‹ Œuvres complètes de Blaise PascalChapitre 56 sur 65 · CONTRE L'APOLOGIE DES CASUISTES · texte numérisé non relu

CONTRE L'APOLOGIE DES CASUISTES

sent , et de ceux qui s'y perdent. Car Dieu les souffre , non pas afin qu'on suive ces désordres , mais afin qu'on les combatte , et qu'il paroisse en cette épreuve qui sont ceux qui lui sont véritablement fidèles ; et c'est pourquoi il est si important de les éviter.

Saint Paul, qui fait la même prédiction, nous donne en même temps la description de ces séducteurs , afin qu'on puisse mieux les connoître , quand il dit à Timothée (II Tim., m, 1 et seq.) qu'il viendra dans les derniers temps des hommes ayant l'apparence de la piété , mais qui en rejetteront l'essence; qui seront pleins d'ambition et d'amour-propre, superbes , calomniateurs ; qui s'introduiront dans les maisons des particuliers , et s'assujettiront les femmes simples , en les flattant dans leurs péchés et dans les désirs de leurs cœurs ; qui travailleront sans cesse à devenir savans , et n'arriveront jamais à la connoissance de la vérité. Et il finit cette peinture en disant qu'ils ne réussiront pas dans leurs desseins , et qu'enfin leur foiblesse et leur impertinence sera connue de tout le monde.

Qui ne diroit que saint Paul a vu ce qui se passe aujourd'hui à nos yeux , où des hommes , sous l'habit de la piété , présentent aux fidèles une morale qui bannit l'amour de Dieu , qui est l'essence de la piété ; autorisent la calomnie , l'orgueil , l'ambition , par leurs préceptes et par leurs exemples ; étudient sans cesse , et ne peuvent arriver aux premières connoissances du christianisme ; et sont enfin tombés dans des excès qui les ont rendus le sujet de la risée de tout le monde ? On ne peut douter que toutes ces choses ne soient conduites par l'ordre de la même Providence qui les a prédites , et qui les permet pour éprouver ceux qui sont véritablement fidèles. Mais nous apprenons , par ces mêmes prophéties , que ces désordres doivent aller bien plus avant.

Nous voyons , à la vérité , aujourd'hui une compagnie bien puissante qui soutient ces corruptions ; mais nous en -voyons en même temps une bien autrement considérable et autorisée qui s'y oppose. Et si on a sujet de gémir de voir quelques religieux relâchés et quelques casuistes corrompus qui introduisent ces relâchemens, on a sujet de bénir Dieu de ce que les pasteurs ordinaires de l'Église leur résistent ; et qu'ainsi le corps de la hiérarchie , en quoi consiste proprement l'Église , demeure exempt de ce relâchement , n'y ayant que quelques-unes de ces personnes égarées qui sont hors de la hiérarchie , et qui tiennent entre nous le rang que les faux prophètes tenoient entre les juifs , qui trempent dans ces impiétés ; en quoi il n'arrive rien que de conforme à ce que saint Pierre a prédit (II Pet. , u , 1 ) en cette sorte : « De la même manière qu'il y a eu de faux prophètes entre les juifs, aussi il s'en élèvera entre. nous. » Voilà l'état présent des choses. Quoique la licence y soit grande , elle n'est pas néanmoins sans une puissante opposition. Mais un temps doit venir , duquel il est écrit : « Malheur à celles qui seront enceintes en ce temps-là I (Matth. , xxiv, 19) : et croyez-vous qu'alors le Fils de l'homme trouve de la foi sur la terre? » (Luc. xviii, 8.) Et c'est en ce temps que les prêtres mêmes et le reste des fidèles , ayant presque tous consenti aux impiétés des faux docteurs , la mesure étant ainsi comblée , la fin de l'Église et de l'univers doit arriver avec la seconde venue du

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Messie : de même que la destruction de l'ancien temple et de la synagogue est arrivée dans une semblable corruption , les faux prophètes ayant entraîné dans leur parti le peuple et les prêtres même au premier avènement du Messie. Car, comme toutes choses leur arrivoient en figure , et que la synagogue a été l'image de l'Église , selon saint Paul (I Cor., x, 6 et 11), nous pouvons nous instruire, par ce qui lui est arrivé, de ce qui doit nous arriver, et voir, dans leur exemple, la source, le progrès et la consommation de l'impiété. L'Écriture nous apprend donc que c'est des faux prophètes que l'impiété a pris son origine; qu'elle, s'est de là répandue sur le reste des hommes, comme dit Jérémie (Jerem. , xxm, 15). C'est des prophètes que l'abomination est née , et c'est de là qu'elle a rempli toute la terre ; ils ont formé une con- • spiration ouverte contre la vérité au milieu du peuple de Dieu : les grands du monde ont été les premiers suppôts de leurs doctrines flatteuses ; les peuples en ont été ensuite infectes. Tant que les prêtres du Seigneur en sont demeurés exempts , Dieu a suspendu les effets de sa colère ; mais quand les prêtres mêmes s'y sont plongés , et que dès lors il n'est rien resté pour apaiser la coJère divine, les fléaux de Dieu sont tombés sur ce peuple sans mesure, et y sont demeurés jusqu'à ce jour. Les prophètes, dit Jérémie (Jerem. , v, 31) , ont annoncé de fausses doctrines de la part de Dieu : les prêtres y ont donné les mains, et mon peuple y a pris plaisir. Quelle punition leur est donc préparée? C'est alors qu'il n'y a plus de miséricorde à attendre , parce qu'il n'y a plus personne pour la demander. Les prêtres, dit Êzéchiel (Ezech. , xxn, 25 et seq.), ont eux-mêmes violé ma loi. Les princes et les peuples ont exercé leurs violences , et les prophètes les flattoient dans leurs désordres. Tai cherché quelqu'un qui opposât sa justice à ma vengeance , et je n'en ai point trouvé. Je répandrai donc sur eux le feu de mon indignation , et je ferai retomber sur leurs têtes le fruit de leurs impiétés.

Voilà le dernier des malheurs où , par la grâce de Dieu , l'Église n'est pas encore , et où elle ne tombera pas , tant qu'il plaira à Dieu de soutenir ses pasteurs contre la corruption des faux docteurs qui les combattent ; et c'est ce qu'il importe de faire entendre à ceux qui sont sous notre conduite , afin qu'ils ne cessent de demander à Dieu la continuation d'un zèle si important et si nécessaire , et qu'ils évitent eux-mêmes les doctrines molles et flatteuses de ces séducteurs qui ne travaillent qu'à les perdre. Car de la même manière que la piété des saints de l'Ancien Testament consistoit à s'opposer aux nouveautés des faux prophètes , qui étoient les casuistes de leur temps : de même la piété des fidèles doit avoir maintenant pour objet de résister au relâchement des casuistes, qui sont les faux prophètes d'aujourd'hui; et nous ne devons cesser de faire entendre à nos peuples ce que les vrais prophètes crioient incessamment aux leurs , que l'autorité de ces docteurs ne les rendra pas excusables devant Dieu, s'ils suivent leurs fausses doctrines; que toute la société des casuistes ne saurait assurer la conscience contre la vérité éternelle ; que cette abominable doctrine de la probabilité , qui est le fondement de toutes leurs erreurs , est la plus grande de leurs erreurs ; que rien ne sauroit les sauver que la vérité (Joan. , vin , 32) ; et que c'est une fausseté

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horrible que de dire qu'on se sauve aussi bien par Tune que par l'autre de deux opinions contraires , et dont il y en a une par conséquent de fausse. C'est ce qu'ils soutiennent tous , et sans quoi toute leur doctrine tombe par terre ; car ils n'ont point d'autre fondement à ces horribles maximes , qu'ils renouvellent encore dans ce nouveau livre : « Qu'on peut discerner par la lumière de la raison quand il est permis ou défendu de tuer son prochain ; qu'on peut le tuer pour défendre ou réparer son honneur; qu'on peut, sans crime, calomnier ceux qui médisent de nous, que tous nos péchés seront remis , pourvu que nous les confessions sans quitter les occasions prochaines , sans faire pénitence en cette vie , et sans avoir d'autre regret d'avoir péché , sinon pour le mal temporel qui en vient . et encore si foible que le pécheur et pénitent juge qu'il est prêt à retomber en peu de temps. » Quand on leur demande sur quoi ils fondent ces horribles maximes , ils n'ont d'autre chose à répondre , sinon que leurs pères et leurs docteurs l'ayant jugé probable , cela est sûr en conscience , et aussi sûr que les opinions contraires. Et c'est sur quoi nous annonçons & tous ceux sur qui Dieu cous a dqnné de l'autorité , que ce sont des faussetés diaboliques , et que tous ceux qui suivront ces maximes sur la foi de ces faux docteurs , périront avec eux ; de même que les prophètes de Dieu annonçoient autrefois à leurs peuples , qui se reposoient ainsi sur leurs faux prophètes , que Dieu exterminerait tout ensemble , et ces maîtres , et ces disciples , « magistros et discipulos » (Malach. , n , 12) ; et que ceux qui assurent ainsi la conscience des hommes , et ceux qui reçoivent ces assurances , seront ensemble précipités dans une pareille ruine : « Et a qui beatificant , et qui beatificantur. » (Isaias , îx , 16.) De sorte que tant s'en faut que cette probabilité de sentimens et cette autorité de docteurs qui les enseignent , excusent devant Dieu ceux qui les suivent ; que cette confiance est au contraire le plus grand sujet de la colère de Dieu sur eux , parce qu'elle ne vient en effet que d'un désir corrompu de chercher du repos dans ses vices , et non pas d'une recherche pure et sincère de la vérité de Dieu , qui feroit discerner aisément la fausseté de ces opinions , qui font horreur à tous ceux qui ont de véritables sentimens de Dieu ; et c'est pourquoi cette tranquillité dans les crimes les augmente si fort , que Dieu a déclaré par ses prophètes (Ezech. , xiv , 14 et seq.) à la synagogue , et par elle à l'Église, que toutes les prières des justes ne sauveroient pas . de sa fureur ceux qui auroient ainsi suivi ces maîtres des fausses doctrines. C'est ce qu'on voit en Jérémie , lorsqu'il demandoit miséricorde à Dieu pour les juif3 , et qu'il lui représentoit que c'étoit sur la foi de ces faux prophètes qu'ils étoient demeurés dans leurs crimes. Seigneur , dit-il (Jerem., xiv, 13 et seq.), ils ont agi de la sorte, parce que leurs prophètes les assuroient que vous approuviez leur conduite ; et que bien loin de les punir , vous les rempliriez de bonheur et de paix ; c'est-à-dire , qu'ils avoient suivi l'autorité de plusieurs grands docteurs qui étoient tenus pour prophètes. Et cependant que répond Dieu à ce saint homme ? Les prophètes ont parlé selon leur propre esprit, et non pas selon le mien , dit le Seigneur. Ce ne sont pas mes paroles , mais leurs propres paroles qu'ils ont annoncées ; et c'est pourquoi je perdrai ces docteurs ; mais j'exterminerai de même ceux qui les ont écoutés et suivis. Ne priez

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