus-Christ et des martyrs à souffrir pour la vérité. Car quelle proportion y a-t-il «aire deux choses si éloignées ? Le Fils de Dieu et ses martyre n'ont fait astre chose qu'établir les vérités évangéliques , et ont enduré les plue cruels suppliées et la mort même par la violence de ceux qui ont mieux aimé le mensonge. Et les jésuites ne travaillent qu'à détruire ces môme» vérités, et ne souffrent pas la moindre peine pour une opiniâtreté si punissable. Il est vrai que les peuples commencent à les oonnottre * que leurs amis en gémissent; que cela leur en Me quelques-uns, et que leur crédit diminue de jour en jour. Mais appellent-Os cela persécution? fit ne devroientils pas plutôt le considérer comme une grâce de Dieu, qui les appelle à quitter tant d'intrigues et tant d'engageioen* dans le monde que leur crédit leur procurait , et à rentrer dans une vie de retraite plus conforme à des religieux, pour y pratiquer les exercises de la pénitence, dont ils dispensent si facilement les autres f
S'ils étoient chassés de leurs maison» , privés de leurs biens r poursuivis, emprisonnés, persécutés (ce que nous ne seuhaitens pas, sachant que ces rigueurs sont éloignées de la doueettr de l'Eglise), ils pourraient dire alors qu'ils souffrent; mais non pas terne»* chrétiens, selon la parole de saint Pierre; et ils n'auraient droit de s'appeler ni bienheureux ni martyrs peur ee sujet j puisque le même apôtre ne déclare heureux ceux qui souffrent que lorsqu'ils souffrent pour la justice : «Si « propter justitiam , beati j » et que , selon un grand Père de l'Église , et grand martyr lui-même, ee n'est pas la peine., mais la cause pour laquelle on endure, qui fait les martyrs, « non pœna, sed causa. » (Saint Cyprien.)
Mais les jésuites sont si aveuglés en leurs erreurs, qu'ils les prennent pour des vérités , et qu'ils s'imaginent ne pouvoir souffrir pour une meilleure cause. C'est l'extrême degré d'endurcissement. Le premier, est de publier des maximes détestables. Le second, de déclarer qu'eu ne veut point les condamner, lors même que tout le monde les condamne. Et le dernier , de vouloir faire passer pour saints et pour oompagnons des martyrs, ceux qui souffrent la confusion publique, pour s'obstiner à les défendre. Les jésuites sont aujourd'hui arrivés à cet état. Nous ne croyons pas qu'on puisse avoir des sentimens de piété dans le cœur , sans avoir une sainte indignation contre une disposition si criminelle et si dangereuse. Il est question, en cette dispute, d'erreurs qui renversent la morale chrétienne dans les peints les plus importans ; et
une société entière de prêtres, qui gouvernent une infinité de consciences, prétend qu'il lui est glorieux de souffrir pour ne jamais s'en rétracter. Il faut assurément être tout à fait insensible aux intérêts de l'Église , pour ne point s'en émouvoir. Ceux qui n'ont point de connoissance de ces désordres , et qui regardent seulement en général le bien de la paix , peuvent peut-être s'imaginer qu'elle seroit préférable à ces disputes. Mais d'ouvrir les yeux à ces désordres , et , en les envisageant en leur entier, vouloir demeurer en repos, sans en arrêter le cours, c'est ce que nous croyons incompatible avec l'amour de la religion et de l'Eglise. Si nous ne regardions que notre intérêt , les choses sont à notre égard dans un état si avantageux , que nous aurions tous sujet d'être satisfaits. Mais comme la vérité ne l'est pas , nous devons solliciter pour elle ; et nous avons sujet de craindre , selon la parole de saint Augustin , qu'au lieu que ceux qui sont insensibles à sa défense , peuvent accuser notre zèle d'excès, elle ne l'accuse de tiédeur, et ne crie que ee n'est pas encore là assez pour elle : « Hoc illi nimium dieunt esse : ipsa autem « veritas fortasse adhuc dicat, nondum est satis. »
Et, en effet, si on compare ce que nous avons dit à oe qu'ont dit ceux qui ont eu le plus de charité pour ces pères, lorsqu'ils ont été obligés de parler contre leurs égaremens, on y trouvera une différence extrême.
Quand on proposa à la Faculté de théologie de Paris leur établissement en France , et qu'elle en eut considéré les conséquences , elle en parla d'une manière si forte, que je ne sais si nous sommes excusables de n'en parler que comme nous faisons , en l'état où ils sont devenus aujourd'hui. Et leurs propres généraux , qui ont eu tant d'amour pour eux , mais qui ont vu aussi la corruption qui s'y glissoit, leur ont écrit d'une telle sorte, que, si nous étions jamais obligés de le faire paraître, on verroit ce que la charité fait dire , et comment elle sait soutenir avec vigueur la cause de la vérité blessée. Personne n'en est mieux informé que ces pères mêmes ; et o'est pourquoi il y a apparence qu'ils ne nous engageront pas à nous justifier sur cela. Mais pour nous justifier envers Dieu, nous sommes obligée de demeurer dans nos premiers senthnena, et de leur répéter ici ce que nous leur avons dit dans un de nos écrits : Qu'aussitôt qu'ils voudront renoncer à Y Apologie , nous les embrasserons de tout notre cœur : qu'il ne suffit pas qu'ils reconnoissent qu'on est obligé d'aimer Dieu , et qu'il ne faut pas calomnier son prochain. (Ils le diront tant qu'on voudra, paroe qu'ils embrassent toutes les opinions, vraies et fausses ; c'est par là qu'ils amusent ceux qui ne sont pas instruits du fin de leurs maximes; et c'est ce que nous voulons qui tout le monde connoisse , afin qu'on ne se laisse pas surprendre à leurs rétractations équivoques.) Mais qu'il faut qu'ils déclarent, que les opinions de ceux qui disent qu'on peut être sauvé sans aimer Dieu , qu'on peut tuer, calomnier, etc., sont fausses et détestables; et qu'enfin ils condamnent la doctrine de la probabilité , qui les enferme toutes ensemble. Et alors nous quitterons nos poursuites ; mais jamais autrement. Car ils doivent s'attendre de trouver en nous une constance aussi infatigable à les presser de renoncer à ces erreurs. Qu'ils auront d'obstination à tes
défendre ; et qu avec la grâce de Dieu , ce dessein sera toujours celui des pasteurs de l'Église , tant que ces méchantes opinions seront les sentiment des jésuites.
A Paris, le 24 juillet 4 «58.
Des curés de Paris, ou Journal de tout ce qui s'est passé, tant à Paris que dans les provinces , sur le sujet de la morale et de V Apologie des casuistes , jusques à la publication des censures de nosseigneurs Us archevêques et éviques , et delà Faculté de théologie de Paris.
Gomme la morale des nouveaux casuistes est un des plus grands maux qui aient été répandus jusques ici dans l'Église , et dont les erreurs sont d'autant plus capables de corrompre les fidèles , qu'elles ne sont pas sur des points de théologie disproportionnés à l'intelligence des peuples, mais sur des points les plus populaires et les plus conformes aux inclinations corrompues de la nature : les pasteurs ont eu une obligation indispensable de parler en cette rencontre ; parce que le silence , qui est quelquefois utile dans les matières hautes et cachées , eût été criminel et inexcusable en cette occasion. C'est pourquoi , afin de faire voir à tout le monde , que nous ni nos confrères des provinces , n'avons rien omis pour nous acquitter de notre devoir, nous avons jugé à propos de donner un récit de tout ce qui a été fait jusqu'ici sur ce sujet.
Les écrits intitulés : Lettres écrites à un Provincial par un de ses amis, ayant paru en l'année 1656 , qui découvraient un grand nombre de pernicieuses maximes , tirées des livres des nouveaux casuistes , M. de. Saint- Roch , syndic des curés de Paris , en donna avis en leur assemblée ordinaire du 12 mai 1656, et dit que, si les propositions contenues dans ces lettres étoient fidèlement tirées des casuistes , il jugeoit que la compagnie devoit demander la condamnation de ce. pernicieuses maximes ; et que s'il n'étoit pas véritable qu'elles fussent des auteurs auxquels elles étoient attribuées, il falloit demander la condamnation des lettres mêmes. Mais comme il n'y avoit point en ce temps-là de vicaires généraux dans le diocèse , le dessein des curés ne put avoir alors son effet , de sorte qu'ils furent par nécessité obligés de le différer.
Cependant M. du Four, abbé d'Aulney, et qui étoit alors curé de Saint-Maclou de Rouen , ayant parlé avec beaucoup de zèle et de courage contre ces propositions dans quelques-uns de ses sermons, et entre autres dans celui qu'il prononça au synode de Rouen le 30 mai de la même année , en présence de plus de douze cents curés , et de M. l'archevêque même , les jésuites s'en trouvèrent étrangement offensés par le seul intérêt qu'ils prenoient à la défense de ces maximes ; car il n'avon pas été dit d'eux une seule parole dans ces sermons. Ils en firent donc un grand bruit : et le P„ Brisacier , recteur du collège de la même ville, présenta requête à M. l'archevêque , contre M. du Four : ce qui
étant venu à la connoissance des curés de Rouen , ils crurent être obligés de prendre part à cette querelle de leur confrère , attaqué en une partie qui les touchoit également, puisqu'ils ont intérêt de veiller à la bonne doctrine et à la pureté des mœurs , d'où dépend le salut des âmes qui leur sont commises.
Mais pour procéder mûrement en cette affaire , et ne pas s'y engager mal à propos , ils délibérèrent , dans une de leurs assemblées , de consulter les livres d'où les Lettres provinciales rapportent ces propositions , afin d'en faire des recueils et des extraits fidèles , et d'en demander la condamnation par des voies canoniques , si elles se trouvoient dans les casuistes , de quelque qualité et condition qu'ils fussent : et , si elles ne s'y trouvoient pas, abandonner cette cause, et poursuivre au même temps la censure des Lettres au Provincial , qui alléguoient ces doctrines , et qui en citoient les auteurs.
Six d'entre eux furent nommés de la compagnie , pour s'employer à ce travail. Ils y vaquèrent un mois entier avec toute la fidélité et l'exactitude possible ; ils cherchèrent les textes allégués. Ils les trouvèrent dans leurs originaux et dans leurs sources , mot pour mot comme ils étoient cités : ils en firent des extraits , et rapportèrent le tout à leurs confrères dans une seconde assemblée , en laquelle , pour une plus grande précaution , il fut arrêté que ceux d'entre eux qui voudroient être plus éclaircis sur ces matières, se rendroient, avec les députés, en un lieu où étoient les livres, pour les consulter derechef, et en faire telles conférences qu'ils voudroient. Cet ordre fut gardé , et les cinq ou six jours suivans , il se trouva dix ou douze curés à la fois , qui firent encore la recherche des passages, qui les collationnèrent sur les auteurs, et en demeurèrent satisfaits, comme tout cela est rapporté dans une lettre écrite par un des curés de Rouen , et imprimée avec la requête qu'ils présentèrent au nom de leur compagnie , et d'autres procédures qu'ils ont faites dans la poursuite de cette affaire.
Sur cela les curés de Rouen résolurent de présenter requête en leur nom pour la condamnation de ces maximes impies ; et M. leur archevêque , suivant les conclusions de son promoteur général , et de l'avis de son conseil , considérant que cette affaire touchoit toute l'Eglise , et que le clergé étoit alors assemblé à Paris , renvoya l'affaire à l'assemblée générale , et même députa un de ses grands vicaires pour y présenter de sa part cette requête , et les extraits de ses curés.
Cependant les curés de Paris , qui veilloient de leur part pour garantir leurs peuples de ces corruptions , furent derechef avertis par M. le curé de Saint-Roch , syndic , qu'il étoit temps de donner ordre aux maux qui menaçoient l'Eglise , et de penser à chercher les moyens pour en arrêter le progrès. Les curés de Rouen , qui espérèrent beaucoup d'assistance des curés de Paris , leur écrivirent ; et M. le curé de Saint- Paul présenta le septième jour d'août 1656, en leur assemblée ordinaire qu'ils font tous les mois , pour aviser aux besoins de leurs paroisses , une lettre qu'il reçut de M. du Four , au nom de ses confrères les curés de Rouen , pour prier tous ceux de Paris de les assister de leurs conseils , et d'intervenir avec eux pour la défense de l'Évangile. Il fut arrêté que M. de
Pascal n 12
178 SEPTriBtt FÀCTUM
Saint-Paul leur témoignerait la consolation que toute k sompagaie avoït reçue de leur lettre, et l'assistaiioe qu'ils pouvoient espérer d'eux.
Dans le mois de septembre suivant , les curés de Péris donnèrent avis aux euréa des provinces, de cette mauvaise morale qui menaçoit toute . l'Église , afin qu'avec la permission de nosseigneurs leurs prélats , ils s'unissent à eux, et intervinssent dans la défense de cette cause. Sur quoi les curés de Paris reeurent en bonne forme, et gardent en leurs registres les procurations des curés d'un grand nombre de villes des plus considérables du royaume.
M. le curé de Saint- Roch ayant remontré à leur assemblée que, pour procéder en cette affaire plus mûrement et d'une manière irréprochable, il étoit important d'examiner les livres mêmes des casuistes , d'en extraire fidèlement les propositions pour demander la censure a l'assemblée générale du clergé, qui étoit déjà saisie de cette affaire, et d'en députer quelques-uns à cet effet : il fut conclu qu'on présenteroit requête à M. le grand vicaire , pour lui demander la condamnation de cette doctrine , ou le renvoi de l'affaire à l'assemblée générale du clergé.
On députa ensuite plusieurs curée pour examiner les prépositions, lesquels y ayant travaillé , et extrait trente-huit propositions de divers auteurs , il fut délibéré qu'ils les présentement à rassemblée pour en demander la condamnation; ee qu'ils firent, et quelque temps après 3s en présentèrent encore plusieurs autres avec une remontrance à nosseigneurs de l'assemblée, qui leur fut portée le 54 novembre , signée par MM. de Saint-Rooh et des ftamts-Innoeens * syndics : rassemblée nomma nosseigneurs l'archevêque de Toulouse, et les évoques de Montauban, de Goutance, de Vannes et d'Aire, pour faire droit sur la requête des curés et sur leurs extraits.
Ces propositions parurent si horribles a tout le monde , qu'on s'attendit d'en voir bientôt une condamnation célèbre; et on l'auroit obtenue en effet si le grand nombre qui s'en trouva, et le peu de loisir qu'avoit alors l'assemblée , qui étoit continuellement pressée de finir , n'en eussent ôté le moyen. Mais nosseigneurs les prélats , voyant qu'il n'étoit pas en leur pouvoir de rendre alors cette justice , voulurent au moins faire connottre à toute l'Église qu'ils n'avoient manqué que de temps; et pour cela ils ordonnèrent que les Instructions de saint Charles seroient imprimées par l'ordre du «lergé, avec une lettre circulaire à tous nosseigneurs les prélats , qui serviroit de préjugé de leurs sentimens , et comme d'un commencement de condamnation de toutes ces maximes en général, en attendant que le temps s'offrît de la faire plus solennelle.
En effet, les Instruetùmt de saint Charles furent imprimées par le commandement de l'assemblée , et par leur imprimeur ordinaire , en 1657 , avec cet extrait du procès verbal :
« Du jeudi , premier jour de février , à huit heures du matin , M. l'archevêque de Narbonne, président; M. de Cyron a dit : Que suivant Tordre de l'assemblée) il avoit fait venir de Toulouse le livre des Instruction* pour les confesseurs , dressées par saint Charles Borromée, et traduites en françois par feu M. l'archevêque de Toulouse pour la
conduite des confesseurs de mu diocèse, fit plusieurs dt KM. les prêta* qui ont lu ledit livre* ayant représenté qu'il serait très-utile* et principalement en ce temps où Ton voit avancer des maumes si peroi* cieuse» et si contraires à eeUes de r&vaagUe, et ou U se commet tas* d'abus en l'administration du sacrement de pénitence* par k facilité et l'ignorance des confesseurs ; l'assemblée a prié M. de Qj ron de prendre soin de le foire imprimer , afin que eet ouvrage, composé par un si grand saint, avec tant de lumière et de sagesse, se répande dans les diocèses, et qu'il puisse servir comme d'une barrière pour arrêter le cours des opinions nouvelles, qui vont à la destruction de la morale chrétienne, » Voilà tout ce que nosseigneurs les évèques purent faire : ils ont témoigné à tout le monde le regret qu'ils ont eu de ne pas avoir eu le temps de consommer cette affaire $ et ils oontismeat tous las jours de le témoigner , comme a fait encore M* de Cousefans par oette lettre:
Réponse de Jf» Vévéque de Conterait* à fo lettre dt MM. le* ewrée de Port*.
« Messieurs , « J'ai fait part à MM. d'Aletb, de Cemiages et do Basas, de la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrirc* et que M. le miré de geint» Roeh a pris la peine de me faire tenir* Us voue en rendent leurs tris» humbles grâces. Ils y eut tu» aveo use joie sensible, vos génèrent sentimens pour notre commune censure contre V Apologie deâ cemeùttm* c'est un acte de justice publique que nous devions à la doctrine entct* gnée par Jésus-Christ dans son Évangile » de la défendre en oette oeca* sion contre les dogmes d'une morale relâchée qui corrompt les mœurs des fidèles, qui met l'homme en la main de son cœur et de sa raison* pour eu suivre les conseils souvent criminels j et toujours suspects j depuis que le péché a répandu son venin dans ces deux facultés* Vous, messieurs , avez été les premiers qui avez été touchés de l'outrage qu'ai» loit recevoir, par cette morale funeste, toute l'Église du Fils de Dieu. Je suis témoin de ce cri charitable de votre gémissement > qui vint frap* per l'oreille de ces pères assemblés en la dernière assemblés du Clergé, où j'avois l'honneur d'être un des députés; vous leur en portâtes les plaintes, elles émurent les cœurs sensiblement» et je sais que » sane l'obligation qui les engagea pour lors de se séparer, leurs délibérations eussent confirmé toutes les vôtres sur ce sujet, et qu'ils eussent proscrit par une censure publique cette doctrine de relâchement et d'iniquité. Toute la postérité chrétienne bénira votre zèlej les évoques * qui sont les dépositaires légitimes de la puissance de Jésus-Ghristt se bouviendront toujours , avec les sentimens d'une reconnoissance particu» lière, de ce courage fort, persévérant et invincible, qui vous a fait soutenir tant de fois son autorité en la cause de l'épiscopat, en cee rencontres si difficiles. Je loue Dieu , messieurs , de m'avoir donné lieu d'être le spectateur en vous de tous ces nobles sentimens pendant les cinq années de mou agence , et durant le cours de notre dernière assem» blée. Je vous confesse que cette vue , qui m'a laissé une profonde estime de vos personnes pour toute ma vie, m'a donné des mouvemens do
force pour essayer de faire l'œuvre de mon ministère. Je prie la miséricorde de celui qui a daigné m'y appeler au milieu de ma profonde indignité , de vouloir m'en rendre digne ; je vous demande pour cela auprès de lui les intercessions efficaces de votre vertu, et de croire que je suis, avec un respect très-véritable , « Messieurs ,
« Votre très-humble et très-affectionné serviteur,
« Bernard , évèque de Gouserans.
a De Gouserans, ce 20 décembre 4 668. »
Ge fut alors que les défenseurs de ces nouvelles doctrines les voyant condamnées par les prélats , et décriées parmi les peuples , se persuadèrent que pour relever le crédit de leurs casuistes , il falloit les soutenir par quelque ouvrage considérable.
Ge dessein ne fût pas si secret que quelques-uns ne s'en ouvrissent à leurs amis, et Ton sait qu'en plusieurs villes les jésuites se vantèrent publiquement, quelque temps devant que Y Apologie parût, qu'il viendroit bientôt un livre qui renverseroit tout ce qu'on auroit écrit contre la morale de leur société. Et lorsqu'il fut en état d'être imprimé , les jésuites mêmes en demandèrent le privilège à M. le chancelier , qui le leur refusa , et qui a témoigné depuis combien il désapprouvoit ce malheureux ouvrage. Les mêmes jésuites sollicitèrent M. Grandin et M. Morel , docteurs de Sorbonne, pour en tirer l'approbation, qu'ils refusèrent pareillement. Mais ceux qui avoient espéré un si grand succès de ce livre , ne laissèrent pas pour cela de se résoudre à le produire.
On vit donc paroître , sur la fin de l'année 1657 , ce livre intitulé : Apologie pour les casuistes contre Us calomnies des jansénistes , dont le dessein étoit de combattre les Lettres au Provincial sur les points qu'elles avoient représentés comme étant contraires à l'esprit de l'Évangile.
Cet apologiste prend pour cela une voie toute différente de ceux qui avoient écrit avant lui ; car il ne prétend plus qu'on ait falsifié la doctrine des casuistes ; mais , reconnoissant de bonne foi qu'elle étoit telle qu'on l'a représentée , il la soutient comme étant au moins probable , et par conséquent sûre en conscience.
Encore que ce livre ne se vendît pas publiquement , parce qu'il n'avoit pas de privilège, on n'avoit pas néanmoins de peine à en recouvrer, les jésuites ayant bien voulu le débiter et le vendre eux-mêmes dans leur collège de Glermont à Paris , où un grand nombre de personnes en ont fait acheter autant qu'ils en ont voulu. Ges pères , de plus , en donnèrent en même temps , tant à Paris qu'à Rouen , et aux autres villes du royaume, à beaucoup de magistrats et à beaucoup de personnes de qualité, comme le plus excellent ouvrage qui eût paru depuis longtemps.
Mais il en arriva le contraire de leur prétention , car ce livre ne fit qu'augmenter l'aversion qu'on avoit déjà conçue pour les maximes des casuistes ; et les personnes de qualité furent étrangement scandalisées de la hardiesse avec laquelle on les y représentoit de nouveau comme
des vérités de la morale chrétienne , ainsi qu'il est porté dans le titre même de cette Apologie.
Il ne se passa rien sur ce sujet jusqu'au commencement de Tannée 1658 ,- que les curés de Paris étant émus, tant par l'horreur que leur avoit causée la lecture de ce livre , que par les plaintes qu'ils en recevoient tous les jours , prirent dessein d'apporter quelques remèdes aux mauvaises suites qu'il pouvoit avoir.
L'ouverture en fut faite par leurs syndics, MM. les curés de Saint- Roch et des Saints-Innocens , le lundi 7 janvier, en leur assemblée ordinaire. Ils y représentèrent , ainsi qu'il est porté par leur registre , que depuis peu de jours il se débitait sous main , sans nom d'auteur ni d'imprimeur , un livre intitulé : Apologie pour les casuistes , dans lequel il y avoit grand nombre de fausses et dangereuses propositions , nonseulement contre la conduite et le salut des âmes et contre les bonnes mœurs , mais même contre la sûreté publique ; et qu'ainsi , non-seulement M. le cardinal de Retz , archevêque de Paris , ou MM. ses grands vicaires , mais aussi les magistrats et les juges , avoient grand intérêt à la condamnation de cette pernicieuse Apologie. Et sur ce rapport , la compagnie , comme il est dit dans le registre , ne voulant pas oublier son zèle ordinaire dans la poursuite d'une affaire de cette qualité, résolut de s'adresser tant à MM. les vicaires généraux pour leur faire plainte de ce libelle , et en demander la censure , qu'à MM. les gens du roi , pour leur dénoncer ce pernicieux livre, et demander et suivre leurs ordres dans la poursuite de cette affaire. Et pour cet effet la compagnie députa MM. de Saint-Paul , de Saint-Roch , syndic , de Saint- André des Arcs , des Saints-Innocens , de Saint-Eustache , de Saint-Christophe , de Saint-Médard et de Saint-Pierre aux Bœufs , pour en conférer ensemble , vérifier sur le livre même les extraits de quelques-unes de ces dangereuses propositions , les porter , tant à MM. les vicaires généraux qu'à MM. les gens du roi , et en poursuivre incessamment la condamnation ; même s'adresser à MM. le doyen et le syndic de la Faculté , afin qu'ils le dénonçassent et qu'ils en fissent leur rapport à la Faculté , pour avoir la censure d'une si malheureuse doctrine.
Ensuite de cette résolution , les députés , ayant travaillé aux extraits , allèrent trouver les personnes auxquelles la compagnie leur avoit ordonné de s'adresser; et le lundi 4 février 1658 , les curés s'étant assemblés , M. de Saint-Roch ayant fait la lecture de deux requêtes dressées par ordre de la compagnie , et suivant la conclusion du lundi 7 janvier, l'une à MM. les vicaires généraux , et l'autre au parlement pour la condamnation du livre intitulé : Apologie pour les casuistes , etc. , il fut résolu que ces requêtes seroient signées par les curés qui étoient présens à l'assemblée , et qu'elles seroient aussi envoyées à ceux qui ne s'y étoient pas trouves, pour être signées, parce qu'il s'agissoit d'une affaire qui les touchoit tous également.
Le même M. de Saint-Roch représenta encore qu'un factum étant une chose qui pouvoit beaucoup servir dans la poursuite de cette affaire , la compagnie en avoit fait dresser un pour faire voir les causes et les motifs de ses justes procédures contre ce pernicieux libelle. Sur quoi les
ttlit députés qui ont été notifiés , furent ptféa de le ?oii et de le «aire imprimer pour être distribué partout où il seroit à ptopos.
Doux Jours après cette assemblée le roi manda les eurés de S«mt*Paul et de Salnt-Roch , qui , étant arrivés au Louvre , furent conduite dans la chambre dé M. le cardinal, où étoit le roi avec Son Éminenoe, M, le chancelier, M. Servieû, M. le procureur général et M. deBrienne. Le roi dit aux curés qu'il les avoit mandés sur le sujet que M. le chancelier leur diroit. M. le chancelier dit que le roi vouloit être informé de ee qui s'étoit passé dans leur assemblée du lundi dernier. Les curés répondirent que sur le rapport fait par les syndics qu'un livre abominable Cômmençoit à paroître , qui alloit à la destruction de toute la morale chrétienne et de la sûreté publique, ils avoient résolu d'en poursuivre la condamnation, et signé pour cela deux requêtes, l'une à MM. les vicaires généraux , et l'autre au parlement.
M. le cardinal demanda pourquoi on avoit eu recours au parlement. Que si M. l'archevêque étoit présent, les curés auroient eu recours à. lui ; qu'ainsi , en son absence , ils dévoient se oontenter de recourir à ses vicaires généraux.
Les curés répondirent que, comme Y Apologie n'alloit pas seulement contre les principes de la religion chrétienne , mais encore contre îçs lois civiles par les permissions qu'elle donne de voler et de tuer , ce livre devoit être condamné non-seulement par les juges ecclésiastiques , mais encore par les séeuliers; outre qu'étant rempli de calomnies et d'injures Contre les personnes des curés , pour détourner les peuples de la croyance qu'ils dévoient avoir en eux, ils étoient obligés, par le devoir de leurs charges , d'en poursuivre l'imprimeur et l'auteur , pour leur faire faire réparation de ce scandale, dent MM. les vicaires généraux rli la Faculté de théologie ne pouvant eonnoître , ils avoient été conseillés de présenter leur requête au parlement.
M. le cardinal Tepartit que tant pour l'information que pour la réparation d'honneur , les curés pouvoient s'adresser à l'offieial. Les curés répondirent qu'ils n'avoient osé s'adresser à M. l'offieial , et que la raison qui les avoit retenus étoit , qu'ayant un peu auparavant un sujet pareil de se plaindre du P. Bagot , jésuite , qui les avoit traités dans un livre d'une manière aussi out?ageuse , ils s'étoient adressés à M. l'offieial pour en avoir justiee ; mais nonobstant que le P. Bagot eût mis procureur, et qu'il y eût trois appointemens donnés à l'audience avec lui, il ne laissa pas de se pourvoir au conseil , et y obtint un arrêt sur requête au rapport de M. Balthasar, frère du P. Balthasaf , jésuite, en date du troisième jour d'août 1657 , signifié aux syndies, par lequel le P. Ba^ot avoit été déchargé de l'assignation , et défense faite aux cures de plus user de telles voies, et à l'offieial d'en eonnoître, a yeine de nullité des procédures , de cassation des sentences , et de tous dépens , dommages et intérêts ; et que c'est ce qui les avoit retenus de s'adresser à M. l'offieial, par la crainte d'un semblable arrêt, qu'il seroit aussi facile d'obtenir que le premier sans appeler les curés , et en faveur d'un auteur qu'ils savent assurément être le P. Pirot, jésuite, et sur le sujet d'un livre dont les jésuites en corps se rendent les défenseurs.
Sur cela Son ftmineoae dit qu'il ut faUoit pas souffrir que les curé» de Paris fussent offensés par des livres injurieux, et supplia Sa Majesté de commander que l'arrêt dont ils se plaignaient fût cassé et révoqué . ce que le roi eut la bonté d'ordonner à l'heure même.
Et quant au livre de Y Apologie dont il s'agissoit , M. le chancelier dit qu'on lui avoit demandé permission de l'imprimer , et qu'il l'avoit refusée. A quoi les curés repartirent que , puisqu'il connoissoit ainsi ceux qui lui avoient fait cette demande, il était de sa bonté et de sa justice de favoriser les curée dans la poursuite qu'ils faisoient contre des gens qui avoient contrevenu à ses ordres.
M. le cardinal dit que pour ce qui regarde la suppression du livre, et pour en empêcher la vente et les autres impressions , les curés pouvoient se contenter de l'ordonnance faite par M. le lieutenant civil, et publiée depuis peu de jours.
Les curés répondirent que tant s'en faut que cette ordonnance leur fût favorable , qu'elle leur étoit plutôt contraire ; et qu'il y avoit apparence qu'elle avoit été sollicitée par les jésuites mêmes, parce qu'elle oomprenoit dans une même condamnation, non-seulement Y Apologie, mais encore les écrits des curés de Paris , qu'ils avoient présentés a l'assemblée générale du clergé , et qui étoient imprimés en même volume aveo les Lettres Provinciale*, que cette ordonnance défendoit aussi : outre que dans les occasions où il s'agissoit de livres semblables à Y Apologie , qui vent contre la religion et l'État , on avoit accoutumé de s'adresser directement au Parlement , qui a le pouvoir de la police générale et souveraine ; comme quand il avoit été question de condamner les livres de Santarel et de Mariana , jésuites. Et qu'il s'agissoit ici d'un livre plus dangereux que tous les autres , et dont la doctrine est préjudiciable , non-seulement au salut des âmes , mais aussi à la sûreté de la personne des rois et de leurs ministres.
Ensuite de quoi M. le chancelier dit aux eurés que le roi vouloit qu'ils s'adressassent sur toutes choses aux grands vicaires, à l'officiel et à la Faculté, et que Sa Majesté n'avoit pas agréable qu'ils s'adressassent au Parlement , mais qu'elle manderoit à la Faculté de théologie de travailler incessamment à l'examen et à la eensure du livre.
Les curés , ayant appris la volonté du roi , promirent d'y obéir ponctuellement, et se retirèrent.
Le septième jour de février 1658 , M. de Saint-Roch fut prié de se trouver chez M. le lieutenant civil , où , s'étant rendu , il le trouva accompagné de M. le lieutenant criminel et de M. le procureur du roi au Châtelet. M. le lieutenant civil lui demanda pourquoi MM. les curés de Paris ne s'étoient point adressés à eux pour la suppression du livre de Y Apologie pour les casuistes.
M. de Saint-Roch répondit que les curés avoient été conseillés de s'adresser à la justice et police du Parlement , comme souveraine et ordinaire en matière de livres d'une doctrine aussi méchante que eelle de Y Apologie; que les curés ayant dessein , non-seulement de kire supprimer ce livre, mais aussi de le faire condamner au feu, à quoi ils estimoient l'autorité de la cour être nécessaire , ils avoient eru devoir
s'y adresser : outre que M. 4e lieutenant civil, par son ordonnance du vingt-cinquième jour de janvier 1658, sans ouïr les curés de Paris, ayant supprimé leurs requêtes , extraits et autres écrits avec les Lettres au Provincial, ils ont cru que cette ordonnance avoit été sollicitée et obtenue par les jésuites mêmes , afin d'éviter une plus sévère condamnation du Parlement. A quoi il ajouta plusieurs autres choses touchant les périlleuses conséquences de ce livre. Et s'adressant à M. le procureur du roi , il lui dit que ce seroit une chose digne de sa charge et de sa justice de requérir qu'il fût informé de l'auteur et de l'imprimeur de ce méchant livre : et le lendemain 8 février , on vit paroître une nouvelle sentence de M. le lieutenant civil , portant défenses réitérées de débiter , imprimer ou vendre Y Apologie pour les casuistes t sans qu'il y fût parlé des Lettres au Provincial.
Cependant les curés ne pouvant porter leurs plaintes au Parlement, selon l'ordre qu'ils en avoient reçu du roi , présentèrent leur requête à MM. les vicaires généraux, pour leur demander la censure de ce livre, signée de trente-un curés , et la publièrent avec un extrait des plus dangereuses propositions de ce livre, et un factum où, après avoir représenté les principales raisons qui les avoient obligés de s'élever avec plus de vigueur que jamais contre tant de pernicieuses maximes, dont les casuistes s'eflbrçoient de ruiner et de corrompre toute la morale chrétienne , ils déclarent que « ce qui les pressoit le plus d'agir en cette rencontre étoit qu'il ne faut pas considérer ces propositions comme étant d'un livre anonyme et sans autorité , mais comme étant d'un livre soutenu et autorisé par un corps très-considérable : qu'encore qu'ils n'eussent jamais ignoré les premiers auteurs de ces désordres , ils n'avoient jamais voulu les découvrir , et qu'ils ne le feroient pas encore , s'ils ne se découvroient eux-mêmes , et s'ils n'avoient affecté de se faire connoître à tout le monde. Mais que , puisqu'ils vouloient qu'on le sût, il étoit inutile aux curés de le cacher; que puisque c'étoit chez eux , dans le collège de Clermont et dans leur maison professe de la rue Saint-Antoine , qu'ils avoient fait débiter cet ouvrage ; que ces pères l'avoient porté chez leurs amis à Paris et dans les provinces ; que le P. Brisacier, recteur du collège de Rouen, l'avoit donné lui-même aux personnes de condition de la ville ; qu'il l'avoit fait lire en plein réfectoire , comme une pièce d'édification et de piété ; que les jésuites de Paris avoient sollicité des docteurs pour en avoir l'approbation ; et enfin qu'ils avoient levé le masque , et avoient voulu se faire connoître en tant de manières : il étoit temps que les curés agissent ouvertement; et que comme les jésuites se déclaroient publiquement les protecteurs de Y Apologie des casuistes dans les chaires , à la cour et dans les compagnies particulières , les curés s'en déclarassent publiquement les dénonciateurs. »
Au même temps que les curés de Paris témoignoient leur zèle contre ce livre, les curés de Rouen s'adressèrent à M. leur archevêque; et, ensuite d'une procuration aussi signée de vingt-six curés , qui donnoient le soin à cinq d'entre eux de poursuivre cette affaire , ils présentèrent leur requête , sur laquelle M. l'archevêque de Rouen les renvoya par-
devant ses grands vicaires, auxquels il ordonna d'examiner ce livre sans délai , en présence de M. l'évêque d'Olonne , et de lui envoyer leur avis doctrinal. Les mêmes curés de Rouen publièrent aussi un factum , où ils font voir une grande partie des plus méchantes opinions de l'Apologie.
Le onzième de mars , les curés de Paris s'étant assemblés , et ne voulant pas négliger les poursuites qu'ils avoient commencées contre une si pernicieuse doctrine , députèrent MM. de Saint-André , de Saint-Eustache, avec MM. les syndics, pour solliciter cette affaire auprès de MM. les vicaires généraux , et en demander incessamment la condamnation.
Cependant le carême étant arrivé , plusieurs prédicateurs , à Paris et en d'autres villes de France , se crurent obligés de faire connoître aux peuples le danger qu'il y avoit de se laisser conduire par les maximes des casuistes ; et combien en particulier Y Apologie qu'on avoit faite pour les défendre étoit opposée à l'esprit de l'Évangile et à la voie du salut.
On recevoit aussi en même temps divers avis de ce que les jésuites faisoient dans les provinces pour débiter et soutenir cette Apologie. On sut entre autres choses qu'à Amiens ils l'avoient eux-mêmes donnée au lieutenant général et au lieutenant particulier; et que le recteur des jésuites de cette même ville, parlant de Y Apologie à un de ses amis, lui avoit dit que « c'étoit une pièce qui faisoit bruit , mais que ce n'étoit qix'à l'égard des simples et des ignorans , et que les savans qui sont et seront , l'estimeront toujours , parce que la doctrine qu'elle contient est la véritable. »
On sait aussi qu'à Rouen , un des plus habiles conseillers du Parlement ayant demandé au P. Brisacier, recteur du collège, pourquoi ils défendoient les maximes qui étoient dans Y Apologie , ce jésuite lui avoit répondu « qu'elles avoient été soutenues avant la société par d'autres docteurs. » A quoi ce conseiller répliqua fort sagement : « Véritablement, mon père, quand ce que vous dites seroit vrai, je m'étonne par quel aveuglement votre société a pris plaisir de rechercher tout ce qui est abominable dans tous les docteurs qui vous ont précédés , ou qui vous sont contemporains , pour en faire un corps de morale , et l'attribuer à votre société $ comme étant votre propre ouvrage , et l'esprit avec lequel vous conduisez ceux qui ont croyance en vous. Et ce qui est encore pis , vous remuez ciel et terre , et importunez toutes les puissances , tant ecclésiastiques que séculières , pour faire passer ces erreurs , et condamner d'hérésie les véritables maximes qui sont contraires aux vôtres. »
A Bourges, un religieux étant allé trouver le P. Ragueneau, jésuite , son cousin , et lui ayant porté la requête et le Factum des curés de Paris, lui citant les méchantes propositions de l'Apologie, ce père lui répondit que « ce livre de V Apologie étoit très-excellent et très-bien fait; que les docteurs de Sorbonne qui l'avoient examiné n'y avoient rien trouvé à redire ; qu'il ne pouvoit être que très-bon , ayant été composé par un savant homme religieux de leur compagnie, qui se nom-
186 SEPTIÈME FAGTUM
moit le P. Pifef , régent depuis longtemps en théotogie, eenfesatu? célèbre , grand ami et compagnon du P. Annat. »
l'affaire de Y Apologie demeura quelque temps en cet état , les docteurs députés pour l'examiner n'en ayant encore fait aucun rapport en Sorbonne, et les curés se contentant d'avoir publié leur Factum, et d'en Solliciter la censure auprès des vicaires généraux. Mais les jésuites voyant le décrî publie où se trouvoit leur doctrine, par les poursuites des curés , résolurent de répondre à leur Factum ; ce qu'ils firent en diverses feuilles qu'ils publièrent de temps en temps durant l'espace d'environ un mois.
La première portoit ce titre : Réfutation des calomnies publiées contre les jésuites , par les auteurs d'un Fastum qui « pan* tout U nom de MM. les curés de Paris , à V occasion d'un litre intitulé : «Apo~ logie pour les easuistes, tontre les calomnies des jansénistes. » Dans cet écrit , pour avoir plus de liberté de décrier les curés de Paris , ils feignent que le Factum n'est point des curés : « Qu'il est indigne de leur piété et de leur vertu : et comme nous ne leur imputons point , disentils , les faussetés et impostures dont il est rempli , nous ne prétendons point aussi qu'ils aient part à l'infamie qui en revient à ses auteurs. »
Mais il est à remarquer que les curés ayant déclaré, dans leur Factum, que la raison qui les obligeoit de s'adresser directement aux jésuites en particulier en agissant contre V Apologie , est qu'eux-mêmes avoient affecté de faire connottre à tout le monde que Y Apologie sortait de chez eux , l'ayant eux-mêmes vendue , donnée à leurs amis , et sollicité des docteurs de l'approuver ; les jésuites qui parlent en leur nom dans cet écrit intitulé : Réfutation , etc. , ne disent pas un seul met contre ces faits si importons , ni dans cette réponse , ni dans les autres; ef qu'ils ne l'ont jamais fait dans aucun de leurs écrits , et ne désavouent en aucune sorte de l'avoir vendue eux-mêmes , et assez cher , et de l'avoir portée de tous côtés à leurs amis.
Les curés de Paris ne furent pas peu surpris de la hardiesse avec laquelle la société osoit soutenir, par un écrit public, qu'un Factum qu'ils avoient dressé, publié, présenté à MM. les vicaires généraux, et distribué dans leurs paroisses , leur étoit supposé. C'est pourquoi , en leur assemblée ordinaire du 7 avril 1658, ils résolurent, pour détruire entièrement cette fausseté , qu'il seroit fait un acte par lequel les curés avoueroient ce Factum , comme ayant été fait et publié par eux 5 et il y eut huit commissaires nommés pour dresser l'original de oet acte : oe qui fut exécuté peu après, et c'est leur second écrit intitulé ï Réponse des curés de Paris , pour soutenir le Factum par eux présenté à MM. les vicaires généraux, contre un écrit intitulé : « Réfutation des calomnie* publiées contre les jésuites par les auteurs d'un Factum qui a paru sous le nom de MM. les curés de Paris. »
Ils représentèrent aussi que les jésuites avoient usé dans leur écrit de la même témérité, sur le sujet de la lettre circulaire que l'assemblée générale du clergé a fait adresser à tous les évoques de France , peur préserver leurs diocèses de la corruption des casuistes ; ayant osé dire de cette lettre , que « c'est une pièce subreptice , sans aveu , sans ordre
et sans autorité. » Sur quoi les curés de Paris , pour confondre davan • tage cette hardiesse , jugèrent à propos d'en écrire à M. l'abbé de Cyron , qui avoit eu ordre de l'assemblée de dresser cette lettre , pour servir de préface au livre des Instructions de saint Charles. M. de Saint-Roch en prit le soin ; et voici ce que M. de Cyron lui répondit d'auprès de Toulouse , le 25 mai 1658.
A M. le curé de Saint-Roch , syndic des curés de Paris. « Monsieur , « Je dois rendre témoignage à la vérité, que je n'ai pas tant de part, comme votre compagnie a cru , à ce bel ouvrage de l'assemblée , quoique je me glorifie bien d'y en avoir un peu. Ceux qui ne veulent pas reconnoître cette pièce comme un ouvrage de cet auguste corps , en ont conçu des idées bien basses, et lui font une grande injure, puisque non-seulement il lui appartient, mais aussi à tous les évoques qui étoient pour lors à Paris. J'en fis la proposition à la prière de plusieurs prélats de l'assemblée; et, pour la rendre plus authentique, je pris occasion de la convocation des étrangers qui avoient été appelés pour quelque affaire extraordinaire. Je ne sais pas comment l'on peut se persuader que de telles actions cherchent les ténèbres. J'ai vu toujours MM. les prélats fort disposés à condamner toutes oes maximes diaboliques qui ont paru dans les extraits; et l'horreur que tous en témoignoient faisoit bien paroître qu'ils n' étoient retenus que par leur peu de loisir , et par la nécessité qu'on avoit de conclure une si longue assemblée. En vérité , il me semble qu'il ne faut que croire en Dieu , et n'avoir pas renoncé aux premières notions du christianisme , pour avoir en exécration une telle morale. Je m'estimerois heureux de pouvoir la noyer dans mon sang; mais , puisque je n'ai que des désirs fort inutiles pour le soutien d'une cause aussi juste et aussi sainte que la vôtre , je vous supplie d'agréer que je joigne mes vœux et mes prières à vos illustres travaux , et que je dise : Èxsurge , Dsus , judica causam tuam. Souffres , monsieur , que je joigne à ces foibles souhaits l'assurance de mes respects , en qualité de . « Monsieur ,
« Votre très-humble et très-obéissant serviteur, « De Cyron. »
Ce second écrit des curés de Paris , par lequel leur Factum est publiquement avoué , et la supposition des jésuites renversée , est signé des huit curés députés de tout le corps.
Cependant on procédoit à l'examen de V Apologie dans la SoTbonne. M. Messier , doyen , rapporta que M. l'évêque de Rodez leur avoit fait dire , à M. le syndic et à lui , que l'auteur de Y Apologie demandoit d'être entendu par les examinateurs de son livre , avant qu'on fît la censure : *. quoi la Faculté consentit, et pria M. l'abbé Le Camus, docteur de Sorbonne et aumônier ordinaire du roi , d'assurer M. de Rodez que la Faculté avoit accordé ce qu'il avoit demandé , sans différer néanmoins la délibération qu'on avoit déjà commencée.
C'est pourquoi le lendemain , qui étoit le 9 d'avril , on continua à opi
ner ; et le 10 , la censure de trois opinions touchant la simonie et les occasions prochaines fut conclue.
Le même jour 10 avril , M. l'abbé Le Camus alla trouver M. de Rodez, et lui dit de la part de la Faculté , qu'elle écouteroit l'auteur de Y Apologie; et le 17 , le même abbé , qui devoit partir pour aller faire sa charge d'aumônier auprès du roi , pria M. Gauquelin , le plus ancien des députés de la Faculté pour l'examen de Y Apologie, de rapporter à la Faculté ce qu'il avoit dit à M. de Rodez et au P. Annat, touchant l'audience qu'elle avoit accordée à l'auteur de Y Apologie. Et sur ce que M. Gauquelin lui dit qu'il pourroit bien arriver que les jésuites le désavoueroient de la proposition qu'il avoit faite à la Faculté de leur part, il répondit qu'il avoit pour cela une lettre du P. Annat en bonne forme , et qu'il la gardoit pour la montrer , s'ils le désavouoient.
M. l'évêque de Rodez continuant toujours de poursuivre cette conférence , M. Gauquelin alla le trouver pour lui dire qu'il conféreroit le samedi d'après. Il rencontra avec lui le P. Annat , qui , ayant entendu cette réponse . lui demanda en quel lieu cette conférence devoit se faire; il lui dit qu'il n'y en avoit pas de plus propre que la maison de la Faculté. Mais le P. Annat ayant fait difficulté d'accepter ce lieu , d'autant qu'il n'y avoit pas là assez de casuistes, M. Gauquelin répondit qu'il n'avoit ordre que de faire quelques propositions à l'auteur de V Apologie , d'entendre ses réponses , de les écrire , de les lui faire signer , et même avant que de lui faire aucune proposition , de voir s'il étoit autorisé par son supérieur , par un acte qu'on lui mît entre les mains , par lequel il parût qu'il avoit permission de venir défendre le livre qu'il avoit fait , et qu'il se soumettait au jugement de la Faculté. Sur quoi ils se séparèrent sans conclure s'ils conféreroient le samedi suivant ou non.
Les jésuites , voyant que tous les efforts qu'ils avoient faits pour la défense de Y Apologie étoient inutiles, allèrent trouver M. le cardinal pour le conjurer de prendre la protection de leur compagnie , en empêchant que ce livre ne fût censuré. Mais il leur Tépondit que « le roi , par un surcroît de bonté pour eux , avoit arrêté les poursuites que les curés de Paris avoient commencé de faire au Parlement ; mais que leur ayant permis au même temps de s'adresser aux grands vicaires et à la Faculté, il n'y avoit aucune apparence qu'il dût maintenant employer son autorité pour empêcher les vicaires généraux et la Faculté de condamner un livre que tout le monde disoit être fort méchant. Sur quoi M. Le Tellier dit aux jésuites qu'il étoit étonné de la conduite de leur société; qu'à peine étoient-ils hors de l'affaire que les curés de Paris avoient portée au clergé, et que, sans considérer le péril dont ils n'étoient pas encore sortis , ils venoient de mettre au jour un livre qui renouveloit toutes les propositions que les curés avoient voulu faire condamner , et dont le clergé avoit assez témoigné son aversion ; qu'au reste , il pouvoit assurer Son Êminence qu'il n'y avoit rien de si pernicieux que ce qu'il avoit lu de V Apologie, et que de toutes les personnes qu'il avoit vues qui eussent lu ce livre , il n'y en avoit point qui ne lui en eût parlé en cette manière »
le vingtième du même mois d'avril, M. l'évêque d'Olonne avec les grands vicaires de M. l'archevêque de Rouen , et autres par lui députés pour l'examen de l'Apologie-, lui envoyèrent leur avis doctrinal signé d'eux , en ces termes : « Les soussignés députés par M. l'illustrissime et révérendissime archevêque de Rouen , primat de Normandie , pour l'examen du livre intitulé : Apologie pour les casuistes , après avoir examiné ce livre sérieusement et avec grand soin , sont d'avis qu'il doit être entièrement défendu et condamné , comme contenant plusieurs propositions scandaleuses , pernicieuses , qui offensent les oreilles chastes , qui ouvrent le chemin aux usures , à la simonie , aux meurtres , aux larcins et aux autres crimes ; qui sont contraires aux principes de l'Évangile , injurieuses aux sacremens de Jésus - Christ , et calomnieuses; et que pour cela il est nécessaire de défendre , sous de très-grièves peines , que personne ne soit si présomptueux , que de soutenir ou de mettre en pratique la doctrine de ce livre , et beaucoup moins encore de s'en servir dans la conduite des consciences. A Rouen , le 16 d'avril 1658 , et signé : Jean, évêque d'Olonne, suffragant de l'évêché de Clermont, et vicaire général dans les fonctions pontificales de M. l'archevêque de Rouen, Antoine Gàulde , docteur de la sacrée Faculté de théologie de Paris , chantre et chanoine de l'église de Rouen ; Pierre Le Gornier , docteur de la Faculté de théologie de Paris, et grand archidiacre de l'église de Rouen ; Toussaint Thibault , chanoine théologal et grand pénitencier de l'église de Rouen. »
Le dernier d'avril , qui étoit le jour de l'assemblée synodale des curés de Paris , tout ce qui avoit été fait par le passé sur le sujet de V Apologie fut confirmé : on remercia les huit députés de leurs soins , et on les pria instamment de vouloir les continuer. Et comme c'étoit le temps de nommer de nouveaux syndics , on pria M. de Saint-Roch de continuer ses soins , qui avoient été si utiles a la compagnie et à l'Église entière , depuis quatorze ans qu'il exerce cette charge ; mais comme M. des Saintsr Innocens étoit nouvellement élu promoteur, et qu'ainsi il ne pouvoit plus être continué dans le syndicat , on le remercia avec beaucoup d'affection, et on le pria au moins de vouloir demeurer au nombre des députés ; et M. le curé de Saint-Eustache fut élu syndic à sa place.
Le deuxième de mai, M. Gauquelin, après avoir rendu compte à la Faculté de ce que M. l'abbé Le Camus avoit dit à M. de Rodez et au P. Annat touchant la conférence qu'avoit demandée l'auteur de V Apologie , et que depuis cet auteur n'étoit point comparu , il fit son rapport de deux autres propositions de ce livre , l'une touchant le meurtre, et l'autre touchant la calomnie. Il fut conclu que la Faculté s'assembleroit le lundi suivant , auquel jour ces deux propositions furent censurées.
Cependant les jésuites, depuis leur premier écrit intitulé : Béfutation , etc. , avoient publié deux ou trois feuilles pour soutenir les propositions qu'on examinoit en Sorbonne; et les curés, ayant résolu d'y répondre , le firent par leurs troisième et quatrième écrits. Ils avoient remarqué que les moyens que les jésuites employoient pour défendre leur méchant* morale, consistoient principalement en deux choses :
l'une à citer une foule d'auteurs de leur société, ou quelques autres nouveau! casuistes aussi corrompus qu'eux, auxquels ils voûtaient damner une autorité souveraine dans l'Église ; l'autre , à alléguer taaàenumt les sainte Pères , comme étant de leurs eantimens. G'est contre ces deux exaès que les curés firent ces deux écrits : le premier , qui fut rem par les députés le 7 mai , suivant la conclusion de l'assemblée synodale ea dernier avril , et publié peu de jours après , portoit ce titre : Troisième écrit de$ curés de Paru, au il* font voir que tout et file le* jésuites ont allégué dee saints Pèret et docteur* de V Église pour autoriser Urne pernicieuses maxime* , est absolument futur et contraire à la doctrine et eee saints.
L'autre écrit des curés, pour renverser les réponses des jésuites, et qui fut signé par les députés le 23 mai, portoit pour titre : Quatrième écrit des curés de Paris , où ils montrent combien est vains la prétention des jésuites , qui pensent que le nombre des caeuietee doit donner et l'autorité à Uurs méehantes mamimes, et empêcher qu'on m* le* condamne.
Ce fut en ce temps que M. l'évéque d'Orléans, prenant l'occasion de son synode général, qui devoit ee tenir à Orléans le mardi 4 juin, et crut obligé de ne pas laisser sans condamnation un livre si préjudiciable au salut des âmes , qui avoit été répandu par les jésuites an plusieurs lieux de son diocèse. G'est pourquoi , en ayant dressé la censure qui condamne cette Apologie comme contenant plusieurs très-mauvaises et très-pernicieuses maximes , qui corrompent la discipline et les Bscaurs, et qui introduisent un relâchement entièrement opposé aux régies de l'Évangile , elle fut publiée les fêtes suivantes de la Pentecôte, Ea quoi il eut la gloire d'être le premier entre tous les prélats qui ait condamné ce méchant livre.
Le onzième du même mois de juin, le cinquième écrit des cures de Paris fut signé par Iob huit députés , ayant pour titre : Cinquième écrit des curés de Paris, sur l'avantage que les hérétiques prennent contre l'Église de la morale des casuistes et des jésuites. C'était peut-être le plus nécessaire de tous leurs écrits , après lequel il y a sujet d'eepéret que les hérétiques n'auront plus la hardiesse de prendre aucun prétexte de ces corruptions des jésuites et de quelques autres auteurs particuliers , pour imposer â l'Église des opinions qu'elle abhorre.
Le lendemain , la Faculté «'étant assemblée pour travailler à la censure de Y Apologie, M. le doyen présenta une feuille ou écrit qu'il dit avoir reçu de la main de M. le chancelier, sans nom, sans signature, et qui ne parloit ni de l'auteur de l'Apologie, ni de soumission â la Faculté; mais qui étoit une simple explication des propositions de ce livre qui avoient été agitées et condamnées dans les assemblées précédentes. Cette pièce , qui fut appelée : Déclaration des jésuites sut leur Apologie pour les casuistes , avoit été apportée par le provincial des jésuites et la P. de Lingendes à M. le chancelier, qui étoit alors avec M. le nonce, après avoir été concerté» de longue main entre les jésuites assemblés de* provinces sur le sujet de leurs affaires. Cette pièce ayant été lue dans la Faculté , il y eut contestation : quelques-uns prétendaient que oette dé-
datation, bien que défectueuse dans les formes, devoit être considérée , et qu'il faUoit en faire cas , venant de M. le chancelier et de H. le nonce : mais d'autres représentèrent qu'il s'agissoit de matières de théologie» et que les jésuites, par leur déclaration, avoient offensé M. le chancelier, et se moqueient de la Faculté, de présenter ainsi une pièce sans seing et sans aveu , et qui ne rétractoit pas , mais qui confirmoit les erreurs de V Apologie. Ce cjui ayant été généralement suivi , la Faculté députa à M. le chancelier, pour lui dire que cette déclaration n'étoit pas suffisante, parce qu'elle n'ètoit point signée; et de plus, parce que, l'ayant lue, on avoit assez reconnu qu'elle ne satisfaisoit pas à 6e qu'on trouvoit à redire dans V Apologie.
Ensuite M. Gauquelin exposa l'avis des docteurs députés touchant les contrats usuraires approuvés par l'apologiste. Il fit voir que le pape Sixte Y les avoit censurés expressément dans les mêmes espèces que l'auteur de V Apologie apportait; et les 13 et 14 de juin, on en conclut la censure.
Pendant que tout cela se passoit en Sorbonne , les jésuites ne sollicitoitnt pas avec moins d'empressement MM. les vicaires généraux, pour les empêcher de faire une censure de V Apologie; et ils ne réussirent pas mieux dans leurs sollicitations. Quelque temps après que MM. les grands vicaires en eurent entrepris l'examen , les PP. Annat et de tingendes firent tous leurs efforts pour les porter à remettre leur censure à un autre temps. Sur quoi ces messieurs leur déclarèrent qu'ils étoient prêts de recevoir tout ce qu'ils voudraient leur présenter pour les instruire , qu'ils y feroient toute l'attention qu'ils pourroient désirer; mais qu'ils ne pouvaient pas remettre plus longtemps l'examen de cette Apologie , après l'avoir différé plusieurs mois»
Depuis, le P. de Lingendes leur présenta la même déclaration qu'ils avoient fait bailler à la Faculté par M. le chancelier; sur quoi M. le doyen lui ayant témoigné qu'il s'étonnoit de ce qu'ils s'obstinoient si fort à la défense de «e livre, le P. de Lingendes répondit : « qu'ils étoient fâchés du bruit que ce livre causoit , mais que maintenant ils y étoient engagés; que, puisque ce livre avoit été fait pour la défense de leurs oasuistes * ils étoient obligés de le soutenir, »
Mais les artifices de cette déclaration ne furent pas moins reconnus par les grands vieaires qu'ils le furent en Sorbonne ; de sorte qu'elle fut absolument rejetée > comme une pièce informe et qui ne méritoit pas qu'on y eût égard.
Ainsi les jésuites > se voyant déchus de toutes leurs espérances, tournèrent leurs pratiques à faire en sorte que la censure de Sorbonne fût dressée de la manière la plus avantageuse pour eux qu'ils pourroient, et la moins avantageuse à leurs adversaires ; et pour entendre de quelle façon ils s'y prirent , il faut remarquer que les Lettres au Provincial , qui traitent de la morale des jésuites , ne font principalement que représenter une partie des erreurs dont les curés de Paris ont demandé la censure à l'assemblée générale du clergé , et qui viennent d'être condamnées par la Faculté ; mais parce que les trois premières ne sont pas de moral», les jésuites crurent qu'Us pourroient se servir avec adresse
de ce moyen pour y faire donner quelque atteinte , espérant la faire retomber ensuite sur tous ceux qui combattaient les mêmes excès qui sont combattus dans ces lettres.
Dans ce dessein , pendant les quinze jours qui avoient été donnés aux députés pour dresser la censure , ils ménagèrent l'esprit de quelques-uns d'eux , et les portèrent à y insérer une clause contre les Lettres Provinciales qui les notoit indirectement. De sorte que le 1* de juillet, la Faculté étant assemblée , M. Gauquelin , après avoir fait le rapport du projet qu'il en avoit dressé , et de quelques difficultés touchant le contrat Mohatra , nonobstant lesquelles la Faculté ordonna que ce contrat demeureroit condamné , il proposa aussi que c'étoit l'avis de quelques-uns des députés d'insérer dans la censure cette clause : « Factam esse Àpo- « logiam occasione Epistolarum Provincialis ad amicum quas non pro- « bat Facultas , utpote quas audivit Romae damnatas. » Sur cette proposition nouvelle , plusieurs docteurs , et principalement ceux d'entre les curés de Paris qui étoient dans la Faculté, représentèrent les dangereuses conséquences qu'on pouvoit en tirer , pour établir les corruptions que ces Lettres ont combattues , et que les curés de Paris ont déférées à l'assemblée générale du clergé. Ils remontrèrent encore que ces Lettres n'ayant point du tout été examinées, la Faculté ne pouvoit en parler, ni directement , ni indirectement. Et enfin , que c'étoit reconnoître l'inquisition en France , que de faire mention d'un jugement qu'on disoit qu'elle avoit fait. Mais comme la partie étoit liée, leur opposition fut inutile , la clause passa à la pluralité , et il fut arrêté qu'on ferait rapport du tout le seizième du même mois.
Mais le onzième de juillet il survint une rencontre qui mit un peu en désordre ceux qui avoient tant travaillé à faire passer la clause contre les Provinciales : ce fut que M. Talon , avocat général , ayant appris le projet de ces docteurs, envoya un billet par son secrétaire à M. Messier, doyen de la Faculté , par lequel il le prioit de se rendre le lendemain au parquet à sept heures et demie du matin , accompagné du syndic et de quatre ou cinq anciens docteurs. Il ne manqua pas en effet de s'y trouver , étant assisté , outre le syndic , de MM. Coppin , de Mince , du Chesne et de Flavigny. On fit d'abord retirer tout le monde ; et quand ils furent seuls, M. Talon leur dit que « le sujet pour lequel on les avoit mandés, étoit qu'on avoit su que dans la dernière assemblée de Sorbonne , la Faculté avoit arrêté d'insérer dans la censure de V Apologie des casuistes une clause contraire aux lois de la France, qui étoit que la Faculté n'approuvoit pas les Lettres au Provincial, eo quod accepisset Ronue fuisse damnatas. Que cette façon de parler étoit contraire à la pratique du royaume , et que l'on ne pouvoit en user sans reconnoître l'inquisition; que si leur censure eût paru en cet état, les gens du roi eussent été obligés de la faire réformer. Mais qu'il avoit jugé plus à propos de les avertir qu'ils prévinssent cet inconvénient ; qu'on savoit de plus , que les religieux s'étoient trouvés en cette assemblée en plus grand nombre qu'ils ne dévoient; que la Faculté devoit faire observer ses propres règlemens faits sur ce point, et les arrêts du Parlement; qu'autrement il seroit obligé de faire donner arrêt, les chambres assemblées, pour les
réduire à leur nombre ; qu'au reste il y avoit lieu de s'étonner que la Faculté eût employé cinq mois entiers à faire la censure d'un aussi méchant livre que celui de Y Apologie. » Il leur recommanda ensuite d'obéir aux ordres qu'on leur donnoit; et, pour preuve de leur déférence, il leur dit de se rendre au même lieu le lendemain de leur assemblée , afin d'en rendre compte aux gens du roi.
Ces docteurs s'étant retirés , firent , le seizième de juillet , leur rapport à la Faculté de ce qui s'étoit passé ; et après une longue délibération , il fut conclu qu'on obéiroit à l'ordre de MM. les gens du roi , et qu'on ne feroit aucune mention de ce prétendu décret de Rome contre les Lettres Provinciales. Après , la censure fut lue , approuvée et confirmée ; et on alloit en ordonner la publication , lorsque tout le monde fut surpris de voir entrer en Sorbonne, à point nommé, M. Percheron, aumônier du conseil , qui , s'étant présenté à la porte , demanda à parler , de la part de M. le chancelier , au doyen de la Faculté. Le doyen étant sorti , il lui dit que M. le chancelier ne vouloit pas empêcher leur censure, mais qu'il prioit la Faculté d'en différer la publication jusques au retour du roi , qui devoit être dans huit ou dix jours. Le doyen ayant fait son rapport , on en délitera ; et la conclusion fut que , comme la Faculté ne feroit pas publier sa censure sans savoir les intentions de M. le chancelier , aussi elle lui enverroit des députés, pour lui remontrer les intérêts qu'elle avoit que cette publication ne fût pas plus longtemps différée , et lui faire connoître le scandale que ce retardement pourroit produire parmi le peuple. M. le doyen , M. le curé de Sainf-Paul , M. le curé de Saint- Eus tache et M. le syndic furent nommés pour cela. On députa de plus le même doyen avec le syndic vers M. Talon , pour lui témoigner que la Faculté avoit réformé cette clause de sa censure , et qu'on n'y parloit plus du décret de Rome contre les Provinciales , ni de rien qui pût blesser les libertés de l'Église gallicane.
Ces docteurs exécutèrent ensuite leur commission , tant vers MM. les gens du roi, que vers M. le chancelier, qui insista toujours sur ce délai : « parce , dit-il , que la publication de la censure pourroit faire trop de bruit parmi les peuples , qui ont aversion de cette méchante doctrine et de ses auteurs ; et que la présence du roi arrêteroit les désordres qui pourroient en arriver. » Ce qui a retardé longtemps cette publication , bien que le roi fût à Paris , les jésuites ayant joué toutes sortes de stratagèmes pour essayer de l'empêcher tout à fait.
Cependant les curés, qui s'étoient assemblés le second de juillet, remercièrent les députés qui avoient signé le cinquième écrit, du soin qu'ils avoient pris de composer une pièce si nécessaire et si avantageuse à l'Église. Et les jésuites , voyant l'effort qu'on faisoit pour détruire leurs maximes , s'obstinèrent a les soutenir , par une pièce qu'ils publièrent sous ce titre; Sentiment des jésuites , etc., où ils déclarent ouvertement qu'ils ne veulent point condamner Y Apologie. Ce fut sur quoi les curés arrêtèrent, le 24 du même mois de juillet, leur sixième écrit, qui a pour titre : Sixième écrit des curés de Paris, où ils font voir par cette dernière pièce de» jésuites , que leur société entière est résolue de ne point condamner V Apologie; et où ils montrent . par plusieurs exemples ,
Pascal n 13
qu'un des principes des plus fermes de la doctrine de ces pères est de défendre en corps les sentimens de leurs docteurs particuliers.
Le samedi , dix-septième jour d'août ,' auquel ayoit été remise l'assemblée ordinaire de la Faculté , il y eut contestation , dont voici le sujet. Quelques-uns de MM. les curés se plaignirent de ce qu'on avoit ajouté un mot à la censure ; savoir , nullatenus , lequel n'y étoit point lorsqu'elle fut arrêtée par la Faculté , et demandèrent acte de l'opposition qu'ils formoient à cette addition.
Tout ce qui regardoit la censure étoit donc terminé dans la Faculté il ne restoit plus qu'à faire lever l'empêchement que M. le chancelier apportoit à sa publication; ce qui obligea les curés de Paris de recourir immédiatement à M- le cardinal , qui leur fit l'honneur de leur promettre que la parole du roi seroit exécutée. Mais l'effet de cette promesse étant retardé par les grandes occupations de Son Éminence , les curés de Paris députèrent exprès M. le curé de Saint-Paul vers M. le cardinal qui étoit à Fontainebleau, pour le prier, au nom de tout le corps, de faire lever la défense de publier cette censure; à quoi Son Éminence répondit qu'aussitôt qu'il seroit à Paris, il leur donneroit satisfaction.
Pendant que ces choses se passoient à Paris , les curés des provinces pensoient de leur côté à la sûreté du salut de leurs peuples, en demandant à leurs prélats la censure de Y Apologie.
Les curés de Nevers signalèrent leur zèle pour la pureté de la morale chrétienne , comme ils avoient fait peu auparavant pour le soutien de la hiérarchie de l'Église contre les mêmes adversaires. C'est ce qui se voit dans la requête qu'ils présentèrent à M. leur évoque le 5 juillet 1658 , où ils lui parlent en ces termes : « Les supplians se sont déjà pourvus pardevant vous pour le premier de ces abus , qui consiste en de certaines indulgences fausses et suhreptices , par le moyen desquelles les jésuites faisoient accroire qu'on gagneroit les pardons, et qu'on délivreroit des Âmes du purgatoire , pourvu qu'on communiât chez eux, et non ailleurs, même aux saints jours de dimanche, où l'on est le plus étroitement obligé d'assister à sa paroisse. Ce qui étant un renversement de l'ordre établi de Dieu , dont ils furent obligés de vous faire leurs plaintes il y a quelques mois , la justice qu'ils en obtinrent leur fait espérer que vous ne serez pas moins porté à leur en rendre une pareille sur le second de ces abus , qui est contre la morale évangélique , laquelle est toute corrompue par les maximes des nouveaux casuistes et des jésuites , et dent on a fait aujourd'hui un amas dans un libelle intitulé : Apologie pour Us casuistes, »
Le même jour £ juillet, les curés d'Amiens présentèrent requête à M. leur évêque, dans laquelle Us lui remontrent, outre les excès de l'Apologie, les erreurs semblables enseignées publiquement dans leur ville par trois jésuites professeurs des cas de conscience. Et le 27 du même mois, ils lui portèrent en sa maison épiscopaie de Montiers, un Factum sur ce sujet , avec les extraits des écrits de ces mêmes jésuites.
M. l'évêque d'Amiens , ayant reçu la requête et le Factum , ne se contenta pas de témoigner aux curés, par le bon accueil qu'il leur fit, combien il approuvoit leur zèle et leur piété; mais il leur dit positive-
ment : « qu'il n'avoit jamais pu approuver et qu'il n'approuveroit jamais la doctrine des jésuites ; qu'il en avoit dit très-librement ses sentimens , jusque dans le Louvre, en des occasions importantes, et que c'étoit une chose étrange , combien ces maximes se répandoient. » Il leur rapporta sur ce sujet , que , faisant ses visites dans Abbeville , il s'enquit des prêtres qui servent *ux paroisses , ce qu'ils répondoient aux serviteurs et servantes qui ne se contenaient pas de leurs gages, et qui, sur ce prétexte , se récompensent en cachette du bien de leurs maîtres , et qu'il s'en trouva plusieurs qui approuvoient ces compensations ; parce, disoient-ils, qu'ils avoient appris cette doctrine des jésuites. Il ajouta encore , sur ee que quelques curés témoignèrent s'étonner que les jésuites enseignassent de si étranges choses dans Amiens , que ce qu'ils trouvoient étrange ne le surprenoit pas. «Je suis assuré , dit-il en propres termes , que le P. Poignant ne débite point sa doctrine particulière : sachez qu'autant qu'ils ont de pères qui enseignent les cas de conscience en France , en Italie, en Espagne, en Allemagne et partout ailleurs, ils parlent tous le même langage. » Les curés crurent être obligés depuis de rendre leur Factum public; et M. l'évêque d'Amiens étant allé à Paris , ils lui en firent présenter des copies imprimées , en les accompagnant d'une lettre fort respectueuse , à laquelle il leur fit l'honneur de répondre en cette sorte.
« A Paris, le 5 septembre 4658.
«Messieurs,
« J'ai reçu , par les mains de M. le curé de Saint-Paul , votre lettre du dernier du mois passé , avec six copies imprimées de la requête , du manuscrit et des extraits que vous m'avez donnés étant à Amiens. Après avoir examiné le tout, je suis fort convaincu de la nécessité de travailler à l'examen de cette morale; mais comme c'est une affaire de très-grande conséquence , je suis bien aise de prendre du temps pour en communiquer , non-seulement avec MM. mes confrères qui se trouvent ici présentement, mais encore avec des personnes de science et de probité reconnue , pour ne rien faire que dans l'unité de la doctrine et dans la communication des Églises du royaume , et pour ne rien décider qui ne tende à l'affermissement de la foi , à l'honneur de la religion et à l'édification des âmes. J'espère dans peu de jours retourner dans mon diocèse , où nous en conférerons plus amplement. Cependant si vous avez quelque chose à me faire savoir , vous pouvez vous adresser à M. le curé de* Saint-Paul , qui est de vos amis et des miens. Je me recommande & vos prières, et suis, « Messieurs,
a Votre très-affectionné serviteur et confrère , * François , évéque d'Amiens. »
Le 12 novembre 1658 , quelque temps après , la contestation s'étant émue entre les curés et les jésuites d'Amiens sur le sujet des écrits de leurs professeurs , dont les curés s'étoient plaints , M. d'Amiens condamna les jésuites par contumace aux dépens envers les curés , et ordonna qu'ils seroient réassignés , pour se voir condamner à révoquer publiquement leurs méchantes propositions.
Les curés de Beauvais ne firent pas moins paraître combien ils détes • tent cette Apologie ; car en leur synode tenu le 10 juillet , où ils étoient assemblés , ils dressèrent et signèrent , au nombre de plus de trois cents, la requête qu'ils présentèrent à M. leur éyêque.
Les curés de Sens ont aussi agi en cette poursuite dans les formes les plus canoniques et les plus régulières qu'on puisse observer , et obtinrent de M. leur archevêque une censure du 3 septembre 1658 , qui qualifie toutes les propositions d'une manière si pleine de piété et de doctrine , qu'encore qu'elle soit faite dans un diocèse particulier , il est vrai néanmoins que c'est une lumière qui peut éclairer toute l'Église
Le 12 du même mois de septembre, les curés d'Ëvreux présentèrent leur requête sur le même sujet à M. leur évêque , où ils témoignent l'engagement particulier qu'ils ont de s'opposer à ces corruptions , par les instructions et exhortations qu'ils ont reçues de lui-même , de suivre une morale toute opposée, dans l'approbation qu'il donna, étant évêque d'Aire , au livre de la Fréquente communion.
C'est ainsi que les curés des provinces travailloient de toutes leurs forces contre ce pernicieux libelle, lorsque les jésuites à Paris, voyant que la censure de la Faculté demeurait si longtemps sans être publiée , commencèrent à espérer qu'elle ne le serait point du tout ; ensuite de quoi les docteurs s'assemblèrent le 24 septembre, et en députèrent d'entre eux à M. le cardinal et à M. le chancelier , pour leur demander avec instance qu'on ne différât plus cette publication.
Ils furent donc chez Son Ëminence , où n'ayant pu avoir audience , ils furent chez M. le chancelier , auquel ayant fait remontrance sur la nécessité de publier leur censure , il leur promit d'en parler à M. le cardinal , et d'y faire ce qu'il pourrait.
En effet , le 18 octobre , M. l'évêque de Rodez vint , de la part du roi, en Sorbonne , dire à M. Messier , doyen , que Sa Majesté n'empêchoit point la publication de la censure qu'on avoit tant demandée ; et le lendemain les docteurs , s'étant assemblés extraordinairement , conclurent unanimement cette publication , et leur censure fut imprimée et débitée quelques jours après.
Le 30 , MM. les vicaires généraux ayant assemblé tous ceux qui ont travaillé avec eux à l'examen de V Apologie , ils signèrent tous la censure qui en avoit été dressée dès le 23 août , où ils ne se sont pas contentés de flétrir, en général, ce méchant livre, mais en ont condamné plus de soixante propositions, par trente censures si judicieuses, si équitables et si solides , qu'elles peuvent servir de règle dans un trèsgrand nombre de points importons de la morale chrétienne. Cette censure fut publiée aux prônes de toutes les paroisses de Paris , par l'ordre exprès de MM. les vicaires généraux , le premier dimanche de l'avent , lequel ils choisirent pour la rendre plus solennelle.
Et depuis , nosseigneurs les prélats , répondant au zèle de leurs curés , ont fait tant de censures , que toute la France en est aujourd'hui remplie , et qu'il ne peut plus rester à personne le moindre prétexte de suivre ces impiétés proscrites par tant d'évêques.
M. l'évêque d'Aleth, dans ce même temps, ayant été visité par quatre
autres évêques de ses amis , nosseigneurs de Pamiers , de Cominges , de Bazas et de Couserans , ils crurent qu'ils pouyoient encore mieux faire en commun , et en se consultant mutuellement , ce que chacun d'eux aurait pu faire en particulier, et en consultant de simples théologiens. De sorte que leur censure , arrêtée le 24 d'octobre 1658 , n'étant qu'une par l'union du même esprit et du même zèle , tient véritablement lieu de cinq censures ; parce qu'elle doit être attribuée à chacun de ces évêques en particulier, comme faite pour son diocèse, avec l'avis de quatre autres de ses confrères. Et ainsi on doit bénir Dieu de ce qu'une censure aussi authentique entreprend particulièrement les deux sources principales de ces corruptions , qui consistent en la probabilité et en la direction d'intention , avec une doctrine si sainte et si solide , que quand leur autorité sacrée ne rendroit pas leurs décisions vénérables à tous les fidèles, la force de leurs raisons et des preuves qu'ils rapportent de l'Écriture , suffirait pour en convaincre toutes les personnes raisonnables.
Un peu après parut celle de M. l'évêque de Nevers , du 8 novembre de la même année , où il fait voir , avec une sagesse véritablement pastorale , que ce seroit s'abuser que de croire qu'il fût permis de se taire pour le bien de la paix , en un temps où toute la morale de Jésus-Christ étant attaquée , on est au contraire obligé de parler et de crier pour la défendre. Et comme il y a un temps de parler et un temps de se taire , dont la sagesse divine apprend à faire le discernement , nous sommes aujourd'hui dans celui de parler à l'égard de ces malheureuses maximes.
Le onzième du même mois de novembre , parut la censure de M. l'évêque d'Angers , où l'opposition entre la règle que Jésus-Christ a prescrite aux chrétiens , et celle que donne Y Apologie , est découverte avec tant d'évidence , qu'il n'y a personne qui ne conçoive de l'horreur d'un si étrange renversement. Et comme il est arrivé , par une conduite admirable de la Providence de Dieu , que tant de censures qui ont été faites d'un même livre , l'ont attaqué principalement par quelque endroit particulier, celle-ci le prend du côté de la nouveauté, et montre si clairement par l'Écriture et par les Pères combien il est nécessaire de suivre l'antiquité, qu'on ne doit plus craindre désormais le cours de ces inventions nouvelles.
Dans le même temps , M. l'évêque de Beauvais , prenant l'occasion du saint temps de l'avent pour faire instruire ses peuples d'une manière toute contraire à ces pernicieux relâchemens , envoya à tous les curés de son diocèse cette excellente lettre pastorale du 12 novembre , pour répondre à la requête qu'ils lui avoient présentée , où il les exhorte d'inspirer à leurs peuples l'aversion de ces égaremens , et entre autres de cette témérité , qui est le fondement de tous , qui porte les casuistes modernes à mépriser l'autorité des Pères , des canons et des conciles , pour ne s'appuyer que sur celle de ces nouveaux auteurs de relâchement.
M. l'archevêque de Rouen confirma aussi , le 4 de janvier de cette année 1659 , par une censure solennelle , le jugement doctrinal que son conseil avoit rendu contre ce livre pernicieux. Et pour apprendre à tous ses diocésains l'horreur qu'ils doivent en avoir , il déclare que « c'est un monstre dans la théologie morale , et qu'on peut l'appeler plus justement
la condamnation des casuistes, que leur apologie; » et montre qu'avec quelque rigueur qu'on y agisse , ceux qui les défendent doivent encore reconnoltre la modération que l'Église garde aujourd'hui à leur égard , puisqu'on a condamné autrefois d'une manière bien autrement sévère des livres bien moins dangereux.
Quelques jours après fut faite celle de M. l'évèque d'Ëvreux, où, ayant fait le dénombrement des désordres qui sont permis par ce libelle , il fait voir que dans les malheureux temps où nous sommes , où l'on cherche des docteurs et des maîtres selon le désir de son cœur , c'est exercer une véritable douceur envers les fidèles , que de les préserver de ces doctrines flatteuses , et de les nourrir de la saine doctrine , qui peut seule les guérir et les sanctifier.
Et nous venons présentement de recevoir la censure de M» l'évèque de Tulle , qui nous avoit été jusqu'ici inconnue , quoiqu'elle soit faite dès le 18 avril 1658, dans laquelle il déclare que ce livre, qui ne faisoit alors que paroître , quoiqu'il eût été produit si loin de son diocèse , et qu'on y en eût encore si peu de connoissance , est néanmoins si dangereux , qu'il se trouve obligé d'en préserver ses peuples , et de les avertir « de se donner de garde de ces nouveaux pharisiens, qui, à force de multiplier leurs interprétations sur la loi, l'ont toute corrompue; et plus ils ont voulu l'accommoder au sens ou au goût des hommes , et plus ils ont éteint en elle, autant qu'ils ont pu, tout l'esprit de Dieu. » Et il remarque , par un sage discernement , que « ce qu'il y a de plus dangereux dans cette pièce , n'étoit pas seulement quelque trait de plume qui eût échappé un peu inconsidérément à l'auteur , en quelque endroit particulier, au milieu d'une théologie bien saine et bien suie; mais que c'étoit plutôt un assemblage et un ramas de plusieurs propositions sur la plupart des oommanderaens de Dieu et de l'Église , desquelles on avoit composé comme un cours d'une morale bien corrompue et bien scandaleuse. »
Voilà ce qui s'est fait jusqu'ici sur le sujet de la morale des oasuistes; et il y a lieu d'espérer que Dieu donnera d'heureuses suites à de si heureux commencemens , pour le bien de son Église et la défense de sa vérité.
À Paris, ce 8 février 4659.
Des curés de Paris ou réponse à V écrit du P. Annat, intitulé : « Recueil de plusieurs faussetés et impostures contenues dans le Journal , etc. »
Mon révérend père , Nous aurions tort de trouver mauvais que vous ayez éié sensible aux intérêts de votre compagnie , et que dans le grand bruit qui s'est excité contre elle sur le sujet de sa morale , vous ayez jugé ne pas devoir demeurer dans le silence. S'il y a des accusations dans lesquelles non* seulement on doit avoir la liberté de se défendre , que Ton ne peut ja-
mais refuser Jtjstement aux accusés, mais où, selon lès pètes, il n'est pas même permis de se taire , on peut dire que celle que nous avons formée contre votre société étoit de ce nombre , puisque , lui ayant attribué publiquement l'Apologie, nous l'avons par conséquent accusée de tous les excès et de toutes les erreurs pour lesquelles les prélats ont condamné ce malheureux livre ; et qu'ainsi nous l'ayons réduite à la nécessité de se déclarer , et de satisfaire l'Église sur le scandale que nous lui reprochons d'y avoir causé. Nous ne sommes donc pas surpris que , tenant le rang que vous tenez dans votre corps , vous ayez entrepris de parler en cette rencontre ; mais ce qui nous étonne , est que dans l'expérience que votre âge a dû vous donner , et dans la réputation où vous désirez de vous maintenir , vous vous y soyez conduit d'une manière si peu raisonnable et si peu judicieuse. Vous vous êtes engagé , mon révérend père, à défendre la cause de votre société, et voici l'état où vous l'avez trouvée.
Il y a plus d'uti an que nous nous sommes rendus dénonciateurs contre le livre de V Apologie; nous l'avons combattu par divers écrits, comme Un livre détestable, et qui renversoit toute là doctrine dé l'Évangile. Nous avons dit nettement que vous en étiez les auteurs ; nous l'avons justifié par des preuves convaincantes , comme est le débit public que vous en avez fait dans votre collège de Clermont. Nous avons ruiné toutes les réponses que vous avez opposées pour soutenir la doctrine de ce méchant livre , et nous vous avons convaincus d'avoir honteusement abusé de toUs les passages des Pères dont vous avez voulu l'appuyer. Dieu a béni notre travail et le zèle qu'il flous avoit donné pour sa cause; voua avez vU, malgré toutes vos intrigues, Y Apologie censurée par la Faculté de Paris , par MM. les Vicaires généraux de notre archevêque , qui sont vos propres juges ; par trois autres archevêques , et par un grand nombre d'autres évoques , qui sont de droit divin , et par un titre inséparable de leur caractère ,- les dépositaires de la Vérité et les juges de toutes les erreurs qui la combattent.
Nous avons cru , pour faire rendre gloire à Dieu de ce qu'il aVoit fait pour son Église en cette rencontre , devoir représenter toute là suite de cette affaire j et c'est ce que nous avons fait dans notre septième écrit , qui peut se réduire tout entier à ces deux points : l'un, que Y Apologie doit être tëtiUe pouf un livre abominable et plein de maximes très -pernicieuses •, l'autre , que les jésuites en sont les auteurs et les protecteurs. Il ne faut que du sens commun , mon révérend père , pour juger qu'il est impossible de vous défendre Contre cet écrit, qu'en ruinant l'un ou l'autre de ces deux points. Les jésuites passeront toujours pour coupables d'avoir corrompu la morale chrétienne , tant qu'il demeurera poiir constant, et que Y Apologie la corrompt, et qu'ils sont les auteurs de Y Apùlogie. Cependant, par Un aveuglement qu'il est difficile de comprend dre, votre compagnie entreprend aujourd'hui de déiourncr de dessus elle l'infamie de Y Apologie, sans faire ni l'un ni l'autre. Nous lisons Votre recueil tout entier, nous y trouvons à chaque page quantité d'injures contre les Curés de Paris ; mais nous n'y trouvons nulle part ni q'ie Y Apologie ne soit pas un ouvrage des jésuites, et ne contienne pas
leurs sentimens , ni que ces sentimens ne soient pas contraires à l'Évangile.
En vérité , mon révérend père , nous ne savons quel jugement vous faites du monde , pour croire qu'il est capable de se satisfaire de réponses aussi peu raisonnables que les vôtres. Nous disons aux jésuites qu'ils empoisonnent les âmes en autorisant la simonie , le meurtre et la calomnie ; et le P. Annat , choisi pour justifier sa compagnie , nous dit que M. le nonce n'étoit pas présent lorsque le P. de Lingendes présenta à M. le chancelier une déclaration sur les erreurs de V Apologie, et qu'il en a un certificat en bonne forme. Nous leur reprochons que, par le principe de la probabilité , ils ouvrent la porte à toutes sortes de déréglemens et d'erreurs; et le P.. Annat nous dit qu'il y avoit des grands vicaires dans le diocèse de Paris le samedi 12 février 1656. Nous les accusons de fomenter tous les désordres du christianisme , en laissant vieillir les pécheurs dans leurs habitudes vicieuses et dans les occasions prochaines du péché ; et le P. Annat nous dit que M. Le Tellier n'a point parlé des jésuites , et n'entend point la matière dont il s'agit* et que M. de Rodez n'a point traité avec M. Gauquelin. Nous ne disons pas , mon révérend père , que vous opposiez précisément ces réponses à ces reproches ; mais nous vous disons que toute notre accusation consistant dans ces reproches , nous n'y trouvons point d'autre réponse dans votre écrit. Ainsi nous n'avons qu'à supposer pour constant ce que vous avouez assez par votre silence , et que la doctrine de VApologie est si damnable , que , quoique vous osiez tout , vous n'avez osé la soutenir publiquement ; et qu'il est si constant que vous en êtes les auteurs , et qu'elle contient votre doctrine , que vous n'avez pas eu la hardiesse de le nier, ni d'attaquer aucun des faits décisifs par lesquels nous l'avons prouvé.
Nous sommes donc pleinement justifiés, et les jésuites pleinement convaincus des crimes dont, nous les avons accusés à la face de toute l'Église. Et tout ce que fait voir la réponse du P. Annat est que les jésuites, se trouvant dans une impuissance entière d'éviter le déshonneur de tant de censures, ont recherché au moins le plaisir malin de se venger en déchirant la réputation de ceux qui les avoient procurées , et la vaine satisfaction de montrer que tout abattus qu'ils sont par les jugemens de l'Église , ils ont encore assez de crédit dans le monde pour y débiter impunément les plus sanglantes injures contre un corps considérable dans la hiérarchie de l'Église.
Mais si cette violence , mon révérend père , peut servir à relever votre compagnie dans l'esprit de ceux qui mettent l'honneur dans l'impunité des crimes , elle ne fait que la déshonorer de plus en plus dans celui de toutes les personnes qui jugent des choses ou selon les règles de la piété , ou même selon celles de la prudence. Il avoit couru un bruit que votre général vous avoit défendu très -expressément de faire aucune réponse aux écrits qui attaquoient votre morale ; et toutes les personnes sages avoient jugé que , si cet avis n'étoit pas entièrement conforme aux maximes du christianisme , qui demandoient de vous une réparation publique pour des excès publics , il l'étoit au moins à ceiles de la politique,
qui obligent de dissimuler et de couvrir, par une apparence de modestie , les justes reproches dont on ne sauroit se purger. Mais quand on voit maintenant que la passion qui transporte votre compagnie , ne l'a pas rendue capable de se ranger à ce parti, que peut -on juger autre chose , sinon qu'elle est aussi bien abandonnée de la prudence des enfans du siècle , que de celle des enfans de la lumière ; que Dieu , en punition de tant d'erreurs si opiniâtrement soutenues , y a répandu un esprit d'étourdissement ; et que ce n'est plus qu'une troupe d'hommes emportés qui agissent au hasard ; qui ne gardent plus aucune mesure dans leur conduite; qui parlent, qui se taisent; qui publient des écrits, et qui les suppriment aussitôt; qui avouent, et qui désavouent; qui contrefont les humiliés et les abattus, et s'élèvent en même temps avec une insolence insupportable ; et qui ne représentent dans leur procédé que l'état de ceux dont l'Écriture dit dans le douzième chapitre de Job : « Palpabunt quasi in tenebris , et non in luce ; et errare feciet eos quasi « ebrios. »
Car, n'est-ce pas, mon révérend père, ce qu'on a vu dans les diverses démarches pleines d'inconstance que vous avez faites dans cette affaire? Vous vous êtes déclarés d'abord pour les auteurs de Y Apologie , en la vendant publiquement dans vos collèges, et la donnant comme un excellent ouvrage à divers de vos amis dans les plus grandes villes. Mais voyant ensuite l'horreur qu'elle causoit à tout le monde , vous avez commencé à vous servir a'équivoques , et à ne pas l'avouer si nettement* Aussitôt que nous l'avons attaquée, vous avez fait paraître par plusieurs écrits qui parloient en votre nom , que vous aviez entrepris de la défendre. Et voyant que cela ne vous réussissoit pas , parce que nous avons ruiné par nos réponses tout ce que vous avez produit , vous avez commencé à vous retirer , et à dire que vous n'y preniez point de part. Vous avez publié des satires scandaleuses contre les curés de Paris , la honte vous a forcés ensuite de les supprimer. Tantôt vous feigniez d'honorer les évêques , et tantôt vous les déchiriez outrageusement. Depuis quelques mois vous paroissiez un peu plus sages , et on attribuoit cette retenue à la politique de votre général; et aujourd'hui, sans aucune nouvelle raison , vous recommencez cette querelle , non pour vous justifier des excès dont l'on vous a convaincus , mais pour avoir le plaisir de traiter dans un libelle les curés de Paris de menteurs (p. 2) ; de gens qui ont perdu toute honte (ibid) ; de fourbes (p. 4) ; d'imposteurs (p. 7) ; de généreux en leurs mensonges (p. 9) ; et de personnes endurcies , pour lesquelles il faut prier Dieu qu'il leur donne un esprit assez docile pour écouter les reproches que leur conscience leur fait.
Nous espérons , mon révérend père , avec la grâce de Dieu , que cette nouvelle tentative ne vous sera pas plus avantageuse que les autres ; qu'il ne nous sera pas plus difficile de défendre notre honneur contre vos ouvrages , qu'il nous l'a été de défendre la morale chrétienne contre vos erreurs ; et que nous ferons connoître à tout le monde , que les fondemens sur lesquels vous vomissez contre nous tant d'injures , sont m faux ou si ridicules , qu'il faut avoir une morale aussi corrompue que la vôtre , pour en prendre sujet de dire , comme vous faites de tous les
202 HtflTIEME PACTUM
curés d'une grande ville , que « leurs paroissiens doivent être avertis , quand ils les verront monter en chaire pour crier contre les calomniateurs et les imposteurs , de se souvenir de l'avis que le Sauveur du monde nous a laissé dans l'Évangile parlant des scribes et des pharisiens , de faire ce qu'ils disent, et de ne pas faire ce qu'ils font,» comme étant eux-mêmes des imposteurs.
C'est ce que nous allons faire voir dans la réponse précise à toutes vos objections, sans en dissimuler aucune.
!** Objection du P. AnnaL
La première des impostures dont vous nous accuse*, est â'&vtâr dit que ce qui empêcha les curés d'exécuter leur dessein touchant l'examen de la morale des jésuites , suivant h proposition qu'en aveit faite M. de Saint-Roch, le 12 mai 1656) est qu'en ce temps-là il n'y avoit point de grands vicaires. Et pour convaincre ce fait de fausseté , vous rapportez des actes du clergé qui montrent qu'il y en avoit le 12 de février de la même année. Cela vous suffit pour nous appeler des fourbe* découverts. Hais tout le monde s'étonnera , mon révérend père , de l'emportement qui vous fait fonder une injure si atroce sur un si mauvais raisonnement.
Car ce que vous alléguez du clergé , * qu'il y avoit des grands vicaires, au mois de février, qui exerçoient paisiblement et publiquement la juridiction de M. le cardinal de Retz , » ne prouve rien contre nous, qu'en supposant que le diocèse soit toujours demeuré en Cet état pendant cette année , et qu'il n'y soit arrivé aucun trouble depuis le mofe de février, qui ait empêché l'administration paisible et publique des grands vicaires.
Cependant, c'est ce qui est très-faux; oar M. l'évêque de Tout, qui l'étoit au mois de février, fut révoqué le 15 de mai de la même année : sa révocation fut rendue publique au mois de juin ; et ceux qui prirent l'administration après lui furent troublés dans l'exercice de leur charge. Or, comme il est certain qu'une assemblée comme la nôtre avoit besoin d'un temps considérable pour exécuter le dessein dont il est parlé dans notre journal, la simple proposition n'en ayant été faite qu'au milieu du mois de mai , nous ne pouvions être en état d'àgif qu'au mois de juin et de juillet , lorsque le diocèse se trouva en effet sans grands vicaires qui exerçassent paisiblement cette charge. Ditesnous maintenant , mon révérend père , si c'est là un sujet de traite* de fourbes tous les curés d.e Paris , et d'apporter cet égarement de votre mémoire comme une preuve bien solide que nous avons duêsi peu de jugement que de bonne foi.
ll m Objection du P. Annal*
La seconde objection est que nous témoignons ne pas avoir désapprouvé ce que l'auteur des Lettres au Provincial vous a reproché touchant votre morale , et qu'ainsi nous sommes coupables de toutes îea impostures lont vous dites que ces Lettres sont remplies. Nous vous
répondons , mon révérend père , que votre morale étant pleine de maximes extravagantes et impies , tout le monde a droit de la traiter de ridicule et de criminelle ; et qu'ainsi le décri que ces Lettres en ont fait, a été juste et avantageux à l'Église. Nous n'avons, au reste, aucun intérêt, ni aucun engagement à la défense de cet auteur. Mais vous n'êtes pas raisonnable quand vous voulez nous obliger , sur votre seule autorité, à le croire rempli de falsifications et d'impostures. Vous citez vous-même Wendrockius , qui l'a traduit en latin ; et ainsi vous ne pouvez pas ignorer qu'il a répondu dans ses Notes à toutes les chicaneries que vous avez avancées contre ces Lettres. On ne voit point que vous y ayez satisfait. Et cependant vous voulez, par provision, que nous ajoutions foi à vos accusations; et si nous ne le faisons pas, vous croyez avoir droit de nous appeler les plus grands menteurs du monde.
L'équité naturelle ne nous permet pas d'agir de la sorte ; et la preuve que vous nous donnez des impostures que vous prétendez avoir trouvées dans ces Lettres , nous y oblige encore moins. Car , ayant choisi la falsification que vous avez crue la plus visible , vous avez été réduit à alléguer que l'on y a fait passer Lessius pour Victoria sur le sujet de l'homicide. Il falloit donc , mon révérend père , réfuter en même temps la réponse qu'a faite à cette objection l'auteur même que vous citez, et que nous vous représentons ici comme elle est dans son livre ; parce que , comme . c'est une accusation qui ne nous regarde point , nous avons jugé ne devoir la réfuter que par les paroles de oeui à qui vous la faites.
« Wendrockius in Epistolam XIII, nota unica, $1. « Jesuiticus apologista iterum de Victoria sic cavillatur. Âge die, « inquit, non tu hune Victorise locum Lessio Pribuisti? (Ep. vu.) Pro « Montaltio respondeo , et factum esse , et recte factum. Urget apolo- « gista : Non tu hune eumdem locum (Ep. xiu) Victoria? esse fateris? « Respondeo. Ita fateor esse Victoria? , ut Lessii simul esse contendam. « An non hxc , inquit , manifesta falsitas , manifestum Montaltii a « seipso dissidium? Respondeo nec falsitatem esse, nec intestinum dis- « sidium , sed manifestam contra impediti jesuitae cavillationem. Suffi' « citne , inquit , Montaltio , ad se purgandum non illie sitam esse con- « troversiam causari? Sufficit plane, si quidem verum sit non ibi esse « controversiam. At certe verum est» Non enim quœritur cujus haw « verba sint, quœritur cujus sit ista sententia. Nec Lessii, nec Victoria « verba proprie retulerat Montaltius , utpote gallice locutus , quum illi « latine scripserint ; sententiam tantum ipsorum suis verbis expresse- s « rat: sententia autem hujus esse recte dicitur cui probatur , quum sola « approbatione alicujus fiât. Ita quum Lessio et Victoriae illa probetur, « et Lessii est et Victoriae. At Lessii, inquit, non est. Jam illud bene : « attingit enim quœstionem. Audiamus igitur quare Lessii non sit* « Negat, inquit, hanc sententiam in praxi facile permittendam. Quid « tum?Ergo saltem spéculative Lessii est , quum eam spéculative appro- « bet? at aliter ipsi quam spéculative tributam a Montaltio jesuita non « mincit. Adde quod ejus praxim'nec promiscue sinit Victoria, neo
« universe rejicit Lessius. Non vult iste ejus praxîm facile permitti , et « rem egere multis cautionibus fatetur. Ne id quidem diffitebitur Vic- « toria. Ita nihil est quod alterum ab altero jesuitae dissocient. »
Voilà ce qu'il dit , et c'est à vous à le réfuter , avant que vous ayez droit de traiter de menteur l'auteur des Lettres au Provincial. Mais pour nous , cela ne nous touche point ; et nous n'aurions eu garde de nous mêler d'un aussi petit différend qu'est celui de savoir si une opinion , qu'un auteur rapporte et approuve , ne peut pas lui être attribuée, encore qu'il l'exprime par les paroles d'un autre. Ce qui nous touche, mon révérend père , et qui regarde toute l'Église , est que non-seul^ ment Lessius , mais beaucoup d'autres de vos auteurs , aient eu la hardiesse de produire une maxime si opposée à la loi de la nature , à l'esprit de l'Évangile , aux instructions de Jésus-Christ et à l'exemple de tous les saints. C'est la onzième de vos maximes que nous avons représentées au clergé de France dans notre premier extrait : <c Qu'il est permis , selon les uns dans la spéculation , et selon les autres dans la pratique même , de tuer celui qui nous a donné un soufflet , quoiqu'il s'enfuie. »
Nous y avons rapporté tout ce que dit Lessius , et les raisons impies dont il appuie cette impiété. Nous avons encore marqué les passages exprès et bien cités de Réginaldus, de Filiutius, de Laiman, d'Escobar; et nous avons montré que ce dernier ruinoit la vaine distinction de spéculation et de pratique , en enseignant formellement , qu'en évitant les périls de la haine et de la vengeance , elle est probable et sûre dans la pratique même : dont il apporte cette raison tout à fait diabolique, que « l'honneur peut se recouvrer comme une chose qui nous auroit été dérobée , en donnant des signes d'excellence et se faisant estimer des hommes. Car n'est-il pas véritable , dit-il , que tandis qu'un homme laisse vivre celui qui lui a donné un soufflet , il demeure sans honneur? « An non alapa percussus censetur tandiu honore privatus , quandiu « adversarium non interimit? »
Que dites-vous, mon révérend père, de ces méchantes opinions et de ces paroles exécrables? Si vous les soutenez, ne craignez- vous point d'être en horreur à tous ceux qui ont quelque sentiment de religion? Et si vous les condamnez , n'êtes-vous pas obligé , à moins que d'être coupable d'une prévarication criminelle , de réparer le scandale que les auteurs de votre compagnie ont causé dans toute l'Église? Qui peut donc souffrir qu'au lieu d'une condamnation sincère de tant d'erreurs, et au lieu de demander humblement pardon à l'Église des outrages que vous lui avez faits , vous fassiez paroître dans vos écrits plus d'audace et de fierté que jamais , que vous détourniez des questions si importantes à de vaines chicaneries? et que vous demandiez des satisfactions, pendant que vous refusez celles que vous devez à l'Église?
Vous n'êtes pas mieux fondé , mon révérend père , dans une autre objection que vous nous faites , et qui ne nous regarde pas plus que la précédente. Vous dites que le traducteur latin est tombé dans une contradiction , parce qu'il dit dans sa préface : « Que tout l'ordre de saint Benoît et de saint Dominique témoignent partout combien ils sont
éloignés de ces eireurs ; et qu'il n'y a presque que les jésuites qui soient engagés dans cette mauvaise cause : « Soli pêne jesuitae in hoc luto « haerent. » Ce qui est contraire , dites-vous , à ce qu'il reconnoit dans la traduction de la septième lettre : « que Lessius rapporte et approuve le sentiment de Victoria , » qui étoit un dominicain. En quoi , mon révérend père , vous commettez deux ou trois fautes insignes.
Premièrement , vous ne devriez pas ignorer que dans les matières morales, une seule exception ne ruine point la vérité d'une proposition | générale ; et qu'ainsi Ton peut dire que tout l'ordre de saint Dominique :* est contraire à une doctrine , quand elle y est communément rejetée , V, quoique quelque particulier n'y soit pas contraire. \
Secondement , le mot de presque que cet auteur a ajouté , « soli pêne « jesuitae in hoc luto haerent , » détruit cette contradiction prétendue.
Et enfin ce qui est le principal est que vous n'avez point entendu ces paroles , et que vous les avez tronquées pour leur donner un sens qu'elles ne peuvent avoir ; car il ne parle point des anciens écrivains de l'ordre de saint Dominique , ni même d'aucun écrivain , mais du sentiment présent qu'a l'ordre de saint Dominique et de saint Benoît touchant ces maximes dangereuses , et de l'engagement des jésuites à les soutenir par tout le crédit de leur compagnie.- Voici les termes de la préface à laquelle vous nous renvoyez : « E sacerdotibus fere omnes « hierarchici in ea dogmata insurrexerunt, praecipue vero Galliarum «parochi mirum in iis insectandis fidei ardorem ostenderunt : nec « obscure tota sancti Benedicti et sancti Dominici familia , ac congre- « gationis Oratorii presbyteri , quam ab iis sententiis alieni sint passim « significant. Soli pêne jesuitae in hoc luto haerent , qui ad istius doc- « trinae patrocinium universae societatis vires conferunt. »
Il est clair , mon révérend père , qu'il n'a jamais voulu dire par là qu'il n'y eût que les jésuites qui aient enseigné ces erreurs; et si vous aviez voulu agir de bonne foi , vous n'auriez jamais voulu lui attribuer ce qu'il réfute en termes formels , et dont il fait une note expresse en ces termes (p. 55) : « Refellitur alia querela jesuitarum quod ipsis tri- « buantur quae ipsi ab aliis hauserint. » Sur quoi cet auteur fait cette remarque (p. 55) : « Non is modo opinionis alicujus auctor dicitur qui « illam primus extulit; nonnunquam etiamqui majori studio et auctori- « tate propugnavit. Donatistarum princeps dictus Donatus , nec tamen «ille princeps illius schismatis fuit. Simillime jesuitae, etiamsi hinc « in.de corruptelas varias ex quibusdam aliis arripuerint , tamen illarum « auctores merito dicuntur , quia illas undique disséminant , et suae per « orbem sparsae societatis opéra omnium animis instillant. Alii scri- « ptores fere sibi peccant , aut certe non multis. JesuitaB toti Ecclesiae « peccant , quam ubique suis novitatibus inficiunt. Latebant hœc dog- : « mata in bibliothecarum angulis : paucis nota , paucis nocebant. At , « ipsa jesuitae super tecta praedicarunt , in aulas regum, in familias-\ a privatorum , in curias magistratuum invexerunt. » Et cela est conforme , mon révérend père , à la déclaration que nous avons faite dans notre quatrième écrit : « que nous n'avons jamais considéré les jésuites que comme les principaux auteurs des maximes pernicieuses dont nous
nous sommes plaints , et dont nous nous plaignons encore , et non pas comme les seuls qui les aient enseignées. » Mais ce que tous les gees de bien déplorent comme particulier à votre société , est qu'il n'y 4 qu'elle dont tout le corps conspire et s'engage à maintenir les relâchemens qui ont été une fois introduits dans ses écoles ; parce que son humeur altière ne lui permet pas de s'humilier , en reconnoissant les fautes d'aucun de ses membres
IIP Objection du P. Annat.
Il falloit que vous eussiez bien peu de plaintes solides à faire , puisque vous nous reprochez (p. 7) jusques à une faute de copiste touchant le temps qu'a été publiée Y Apologie, qui a été corrigée dans la seconde impression de notre journal , et effacée dans la plus grande partie des exemplaires de la première. U nous suffira donc de vous dire , qu'écrivant , comme vous faites , cinq mois après la publication d'un écrit dont il y a eu plusieurs éditions où cette faute ne se trouve point, cette bassesse n'est pas excusable.
JT« Objection du P. Annat.
Vous nous reprochez , mon révérend père, comme une imposture bien évidente, d'avoir dit dans notre journal que l'apologiste a pris una voie toute différente de ceux qui avoient écrit avant lui ; parce qu'il ne prétend pas qu'on ait falsifié la doctrine des casuistes , mais la soutient Comme étant au moins probable , et par conséquent sûre en conscience. Vous nous alléguez sur cela trois passages de l'apologiste : l'un où il dit, en général, que «la savante compagnie des jésuites a convaincu les auteurs des Lettres d'impostures honteuses et méchantes. » L'autre où, répondant à la vingtième objection , il dit que « le père jésuite a convaincu l'auteur des Lettres d'une infâme imposture. » Et le troisième où, répondant à la dix-septième , il dit que « le père jésuite qui a répondu à l'auteur des Lettres, l'a convaincu de mauvaise foi. » D'où vous concluez a qu'il n'est donc pas vrai que l'apologiste ait reconnu de bonne foi que la doctrine des casuistes est telle qu'on l'a représentée dans les Lettres. »
Quand il seroit vrai , mon révérend père , que votre apologiste , dans Les deux points particuliers que vous citez , n'auroit pas soutenu comme probable la doctrine des casuistes telle qu'elle est représentée dans les Lettres au Provincial, il suffiroit qu'il l'eût soutenue dans cinquante autres, pour nous avoir donné sujet de dire ce que nous avons mis dans notre journal; et l'accusation d'imposture que vous nous faites sur ce sujet ne passeroit devant tous les gens d'honneur que pour une pointillerie peu digne d'un homme judicieux. Mais il arrive toujours que vous choisissez fort mal les exemples par lesquels vous prétendez nous convaincre de mauvaise foi. Car il est si vrai que dans ces deux objections, dont l'une regarde l'homicide, et l'autre les valets qui volent leurs maîtres pour égaler leurs gages a leurs peines , votre apologiste s soutenu de bonne foi comme probable la doctrine qu'on reprochoit à
vos casuistes , qu'il eût été à souhaiter pour votre honneur qu'il l'eût uu peu déguisée : puisque sa sincérité l'a fait condamner par tant de censures sur ces deux points , et particulièrement sur l'homicide. Que si , en ne la déguisant point et en la soutenant telle qu'elle est, il dit néanmoins que ceux qui avoient écrit avant lui s'étoient plaints qu'on avoit imposé à vos casuistes , il prouve justement ce que nous avons dit dans notre journal , savoir , qu'il tient une voie différente de ceux qui avoient . écrit avant }ui ; parce que , sans s'arrêter à la question de fait , il entre en celle de droit , et soutient comme probable et sûr en conscience ce qu'on avoit reproché à vos casuistes comme contraire à l'Évangile. Car fi ne s'agit pas , mon révérend père , de ce qu'il dit ni de ce qu'il rapporte avoir été dit par les autres , mais de ce qu'il fait lui-même , et de la manière dont il s'y est pris pour défendre les casuistes , qui n'est pas de chicaner comme les autres sur des points de fait , mais de soutenir nettement les dogmes mêmes qu'on leur avoit reprochés , qui est la voie qu'il tient dans tout son livre.
Ainsi , tout ce que l'on pourroit trouver à redire dans notre journal est d'avoir dit que l'auteur de Y Apologie reconnoît de bonne foi les ppinions qu'on a attribuées à. vos casuistes. Car il est vrai qu'il les reconnoît , puisqu'il les défend , et qu'il s'est fait condamner en les défendant. Mais il ne les reconnoît pas de bonne foi, parce qu'en même temps qu'il soutient ces opinions il ne laisse pas de se plaindre en l'air qu'on tous impose. C'est pourquoi nous vous promettons de bon cœur de faire, effacer, dans la première édition qui se fera de notre journal , ces deux mots de bonne foj , et d'y substituer même , si vous voulez , qu'il les reconnoit, mais, avec mauvaise foi*
F - Objection du P. Ânnat.
La lettre qui se trouve à la tête des Instructions de saint Charles , imprimées par l'ordre du clergé , fournit matière à une des plus grandes parties de votre recueil , et vous en tirez un des plus grands sujets de nous traiter de fourbes et $ imposteurs. Mais quand ce que vous alléguez sur cela ne reçevroit aucune difficulté, ne seroit-ce pas l'injustice du monde la plus visible et la plus insoutenable de faire un crime aux curés de Paris de s'être servis d'une pièce publique , imprimée par l'imprimeur du clergé , et que les évêques distribuent tous les jours dans leurs diocèses ? Quand cette pièce seroit supposée , quelle part aurionsnous à cette supposition? et que pouvions-nous faire davantage que de nous en informer de celui même qui a eu ordre du clergé de faire imprimer ces Instructions, puisque nous n'étions pas même obligés de nous en informer , et qu'il nous sursoit que la pièce que nous produisions eût été imprimée par l'imprimeur du clergé , et distribuée et reçue par les évêques? Ainsi notre bonne foi ne peut pas être seulement révoquée en doute , et cela suffit pour vous convaincre vous-même de calomnie dans le reproche que vous nous en faites.
Mais nous vous disons de plus que tout ce que vous alléguez n'est point capable de détruire l'autorité de cette lettre. Vous dites pre-
208 HUITIÈME FACTTJM
mièrement que vous ne vous appuyez pas sur une lettre de M. l'abbé de Giron. Et pourquoi , mon révérend père , ne vous y appuyez-vous pas , puisque sa suffisance et sa piété sont connues de toute la France : si ce n'est par cette règle générale , selon laquelle il paroît que vous jugez de tous les hommes , qui est que tous ceux qui parlent à votre avantage, sont tellement irréprochables qu'on doit ajouter une croyance aveugle à tout ce qu'ils disent ; et que ceux , au contraire , qui n'approuvent pas vos égaremeos , ne méritent pas d'être crus , quelque rang qu'ils tiennent dans le monde , et quelque estime qu'ils y aient acquise de sincérité et de vertu? Vous croyez avoir assez repoussé leur témoignage en disant que ce sont des gens qui ont un zèle réformé , sans craindre que l'on vous dise que votre zèle n'est guère réformé , mais qu'il a grand besoin de l'être.
Nous n'imiterons pas votre procédé, et nous ne traiterons pas de même les personnes que vous alléguez contre nous. Mais sans blâmer leur sincérité , nous vous disons seulement que les lettres que vous avez tirées d'eux ne vous donnent point sujet de traiter de supposée la lettre qui est à la tête des Instructions de saint Charles.
Vos trois témoins disent seulement qu'il n'a été pris aucune autre délibération sur le sujet des Instructions de saint Charles , que celle du l -r février, par laquelle M. de Ciron a été chargé de les faire imprimer, et qu'il ne s'en trouve point d'autre dans le procès-verbal qu'ils ont parcouru. Sur quoi , mon révérend père , nous vous disons , premièrement, que, dans l'extrait du procès-verbal que ces messieurs reconnoissent pour véritable , il est porté que « M. de Ciron a dit que , suivant l'ordre de l'assemblée , il avoit fait venir de Toulouse le livre des Instructions de saint Charles. » Or, comme cet ordre ne pouvoit lui avoir été donné en ce jour-là même , il est clair qu'il avoit été parlé des Instructions de saint Charles en un autre jour que le 1 OT de février, puisqu'il ne les avoit fait venir de Toulouse que par l'ordre de l'assemblée. D'où il faut conclure, et que M. l'abbé de Carbon, quoique très-sincère, ne s'est pas souvenu de tout ce qui s'est fait dans l'assemblée sur ce sujet , et qu'il peut y avoir eu des délibérations qui ne se trouvent point écrites dans le procès-verbal.
2° Quand il seroit vrai qu'on n'auroit pas fait sur cette lettre une délibération particulière , il ne s'ensuit pas qu'il soit permis au P. Annat de la traiter de supposée, puisque ce qui est inséré au procès-verbal suffit pour la justifier tout entière. Car l'ordre que M. de Ciron avoit reçu du clergé de faire imprimer les Instructions de saint Charles, « afin que cet ouvrage se répandît dans les diocèses , et qu'il pût servir de barrière pour arrêter le cours des opinions nouvelles , qui vont à la destruction de la morale chrétienne , » l'autorise suffisamment d'adresser ce livre au nom du clergé à tous les diocèses de France , et d'y exprimer le sentiment que l'assemblée lui avoit fait paroître en lui donnant ordre de procurer cette impression. Or c'est ce qu'il a fait exactement, puisque l'on ne trouve dans cette lettre que les mêmes points un peu plus étendus qui sont marqués en abrégé dans le procès-verbal. Que s'il n'avoit pas suivi àes intentions de l'assemblée, comme il est clair qu'il a fait, MM. les agens auroient été obligés, par le devoir de leur
• charge, d'en faire des plaintes publiques et de ^supprimer cette impression ; et de ce qu'ils ne l'ont pas fait , et ne le font pas encore , c'est une marque indubitable que cette lettre né contient que les véritables sentimens de l'assemblée , et est conforme à ses ordres.
3° Ces raisons , mon révérend père , sont encore bien plus fortes dans le différend particulier qui est entre nous ; car nous n'avons jamais cité cette lettre que pour faire connoître l'horreur que l'assemblée avoit eue des erreurs des casuistes, sur lesquelles nous lui avions adressé nos plaintes , et ce n'est aussi que pour détruire ce préjugé de l'assemblée que vous tâchez d'en affoiblir l'autorité. Voilà proprement ce qui est en question entre vous et nous. S'il est vrai que l'assemblée a détesté vos maximes , et que ce n'est que faute de temps qu'elle ne les a pas condamnées , cette lettre ne contient rien que de vrai , et nous avons tout ce que nous prétendons. C'est pourquoi, comme vous avez fort bien connu qu'il n'y a que cela d'important dans cette dispute , vous avez soutenu nettement que « toute l'indignation que l'assemblée a témoignée en cette rencontre » a été que les curés se fussent adressés à elle sans la permission de leurs évêques.
Voilà , mon révérend père , sur quoi il faut que les uns ou les autres soient déclarés imposteurs , pour user de vos termes. Car nous soutenons nettement que c'est une fausseté de dire , comme vous faites , que l'assemblée n'ait témoigné aucune indignation contre les maximes des casuistes. Il faut donc voir qui a de meilleures preuves. Nous vous demandons , mon révérend père , quelles sont les vôtres. Celles que vous produisez ne parlent de ce point en aucune sorte . et nul de ceux dont vous rapportez les lettres ne témoigne que l'assemblée n'ait point eu en horreur les corruptions de la morale que nous avions exposée à son jugement.
Mais si vous nous demandez les nôtres , nous vous produirons , premièrement, l'extrait du procès verbal autorisé par vos trois témoins, où il est dit en termes exprès que « plusieurs de MM. les prélats qui avoient lu le livre des Instructions de saint Charles , représentèrent qu'il seroit très-utile , et principalement en ce temps , où l'on voit avancer des maximes si pernicieuses et si contraires à celles de l'Évangile , et où il se commet tant d'abus dans l'administration du sacrement de pénitence par la facilité et l'ignorance des confesseurs. * Et où il est dit encore au nom de toute l'assemblée que « cet ouvrage devoit être imprimé , afin qu'il se répandît dans les diocèses , et qu'il pût servir comme d'une barrière pour arrêter le cours des opinions nouvelles , qui vont à la destruction de la morale chrétienne. »
Peut-on désirer un préjugé plus formel et plus exprès contre la nouvelle morale des casuistes? Aussi l'avez-vous bien senti; et c'est ce qui vous a porté à cette étrange hardiesse d'accuser de faux ce procès-verbal, en disant que des personnes dignes de foi vous ont assuré que « ces broderies de la corruption de la morale , et du mal que causent les casuistes du temps , » y ont été ajoutées dans un papier à part.
Où est votre jugement, mon révérend père? et pourquoi nous mettezvous dans la nécessité de vous en remarquer tant de défauts?
Pascal n 14
21 Ci HUITIÈME FACTUM
1° Sur qui retomberoit cette prétendue corruption du procès- verbal? Seroit-ce sur nous , qui n'y avons nulle part , et qui nous passerions bien de la preuve particulière que nous en tirons , parce que nous en avons d'autres constantes et indubitables? Et ne seroit-ce pas, au contraire , sur les secrétaires de l'assemblée et sur les agens du clergé , qui doivent répondre de la fidélité du procès-verbal , et qui sont coupables , s'ils y ont fait ou s'ils ont souffert que l'on y fit quelque altération? de sorte que la gratitude que vous leur témoignez pour les lettres qu'ils vous ont fournies , est de les faire passer pour des falsificateurs.
2° Toute la preuve que vous alléguez contre la lettre qui est à la tête Instructions de saint Charles , est fondée sur le procès- verbal , et sur ces trois témoins qui disent l'avoir parcouru , et n'y avoir point trouvé d'autre délibération que celle du 1 er février, et en même temps vous youlez nous faire passer ce procès-verbal pour corrompu , et ces témoins pour complices de cette corruption. N'est-ce pas tomber dans l'imprti 1 dence que saint Augustin reproche aux manichéens , de vouloir se servir d'un témoin en même temps qu'on prétend qu'il est indigne de croyance?
3° Comment avez-vous pu croire qu'il y eût des gens assez stupides pour écouter le témoignage prétendu de certaines personnes dignes de foi que vous ne nommez point , contre l'autorité d'une pièce publique et authentique, dont ceux même que vous alléguez pour vous sont les distributeurs et les garans?
4° Mais ce qui est encore plus surprenant , est qu'il n'y eut jamais de fondement plus frivole d'une accusation de faux , que ce que vous rap* portez de ces personnes dignes de foi. Car quand il seroit vrai qu'on n'auroit d'abord écrit autre chose , sinon que l'assemblée auroit agréé la proposition de M. de Ciron , et que le reste auroit été écrit dans un autre papier, s'ensuivroit-il que ce fût une falsification? Ne sait-on pas que l'ordinaire dans les compagnies est que ceux qui tiennent la plume n'écrivent d'abord que la substance des conclusions, et qu'on remet ensuite plus à loisir les raisons et les motifs sar lesquels la conclusion a été faite?
Ainsi , mon révérend père , il doit demeurer pour constant qu'il n'y eut jamais d'accusation de faux plus téméraire et plus injurieuse au clergé , que celle que vous formez sur un ouï-dire de personnes inconnues. Et partant, ce témoignage public et authentique subsiste dans toute sa force , et est une preuve convaincante de l'aversion qu'a eue * l'assemblée pour les erreurs de la nouvelle morale dont vous vous déclarez les protecteurs.
Mais nous en avons encore d'autres témoignages entièrement irréprochables , et de personnes très-considérables dans l'assemblée. Vous savex ce que M. de Ciron a écrit à l'un de nous : « J'ai vu toujours, dit-il, MM. les prélats fort disposés à condamner toutes ces maximes diaboliques qui ont paru dans les extraits ; et l'horreur que tous en témoignoient, faisoit bien paroître qu'ils n'étoient retenus que par leur peu de loisir, et par la nécessité qu'on avoit de conclure une si longuf assemblée. En vérité, il me semble qu'il ne faut que croire en Dieu, et
n'avoir pas renoncé aux premières notions du christianisme , pour avoir en exécration une telle morale. Je m'estimerois heureux de pouvoir la noyer dans mon sang. Mais puisque je n'ai que des désirs fort inutiles pour le soutien d'une cause aussi juste et aussi sainte que la vôtre , je vous supplie d'agréer que je joigne mes vœux et mes prières à vos illustres travaux, et que je dise : « Exsurge, Deus, judica causam « tuam. »
Vous n'ignorez pas non plus ce que nous en a écrit M. l'évêque de Couserans en ces termes : a Vous avez été les premiers qui avez été touchés de l'outrage qu'alloit recevoir par cette morale funeste toute l'Église du Fils de Dieu. Je suis témoin de ce cri charitable de votre gémissement qui vint frapper l'oreille de ces pères assemblés en la dernière assemblée du clergé , où j'avois l'honneur d'être un des députés. Vous 1 leur en portâtes les plaintes : elles émurent leurs cœurs sensiblement ; et je sais que sans 1 obligation qui les engagea pour lors de se séparer , leurs délibérations eussent confirmé toutes les vôtres sur ce sujet, et * qu'ils eussent proscrit par une censure publique cette doctrine de relâchement et d'iniquité. »
Et enfin vous pourrez apprendre ce que M. l'évêque de Vence vient de témoigner à toute la France dans sa nouvelle censure contre votre Apo* logie , puWiée dans son synode dès le 10 mai , où il semble avoir prévu la supposition par laquelle vous aviez voulu noircir l'assemblée , en prétendant qu'elle étoit demeurée indifférente à la vue de vos excès. Voici ses paroles : « Dans la dernière assemblée du clergé tenue à Parit en l'année 1656 , les curés de la ville de Rouen , que M. leur archevêque y avoit renvoyés , et ceux de Paris , présentèrent un extrait de plusieurs propositions tirées de quelques casuistes modernes , afin qu'il lui plût de les examiner. La lecture fit horreur à tous ceux qui l'entendirent ; et nous fûmes sur le point de nous boucher les oreilles , comme avoient fait autrefois les Pères du concile de Nicée , pour ne pas entendre les blasphèmes d'un livre d'Anus. Chacun fut enflammé de zèle pour réprimer l'audace de ces malheureux écrivains , qui corrompent si étrangement les maximes les plus saintes de l'Évangile , et introduisent une morale dont d'honnêtes païens auroient honte , et de bons Turcs seroient scandalisés. Mais comme l'assemblée se trouva sur la fin , et qu'il étoit impossible de lire tous les auteurs allégués , afin de prononcer un jugement avec connoissance et sans aucune préoccupation , on s'avisa , sur la proposition de M. l'abbé de Ciron, chancelier de l'université de Toulouse, personnage de savoir et de piété, de faire imprimer, aux dépens du clergé , les Instructions de saint Charles Borromée , cardinal , et archevêque de Milan , aux confesseurs de son diocèse ; et on jugea qu'attendant que les prélats pussent pourvoir à un mal si pressant par des censures juridiques, ce livret pourroit servir de quelque digue au torrent des mauvaises opinions qui ruinoient la morale chrétienne. «
Dites-nous maintenant , mon révérend père , qui de vous ou de nous & plus de droit de traiter ses adversaires de fourbes et d'imposteurs? Qui de vous ou de nous a plus de sujet de craindre de passer pour tels dans l'esprit du monde : ou vous qui avancez sans aucune preuve que l'as-
semblée n'a eu aucune horreur de vos méchantes maximes; ou nous qui montrons l'extrême aversion qu'elle en a eue par des preuves si décisives ?
Quant à ce que vous ajoutez hors de propos , que « l'assemblée manda les curés de Paris pour leur faire une correction sèche . » vous n'êtes pas assez informé ni des droits de l'assemblée , ni de la manière dont elle a agi avec nous. Comme elle ne prétend aucune juridiction dans Paris , elle n'a aucun droit ni d'en mander les curés , ni de leur faire correction. Aussi n'a-t-elle point agi avec nous de cette sorte. M. Taureau , l'un des agens qui vint trouver nos syndics de la part de l'assemblée , usa de ces termes qui sont encore dans nos registres : « Le clergé prie MM. les syndics des curés de Paris de se trouver à l'assemblée pour l'informer sur quelque doute ; » et leur répéta ce mot de prier deux ou trois fois , leur faisant remarquer que « l'assemblée l'avoit chargé d'user de ce terme, » Nous y fûmes reçus et traités avec honneur , et ils furent satisfaits des assurances que nous leur donnâmes, que nous n'avions jamais eu dessein de porter les curés des provinces de s'adresser à eux sans la permission de leurs évoques. Et en effet nous n'avions garde d'avoir ce dessein, puisque ç'auroit été reconnoître l'assemblée pour un concile national , à qui tous les ecclésiastiques peuvent immédiatement s'adresser. Après tout , mon révérend père , il est difficile que les évoques qui aiment la conservation de l'autorité que Jésus-Christ leur a donnée , se persuadent jamais que nous ne soyons pas aussi disposés à la maintenir , qu'ils savent , par tant d'expériences , que vous êtes disposés à l'affoiblir et la ruiner par toutes sortes de voies ; et pour vous en donner quelque preuve , vous trouverez bon que nous vous représentions ici ce qu'un évêque des plus zélés à maintenir la dignité de son caractère répondit alors à la lettre que vous rapportez de l'assemblée.
Lettre de Jf. Vévéque d'Orléans à V Assemblée générale du clergé.
« Messeigneurs , J'ai reçu , par MM. nos agens , la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, en date du 18 novembre; et je crois que vous ne trouverez pas mauvais que , par ma réponse , je vous témoigne la surprise où j'ai été d'apprendre par la vôtre le soupçon que vous avez conçu, que MM. les curés de Paris voulussent entreprendre quelque chose contre l'autorité épisoopale. Ce n'est pas à moi, messeigneurs, à trouver à dire à ce que font tant de grands prélats qui composent notre assemblée , et je dois avoir les derniers respects pour tout ce qui vient d'une si auguste compagnie. Mais , comme vous me nommez dans votre lettre M. le curé de Saint- Roch , je m'y trouve en quelque façon intéressé , parce qu'il est mon diocésain , qu'il a travaillé dans mon diocèse , et très-dignement, sous mon prédécesseur , en qualité de vicaire général , et qu'il est encore présentement un de mes vicaires généraux. Sa réputation est si bien établie , comme ayant blanchi dans le travail , qu'il n'a point besoin que je la confirme. Mais , messeigneurs , s'il en a besoin , je le fais de trèsbon cœur, et je ne pourrois lui refuser cet office sans blesser ma con-
science. S'il n'y a que lui qui entreprenne contre l'autorité épiseopale , nous devons être en sûreté, puisqu'il en a été toujours un très-digne et un très-ferme défenseur. J'oserois bien en dire autant de tous MM les curés , que nous pouvons presque appeler dans l'Église la seule portion qui reste attachée à nous , et qui vit dans l'obéissance , que tant de prêtres , à qui nous imposons les mains , nous promettent dans leur ordination , et qu'ils observent si peu. Pour moi , je ne puis m'empêcher que je ne témoigne quelque gratitude à MM. les curés , du soin qu'ils ont eu de vous présenter un recueil de tant de pernicieuses et damnables maximes , afin que , par votre prudence et votre autorité , vous y apportiez Tordre que Dieu demande de nos soins , à ce que tant d'âmes qu'il nous a confiées ne s'éloignent point des vérités évangéliques pour suivre ces maximes qui leur sont tout à fait opposées , et que la* chair et le sang ont révélées. Vous nous exhortez par la vôtre , comme étant en soupçon des curés , à prendre garde à ce qu'ils n'entreprennent point sur notre autorité : plût à Dieu qu'elle n'eût que ces ennemis-là à combattre 1 nous serions bientôt d'accord. Ce ne sont pas ceux-là, messeigneurs, qui sont à craindre : il y en a d'autres qui l'attaquent par leurs entreprises, et par paroles et par écrit, et qui ouvrent un beau champ au zèle que vous témoignez d'avoir pour notre caractère. Nous l'attendons de vos soins et de la générosité que vous avez fait paroître en toutes sortes de rencontres dans cette assemblée. Que si vous trouvez à propos d'en user autrement, nous croirons que, comme vous avez de plus grandes lumières, nous devons nous contenter de les admirer, en avouant notre aveuglement. Je ne manquerai pas, messeigneurs, à veiller à ce qu'il ne se passe rien dans mon diocèse de la part de mes curés qui puisse choquer la dignité de notre caractère ; et je puis vous assurer qu'il me sera fort aisé , puisqu'ils sont tous dans une parfaite et très-soumise obéissance pour leur évêque. Je suis , « Messeigneurs ,
c Votre très-humble et très-obéissant serviteur et confrère, « A. Del'bène , évêque d'Orléans.
« De Meung, ce 9 décembre <666. »
Yl* Objection du P. ÂnnaU
Ce qui est rapporté dans notre journal, d'un projet de conférence proposée par M. l'évêque de Rodez , vous donne sujet de triompher sur une lettre que vous avez tirée de ce prélat , par laquelle il témoigne que vous n'avez point eu de conférence chez lui avec M. Gauquelin , à qui nous avions cru que ces propositions avoient été faites immédiatement par M. de Rodez et le P. Annat ; au lieu que nous avons appris depuis qu'elles ne lui ont été faites que par l'entremise de M. l'abbé Le Camus , qui rapporta de leur part, à M. Gauquelin, ce que nous avons mis dans notre journal ;. et c'est la même chose dont M. Gauquelin fit son rapport à la Faculté, en lui rendant compte de ce que M. l'abbé Le Camus lui avoit dit. D'où il est clair qu'il n'y a aucune erreur dans la substance de ce que nous avons écrit , et qu'il est si absurde de nous
214 HUITIEME FÀCTUM
traiter de fcmwirtt, pour avoir rapporté ce que tf. l'abbé Le Camus & dit à H. Gauqueiin de votre part , comme si vous l'ayiez dit à M. Gauquelin môme, et ce que M. Gauqueiin a prié M. l'abbé Le Camus de vous répondre de sa part, comme s'il vous l'avoit dit à vous-même : il est si absurde, nous le répétons encore, de prendre cela pour une imposture, qu'on ne peut le faire sans donner sujet aux impies de trouver des faussetés dans les paroles mêmes de la vérité, puisque nous voyous que saint Matthieu rapporte, comme dit par le centenier à Jésus- Christ, ce que saint Luc témoigne qu'il fît dire à Jésus-Christ par ses amis, ne ■'étant pas jugé digne de venir le trouver lui-même. La seule différence qu'il y a , est que saint Matthieu , sachant bien que le centenier n'avoit pas été lui-même trouver Jésus-Christ , n'a pas laissé de dire qu'il étoit allé le trouver, Accessit ad eum centurio, parce que cette manière de parler , comme remarque saint Augustin , a sa vérité dans le langage des hommes, et qu'on peut dire véritablement .qu'un homme a fait ou dit ce qu'il a fait ou dit par un autre. Au lieu que c'est par surprise , et pour ne pas avoir été entièrement bien informés de cette circonstance de nulle importance , que nous avons parlé de la sorte : ce qui nous éloigne encore davantage de l'imposture dont vous nous accusez en des termes ai injurieux, puisque, pour être imposteur, il faut déguiser la vérité en la connoissant.
Mais n'avons-nous pas plus de sujet, mon révérend père, de vous accuser vous-même d'un déguisement peu digne d'un homme sincère? Car , si vous aviez voulu agir de bonne foi , ne deviez-vous pas rapporter tout ce qui s'est passé en cette rencontre , afin que le lecteur jugeât en quoi le récit que nous avions fait s'éloignoit de la vérité? Mais vous n'avez eu garde de le faire , parce que votre dessein a été , en attaquant cette circonstance , de faire croire que tout ce récit n'étoit qu'une fable, au lieu que si vous eussiez rapporté la vérité du fait qui vous étoit connue , le lecteur , qui auroit appris de vous-même que toutes les propositions faites de part et d'autre sur le sujet de cette conférence étaient véritables , et qu'il n'y avoit rien d'omis dans notre journal que l'entremetteur par qui elles avoient été faites , se seroit moqué de l'omission d'une circonstance qui ne touche en rien le fond de l'affaire , et auroit été surpris de la hardiesse avec laquelle vous donnez des démentis à tous les curés de Paris sur une bagatelle de cette nature.
VU* Objection du P. AnnaU
Nous joignons à l'objection précédente, touchant M. l'évêque de Rodez , celle qui regarde M. le nonce , parce qu'elle est de même espèce. Nous avons dit, dans notre journal, « qu'une certaine déclaration sur V Apologie avoit été portée par le provincial des jésuites et Je P. de Lingendes à M. le chancelier, qui étoit alors avec M. le nonce. » Vous ne désavouez pas que cette déclaration n'ait été portée par vos pères à M. le chancelier , qui est la seule chose en ce récit qui soit importante , et qui regarde notre différend. Mais , vous attachant à ce qui est dit en passant, que M. le chancelier étoit alors avec M. le nonce , vous en avez tiré une
lettre où il témoigne qu'il n'a jamais vu le provincial de la compagnie , ni le P. de Lingendes, chez M. le chancelier. Permettez-nous, mon lévérend père, de vous dire que vous abusez un peu de la bonté de ces messieurs , de leur donner la peine d'écrire des lettres sur de si petites choses , et qui vous sont si inutiles. Car , premièrement , il pourroit se faire que M. le nonce eût été avec M. le chancelier , lorsque vos pères y arrivèrent, quoiqu'il ne les eût pas vus, parce qu'ils n'auroient eu leur audience qu'après son départ. Mais , de plus , qu'importe que M. le nonce fût ou ne fût pas chez M. le chancelier, lorsque vos pères allèrent y porter votre déclaration? Quel avantage pouvions-nous tirer de cette circonstance? et pourquoi l'aurions-nous insérée dans notre récit, si elle ne nous avoit été rapportée? Mais puisque M. le nonce témoigne qu'il n'y étoit pas , nous l'effacerons de notre écrit avec la plus grande indifférence du monde. Nous n'y perdrons rien , et vous n'y gagnerez rien. Mais les reproches injurieux que vous faites aux curés de Paris sur un sujet si frivole ne laisseront pas de passer pour un effet très-injuste de la passion qui vous anime.
Quant à ce que vous nous attribuez , d'avoir dit que cet écrit a été porté' en Sorbonne , comme venant de la part de M. le chancelier et de M. le nonce , vous devriez avoir mieux considéré nos paroles que voici : « Quelques-uns prétendoient que cette déclaration , bien que défectueuse , devoit être considérée , et qu'il falloit en faire cas , venant de M. le chancelier et de M. le nonce. » En quoi nous ne faisons que rapporter ce qui fut dit par quelques docteurs , et encore de vos amis , des paroles desquels nous ne sommes point garans. Et pour vous montrer que nous ne nous y sommes point arrêtés , c'est que dans la même page , parlant , de nous-mêmes de cette déclaration , nous disons simplement que « vous l'avez fait bailler à la Faculté par M. le chancelier , * sans rien dire de M. le nonce. Ainsi l'éclaircissement que vous avez tiré de lui sur ce sujet ne regarde que ces docteurs , et non pas nous.
VIII 9 Objection du P. Annat.
Cette déclaration vous fournit encore un autre sujet de nous accuser d'imposture , que vous exprimez en ces termes : « Les journalistes disent que cette déclaration ayant été lue en Sorbonne , on avoit assez reconnu qu'elle ne satisfaisoit pas ; mais ils en content. Ce ne fut pas là la raison pour laquelle la Faculté la rejeta. » Nous ne disons pas , mon révérend père , que ce fut l'unique raison ; car voici nos paroles : « La Faculté députa à M. le chancelier pour lui dire que cette déclaration n'étoit pas suffisante; parce qu'elle n'étoit point signée, et de plus, parce que, l'ayant lue , on avoit assez reconnu qu'elle ne satisfaisoit pas à ce que l'on trouvoit à redire dans V Apologie. » Or, pour savoir si vous avez eu raison de dire que nous en contons , et que cette dernière raison ne fut pas une des deux pour lesquelles on la rejeta , il ne faut que vous représenter les paroles mêmes du registre de la Faculté : « 12 junii 1668, « honorab. D. Messier dixit se et syndicum ab amplissimo et illustris- « simo Franciae cancellario accersitum , et ab eo accepisse declarationem
« quamdam sine nomine et subscriptioue ; cujus lectione audita visum « est renuntiandum esse dicto domino cancellario per eosdem decanum « et syndicum ; illam insufficientem , quia sine nomine ; nec satis per * eam apparet quod auctor satisfaciat. »
Il n'est donc pas vrai , mon révérend père , que la seule raison pour laquelle votre déclaration fut rejetée par la Faculté est qu'elle étoit sans nom , comme vous avez osé l'assurer ; et il est vrai au contraire qu'elle fut rejetée pour toutes les deux raisons marquées dans notre journal , ce que vous avez osé nier. Sur quoi vous nous permettrez de vous avertir charitablement , qu'il est ordinaire aux personnes les plus sages de se tromper quelquefois , en rapportant simplement ce qu'ils ne savent que par le rapport des autres ; mais que c'est une faute très-considérable , et devant Dieu et devant les hommes , d'accuser publiquement des personnes de fausseté , sur des choses dont on est soi-même mal informé , comme vous avez fait en cette rencontre.
IX' Objection du P. Annat.
Le respect que nous portons à la dignité et au mérite de M. le chancelier nous auroit fermé la bouche , sur le reproche que vous nous faites de n'avoir pas bien rapporté quelques-unes de ses paroles , si la lettre que vous avez tirée de M. de Chaumont contenoit un désaveu formel de ce que nous en avons dit en notre journal. Car nous aimerions mieux nous persuader que ceux d'entre nous qui pensent les avoir ouïes se sont trompés , que de douter le moins du monde de la sincérité d'une personne si illustre. Mais comme vous ne tirez ce désaveu que par des conséquences qui ne nous paroissent pas justes , le respect même que nous avons pour M. le chancelier nous oblige de vous représenter ici , que ce que M. de Chaumont dit dans sa lettre ne nous paroît pas contraire à notre journal ; car voici le tour que vous donnez à cette affaire. N'y ayant autre chose dans notre journal , sinon que M. le chancelier avoit dit , « que la publication de la censure feroit trop de bruit parmi les peuples qui ont aversion de cette méchante doctrine et de ses auteurs : » vous voulez faire croire que nous avons voulu dire par là que « M. le chancelier condamnoit les jésuites comme auteurs d'une méchante doctrine ; » et sur cela vous rapportez une lettre de M. de Chaumont , qui ne désavoue point proprement les paroles du journal , mais qui désavoue le sens dans lequel vous prétendez que nous les avons prises , en témoignant qu'il « a eu charge de M. le chancelier de faire connoître à Votre Révérence qu'il a trop bonne opinion de la compagnie pour en parler de la sorte. » Nous n'avons point dit aussi qu'il ait parlé de la compagnie des jésuites ; mais si vous et vos amis prenez comme dit contre vous tout ce qui est dit contre Y Apologie , vous nous donnerez lieu d'ajouter cette preuve à tant d'autres qui nous assurent que vous en êtes les auteurs.
Après tout , quand il plaira à M. le chancelier de nous faire dire en quoi nous nous sommes pu tromper en rapportant ses paroles, nous espérons qu'il demeurera très-satisfait , et de la sincérité avec laquelle
nous avons dit ce que nous avons cru être véritable , et de la soumission avec laquelle nous recevrons ce qu'il daignera nous en apprendre de plus certain.
!• Objection du P. Annat.
Nous en disons de même de M. Le Tellier. Nous avons une déférence entière pour ce qu'il nous déclare de ses sentimens. Mais nous le supplions de considérer que ce qui nous rend excusables d'avoir cru ce que des personnes dignes de foi , et qui sans doute n'étoient pas assez informées , nous avoient rapporté de ses paroles , est qu'ils ne lui faisoient rien dire touchant les jésuites , qui ne fût alors dans la bouche de tout le monde , et principalement de ceux qui avoient plus d'affection pour leur société , qui se plaignoient tous , comme on nous avoit dit qu'il avoit fait , de l'imprudence avec laquelle ils avoient publié Y Apologie , après le bruit que les propositions de leurs auteurs , présentées par les curés , avoient fait dans le clergé. Le P. de Lingendes même a témoigné à M. le doyen de Notre-Dame être du même sentiment, en reconnoissant , comme on voit dans notre journal , « qu'il étoit fâché du bruit que ce livre causoit : » de sorte que les paroles que nous avons cru avoir été dites par M. Le Tellier , ne contiennent que le sentiment de ceux qui vous sont les plus favorables. Et quant à ce qui est dit contre Y Apologie en particulier , sa lettre ne dit pas expressément qu'il n'en ait point parlé ; et il nous semble , mon révérend père , que vous prenez un peu trop à, la rigueur quelques termes d'humilité dont il se sert , en avouant « qu'il n'entend pas les matières dont il s'agit. » Car ayant exercé , comme il a fait avec tant d'intégrité , les premiers emplois de la justice , il ne peut Das ne point condamner les excès de votre morale , qui sont , pour la plupart , aussi contraires aux lois civiles et humaines , qu'aux ècclésias- • tiques et divines. Et ce seroit bien abuser de la bonté qu'il témoigne pour votre compagnie , que de vouloir vous en servir pour persuader à toute la France qu'un homme de son rang et de son mérite ne désapprouve point les pernicieuses maximes que les évêques ont censurées dans votre Apologie; qu'il ne trouve pas mauvais qu'on enseigne , par exemple, qu'un gentilhomme chrétien peut en conscience tuer un homme pour éviter un soufflet , et se venger d'un démenti ; et qu'il n'y a point de crime à imposer de faux crimes à ceux qui nuisent injustement à notre réputation. C'est pourquoi , mon révérend père , nous ne craignons point de vous dire que vous lui imposez en voulant faire croire qu'il est dans ce sentiment ; et nous n'appréhendons point qu'il nous désavoue pour l'avoir défendu contre un soupçon si injurieux.
H 9 Objection du P. Annat.
Nous souhaiterions, mon révérend père, de pouvoir nous contenter de dire , à l'égard de M. l'évêque d'Amiens , ce que nous venons de dire à l'égard M. Le Tellier; et nous serions tout <Us\>osès a Tejeter les Mémoires que l'on nous a donnés sur ce sujet * & croire simplement le désaveu de ce prélat que vous rapportez , si L . ô ^OTBû» le taire sans être suspects d'une basse flatterie, dont c*^ \â ^ oxxs 0Til îout ™ °**
Mémoires pourraient nous convaincre par éerit. C'est pourquoi , ne pouvant pas demeurer dans cette retenue , nous espérons de mire voir par cet exemple que le public auroit été plus satisfait de votre conduite, si, au lieu des désaveux généraux que vous ave* tirés de trois ou quatre personnes, vous leur aviez demandé un récit sincère de ce qui s'est passé dans les faits qui sont rapportés dans notre journal. Car , en ne lisant que la lettre de M. l'évêque d'Amiens , on doit en conclure que tout notre récit «t une pure fiction , et qu'il n'a rien dit de tout ce que nous lui faisons dire. Et c'est aussi la conclusion que vous en tirez, en disant que « M. l'évêque d'Amiens , étant à Rouen , désavoua sur-lechamp cette relation comme fausse , et qu'il écrivit aux curés de Paris que l'on lui imposoit des discours qu'il n'avoit jamais tenus. * Cependant parce que ce prélat s'est expliqué plus particulièrement , et qu'il a même envoyé le journal apostille de sa main, et signé de son nom, en marquant en détail tout ce qu'il avpuoit avoir dit , et tout ce qu'il prétendoit n'avoir pas dit , il nous a donné moyen de justifier , dans une occasion signalée , la sincérité avec laquelle nous avons fait ce journal. C'est pour cela que nous représenterons ici ses apostilles , telles que nous les avons , écrites et signées de sa main.
Notre journal ne contient que cinq articles sur son sujet , dont voici le premier ; « M. l'évêque d'Amiens , ayant reçu la requête et le Factum, ne se contenta pas de témoigner aux curés , par le bon accueil qu'il leur fit , combien il approuvoit leur zèle et leur piété ; mais il leur dit positivement qu'il n'avoit jamais pu approuver et qu'il n'approuveroit jamais la doctrine des jésuites ; qu'il en avoit dit très-librement ses sentimens jusque dans le Louvre en des occasions importantes ; et que c'étoit une • chose étrange combien ces maximes se répandoient. » M. l'évêque d'Amiens avoue tout cet article , excepté qu'il change le mot de jésuites en celui d'Apologie,
Le second article est celui-ci ; « Il leur rapporta sur ce sujet que , faisant ses visites dans Abbeville , il s'enquit des prêtres qui servent aux paroisses , ce qu'ils répondoient aux serviteurs et servantes qui ne se contentoient pas de leurs gages , et qui , sur ce prétexte , se récompensent en cachette du bien de leurs maîtres ; et qu'il s'en trouva plusieurs qui approuvoient ces compensations, parce, disoient-ils , qu'ils avoient appris cette doctrine des jésuites. » M. l'évêque d'Amiens avoue encore tout cet article , hormis qu'il change le mot de jésuites en celui de caguistes.
Le troisième article est : « Il ajouta encore, sur ce que quelques curés témoignèrent s'étonner que les jésuites enseignassent de si étranges choses dans Amiens, que ce qu'ils trouvoient étrange ne le surprenoit pas. Je suis assuré , dit-il en propres termes , que le P. Poignant ne débite point sa doctrine particulière : sachez qu'autant qu'ils ont de pères qui enseignent le3 cas de conscience en France, en Italie, en Espagne, en Allemagne et partout ailleurs , ils parlent tous le même langage. » M. l'évêque d'Amiens désavoue tout cet article , et il dit que ce ne fut pas lui qui dit aux curés , mais les curés qui lui dirent que partout où il y avoit des jésuites , on enseignoit les mêmes propositions.
' Le quatrième article contient une lettre fort obligeante, que M. l'évoque d'Amiens écrivit à ses curés qui lui avoient envoyé leur Factum ; dans laquelle il dit, entre autres choses, « qu'après avoir examiné le tout , il est fort convaincu de la nécessité de travailler à l'examen de cette morale , etc. » M. d'Amiens ne dit rien sur cet article , comme étant incontestable.
Le cinquième est ; « La contestation s'étant émue entre les curés et les jésuites d'Amiens , sur le sujet des écrits de leurs professeurs , dont les eurés s'étoient plaints* M. d'Amiens condamna les jésuites par contumace aux dépens envers les curés , et ordonna qu'ils seroient réassignés pour se voir condamner à révoquer publiquement leurs méchantes propositions, p
M. l'évoque d'Amiens désavoue tout cet article en ces termes : « Il n'est pas vrai que j'aie condamné les jésuites aux dépens par contumace , et je n'ordonnai point qu'ils fussent réassignés : car Us n'avoient pas encore été assignés. J'avois seulement répondu à la requête des curés , et mis au bas : Soient les parties appelées. Et le jour assigné pour la conférence que j'avois trouvé à propos de faire , les jésuites se trouvèrent à l'heure marquée , et les curés ne voulurent pas s'y trouver. En quoi il paraît que celui qui a fait imprimer ces extraits a eu de fort mauvais Mémoires. Signé François , évêque d'Amiens. »
8ur eeia, mon révérend père, vous remarquerez, premièrement, combien il y a de différence entre la modération d'un évêque et l'emportement d'un jésuite» Ce prélat étoit persuadé que nous nous étions trompés en rapportant de lui un fait important , qui est qu'il eût rendu une sentence contre votre société , laquelle il croyoit n'avoir point rendue. Et cependant il n'a pas seulement eu la pensée de nous traiter de fourbes et d'imposteurs; mais il se contente de dire qu'if faut que nous ayons eu de mauvais Mémoires. Voilà , mon révérend père , comme parlent tous les gens d'honneur. Mais ce n'est pas là le style de la compagnie, qui a pour maxime aussi bien de sa conduite que de sa théologie, « detrahentis auctoritatem sibi noxiam falso crimine elidere. »
En second lieu, il est bon de remarquer que des quatre faits que M. l' évêque d'Amiens désavoue , ou en tout , ou en partie , il y en a trois qui ne consistent que dans des paroles qui, n'ayant pas été écrites, ne peuvent se prouver que par des témoins vivans; et «un quatrième qui peut se prouver par écrit. Pour les paroles de vive voix , il est vrai , d'une part , que M. l' évêque d'Amiens croit ne pas les avoir toutes dites. Mais il est vrai , de l'autre , que MM. les curés d'Amiens croient les avoir toutes entendues. Car ce prélat étant retourné à Amiens depuis ses apostilles qu'il écrivit à Rouen , et ayant fait quelque reproche à ses curés , dans la pensée qu'il eut que c'étaient eux qui avoient mandé ces choses , ils lui soutinrent, avec tout le respect qui lui étoit dû, qu'il leur avoit dit positivement tout ce qui se trouve dans le journal , et afin de lui aider à rappeler sa mémoire par les choses qui ont accoutumé de la réveiller, ils lui marquèrent les temps et les lieux où ils croyoient qu'il leur avoit dit toutes ces paroles, et en particulier le mot de jésuites , au lieu de celui de easuistes et é.' Apologie.
Nous n'entrons point , mon révérend père , dan» ce différend : il est de peu d'importance. Un défaut de mémoire , qui est ordinaire à tous les hommes , n'intéresse en rien , ni la sincérité de M. l'évêque d'Amiens, ni celle de MM. les curés. Mais ce qu'il y a de certain , est que l'accusation d'imposteurs que vous formez contre nous sur ce sujet , est pleine d'injustice et de calomnie; puisqu'il est clair que nous avons dit de bonne foi ce qui avoit été rapporté par des personnes dignes de foi.
Ce qui donne néanmoins un peu plus de sujet de s'assurer sur la mémoire de MM. les curés que sur celle de l'évoque d'Amiens , c'est qu'outre qu'il est plus facile qu'un seul se trompe que plusieurs , et qu'il est plus aisé d'oublier ce qu'on a dit , que de croire avoir ouï ce qu'on n'a point ouï, nous n'avons aucune preuve que la mémoire ait manqué à ces curés , et nous en avons une certaine qu'elle a manqué à M. l'évoque d'Amiens, dans l'unique fait qui pouvoit se justifier certainement, et duquel il est plus étonnant qu'il ne se soit pas ressouvenu. Car il est sans comparaison plus ordinaire d'oublier des paroles qu'on a dites sans beaucoup de réflexion , que d'oublier qu'on ait rendu une sentence. Cependant il faut bien que M. d'Amiens l'ait oublié , puisque nous avons en bonne forme la sentence qu'il nous a mandé si positivement ne point avoir rendue. En voici la copie telle qu'elle est au greffe , et qu'elle a été signée et délivrée par son greffier.
oc A tous ceux qui ces présentes lettres verront , salut : François , parla gjàce de Dieu et du saint-siége apostolique , évêque d'Amiens , conseiller du roi en ses conseils , et maître de l'oratoire de Sa Majesté , vu la requête à nous présentée par frère Pierre- Boucher , curé de Saint-Pirminau-Val; Pierre Matissar, l'un des curés de Saint-Firmin le Confesseur; frère Antoine Woignet, curé de SainUPierre ; Pierre Coulon, curé de Saint-Remi; Louis Desaleux, curé de Saint-Sulpice ; Jacques A visse, curé de Saint- Jacques ; Jean du Menil, aussi curé de Saint-Firmin le Confesseur; et Pierre de Flesselles, curé de Saint-Martin, demandeurs sur requête, et^le promoteur de notre cour spirituelle joint, contre PP. Longuet, Simon- de Lessau et Poignant, tous jésuites de cette ville, défendeurs : ladite requête du 5 juillet dernier , au bas de laquelle est notre permission de faire assigner lesdits défendeurs , pour , après avoir examiné VExtrait des propositions qui s'enseignent publiquement dans le collège de cette ville , et V Apologie où elles sont plus au long reprises et défendues, faire défense d'enseigner cette doctrine pernicieuse, de débiter ou retenir ladite Apologie, et voir condamner les propositions contenues dans lesdits Extrait et Apologie , au bas de laquelle est l'adjonction et réquisitoire dudit promoteur , et notre ordonnance pour faire assigner lesdits défendeurs , et ensuite est l'exploit d'assignation à eux faite par Rouveroy, sergent, le 3 octobre dernier, à laquelle requête sont attachés lesdits Extrait et Apologie , notre règlement portant ordonnance auxdits défendeurs de défendre à la huitaine, en date du 5 dudit mois; l'assignation faite auxdits défendeurs au domicile de M e Jean Bucquet , leur procureur , le 14 dudit mois d'octobre , pour voir dire que lesdits demandeurs auroient défaut , faute d'avoir par iceux défendeurs déduit moyens de défenses, le défaut accordé auxdits deman-
deurs , sauf trois jours , à quoi ils n'ont satisfait : Nous , en adjugeant le profit dudit défaut, privons et déboutons lesdits défendeurs de toutes exceptions et défenses , et pour voir condamner lesdites propositions , et par lesdits défendeurs les révoquer publiquement , ordonnons qu'ils seront réajournés, à intimation; et les condamnons es dépens desdits défauts et jugement. Donné à Amiens, le 12 novembre 1658. Signé Picard. »
Cette sentence est énoncée dans une autre , rendue peu après par Je même M. d'Amiens dans la même affaire , le 19 du même mois , en ces termes : « Vu par nous la requête, etc. , notre sentence du 12 des présens mois et an , au bas de laquelle est le réajournement fait auxdits défendeurs. »
Vous voyez , mon révérend père , que nous n'avons pas eu tort de dire , dans notre journal , que M. l'évêque d'Amiens avoit rendu une sentence , où il vous avoit condamnés , par contumace , aux dépens envers MM. les curés. Et vous jugez assez que c'est un étrange préjugé pour la vérité des autres faits qui demeurent contestés. Mais pour nous , après avoir justifié notre bonne foi , vous trouverez bon que , laissant à part ce que M. l'évêque d'Amiens révoque en doute , nous prenions droit sur ce qu'il avoue, et que nous y fassions deux réflexions, dont la première est, que tous ces changemens que M. l'évêque d'Amiens a cru devoir être faits dans notre journal , ne vous sont nullement avantageux.
Il veut qu'au lieu de dire qu'il « n'avoit jamais approuvé , et qu'il n'approuveroit jamais la doctrine des jésuites , » il ait seulement dit « la doctrine de Y Apologie. » Quel avantage pouvez-vous en tirer, puisqu'il est constant que Y Apologie étant un ouvrage des jésuites , et soutenu par toute la société , désapprouver la doctrine de Y Apologie , c'est désapprouver la doctrine des jésuites ?
Il ne change de même, dans le second article , que le mot de jésuites, en celui de casuistes. Et ainsi il avoue qu'il a dit , pour montrer combien ces maximes se répandoient , que « faisant ses visites dans Abbeville, il trouva plusieurs prêtres qui approuvoient que les serviteurs et servantes qui ne se contentoient pas de leurs gages , se récompensassent, en cachette du bien de leurs maîtres; parce, disoient-ils , qu'ils avoient appns cette doctrine des casuistes. » Il est donc constant , mon révérend père , par un témoignage si authentique , que cette méchante doctrine qui apprend aux serviteurs à voler leurs maîtres, qui corrompt leur fidélité , qui trouble la paix et la sûreté des familles , ■elon les termes des censures contre votre Apologie , ne s'enseigne pas seulement dans des livres , mais se pratique encore dans la conduite des consciences , et qu'elle empoisonne également les serviteurs qui la suivent , et les confesseurs qui l'approuvent.
Voilà ce qu'il nous étoit important de prouver par le témoignage de cet évêque , et qu'il étoit utile que* toute l'Église sût , afin que l'on
connoisse combien il est nécessaire de s'opposer au progrès de cette méchante morale. Mais que M. d'Amiens ait attribué cette doctrine aux casuistes , ou aux jésuites , cela nous est fort indifférent : puisque nous n'avons pas besoin du témoignage de personne, mais seulement de
222 HUITIÈME FACÎTJtf
nos propres yeux , pour savoir que ces casuistes sont des jésuites ; que c'est le P. Bauny qui Ta publiée dans un livre françois , qui est entre les mains de tout le monde , et qui a été condamné sur ce point aussi bien que sur beaucoup d'autres , par la Faculté de Paris ; et que votre apologiste , l'ayant voulu défendre , a encore attiré sur lai les censures de l'Église.
La seconde réflexion que nous avons à faire sur le sujet de M. l'évêque d'Amiens, est que son procédé nous fait voir, avec douleur, ce que peut la violence de votre société sur les personnes- mêmes qui paroissent les mieux intentionnées. Car ce prélat reconnoit de bonne foi , * qu'A n'approuve point , et qu'il n'approuvera jamais la doctrine de VÀpologii; qu'il est convaincu de la nécessité de travailler à l'examen de cette mtfrale ; » et enfin que son diocèse en est actuellement infecté. Ainsi on ne peut attribuer le retardement qu'il a apporté jusqu'ici à censurer ce livre , à aucun doute qu'il ait , ou que la doctrine n'en soit pas mauvaise , ou que ce ne soit pas le temps de travailler â l'examen de cette morale , et à en empêcher le cours , qu'il a reconnu être si grand dans son propre diocèse. Qui pourroit donc l'avoir retenu tant de temps , que l'appréhension d'attirer sur lui les persécutions , ou publiques , ou secrètes, de votre société, et tout le crédit du P. Annat? Et il n'est pas étrange que ces terreurs aient quelque pouvoir sur des personnes d'ailleurs estimables : puisque, sans avoir égard à aucune considération temporelle , ils peuvent en avoir de spirituelles qui leur font douter s'il est de la prudence de se commettre avec un corps qui a pour première maxime de sa politique , de travailler de toutes ses forces à perdre d'honneur tous ceux qui s'opposent à ses intérêts, et à les rendre, s'ils le peuvent, inutiles à l'Eglise, de peur qu'ils ne nuisent à te grandeur de la compagnie.
C'est sans doute pour imprimer davantage cette terreur dans les esprits , que vous avez cru devoir nous traiter d'une manière si outrageuse , et si disproportionnée aux reproches frivoles que vous nous faites. Vous n'avez pu ignorer qu'ils ne servoient de rien pour appuyer votre morale , et pour arrêter l'horreur que tout le monde en a conçue. Mais vous vous êtes persuadés qu'en foulant ainsi aux pieds un corps qui est de quelque considération dans l'Église , vous vous rendriez par là redoutables à tout le monde ; et que si vous ne pouvie? pas empêcher qu'on ne détestât dans le cœur vos maximes pernicieuses , vous empêcheriez au moins , par la crainte d'un semblable traitement , qu'on vous les reprochât en public.
Il ne faut donc pas s'étonner qu'il y ait des personnes que ces appréhensions ébranlent : mais il faut plutôt s'étonner qu'il s'en soit tant trouvé qui n'en aient point été ébranlées , et qui , méprisant , par une générosité épiscopale , tout ce qui pouvoit leur arriver de la part d'une société si vindicative , ont rendu à la vérité les témoignages qu'ils lui dévoient.
Pour nous , mon révérend père , que vous regardez aujourd'hui comme le principal objet de votre animosité, bien loin de nous repentir de l'engagement où Dieu nous a mis, nous nous sentons obligés de lui
POUR LES CURÉS DE PARIS. 28g
rendre grâces de ce qu'il a fortifié notre foiblesse contre ces craintes. Et peut-être aussi que la postérité nous saura gré d'avoir mieux aimé nous exposer à tous les ressentimens d'une haine aussi obstinée et aussi puissante qu'est la vôtre , que d'abandonner la défense de la morale de Jésus- Christ.
A Paris, le 25 juin 4659.
Des curés de Paris, ou seconde partie de la Réponse au P. Françoii Ânnat , jésuite , contenant les plaintes qu'il leur a donné sujet de lui faire par son écrit intitulé ; « Recueil de plusieurs faussetés , etc. »
Nous oroyons , mon révérend père , que vous serez plus que satisjait sur tous les chefs d'accusation que Votre Révérence a proposés contré nous. Mais il est raisonnable que vous preniez à votre tour la peine de satisfaire à nos plaintes ; et qu'après nous avoir attaqués si injustement , vous vous défendiez vous-même des justes reproches que nous avona à vous faire. Nous espérons qu'ils seront plus considérables que les vôtres , et plus utiles à ceux qui voudront s'instruire de nos différends ; parce que nous rentrerons souvent par là dans Fexameh de votre morale , dont vous essayez de nous retirer , en vous attachant à nos personnes 5 et que nous ferons voir , par votre conduite , non-seulement que vous enseignez aux autres, mais que vous pratiquez vous-mêmes les maximes corrompues de vos casuistes.
I r * Plainte des curés contre le P. Ânnat.
Notre première plainte est fondée sur ces paroles de la fin de votre recueil , qui sont comme la conclusion de toutes les injures dont vous nous avez déchirés : « Je ne dis pas, dites-vous, que les journalistes sont menteurs , imposteurs et faussaires ; mais j'espère que le sage lecteur se persuadera que je l'ai bien prouvé. »
Vous ne le dites pas , mon révérend père ? Qui a donc écrit dès la seconde page de votre recueil , que vous avez résolu d'y faire voir que les auteurs et les distributeurs de ces écrits sont extrêmement menteurs? Qui a donc dit en la quatrième page , que ce sont des fourbes découverts ? Et , au même lieu , que les journalistes montrent qu'ils ont aussi peu de jugement que de bonne foi ? Et en la sixième , que ce sont les plus grands menteurs de tous ? Et en la septième , que les journalistes ont bien le courage de paroitre plus imposteurs que les jansénistes ? Et en la neuvième , qu'ils sont généreux en leurs mensonges? Comment peut-on excuser une fausseté si visible , qu'en l'attribuant à un défaut de mémoire , qui fait voir qu'on peut bien oublier et désavouer ce qu'on auroit dit il y auroit quelque temps : puisque le P. Annat a oublié . à la fin d'un libelle de trois feuilles, ce qu'il a dit auparavant sept ou huit fois?
Il est donc certain , mon révérend père , que vous vous êtes emporté k cet excès , que d'appeler tous les curés de Paris des menteurs , des
imposteurs et des fourbes. Et si quelque reste de honte vous a porté à. dissimuler à la fin que vous leur ayez donné ces noms outrageux , c'est pour leur faire en même temps un plus grand outrage , en ajoutant que si vous ne l'avez pas dit, on jugera que vous l'avez bien prouvé.
Ce n'est pas ici une accusation de peu d'importance. Le crime d'un ' imposteur et d'un faussaire , étant du nombre de ceux qui ferment le royaume de Dieu , comme parle saint Augustin , que les canons punissent des peines les plus rigoureuses , et que les hommes détestent davantage : dire que vous aveu bien prouvé que nous sommes des faussaires et des imposteurs , c'est assurer que nous sommes des prêtres criminels, indignes de notre ministère , qui devrions en être séparés par le jugement de l'Église, et qui devons être en horreur à tout le monde, et à ceux même qui nous sont soumis.
Voilà ce qu'enferme le reproche que vous nous faites. Si vous l'avez bien prouvé , comme vous le dites , il ne nous reste qu'à en faire pénitence. Mais si vous ne l'avez point prouvé , et si c'est sans raison que vous nous imposez ces crimes , vous en êtes vous-même coupable : puisque la calomnie est en cela différente des autres péchés , qu'on n'est point , par exemple , homicide pour accuser faussement un autre d'avoir fait un meurtre ; au lieu qu'on est nécessairement calomniateur , quand on accuse faussement un autre de l'être. De sorte que si votre accusation est sans fondement , il ne vous reste aucune voie pour vous réconcilier avec Dieu , que la réparation publique d'un excès si public et si scandaleux.
Voyons donc quelles sont les preuves par lesquelles vous prétendez avoir « bien prouvé que nous sommes des menteurs , des imposteurs et des faussaires. » C'est , dites-vous , « par des témoins les plus irréprochables qu'on puisse jamais trouver. » Nous avons fait voir par l'exemple de celui seul qui a particularisé son désaveu , que la mémoire manque aussi souvent à ceux qui croient n'avoir pas dit des choses , qu'à ceux qui croient les avoir ouïes. Mais supposons que tout ce que disent ces témoins illustres soit indubitable, qu'en pouvez-vous conclure autre chose dans toute la rigueur, sinon, comme a fait M. l'évêque d'Amiens, que nous avons eu de mauvais mémoires dans quelques faits de notre journal, qui ne sont de nulle importance ? Est-ce là, mon révérend père , avoir bien prouvé que nous sommes des menteurs , des imposteurs et des faussaires ? Êtes-vous donc si peu instruit dans les règles les plus communes de la morale , non-seulement chrétienne , mais humaine , que vous ne sachiez pas que ce qui fait un homme menteur , imposteur et faussaire , n'est pas simplement d'avoir dit des choses qui ne se trouvent pas vraies ; mais de les avoir dites contre sa conscience , et sachant qu'elles étoient fausses ; et que* c'est proprement le manquement de sincérité et de bonne foi qui fait ces crimes ? « Nul ne doit être jugé menteur , dit saint Augustin , pour dire une chose fausse , la croyant vraie : « Nemo sane mentiens judicandus est, qui dicit falsum quod putat « verum. » (In Ench. , cap. xviii.) Et cette maxime est si certaine , qu'on en a fait une règle du droit canonique (22, quaest. 2). Or, vos témoins prouvent-ils que nous ayons manqué de sincérité, et que nous ayons
parlé contre notre conscience? Y a-t-il un seul mot dans toutes les lettres que vous produisez , par lequel il paroisse que nous ayons avancé des choses comme véritables , lesquelles nous savions bien être fausses ? Y a-t-il même la moindre couleur et la moindre vraisemblance en cette prétention ? Car y a-t-il homme de bon sens qui puisse s'imaginer , que sachant bien , par exemple , que c'était à M. l'abbé Le Camus , et non à M. Gauquelin , à qui M. l'évêque de Rodez et le P. Annat avoient parlé , nous ayons pris plaisir à dire , contre notre conscience , que c'étoit à M. Gauquelin ? Y a-t-il apparence de croire que nous ayons inventé à dessein , que M. le nonce étoit avec M. le chancelier , lorsque le P. de Lingendes lui porta votre déclaration , quoique nous sussions bien qu'il n'y étoit pas ? Quel avantage pouvions-nous tirer de ces circonstances ? Et qui est l'homme qui , ayant assez peu de conscience pour mentir , a eu jamais assez peu d'esprit pour en choisir des sujets si inutiles et si ridicules ? Il est donc clair , mon révérend père , que vous n'avez point « prouvé que nous fussions des menteurs , des imposteurs et des faussaires ; et qu'ainsi vous demeurez vous-même convaincu de nous avoir fait une injure , dont vous ne sauriez obtenir le pardon de Dieu , que par une reconnoissance publique de nous avoir injustement calomniés. » Mais il est encore nécessaire de considérer que les choses sur lesquelles vous nous traitez si injurieusement , sont de si peu d'importance , qu'il est infiniment plus honteux d'en prendre des sujets de reproche et d'accusatiqn , comme vous faites , que d'en avoir été mal informé , comme vous prétendez que nous l'avons été. Car il n'y a personne qui ne sache que dans les choses que l'on dit sur le rapport d'autrui , il faut mettre grande différence entre celles qui sont importantes , et celles qui ne le sont pas. Dans les choses importantes, quoiqu'il suffise d'être sincère pour n'être pas menteur , cela ne suffit pas pour être exempt de toute *aute ; et il y en a même que l'on ne peut publier , à moins que d'en avoir des preuves certaines , sans une témérité criminelle. Mais dans les choses qui ne sont de nulle conséquence , comme nous avons montré qu'étoient celles que vous nous reprochez , la sincérité suffit non-seulement pour éviter le mensonge , mais même pour éviter toute autre faute; parce que ce seroit détruire la société humaine , que de vouloir obliger les hommes à s'informer des moindres faits avec autant de soin et de diligence , que s'il s'agissoit des plus grandes choses. Et c'est pourquoi saint Augustin , dans son exactitude ordinaire , dit que « celui qui tient pour vraies des choses fausses qu'il a crues trop légèrement , ne peut jamais être accusé de mensonge , mais quelquefois de témérité. « Non « itaque mendacii , sed aliquando temeritatis arguendus est , qui falsa « incautius crédita pro veris habet. » (Enchirid. , cap. xvih.) Il ne dit pas qu'on puisse toujours l'accuser de témérité , mais seulement quelquefois. Or, quand peut-on moins l'en accuser, que lorsque les faits ou il se trompe sont de si peu de conséquence , qu'ils ne méritent pas qu'on s'en informe avec plus de soin ? Il y a donc des choses sur lesquelles on peut se contenter d'un oui-dire , selon les règles mêmes de la prudence chrétienne ; et ainsi nous avons pu déférer , sans une plus grande en- •jiiête, à ce qu'on nous avoitdit, que M. le nonce étoit chez M. le chan- Pascal n 15
celier lorsque le P. de Lingendes y alla. Et comme c'était une chose qui étoit dans l'esprit et dans la bouche de tout le monde , et de vos plus grands amis, que vous aviez fait une grande imprudence de publier V Apologie , nous avons encore pu croire que M. Le Tellier vous avoit déclaré librement un sentiment si commun , si juste , si charitable , et dont il ne peut se faire que vous ne soyez vous-mêmes convaincus par révénement.
Mais il y a des choses que Ton ne peut sans crime publier sut un ouïdire ; et sans aller bien loin en chercher des exemples , vous nous eu fournissez un bien considérable dans la douzième page de vôtre recueil, qui sera le sujet de notre seconde plainte.
IF Plainte des curés contre le P. Annat.
Vous y parlez ainsi : « Je ne puis que je n'admire l'esprit et la conscience des ennemis des jésuites , qui font un lieu commun d'invectives contre leur doctrine sur la direction d'intention. Je les défie de pouvoir jamais trouver un jésuite qui ait enseigné que l'usage d'un moyen reconnu pour mauvais , devienne bon par la direction d'intention ; ou , ce qu'on dit être arrivé dans une paroisse de Paris il y a dix ou douze ans, que , pour ôter Un curé qui empêche la sainte intention qu'on a de faire honorer de nouveaux saints dans son Église , et d'y rétablir l'ancienne discipline , on puisse mêler dans son bouillon je ne sais quoi qui l'aide A aller en paradis devant le temps. »
Ce sont vos paroles , mon révérend père. Il ne s'agit pa» ici si M. de Rodez a parlé à M. Gauquelin , il s'agit d'un empoisonnement , qui est l'un des plus horribles crimes devant Dieu et devant les hommes. Ceux qui ne jugeront de ceci que par votre recueil , ne pourront croire autre chose sinon que vous avez voulu faire retomber sur quelqu'un de nous l'infamie de cette accusation : en quoi vous nous faites une injure signalée , de nous faire passer sur un ouï-dire pour des empoisonneurs de curés. Nous vous Soutenons , mon révérend père , que ce ne sont point là des choses qu'on puisse sans crime publier sur un ouï-dire. Il faut , pour pouvoir ainsi les avancer, ou qu'elles soient notoires à tout le monde, ou qu'on les autorise au moins en les publiant par des preuves claires et convaincantes. A moins que cela , selon toutes les lois et civiles et canoniques , on mérite le même châtiment que mériteroit le crime dont on accuse les autres : « Qui non probaverit quod objecit , dit le pape Adrien , « poenam quam intulit ipse patiatur. » Où sont donc vos preuves , mon révérend père ? où sont ceux qui vous ont dit que « la sainte intention , de faire honorer de nouveaux saints a fait empoisonner un curé ?» Et s'il y en a qui vous l'aient dit , ce qui n'est nullement croyable , quelles assurances en avez-vous tirées pour le croire, et pour en prendre la hardiesse de le publier ? Si vous en avez , produisez-les à la face de toute l'Église ; mais si vous ne pouvez en produire aucune , souffrez que nous vous disions que la plus favorable interprétation qu'on puisse donner à ce reproche calomnieux, aussi bien qu'à toutes les injures que vous nous dites , est que vous avez voulu y pratiquer la doctrine de Di-
castillus , qui exempte de crime la calomnie , lorsqu'on s'en sert pour repousser ceux qui nuisent injustement à notre réputation, comme vous croyez que font à votre égard tous ceux qui décrient votre morale. L'usage de cette doctrine sur la calomnie vous est maintenant devenu plus facile que jamais ; et nous ne voyons pas ce qui pourroit empêcher les plus scrupuleux jésuites de s'en servir dans toutes les occasions où ils croiront en avoir besoin : car votre Dicastillus , qui avoit ôté à la calomnie , dans ces rencontres , la malice du péché mortel , y avoit laissé au moins une offense vénielle , n'ayant pas trouvé le moyen d'en séparer le mensonge. Mais votre P. Tambourin , si hautement loué et approuvé par votre général , vient de donner la naissance à une opinion qui mettra bientôt toutes ces sortes de calomnies , et toutes leurs suites , entre les actions tout à fait permises.
Vous trouverez bon , mon révérend père , que nous vous représentions ici ses paroles , et que nous profitions de cette occasion pour continuer d'instruire le monde des principes de votre morale.
Ce nouveau théologien , dans son explication du Décalogue , imprimée cette année même à Lyon , avec les éloges et approbations de plusieurs de votre Société (lib. IX , cap» h , $ 2 , n. 4) , propose cette question : « S'il est permis d'imposer à un témoin injuste d'aussi grands crimes qu'il est nécessaire pour notre juste défense , lorsque l'on ne peut s'en défendre autrement. » Sur ce cas il divise sa réponse en deux parties : la première est , « qu'il lui est probable qu'on ne pèche point en cela contre la justice. » Sur quoi il cite Dioastillus , et quelques autres casuistes , et c'est où vous en étiez demeurés. Mais la seconde réponse contient les nouvelles lumières de ce jésuite. « Il m'est incertain, dit-il, si cela ne peut point se faire sans aucune faute , sine ulla culpa : de Lugo croit que non , parce que ce seroit au moins un mensonge , ce qui n'est jamais permis; et de plus, que s'il falloit prouver oe faux crime par témoins, il faudroit les engager à un parjure, ce qui seroit un péché mortel. J'entends tout cela , dit Tambourin ; mais comme tout le péché se rejette sur le mensonge et le parjure, il s'ensuit, premièrement, que si c'étoit un mensonge sans serment , ce ne seroit pas un péché mortel , ce qu'accordent aussi expressément Hurtadus et Bannez dans Diana (part. IX, tr. VIII, resol. xliii). En second lieu, lorsqu'on seroit obligé de faire serment on pourroit user d'équivoque , et ainsi éviter le parjure et le mensonge , ce qui seul fait que Lugo et les autres docteurs nient l'opinion qui exempte cela de péché. Et par conséquent le mensonge étant ôté par l'équivoque , ils ne se trouveront plus contraires & cette opinion. »
Vous voyez , mon révérend père , que , selon cette nouvelle invention d'ajouter l'équivoque à la calomnie , elle se trouvera entièrement purgée, tant d'injustice et de péché mortel par le prétexte de repousser un injuste accusateur , que de mensonge et de péché véniel par l'artifice d'ajouter une équivoque. Néanmoins, comme cette opinion ne fait que de naître , et n'est pas encore assez affermie , Tambourin en témoigne quelque défiance, surtout à cause des inconvéniens et des suites qu'il ne rejette pas , mais qu'il dit seulement être dures à digéier.
Voici comme il en parle : « Je dis néanmoins que cela m'est encore incertain. Car quoi ? s'il falloit prouver que ce témoin qu'on veut décrier est un abominable , un excommunié , un hérétique ; que ce faux témoin , dira-t-on , s'en prenne à lui-môme. J'entends bien ; mais je suis encore en peine. Car quoi ? s'il falloit falsifier pour cela des pièces publiques, pourroit-on porter un notaire public , qui seroit certain de mon innocence , à les falsifier pour servir de preuves aux crimes qu'on supposeroit à ce faux témoin? Pourquoi non? dira-t-on. Quidni? Car ce n'est pas être infidèle envers la république , mais extrêmement fidèle ; puisque c'est pour défendre les personnes innocentes de la république. Mais si on ouvre cette porte, que deviendront les jugemens publics? Qu'on trouve , dira-t-on , de bons témoins , comme les demandent les tribunaux où la justice est bien rendue : car quand on repousse de faux témoins par quelque artifice que ce soit , ce n'est pas affaiblir , mais fortifier les jugemens publics. J'entends bien. Je le dis encore une fois. Mais parce que cela me semble encore dur à digérer , je réserve volontiers à un autre temps à démêler ce nœud. »
Que vous en semble, mon révérend père? La question est si, étant injustement accusé , l'on peut , sans aucun péché , sine ulla culpa , imposer de faux crimes , comme l'hérésie et le péché abominable , à celui qui nous accuseroit injustement; les soutenir même avec serment devant les juges , en se servant d'équivoques ; suborner des témoins qui fassent les mêmes sermens , et aposter un notaire qui falsifie des pièces publiques pour appuyer ces calomnies.
Sur cela un jésuite, qui écrit par l'ordre de son général, comme il paroît par ce qu'il dit (p. 1) avec , l'approbation de sa compagnie , dit simplement que « il lui est incertain si cela n'est point. » Et après avoir apporté toutes les raisons qu'il a pu trouver pour montrer que cela est permis , et n'en avoir opposé aucune au contraire , il se contente de dire que « cela est dur, et qu'il réserve à un autre temps à démêler ce nœud. »
Quelle théologie est-ce là, mon révérend père, que votre société répand dans le monde ! En est-on donc quitte , après avoir proposé les plus horribles renversemens de la loi de Dieu , pour dire qu*On en est en doute, qu'on en est incertain, que cela est dur? Eh quoi ! le doute, en matière de vérités si clairement établies par l'Ecriture et par le consentement de toute l'Église, n'est-il point impie et hérétique? N'est-ce point une hérésie , non-seulement de dire que Jésus-Christ n'est point dans l'eucharistie , mais même de dire que l'on est en doute s'il y est présent ; puisque le doute aussi bien que Terreur expresse détruit la certitude , sans laquelle il n'y a point de foi ? Pourquoi donc ne seroit-ce point une hérésie de douter si une chose si expressément défendue par un précepte du Décalogue , comme est le faux témoignage , n'est point défendue ?
Mais nous vous disons plus , mon révérend père. Ce doute , dans les écrits de Tambourin , donne sujet à tous les autres de conclure , selon les principes de la probabilité, qu'on peut faire des actions si damnables avec une entière sûreté de conscience. Car puisqu'il doute si
Ton ne peut point les faire , il ne croit donc pas qu'il soit évident que l'Écriture les condamne , ni qu'il y ait aucune raison convaincante qui fasse voir qu'elles sont mauvaises : et cela ne suffit-il pas pour conclure que l'opinion qui permet ces actions , est probable au jugement de ceux qui soutiennent qu'une opinion est probable , lorsqu'elle n'est pas évidemment fausse? « Quid requiritur ut sententia sit probabilis a ratione? « ut non sit evidenter falsa , » dit Caramuel. Puisqu'il apporte des raisons pour l'appuyer , qui lui paroissent si considérables , qu'il n'y répond point, peut-eUe manquer d'être sûre en conscience au jugement de ceux qui enseignent , comme fait Tambourin lui-même (hb. I , cap. m, §3) : « que la moindre probabilité , soit d'autorité , soit de raison , suffit pour bien agir : « Sufficit probabilitas sive intrinseca , sive extrinseca , quan- « tumvis tenuis ; » et qui veulent même qu'il ne soit pas nécessaire qu'une opinion soit évidemment probable , mais que c'est assez qu'elle le soit probablement : « Satis est in omnibus casibus constare probabi- « liter opinionem esse probabilem , » comme dit encore le même auteur (t'&id.,n. 8)?
Qu'il vous sera donc aisé , mon révérend père , de déduire en opinion probable et très-sûre en conscience ce doute de Tambourin ! et après cela qu'on juge combien il est dangereux d'attaquer les jésuites , puisqu'ils ont tant de moyens de s'en venger ; car leur amour-propre leur persuadant toujours que tous ceux qui décrient leurs méchantes opinions et leur mauvaise conduite , sont de faux et d'injustes accusateurs qui calomnient leur société , il leur est aisé de conclure ensuite , par leur morale même , qu*il leur est permis de les faire passer pour hérétiques , pour empoisonneurs , pour imposteurs et faussaires. Si cela ne suffit , ils pourront y ajouter la subornation des témoins et la falsification des pièces publiques , pour les convaincre de ces crimes supposés. Et enfin si cela n'est pas encore suffisant , leur P. L'Amy leur fournira de plus fortes armes pour se défendre contre ces prétendus faux accusateurs , defensione occisiva , comme parle la Faculté de Louvain , en censurant la doctrine de ce jésuite.
Nous ne nous expliquons pas davantage sur ce sujet ; mais nous ajoutons que vous avez encore un moyen qui peut vous rendre redoutable à ceux qui voudroient décrier votre compagnie. Nous ne l'avons appris que depuis peu ; et il est bon que le public en soit informé. C'est qu'il vous est encore permis de les voler , pour vous récompenser du tort qu'ils feroient à votre réputation, selon cette maxime de Dicastillus [Dejust. et jure, lîb. II , tr. II , disp. ix , § 180) , et de Tambourin (lib. I , cap. m , § 5) : « Probabile est ablationem famae pecuma compensari ; il est probable , c'est-à-dire sûr en conscience, qu'on peut se récompenser en argent du tort qu'on fait à notre réputation. » Ce qu'il explique plus clairement (ibid. , § 3 , n. 25) , où il résout, après de Lugo, « qu'il est probable que celui que l'on a diffamé peut reteviT V argent de ceux qui l'ont diffamé , s'ils ne veulent pas , ou qu'iW t\e fissent pas réparer le dommage qu'ils lui ont fait en sa rép^w ^ x±. » ^ cela sans aucune crainte des juges ; parce que , selon le wT^e ^Bn^ ^ 11 ^- \ÏU , tr. I. , cap. v , § 1 ) , lorsque la compensasse e0 t& ô * ^ î uste i tt u **
aujourd'hui certain , parmi tous les casuistes , qu'on peut jurer devant les juges que Ton n'a rien pris . en sous-entendant qui ns nous fût dû : « Non esse in oonscientia furem , qui per occultam aoceptionem oomc pensât id quod sibi debetur ; et posse jurare etiam coram judioe se cnihil aocepisse, intelligendo quod sibi non deberetur, certain jam « hodie est apud omnes. »
Ut* Plainte des curés contre le P. Annat.
Ce n'est pas sans raison , mon révérend père , que nous nous tommes un peu étendus sur ce sujet. Car cela nous donne moyen de répondre au défi que vous nous faites , « de pouvoir trouver un jésuite qui ait jamais enseigné que l'usage d'un moyen reconnu pour mauvais, devienne bon par la direction d'une bonne intention , » et de nous plaindre en même temps du reproche que vous nous faites ensuite , de pratiquer la doctrine que nous vous attribuons. Vous dites que « vous admirez en cela l'esprit et la conscience des ennemis des jésuites. » Mais nous avons bien plus de sujet d'admirer votre imprudence, de nous engager, par ces défis si mal concertés , à renouveler dans l'esprit du monde la mémoire de vos maximes , que vous auriez tant d'intérêt qu'on eût oubliées.
Eh quoi l mon révérend père , n'est-ce donc pas employer de mauvais moyens sous prétexte d'une bonne fin , que d'employer , pour conserver sa réputation , la calomnie , la subornation des témoins et la falsification des pièces publiques ? Dites- nous si c'est un moyen légitime de conserver son bien, son honneur ou sa vie, contre l'injustice d'un accusateur , que de le prévenir en l'assassinant. Or c'est ce que votre P. Dicastillus permet formellement, non-seulement dans la spéculation, mais aussi dans la pratique (lib. II, tr. I, disp. x, d. 10), où il dit que les raisons de ceux qui l'approuvent dans la spéculation , et le désapprouvent dans la pratique, « lui déplaisent extrêmement : « Hae rationes « mihi omnino displicent : » comme en effet il ne les réfute pas mal selon vos principes.
Dites-nous si ce n'est point un mauvais moyen à un religieux qui a abusé d'une fille, de s'en défaire, de peur qu'elle ne le diffame. Et cependant vous avez pu voir dans nos extraits . qu'un habile homme de votre société, au rapport de Caramuel, décidoit que ce religieux pouvoit , en ce cas , se servir de la doctrine de votre P. L'Amy , et tuer cette femme pour conserver son honneur : « Inquiris an homo religiosus qui a fragilitati cedens feminam vilem cognovit, quae honori ducens se a proBtituisse tanto viro , rem enarrat et eumdem infamat , possit illam « occidere ? Quid scio ? At audivi ab eximio pâtre N. S. theologiae doc- « tore , magni ingenii et doctrinae viro : potuisset Amicus hanc resolu- « tionem omisisse : at semel impressam débet illam tueri , et nos eam- « dem defendere. Doctrina quidem est probabilis , sed qua posset uti « religiosus, et pellicem occidere, ne se infamaret. » (Caramuel, Theol. fund., p. 55t.)
Dites-nous si l'avortement n'est pas un mauvais moyen à une fille pour empêcher qu'on ne connoisse son péché. Cependant nous appre-
nons de Diana et de Tambourin même ^lib. VI, cap. H, §4 f a. 6), « qu'un très-savant théologien de votre société croyoit ce moyen permis , quand le fruit n'est pas encore animé : « Teste Diana quidam ooctissi- « mus e societate Jesu id conçedit ut probabile. » Ce que votre P. Héreau ayant enseigné à Paris dans votre collège de Clermont en 1641 , quoiqu'il témoignât ne le permettre que dans le cas qu'une fille eût été forcée , il excita contre vous l'indignation de tout Paris , et eut votre collège pour prison par arrêt du conseil du roi , du 3 mai 1644.
Tous ces exemples et beaucoup d'autres vous ayant déjà été proposés , vous deviez les avoir prévus avant que de nous faire ce défi. Il n'est pas difficile de vous en trouver encore de nouveaux j et nous en avons lu depuis peu d'assez rares dans Tambourin. Car , que diriez- vous de ce cas , mon révérend père ? Un hôtelier sait certainement qu'un homme ne peut souper sans rompre le jeûne que l'Eglise l'oblige de garder : peut-il l'inviter de soi-même à souper ? Toutes les personnes de piété jugeroient que non ; niais votre P. Tambourin est d'un autre avis , et sait bien purifier l'actiQn de cet hôtelier , par la direction d'intention à son gain et à son intérêt. « Que doit-on dire, dit-il (lib. IY, cap. v, art. 96, n. 7), ûuand on sait certainement qu'un autre violera le jeûne ? Il est difficile de permettre d'inviter à manger en ces occasions : nous le permettons péanmoins assez probablement avec Sanchez et Diana. Et la raison de cette permission est que cet hôtelier , en invitant ainsi à manger ceux qui par là violeront le commandement de jeûner , a pour but de gagner de l'argent, et non pas de porter directement à rompre le jeûne et à pécher : «Concessu est difficilius; concedimus tamen satis. . probabi- « liter.... quia ministratio illa , imo ultronea invitat}o , non fit a çaupon* « directe alliciendo ad non jejunandum , atque adeo ad peccandum . sed « ad lucrum expiscandum. » Voyez-vous , mon révérend père J comme cette bonne intention d'attraper de l'argent, ad lucrum expiscandum, justifie une action qui , sans cela , seroit criminelle ?
En voici un autre exemple du même P ? Tambourin (lib, VIII, tr, I f cap. v, §4). sur lequel on vous supplie de consulter le Parlement, pour voir s'il approuvera la doctrine de vos casuistes. * si votre débiteur a mis en ctëpôt chez son ami un vase d'argent, vous pouvez le prendre en cachette dans la maison du dépositaire , en prenant garda néanmoins que la justice ne l'oblige pas de le payer à celui qui le lui a mis en dépôt. Mais si vous ne pouvez éviter ce péril du dépositaire sans perdre votre dette , je réponds que je ne puis vous condamner , puisque vous ne prenez que ce qui vous appartient, et que la nécessité vous excuse de l'obligation de charité que vous auriez d'empêcher le dommage du dépositaire : « Si perjcujum immineat (nempe depositario) tu « vero illud cavere non pôssis sine jactura tui debiti , respondeo : te « tune non possum condemnare , si tuum accipias ; quia tua nécessitas « te excusât ab obligatione charitatis , qua deberes Ulud damnum a te « indirecte solum causatum a Petro averterç. » Tous les juges du monde prendroient cette action pour un vol, et la. puniroient comme un vol; mais la direction d'intention à ravoir son bjeii #** ' * e * 01 * vou * » ** ue a * n'est que causer indirectement le dommage ^ çtoenain.
Et cette direction ne va pas seulement à faire perdre innocemment le bien au prochain , mais aussi à lui faire perdre la vie , comme nous avons déjà vu en plusieurs cas , et comme vous pouvez encore voir par celui-ci proposé par Tambourin (liv. VI, chap. rv, § 4) : « J'ai mêlé, dit-il , du poison dans du vin , pour le faire boire à mon ennemi : mais par hasard mon ami est survenu , qui a bu ce vin , moi le voyant , et n'en disant mot , pour ne pas découvrir mon crime. » Qu'en dites-vous , mon révérend père? n'est-ce pas un mauvais moyen de cacher son crime , que de tuer son ami en le laissant boire du poison que l'on auroit préparé soi-même? Tout le monde le croiroit ainsi.
Mais Tambourin en juge autrement; car voici sa réponse : « Suis-je meurtrier de cet ami, et par conséquent irrégulier? «Sumne hujus « amici occisor , et ideo irregularis? » Je réponds que non : « Respon- « deo , nequaquam. » Gela est fort net. Et voici encore l'autorité d'un de vos pères , dont il s'appuie : « Sic de Lugo : Parce que sa mort est arrivée contre mon intention : et d'autre part , je n'en ai pas été une cause injuste ; parce que je n'étois pas obligé , avec tant de danger pour moi , de l'avertir qu'il y avoit du poison dans ce breuvage. » Et par ce moyen cet empoisonnement n'est , selon Tambourin , ni irrégulier , ni meurtrier ; la bonne intention qu'il avoit de cacher son crime , et d'éviter son propre péril , lui donnant droit d'user d'un silence qui causoit la mort à son ami.
Cet exemple nous donne lieu de découvrir ici une équivoque subtile , qui est cachée dans les termes dont vous vous servez. Vous ne dites pas que « jamais jésuite n'a enseigné qu'on peut se servir de mauvais moyens pour une bonne fin , mais de moyens reconnus pour mauvais. » C'est où est le mystère , et ce qui nous mettra aisément d'accord ; car il est très- vrai , comme nous l'avons fait voir , que par la direction d'intention , vous permettez aux hommes de se servir de moyens qui sont en effet très-mauvais. Mais il est vrai aussi que ce ne sont pas des moyens reconnus pour mauvais par les jésuites : parce que c'est un des plus grands artifices de votre morale , de changer le nom des choses , et de permettre le mal , pourvu qu'on ne l'appelle pas mal. C'est ainsi que Tambourin ne justifie pas un meurtrier , et ne dit pas aussi qu'un meurtrier ne soit pas irrégulier : à Dieu ne plaise. Mais il dit que celui qui prépare un poison , et le laisse prendre en sa présence à son ami qui en meurt, ayant une aussi bonne fin que celle de cacher son crime, ne doit pas être appelé meurtrier : Non est occisor.
Voilà, mon révérend père, le moyen d'excuser non votre morale, mais votre défi. Car , ne reconnoissant point pour mauvais moyens les actions les plus criminelles , et tout ce que les autres hommes appellent parjures , falsifications , calomnies et assassinats , ne l'étant point dans votre langage ; il est certain que l'on ne trouvera jamais que les jésuites enseignent à se servir de moyens qu'ils recomioissent mauvais pour de bonnes intentions. Mais comme nous n'avons, grâces à Dieu, ni votre sentiment ni votre langage , nous vous défions à notre tour de prouver cette calomnie que vous avancez contre nous , en disant « que la doctrine que vous prétendez être faussement attribuée aux jésuites
se trouve aujourd'hui pratiquée par ceux qui la leur imputent. Il faut , disent-ils , ce sont vos paroles, réformer la morale des casuistes qui est , corrompue , et qui est cause de tous les maux qui font gémir l'Église. Voilà leur bonne intention. Mais quel moyen prendrons-nous pour arriver à une si bonne fin? Il faut supposer une lettre de l'assemblée .du clergé ; il faut tromper tous les évoques auxquels elle est envoyée ; il faut falsifier un procès-verbal de la même assemblée. Tout cela n'est rien. L'intention de purger la morale des jésuites est si sainte, que les moyens d'y parvenir , pour mauvais qu'ils soient , en deviennent bons. » Voilà les paroles que vous nous mettez dans la bouche; et nous avouons que , si ce que vous nous imputez étoit vrai , nous aurions parfaitement pratiqué la direction d'intention que nous avons condamnée dans vos casuistes. Mais s'il n'y eut jamais de fausseté plus évidente , comme nous l'avons déjà montré dans la première partie de cette réponse , que celle par laquelle vous nous accusez d'avoir supposé une lettre a l'assemblée , et d'en avoir falsifié le procès-verbal , appreneznous par quelle règle de morale vous pouvez être dispensé de nous en faire satisfaction , et de lever le scandale que vous avez causé parmi nos peuples , en y publiant que nous sommes des gens qui pratiquons nous-mêmes ce que nous condamnons dans les autres. Ce n'est point ici un jeu, mon révérend père; vous êtes vieux, et vous ne pouvez être beaucoup éloigné du temps où vous paraîtrez devant Dieu , abandonné de tout ce qui vous flatte maintenant , et qui vous donne la liberté d'avancer contre nous des faussetés qu'on puniroit en tout autre. Prévenez donc la rigueur de sa justice ; et choisissez plutôt de souffrir la confusion salutaire du désaveu que vous nous devez , que de vous exposer à la confusion qui est préparée à ceux qui noircissent injustement la réputation de leurs frères.
TV* Plainte des curés contre le P. Ânnat.
Ce conseil ne vous est pas moins utile que celui que vous nous donnez à la fin de votre écrit nous est injurieux. Après nous avoir déchirés par toutes sortes d'outrages , vous prétendez nous avoir ôté tout sujet de nous en plaindre, en nous disant qu't'Z nous est libre de publier qu'on a supposé nos noms à la fin du journal. Croyez- vous donc , mon révérend père , qu'il soit libre de mentir et de blesser la vérité par des faussetés si manifestes? Sont-ce là vos avis de conscience? Mais si vous êtes capable de les donner , ne vous imaginez pas que les curés de Paris soient capables de les suivre. S'ils avoient connu de véritables fautes dans leur journal , ils seroient tout prêts de les réparer par la voie que l'Évangile leur prescrit , qui est celle d'une confession rôacèTe; et ils ne seroient pas si malheureux que de les augrn e x\teî encore en voulant les couvrir par un aussi grand mensonge q^ p^oft ce * u * ^ e °^savouer une pièce qu'ils ont avouée en tant de m*^V** &* xion-seulement ce journal est signé des huit députés , mtf^ï^V "ftp ^ ^nse aussi Dien que tous nos autres écrits , par tous \ *V & 'V- ô£* ^ s * comme u se voit par cette sentence synodale du lur^J?^ çfi £V j^Vfôîà-
234 NEUVIÈME FACTW
Extrait au registre des synode* de MM. les curés de la vtlb et banlieue.
a Aujourd'hui lundi %\ avril 16â9 , eu présence de nous Nicolas Porcher , docteur en théologie de la maison et société de Sorboune , vicegérant en l'officialité de Paris , président en l'assemblée synodale de ladite officialité , tenue en la manière accoutumée; M. Jean Rousse, docteur de ladite société de Sorbonne , curé de Saint-Roch , et messire Pierre Marlin, aussi docteur en théologie, curé de Saint-Bustache, syndics de MM. les curés de Paris , ont représenté , par l'organe dudit sieur Rousse , l'ancien d'iceuz :
« Qu'il étoit de l'honneur de la compagnie , autant que de celui de leur charge , que l'assemblée approuvât et ratifiât tout ce qui auroit été par eux géré et exécuté , tant pour les affaires communes que celles concernant spécialement le livre de l'Apologie des cmuistes, et tout œ qui avoit été fait , écrit et publié sur ce sujet. »
Ce qui comprend, en général, tous les écrits qui avoient été publiés, dont le journal est le septième , qui est même particulièrement uomjné dans la suite de la proposition de M r de Saint-Roch , et reconnu pour souscrit par les huit députés. Sur quoi voici ce qui a été ordonné :
« Après avoir ouï et pris l'avis et délibération de l'assemblée sur les choses proposées par lesdits sieurs syndics , et ouï ledit promoteur en son réquisitoire sur le tout , avons ordonné et ordonnons , sur le premier chef, que tout ce qui a été géré, écrit et publié par lesdits sieurs syndics durant la présente année de leur syndicat , particulièrement sur le sujet de Y Apologie des casuistes , demeurera pour ratifié et approuvé. »
C'est pourquoi , mon révérend père , il est bien étrange que notre journal , portant pour titre Septième écrit des curés de Paris , et étant signé par huit de nous , vous ayez obtenu un arrêt du conseil d'État pour le faire supprimer , en faisant entendre que c'étoit un libelle sans nom d'auteur , ce qui est répété par deux diverses fois dans cet arrêt. D'où il s'ensuit , ou qu'il est donné contre un autre journal que le nôtre, ou qu'il est notoirement subreptice. Il est de même hors d'apparence que , si le roi avoit été informe que le journal dont on lui demandoit la suppression , n'étoit point un libelle sans nom d'auteur , mais une pièce autorisée par tous les curés de Paris , servant à la poursuite qu'ils ont intentée , par la permission de Sa Majesté , par-devant les vicaires généraux de M. l'archevêque, son officiai et la Faculté de théologie de Paris, contre les corrupteurs de la morale chrétienne , elle eût trouvé à redire qu'on l'eût imprimé sans permission par lettres patentes ; puisqu'il est sans exemple qu'on ait jamais étendu ce qui est réglé par les ordonnances sur ce sujet , à des pièces et écritures d'un procès , autorisées par tout un corps.
s Que si Sa Majesté , en nous faisant l'honneur de nous mander , daigne s'informer par elle-même , et des faussetés qu'on dit être dans notre journal, et des plaintes que nous avons formées contre vous, nous espérons , mon révérend père , de lui faire voir clairement que vos accu-
T ar oit rfâ "° cuj ent d — «u-e en „ ~™v 8 »esi .. -"connues 6 0o <" caioaîf. nt de pr V"f cause ou '° P ^te
6 ce < a*£°° ^ érend "« *«hr , « 9* v 0Us
Paris les imitent jamais en cela. Et ainsi nous vous supplions de ne plus nous donner de tels conseils, qui ne nous offensent pas moins que vos injures.
F» Plainte des curés contre le P. Annat.
Nous finirons cette réponse , mon révérend père , par la plainte que nous avons à vous faire, touchant la lettre de l'évêque d'Angélopofis, qui vous a fourni de la matière au commencement et à la fin de votre recueil, pour ajouter aux autres accusations d'imposture que vous nous y faites , celle d'avoir fabriqué cette lettre que vous prétendez être supposée. Sur quoi nous vous dirons premièrement que votre injustice est toute visible, puisque, quelle que soit cette lettre, nous n'y avons aucune part. Ce n'est point nous qui l'avons fait imprimer ; ce n'est point nous qui l'avons publiée ; et vous êtes entièrement inexcusable de mêler dans un différend que les curés de Paris ont avec votre compagnie touchant la morale , des incidens et des faits qui ne nous regardent point. Mais nous disons de plus que vous prouvez si mal que cette lettre est supposée , qu'il n'y a personne raisonnable qui voyant, et votre premier écrit que nous réfutons, et celui que vous avez fait depuis contre cette lettre , n'en conclue tout le contraire.
Vous n'apportez dans le premier que trois argumens pour en montrer la supposition , qui sont tous trois pitoyables. Le premier est : le journal des curés de Paris est plein de mensonges ; donc la lettre d'Angélopolis est supposée. C'est un étrange argument , mon révérend père , qui tire d'une supposition fausse une conséquence très-absurde : car il est très-faux que notre journal soit plein de mensonges, comme nous l'avons montré ; mais quand il en seroit plein , comment pourroit-on en conclure que la lettre d'AngélopoUs, où nous n'avons aucune part, et de laquelle il n'est fait aucune mention dans notre journal , est une pièce fabriquée ?
Votre second argument n'est pas meilleur. Ceux , dites-vous , qui ont publié la lettre d'Angélopolis ne revinrent jamais du Mexique; donc cette lettre est fausse. Jusqu'ici , mon révérend père . on n'avoit jamais ouï dire que pour recevoir une lettre de Constantinople , ou pour publier une lettre de Constantinople , il fallût en être revenu. Cette manière de raisonner vous étoit réservée, mon père; et vous êtes le premier qui ayez prétendu pouvoir persuader qu'il ne pouvoit se faire qu'une lettre du Mexique à Rome tombât entre les mains de ceux qui ne sont Jamais revenus du Mexique. Comme s'il y avoit rien de plus facile qu'une lettre portée du Mexique à Rome par un agent exprès , ou ait été envoyée de Rome à Paris , ou même y ait été apportée par des personnes qui étoient alors à Rome !
Mais trouvez bon , mon révérend père , que nous vous disions que la plupart du monde ne raisonne pas comme vous , et tire une conclusion toute contraire à la vôtre de ce que ceux qui ont publié cette lettre n'ont point été au Mexique ; car on pourroit peut-être , disent-ils , soupçonner des personnes , qui seroient revenues du Mexique , d'avoir feint une lettre conforme à ce qui se passe dans ce pays- là, la connoissance
qu'ils en auroient leur donnant moyen de mêler les noms des personnes et des lieux , et y insérer des incidens et des événemens qu'ils auroient appris dans le pays pour rendre la chose croyable ; au lieu qu'il paroît , au contraire , moralement impossible qu'une lettre qui contient tant de circonstances de lieux , de noms et de qualités de personnes , qui ne peuvent être connues que par ceux du pays , ait été faite par des gens qui n'en revinrent jamais , et qui en sont éloignés de plus de trois mille lieues. En vérité , mon révérend père , ce raisonnement paroît plus concluant que le vôtre , et nous serions bien aises de savoir ce que vous avez à y répondre.
Votre troisième argument concluroit un peu mieux , s'il n'étoit point fondé sur une fausseté visible ; car pour rendre cette lettre suspecte de faux , vous dites que ceux qui en sont les auteurs « trouvent dans leur carte que la colonie appelée des Anges est la plus proche de la Chine , et celle qui reçoit plus facilement les nouvelles de ce qui s'y passe. » Mais nous n'avons pas trouvé que cela fût ainsi dans cette lettre. Voici tout ce qui y e-st dit sur ce sujet, au nombre 134 : «Comme je suis l'un des prélats les plus proches de ces peuples (de la Chine) , je n'ai pas seulement reçu des lettres de ceux qui les instruisent dans la foi , mais je sais au vrai tout ce qui s'est passé dans cette dispute.» Et au nombre 143 : «Etant l'un des évêques, tant de l'Amérique que de l'Europe, les plus proches de la Chine, j'avoue, etc. » Vous voyez qu'il ne dit point que «la colonie des Anges est la plus proche de la Chine , » comme vous lui faites dire ; mais qu'il est « l'un des prélats des plus proches de la Chine ; » et , en second lieu , qu'il ne se compare pas même avec tous les prélats du monde en ce qui regarde la proximité de la Chine , et la facilité d'en avoir des nouvelles ; mais seulement avec ceux « de l'Amérique et de l'Europe , » comme il dit expressément. Or , mon révérend père , vous êtes vous-même un fort mauvais géographe , si vous ne savez pas que cela est exactement vrai ; car consultez mieux votre carte , et vous trouverez que l'Amérique étant plus proche de la Chine que l'Europe , surtout pour ce qui est d'en recevoir des nouvelles , il n'y a point de lieu dans l'Amérique , possédé par les catholiques , qui soit plus proche de la Chine, et qui entretienne un commerce plus ordinaire avec ce royaume , que la ville et le port d'Acapulco sur la mer Pacifique , qui est sur les confins de l'évêché d'Angélopolis , et plus près même de cette ville-là que de celle de Mexique : de sorte que ce prélat a eu raison de dire « qu'il étoit un des évêques , tant de l'Amérique que de l'Europe , les plus proches de la Chine , et qui pouvoit plus facilement en avoir des nouvelles. » Ainsi la preuve de supposition que vous avez voulu fonder sur cette prétendue faute de géographie est une pure illusion ; et vous ferez bien à l'avenir de mieux choisir vos sujets de railleries ou de vous en abstenir entièrement.; car elles ne vous réussissent pas.
Voilà tout ce que vous avez dit sur ce sujet dans votre premier écrit. Dans le second , qui porte pour titre : Faussetés et impostures , etc. , vous y ajoutez deux autres preuves : l'une que l'on n'a pas fait imprimer le latin , ce qui est très-foible ; car outre que peut-être ceux qui ont fait imprimer cette lettre, et qui nous sont inconnus, *••'* satisferont sur
ee point . si c'était une supposition , il n'étoit pas plus difficile de la faire en latin qu'en françois.
La seconde est que des personnes qui ont été à Home « avoient des copistes qu'ils payoient libéralement * pour faire copier semblables pièces, ce qui nous semble fort mal prouver qu'elle ait été fabriquée à Paris ; car pour cela il est clair qu'il n'est pas besoin d'avoir des copistes à Rome.
Ce sont, mon révérend père, toutes les preuves que vous alléguez pour persuader une chose aussi incroyable qu'est la supposition d'une lettre si remplie de faits qui sont entièrement inconnus en France , et sur lesquels il seroit impossible qu'on ne fût tombé en une infinité de contradictions que vous auriez bien su remarquer , puisque vous êtes si bien informé du détail de cette affaire , et que vous en avez toutes les pièces entre les mains , comme vous le dites vous-même.
Mais on trouve étrange qu'ayant tant d'intérêt de détruire cette lettre, au lieu de vous amuser à de si foibles raisonnemens , vous n'ayez pas eu recours à une voie naturelle qui étoit de tirer un désaveu de cet évêque même , qui , selon que vous nous l'apprenez , est maintenant en Espagne , où le roi catholique lui a donné un autre évêché. Il n'y avoit rien de plus facile que d'en écrire à vos pères en Espagne , afin qu'ils obtinssent une déclaration de ce prélat qu'il n'a jamais écrit cette lettre au pape Innocent X , et que tous les faits qui y sont rapportés sont faux et inventés à plaisir. Il n'y a nulle apparence qu'un évêque à qui on auroit fait une telle injure que de lui supposer une lettre remplie de faussetés et de mensonges , comme vous le prétendez , refusât une chose aussi juste que seroit celle de la désavouer publiquement, vu même que vous auriez droit de l'y contraindre par justice : et il est encore moins croyable que , pouvant tirer de lui cette déclaration , vous ayez négligé de le faire , puisqu'elle seroit , sans comparaison , plus importante pour l'honneur de votre société que celle que vous avez obtenue de M, le nonce, pour montrer qu'il n'étoit pas chez M. le chancelier, lorsque le P. de Lingendes y alla , ou de M. de Rodez , pour faire voir qu'il n'avoit point parlé à M. Gauquelin.
Vous paroissez donc fort mal fondé dans cette accusation de faux. Aussi , mon révérend père , ceux qui entendent votre langage ont assez jugé, par votre dernier écrit, que si, d'une part, vous désiriez fort de persuader que cette pièce étoit fausse , vous craigniez aussi beaucoup de l'autre qu'on ne vous convainquît de mauvaise foi en vous prouvant qu'elle est véritable , et que c'est ce qui vous a obligé d'user de tant d'alternatives , « si elle a été écrite , si elle n'a pas été écrite ; si elle a été reçue , si elle n'a pas été reçue ; si on impose à cet évêque , si on ne lui impose point;» comme pour vous préparer à toutes sortes d'événemehs, et pour trouver dans ces termes équivoques quelques excuses au dessein que vous avez eu de faire passer cette pièce pour fabriquée à plaisir.
Mais nous doutons, mon révérend père, que cet artifice diminue beaucoup l'aversion que toutes les personnes sincères auront de la duplicité de votre compagnie, quand ils sauront ce que nous avons appris
depuis peu , qui est que cette lettré que les jésuites feignent leur être entièrement inconnue, et qu'ils veulent foire passer pour supposée, leur est tellement connue , qu'ils en ont fait des plaintes publiques dans des écrits imprimés adressés au roi d'Espagne. C'est ce qu'on nous a fait voir dans un livre espagnol , qui contient , entre autres pièces , une réponse pour l'évêque d'Angélopolis , au Mémotial des ' religieux de la compagnie du nom de Jésus de la Nouvelle-Espagne, dans laquelle réponse ce Mémorial des jésuites est inséré par divers articles, en plusieurs desquels, comme dans le 5, le 13 et le 37, ils parlent de cette lettre et s'en plaignent , marquant divers points comme y étant contenus , qui se trouvent tous dans celle qui est imprimée à Paris : de sorte , mon révérend père , que c'est une chose assez surprenante qu'après que vos confrères d'Espagne ont objecté plusieurs fois & l'évêque d'Angélopolis d'avoir écrit cette lettre, vous qui témoigne* avoir lu tous les écrits qui se sont faits sur ce sujet, ayez néanmoins entrepris de persuader à toute la France que cette lettre est une pièce supposée et qui a été faite à Paris.
Mais on ne doit pas «'étonner de ce procédé , puisque , vous déclarant plus ouvertement et attaquant cet évêqué même , vous osez dire , dans votre second écrit , qu'il n'y a rien dans le bref du pape que cet évoque a obtenu contre vous , * qui montre que les jésuites fussent coupables , et que les résolutions de la congrégation des cardinaux qui y sont insérées sont toutes en faveur des jésuites.» Pour juger, mon révérend père , quelle foi on doit ajouter & ce que vous assurez de plus , il ne faut que le titre même de ce bref, tel qu'il a été imprimé à Rome en 1663. Le voici: a Brève S. D. N. Innocentii X, continens nonnullas « resolutiones ad favorem illustrissimi et reverendissimi domini epi- « scopi Angelopolitani contra RR. PP. societatis Jesu provinciae Mexi- « canse in quatuor congregationibus habitis obtentas ; necnon intimatio- « nem ejusdem reverendissimo generali jesuitarum , una cum responsione «pro illius observatione. Romae, ex typographia révérend» camerœ « apostolicae , 1653. »
Croyez-vous , mon père , que cela veuille dire que les résolutions contenues dans ce bref « sont toutes en faveur des jésuites?» Pour nous, nous croyons que cela doit se traduire ainsi : « Bref de notre très- saintpère Innocent X , contenant quelques résolutions en faveur de l'illustrissime et révérendissime évêque d'Angélopolis, contre les révérends pères de la société de Jésus de la province du Mexique , obtenues en quatre congrégations , et la signification qui en a été faite au révérendissime général des jésuites , avec sa réponse pour le faire observer. »
Mais de plus , mon père , si les résolutions de la congrégation étoient toutes en votre faveur , pourquoi se trouve-t-il , comme il est porté par le bref même, que c'est l'évêque d'Angélopolis qui en a demandé la confirmation au pape? Pourquoi avez -vous refusé si longtemps d'y obéir? Pourquoi l'a-t-il fallu renouveler en 1653, à l'instance de l'évêque d'Angélopolis? Pourquoi, à l'instance du même évêque, a t-il fallu se servir d'un moyen nouveau , et qui seul a été capable de vous réduire , qui est de le faire signifier à votre général, en lui ordonnant
de le faire exécuter , sous peine de mille ducats d'amende , « sub pœna « ducatorum mille auri de caméra ipsi camerae apostolicae applicando- « rum ? »
N'est-ce pas la chose du monde la plus étrange , qu'après avoir résisté pendant cinq ans , par tout le crédit de votre compagnie , à la réception d'un bref, et n'avoir pu être forcés à le recevoir que par la crainte qu'eut votre général de perdre ses ducats , vous vouliez nous persuader aujourd'hui que ce bref étoit tout en votre laveur?
Mais nous vous laissons , mon révérend père , ces prétentions imaginaires : elles ne nous regardent pas. C'est aux évoques qui ont fait traduire et imprimer ce bref comme leur étant favorable , à voir s'ils ont fait imprimer des décisions qui leur sont contraires. Pour nous , comme nous ne prenons intérêt que dans ce qui regarde plus particulièrement votre politique et votre morale, nous eussions été bien aises de voir dans votre nouvel écrit l'éclaircissement de trois points importais qui sont marqués dans cette lettre de l'évêque d'Angélopolis , et qui découvrent parfaitement l'esprit de votre compagnie.
Le premier est la mascarade que l'on vous reproche d'avoir fait faire par vos écoliers le jour de la fête de saint Ignace en 1647 , que cet évêque décrit en ces termes :
« Sous prétexte de solenniser la fête de saint Ignace , leur fondateur, ils assemblèrent leurs écoliers pour rendre méprisable ma dignité , ma personne et tous les prêtres de mon diocèse par des danses criminelles , que les Espagnols appellent mascarades. Ces écoliers étant masqués , et sortant de la maison même des jésuites, coururent dans toute la ville en représentant les personnes sacrées vêtues d'une manière honteuse. Quelques-uns d'entre eux mêlant des chansons infâmes avec l'oraison du Seigneur , au lieu de la finir en disant : Délivrez-nous du mal , ils disoient : Délivrex-nous de Palafox. Ils |profanèrent aussi de la même sorte la Salutation angélique. D'autres faisoient sur eux, à la vue de tout le monde , comme des signes de croix avec des cornes de bœuf, en criant : Voilà les armes d'un véritable et parfait chrétien. Un autre portait une crosse pendante à la queue de son cheval, et feux étriers une mitre peinte , pour marquer comme ils la fouloient aux pieds. Ils répandirent ensuite parmi le peuple , contre le clergé et les évêques , des vers satiriques , et plusieurs épigrammes espagnoles , dont voici l'une : Vois la société choisie s'opposer courageusement à cette formelle hérésie. »
Il faut vous pardonner , mon révérend père , si vous tâchez de persuader que cette lettre est supposée , quand ce ne seroit que pour empêcher qu'on ne croie de votre société une action si indigne de religieux, et qui nous donne entre autres choses un exemple signalé du procédé ordinaire de votre compagnie contre tous ceux qui s'opposent à ses désordres , qui est de les traiter d'hérétiques , comme vous fîtes ce prélat , parce qu'il n'avoit pu souffrir vos prétentions sacrilèges contre la puissance épiscopale , de pouvoir confesser et prêcher sans l'approbation des évêques, et l'attentat horrible que vous aviez commis contre sa personne , en le faisant excommunier par vos prétendus conservateurs. Il vous seroit donc fort avantageux de faire passer une histoire si peu
honorable à votre société , et qui en fait si bien connoître l'esprit , pour une fable inventée à Paris par ceux que vous prétendez avoir fabriqué -■. la lettre où elle est représentée. Mais ce seroit une entreprise bien difficile; car on nous a encore fait voir un livre imprimé en espagnol, intitulé : Defensa canônica , dedicada al rey N. segnor , por la dignidad episcopal de la puebla de los Angeles , qui contient diverses pièces touchant cette affaire , et entre autres deux lettres , Tune de votre Provincial de la Nouvelle-Espagne à l'évêque d'Angélopolis ; et l'autre, la réponse de cet évêque à votre Provincial , dans laquelle cette histoire étant rapportée tout de même que dans sa lettre au pape , il est impossible que vous puissiez la faire passer pour un conte fait à plaisir a par ceux qui ne revinrent jamais du Mexique , » comme vous dites dans votre recueil. Voici les paroles de cet évêque tirées de la page 329. (n. 29) , avec la traduction françoise :
« V, P. R. se queja, de que algunos de sus discipulos, que acuden à « sus estudios , no los he querido ordenar : es verdad ; pero ha sido , « à los que hicieron aquella infâme mascara , que saliô de sus colegios el « dia de San Ignacio anno 1647 en la cual en estatua infamaron la digni- « dad episcopal, con tan feas y abominables circunstancias , que tal no « se havisto en provincias catôlicas , ni aun heréticas , Uevando â la « colade los cavallos un vaculo pastoral , y la mitra en los estrivos ; y « adulterando la Oracion dominica , y angélica : cantando infâmes copias « contra mi persona y dignidad : esparciendo satiricos motes , y tan « escandalosos , como llamarme herege , y decir que era formai heregia « el defender el santo concilio de Trento : diciendo las palabras siguien- « tes en papeles, que leyeron con gran dolor, .y guardaron los zelosos « del servicio de Dios , para que bolviesse por su Iglesia , con esperanza « constante que no la habia de desamparar : « Oy con gallardo denuedo « se opone la compania d la formai heregia. »
« Votre Révérence se plaint de ce que je n'ai pas voulu conférer les ordres sacrés à quelques-uns de vos écoliers. J'en demeure d'accord, mais c'est à ceux qui firent cette infâme mascarade qui sortit de votre collège le jour de Saint-Ignace de l'année 1647 , dans laquelle, par une honteuse représentation , ils déshonorèrent d'une manière si abominable la dignité épiscopale , qu'il ne s'est jamais rien vu de pareil , ni dans les provinces catholiques , ni même dans celles des hérétiques. Car on y voyoit une crosse pendue à la queue des chevaux, et la mitre aux étriers. L'Oraison dominicale et la Salutation angélique y furent profanées par un mélange impie. On y chanta des chansons infamantes contre ma personne et ma dignité. On répandit contre *&°* àes 7exs a ? tiriques si scandaleux, que j'y étois appelé hérétiau ft et tf^'o^ Y ^ soit ?*?** pour une hérésie formelle de défendre l e Ï7 ; c0 t*&* teinte. G esx ce qu'ils firent par les paroles suivantes î m ô s &** àe rWe
ceux qui avoient quelque zèle pour le sery^ *^ \»0& Vw ? A " ^Anàfi» douleur et conservèrent avec soin , aya^^ #5 » ^X» «to «. que Dieu n'abandonneroit pas son Ëgl\ * VwVO ' a O^ Y?*a<y*reuse Tésodéfense : Aujourd'hui la compagnie *' n ^ v *V> e **»*****■* lution à la formelle hérésie. » ^*a r^ /i* C \*
Pâmai, n ^%a ^
gd2 NEUVIÈME FACTUM
Le second fait, qui est rapporté dans la lettre de l'évêque d'Àngélopoiis au pape, n'est pas de moindre importance. C'est ce qu'il dit au nombre 121 :
« Toute la grande et popotais* ville de fierâte «fit en j>le*rs , -très^aini père. Les veuves de ce pays, les pupilles, tes orphelins, les vierge* abandonnées de tout le monde ; les bons prêtres et les séculiers 6e plaignent avec cris et avec larmes d'avoir été trompés misérablement par les jésuites , qui , après avoir tiré d'eux plus de quatre cent mille ducats et les avoir dépensés pour leurs usages particuliers , ne les ont payés que d'une honteuse banqueroute. Mais ayant été appelés en justice et convaincus , au grand scandale de toute l'Espagne , d'une action si infâme et qui seroit capitale dans la personne de quelque particulier que ce pût être , ils firent «tous leurs efforts pour ae soustraire h la juridiction séculière par le privilège de l'exemption de l'Église , et nemmèrent pour Jeurs juges des conservateurs , jusqu'à ce que l'adiré ayant enfin été portée au conseil royal de Castille . il ordonna que , puisque les jésuites exerçoient le commerce qui -se pratique «utre les laïques , i}s dévoient être traités comme laïques et renvoyés par- devant des juges séculiers. Ainsi cette grande multitude de personnes qui sont réduites à l'aumône demande aujourd'hui avec larmes , devant les tribunaux séculiers , l'argent qu'ils ont prêté aux jésuites , qui était au* nos tout leur bien , aux autres leur dot , aux autres ce qu'ils ayoieat en réserve , aux autres ce qui leur restoit pour vivre , et ils déclament en même temps contre la perfidie de ces religieux et les couvrent de confusion et de déshonneur dans le public. »
ïl n'y a rien , mon révérend père , de plus scandaleux pour vous dans toute cette lettre et qui puisse mettre votre compagnie en plus mauvaise odeur. On n'aime point les banqueroutes; mais des religieux banqueroutiers ont encore je ne sais quoi de plus odieux. Cependant il ne vous sera pas aisé de montrer qu'une si honteuse affake n'est pas véritable, puisque nous en avons entre les mains les pièces bien imprimées en espagnol , et non-seulement les plaintes des créanciers , mais la sentence même rendue contre vous , que ce bon évêque n'avoit pas encore vue. En voici le titre : Traslade de la sentenoia de revista, que diô toto d eonsejo supremo 4e justicia, en el pleiio de aereedores de la quiebra que hi%o el eolegio de la corwpania de Jésus de San Hermenegildo de la ûiudad de Sevilla. Ce qui signifie mot à mot : « Copie de la sentence de révision rendue par tout le conseil «uprême de la justice , dans le procès des créanciers de la banqueroute faite par le collège de la compagnie de Jésus de Saint-Hermenigilde , en la ville de Sévtfle. »
En vérité oela est fort surprenant , et l'on n'aurojbt jamais eru que tous eussiez quelque intérêt dans les maximes de vos çasuistes en faveur des banqueroutiers , pour lesquels vous ayez tant travaillé. Mais î'on voit à présent que vous avez grand besoin pour vous-naèaies de cette maxime de votre P. Tambourin (lib. VIII , t*. IV., oap. i , $ 9 , ç. 9) : « Les femmes et les enfans dont les maris et les pères ont mal fait leurs affaires (il vous sera facile de mettre en ce même rang les religieux que les supérieurs ont endettés) , s'ils se trouvent après janr mort s'avoir
pas de qaoi payer, ils peuvent soustraire et cacher des biens laissés autant qu'il fiera jugé nécessaire pour conserver leur vie et leur état honnêtement : « Possunt ex bonis relictis tantum subtrahere atque » oocultare , quantum satis judicetur ad vitam suumque statum honeste * conseryandum. » Que si on les appelle en justice , ils peuvent jurer , avec une équivoque convenable, œquivocatiove congrua, qu'ils n'ont rien caché , en sous-entendant qui ne leur fût dû ; et , pour la même raison , ils n'encourront point l'excommunication qui pourroit être fulminée contre ceux qui auroient caché ces biens. »
Cette banqueroute de Séville étoit l'un de ces faits sur lesquels nous aurions désiré d'être éclaircis , et il sembloit assez considérable pour vous obliger d'en dire un mot. Cependant nous le voyons éclipsé dans un grand dénombrement que vous faites des autres , qui tient trois ou quatre page6 : ce qui a donné sujet de croire que vous avez eu peur qu'en le contestant , vous ne donnassiez la curiosité à tant de personnes qui peuvent bientôt aller en Espagne de s'en informer plus particulièrement. I^e dernier point est ce qui est dit dans la même lettre touchant la conduite de vos pères de la Chine dans l'Instruction des néophytes , dont ce* évoque parle ainsi (n. 133) :
a. Toute l'Église de la Chine gémit et se plaint publiquement, trèssaint-père , de ce qu'elle n'a pas été tant instruite que séduite par les instructions que les jésuites lui ont données touchant la pureté de notre croyance; de ce qu'ils l'ont privée de toute la juridiction ecclésiastique; de ce qu'ils ont caché la croix de notre Sauveur et autorisé des coutumes toutes païennes ; de ce qu'ils ont plutôt corrompu qu'ils n'ont introduit celles qui sont véritablement chrétiennes ; de ce qu'en faisant , si l'on peut parier ainsi , christianiser les idolâtres , ils ont fait idolâtrer les chrétiens ; de ce qu'ils ont uni Dieu et Bélial en même table , en mêmes temples , en mêmes autels et en mêmes sacrifices. Et enfin cette nation voit avec une douleur inconcevable que , sous le masque du christianisme , on révère les idoles , ou , pour mieux dire , que sous le masque du paganisme on souille la pureté de notre sainte religion.
« J'ai , très-saint-père , un volume tout entier des Apologies des jésuites, par lesquelles non-seulement ils confessent avec ingénuité cette très-pernicieuse manière de catéchiser et d'instruire les néophytes chinois , dont Les religieux de Saint-Dominique et de Saint-François les ont accusés devant Le saint- siège ^ mais même Didaque de Moralez , recteur de leur collège de Saint- Joseph de la ville de Manille , qui est métropolitaine des Philippines , soutient opiniâtrement , par un ouvrage de trois cents feuilles , presque toutes les choses que Votre Sainteté a très-justement condamnées , le 12 septembre 1645, par dix-sept décrets de la congrégation de Propagvada Fide; et s'efforce, par des argumens qu'il pousse autant qu'il peut, mais qui ne sont en effet que de fausses subtilités, de renverser la très-sainte doctrine contenue dans tous ces décrets. J'ai donné , très^saint-père , une copie de ce traité au R. V. Jean- Baptiste de Moralez, dominicain, homme savant, fort zélé pour l'avancement de la foi dans la Chine , et qui , à l'exemple des premiers martyrs, a été cruellement battu et a souffert plusieurs mauvais traite-
mens pour la religion , afin qu'il répondit , ainsi qu'il a fait , doctement , sincèrement et en peu de paroles , aux faits contenus dans récrit de ce jésuite. J'ai l'un et l'autre entre mes mains. »
Ce récit, mon révérend père , est merveilleusement circonstancié , et il est difficile qu'il ait été fait à Paris , où l'on ne sait pas seulement s'il y eut jamais un jésuite nommé Moralez , ou si vous avez un collège en la ville de Manille. Mais , pour le fond de l'accusation , il s'accorde parfaitement avec d'autres pièces bien imprimées , et particulièrement avec le livre d'un religieux espagnol , nommé Thomas Hurtado , docteur et professeur en théologie, intitulé : Resolutiones orthodoxo-morales , imprimé à Cologne en 1655.
On voit dans ce livre un grand traité pour expliquer le décret de la congrégation de Propaganda Fide , du 12 septembre 1645 , qui fut donné sur la requête que le P. Moralez , dominicain , présenta à cette congrégation au nom des ordres de Saint-Dominique et de Saint-François contre la mauvaise doctrine de vos pères de la Chine. Dans ce décret , tout ce que ces religieux reprochoient à vos pères , et que l'évêque d'Angélopolis marque dans sa lettre , est expressément condamné , et Thomas Hurtado fait voir sur chaque article , par un mémorial présenté au roi d'Espagne par les religieux déchaussés de Saint-François des îles Philippines , dont fax , dit-il (page 427) , un exemplaire authentique , que vos pères ont véritablement pratiqué dans la Chine tous ces abus , et particulièrement celui d'avoir caché la croix de notre Sauveur et d'autoriser des coutumes toutes païennes. Voyez , s'il vous plaît , mon révérend père , les pages 427 , 475, 480, 486, 488. Pour éviter la longueur, nous n'en rapporterons qu'un seul cas qui regarde l'idolâtrie et qui est dans la page 488. « Il a été demandé , dit la congrégation dans son décret (art. 9) , si la coutume des Chinois , introduite par le philosophe appelé Keumphuco , doit être observée , qui est qu'ils érigent des temples à leurs pères , aïeux , bisaïeux; qu'ils leur font des sacrifices de diverses choses, comme de chair , de vin , de fleurs , de parfums ; lesquels sacrifices ont pour fin parmi ces nations de leur rendre grâces , honneurs et respect pour les bienfaits qu'ils ont reçus d'eux. La sacrée congrégation a répondu à cette demande qu'il n'étoit nullement permis aux chrétiens chinois d'assister , par feinte et extérieurement , aux sacrifices de leurs ancêtres , ni à leurs prières ni à toute autre cérémonie superstitieuse des païens , et encore moins sera-t-il permis d'exercer quelque ministère au regard de ces choses. »
Sur quoi Thomas Hurtado fait cette réflexion : « Il paroît , par le quatrième point du Mémorial présenté au roi Philippe IV , que les missionnaires dont il a parlé auparavant , c'est-à-dire les jésuites , enseignoient aux chrétiens de la Chine cette doctrine condamnée par la congrégation. C'est pourquoi l'article 3 de ces missionnaires porte que ce n'est pas un péché mortel de servir ou d'assister à ces sortes de sacrifices faits pour ses ancêtres , ni de prendre et d'apporter avec soi de ces viandes sacrifiées ; et les religieux qui envoyèrent ce Mémorial au roi catholique , avec une information faite juridiquement , le prouvent par cette information et par les lettres mêmes de ces missionnaires , c'est-à-dire des jésuites. »
11 eût été important, mon révérend père, que vous eussiez bien éclairci ces points qui sont de grande conséquence, et qui semblent être assez bien liés avec votre doctrine des équivoques. Mais parce que vous paroissez être disposé à donner de temps en temps quelque nouvelle pièce au public, ainsi qu'il paroît par votre privilège général, nous vous avertissons charitablement qu'il y a un livre à Paris sur lequel il seroit bon que vous préparassiez quelque réponse. Vous ne pourrez pas dire qu'il a été fait en France ; car il est très-bien imprimé en Espagne , et il pourroit bien prendre envie à quelqu'un de le traduire. C'est la plus belle histoire du monde , et la plus propre pour confirmer celle d'Angélopolis; car elle fait paroltre les jésuites du Mexique fort modérés , en comparaison de ceux du Paraguay , qui est encore une autre province du Nouveau-Monde ; et les persécutions de M. de Palafox , très-médiocres , en comparaison de celles de l'évêque de la ville de l'Assomption , capitale du Paraguay. C'étoit un bon religieux de l'ordre de Saint-François , nommé Bernardin o de Cardenas , grand prédicateur de l'Évangile, et qui avoit fait des merveilles pour la conversion des Indiens. Le roi d'Espagne le choisit pour cet évêché, lorsqu'il avoit déjà près de cinquante années de profession. Vos pères vécurent près de trois ans en fort bonne intelligence avec lui , et lui donnèrent de grands éloges : car vous n'en êtes pas avares envers ceux qui ne vous incommodent point. Mais ayant voulu visiter quelques provinces où ils dominent absolument , et où sont leurs plus grandes richesses , ce qu'ils ne veulent pas que l'on connoisse , il n'est pas imaginable quelles persécutions ils lui ont faites , et quelles cruautés ils ont exercées contre lui. On y voit qu'ils l'ont chassé plusieurs fois de sa ville épiscopale , qu'ils ont usurpé son autorité , qu'ils ont transféré son siège dans leur église , qu'ils ont planté des potences à la porte pour y pendre ceux qui ne voudroient pas reconnoître cet autel schismatique. Mais ce qui doit en plaire davantage à ceux d'entre vous qui ont l'humeur martiale , c'est qu'on y voit de merveilleux faits d'armes de vos pères : on les voit à la tête des bataillons d'Indiens levés à leurs dépens , leur apprendre l'exercice , faire des harangues militaires , donner des batailles , saccager des villes , mettre les ecclésiastiques à la chaîne , assiéger l'évêque dans son église , le réduire à se rendre pour ne pas mourir de faim , lui arracher le saint sacrement d'entre les mains , l'enfermer ensuite dans un cachot, et l'envoyer sur une méchante barque à deux cents lieues de là , où il fut reçu par tout le pays comme un martyr et un apôtre ; ce qui mit vos pères si fort en colère contre le peuple et plusieurs bons religieux qui soutenoient la cause de ce saint prélat , que , comme vous avez des poètes en tout pays , il y en eut qui firent contre eux des vers pleins de vanité, où ils relevoient la force de leur compagnie, et traitoient de canaille les ecclésiastiques et les religieux qui suivoient l'évêque , qu'ils appellent une fourmi. Voici ces vers espagnols qui se trouvent au feuillet 66 de ce livre , avec la traduction françoise :
« ? Vulgo loco , y desatento , <x Ta te pagas de mentiras ?
a Pues cen mas afeeto miras ce Lo que menos te esta à cuento, « La ensenanza, y documente <t Nos deves, si, Çue es tu gui», « Porque , aunque toto à porfia « Te aeude de polo à polo, « Vas eiego, perdido, y solo, « Cuando vas sin oompani*
* Totos nos han menester,
« Frailes, cabildos, y audieneia;
« T totos en competenoia
« Tiemblan de nuestro poder :
* T pues hemos de vencer
* Esta canalla enemiga,
<t Toto este puebk) nos siga, « T no quieran inconstantes « Perdef amigos gigantes <k Pot un obispo hormiga.
é Peuple fou et étourdi ,
Est-ce ainsi que tu te payes de mensonges ?
Puisque tu fais plus d'état
De ce qui t'est un moindre appui.
Nous sommes tes maîtres et tes docteurs*
Et c'est par nous que tu dois te conduire.
Quand d'Un bout de l'univers à l'autre
Chacun seroit de ton parti ,
Tu es aveugle, perdu et abandonné,
Si tu es sans la compagnie*
Tout le monde a besoin de nous
Moines, chanoines, parlemensj
Et tous , sans exception ,
Tremblent sous notre pouvoir*
Puis donc que nous sommes assurés
De vaincre cette canaille ennemie,
Tout ce peuple ne doit-il pas nous suivre ?
Et n'y auroit-il pas de l'imprudence
De perdre l'amitié des géans
Pour une fourmi d'évéque ? »
Ceât un petit abrégé de cette histoire, qui est fort étrange 1 , et en même temps fort autorisée ; car elle est comprise dans un Mémorial présenté au roi d'Espagne par un religieux de Saint-François $ agent de cet évêque , qui contient des informations fort juridiques # et dont queiques-unes sont signées par plus de deux cents témoins. Et ce qui es; remarquable , c'est qu'il est dit dans ce livre que c'est le troisième évêque du Paraguay que vous traitez de la sorte.
Nous savons néanmoins que vous avez une réponse générale à tout
ce qxi'on peut alléguer contré vous, cfttf êét qu'où né doit ùas croire ffiîé votre société soit coupable de rien , parce que l'on ne voit point mron la. piinisse. Et il est certain que , si l'impunité étoit Une preuve (^innocence, on devroit vous tenir pour les plus innocens du monde. Mais, moxi révérend père, ne vous flattez pas de vous voir en cet état : car Dieu, n'est jamais plus en colère que quand iï pardonné de la sorte, <k magis irascitur quum parcit ; * et le dernier degré de son abandonnement est quand il laisse sans punition ceux qui la méritent davantage. Ainsi , si Vos attentats contre la morale de Jésus-Christ demeurent impunis, nous ne vous en croirons que plus misérables; mais nous n'en -çercïrons pas le courage d'en poursuivre la condamnation par toutes les voies ecclésiastiques et canoniques.
A Paris, le 26 Juin 4 ffifc.
Des curés de Paris, présenté te 10 ^octobre de Vannée f<56§ à MM. les vicaires généraux de M. Véminentissime cardinal de Retx , archevêque de Paris , pour demander la condamnation du livre du P. Thomas Tambourin , jésuite.
Supplient humblement les curés de Paris, disant que le jugement solennel rendu par vous sur notre requête , contre V Apologie des casuistes , et tout ce grand nombre de censures juridiques de tant d'illustTes archevêques et évêques , et de la Faculté de théologie de Paris , et même le décret de notre saint-père le pape, contre les pernicieuses maximes de ce méchant livre , seroient entièrement inutiles à l'Église , et au bien des âmes dont Dieu nous a commis la conduite, s'il est permis de publier et de produire ces mêmes maximes avec ta même hardiesse , en changeant seulement le nom de l'auteur. C'est néanmoins ce que les jésuites ont prétendu faire, par l'impression toute récente qu'ils ont procurée à Lyon du livre d'un de leurs pères, nommé Thomas Tambourin, dont il est déjà venu à Paris plusieurs exemplaires, où l'on ne voit pas seulement les erreurs de Y Apologie soutenues et autorisées , mais où l'on en rencontre un grand nonab re d'autres encore plus ètTanges et plus criminelles : de sorte an'ii setûfe^ que cet . auleul L entrepris de faire voir jusques à quel e> ft r\»Ps^^ umaVuèl ?V a ?™A\ de se porter, lorsque , ayant quitté fc**» } *g ^ <*£*£££ ,
prier Dieu, ni d'adorer Dieu; qu'il réduit celui de l'aimer qui forme l'essence de la loi nouvelle , et le culte spirituel qui fait les chrétiens adorateurs de Dieu en esprit et en vérité , à un cas si extraordinaire , que presque tous les fidèles sont par là dispensés, durant toute leur vie , de l'amour de Dieu , c'est-à-dire du plus saint , du plus heureux et du plus indispensable de tous leurs devoirs. Vous verrez, messieurs, que tout l'ordre de la justice civile , que tous les liens de la société humaine, que toute la paix, tout l'honneur et toute la sûreté des familles sont absolument renversés par les homicides, les calomnies, les infidélités , les vols , les usures , les mariages déréglés et scandaleux, que cet auteur soutient comme licites, sous divers prétextes et sous divers noms; qu'il se joue de toutes les lois ecclésiastiques, et particulièrement de celle du jeûne , par des chicaneries honteuses et ridicules ; et qu'enfin les principes généraux qu'il établit pour autoriser ces corruptions sont si vastes et si étendus , qu'il n'y a point de désordres et de déréglemens si horribles qu'on ne puisse introduire et défendre en les suivant. Ainsi nous pourrons dire , en demeurant dans les bornes d'une exacte vérité , que cette étrange morale que l'on s'efforce de répandre en notre temps , n'est point chrétienne , puisqu'elle anéantit l'esprit du christianisme ; qu'elle n'est pas seulement judaïque et pharisaïque , puisqu'elle renverse la lettre de la loi et les préceptes extérieurs; qu'elle n'est pas même humaine et philosophique, puisqu'elle ruine la justice , l'équité naturelle , la sincérité , la bonne foi et le sens commun ; qu'elle n'est point civile et politique , puisqu'elle détruit tellement tous les fondemens sur lesquels la société humaine est établie , que , si on en suivoit les maximes , les États et les républiques ne seroient que des assemblées pleines de confusion , sans foi , sans loi , sans ordre , sans sûreté ; où l'on ne feroit que se tromper , se piller et se massacrer les uns les autres ; mais que c'est proprement cette fausse sagesse dont l'apôtre saint Jacques dit : or Non est ista sapientia sursum « descendens , sed terrena , animalis , diabolica. » Quand il ne s'agiroit ici , messieurs , que de l'honneur de l'Église qui est si blessée par cette mauvaise doctrine qu'on lui attribue , ce motif ne seroit que trop suffisant pour obliger ceux qui ont entre leurs mains son autorité , à s'opposer à l'outrage qu'on lui fait : mais il s'agit de plus du salut d'une infinité de chrétiens que l'on infecte et que l'on corrompt , dont Dieu demandera compte à ceux qui n'auront pas fait tous leurs efforts pour bannir de l'Église ce poison mortel que l'on y répand. Il est d'autant plus nécessaire de le faire maintenant , et de s'animer d'un nouveau zèle pour réprimer cette licence , que l'on voit que ceux qui s'en sont déclarés les protecteurs , s'animent et se fortifient tous dans la résolution de les soutenir avec une hardiesse encore plus grande qu'auparavant. Car au lieu de s'humilier sous tant de jugemens que l'Église a rendus contre eux , au lieu de se corriger au moins en quelque chose dans les nouveaux livres de morale qu'ils produisent; pour faire paroître, au contraire , à tout le monde combien ils méprisent l'autorité des évêques , le jugement des Facultés de théologie, et même celui de Sa Sainteté, et combien ils sont fermes dans le dessein de n'abandonner jamais
aucune de ces opinions condamnées , ils ont fait imprimer aux yeux de toute la France, dans une des principales villes du royaume, avec approbation de leur compagnie, et le nom de l'auteur, l'un des plus pernicieux et des plus abandonnés de leurs casuistes , comme pour dire à tous les évêques , à tous les docteurs , à tous les curés de France , et même à Sa Sainteté : «Voilà la doctrine que nous soutenons et que nous soutiendrons toujours , malgré toutes vos censures et tous vos efforts. » C'est ainsi , messieurs , qu'ils ont véritablement justifié leur Apologie , mais en la manière que l'Écriture dit que Jérusalem a justifié Sodome et Samarie , en surpassant leurs iniquités : « Non fecit Sodoma sicut tu , « et Samaria dimidium peccatorum tuorum non peccavit ; vicisti eas « sceleribus.tuis, et justificasti sorores tuas. » Que s'ils ne trouvoient dans les ministres de l'Église autant de zèle et de fermeté pour s'op- i poser à l'établissement de leur méchante morale , qu'ils ont d'opiniâtreté# et de hardiesse à la publier et à la défendre , qui ne voit , messieurs , qu'ils viendroient à bout de cette malheureuse entreprise; que vos jugemens seroient anéantis et abolis; que ces corruptions cesseroient de passer pour condamnées , et qu'ainsi elles serviroient de pièges à un grand nombre d'âmes , à qui ils ne manqueroient pas de les inspirer ? C'est pourquoi , messieurs , encore que les poursuites que nous avons été obligés de faire auprès de vous sur le sujet de Y Apologie, aient attiré sur nous une infinité d'outrages et de calomnies scandaleuses de la part de ceux qui l'ont soutenue , dont il nous est impossible de tirer aucune satisfaction , nous avons cru néanmoins qu'il n'étoit pas temps , dans un si grand péril de l'Église , de penser à nos intérêts particuliers , et que la crainte de leur violence , de leurs calomnies et de leur injustice , ne devoit pas nous empêcher de rendre à l' Église ce que nous lui devons en une occasion si importante , qui est de nous rendre dénonciateurs contre le livre de Tambourin , comme nous avons fait contre Y Apologie des casuistes. Nous espérons , messieurs , que nos poursuites auront le même succès , et qu'après avoir vu que les maximes dont nous vous demandons la condamnation, sont encore plus détestables que celles que vous avez déjà censurées , vous jugerez sans doute qu'il est encore plus nécessaire de les condamner par une censure juridique. Ce considéré , messieurs , et vu l'extrait ci-attaché , il vous plaise de procéder à l'examen et condamnation dudit livre de Thomas Tambourin , jésuite, qui contient en soi plusieurs ouvrages séparés; savoir : un grand traité sur le Décalogue , intitulé : Explicatio Decalogi , in qua omnes fere conscientise easus mira brevitate , claritate , et quantum licet benignitate declarentur; un autre sur la confession , intitulé : Methodus expeditae confessionis ; un autre sur la communion, intitulé : De sacratissima eommunione expedite per agenda ; et le dernier : De sacrificio Missœ expedite celebrando; Lugduni, sumptibus Joan. Ant. Huguetan, et Mat. Ant. Ravaud , M. DC. LU : comme contenant plusieurs propositions fausses , erronées , scandaleuses , contraires aux lois divines , ecclésiastiques et civiles ; exposant la religion catholique aux insultes des hérétiques et aux blasphèmes des impies ; et détruisant l'Évangile , les bonnes mœurs et même la société humaine : Faire défenses à toutes
personnes du diocèse de Paris de le vendre , de racheter , de le i
de le lire , ni de le retenir , sous telles peines et censura» caaonknies
qu'il vous plaira ordonner. Et vous feretf bien.