‹ Œuvres complètes de Blaise PascalChapitre 6 sur 65 · ENTRETIEN AVEC II. DE SACI · texte numérisé non relu

ENTRETIEN AVEC II. DE SACI

mais les lumières saintes qu'il trouyoit dans l'Écriture et les Pères lui firent espérer qu'il ne seroit point ébloui de tout le brillant de M. Pascal, qui charmoit néanmoins et enlevoit tout le monde. Il trouyoit en effet tout ce qu'il disoit fort juste. Il avouoit avec plaisir la force de son esprit et de ses discours. Tout ce que M. Pascal lui disoit de grand, il l'avoit tu avant lui dans saint Augustin, et faisant justice à tout Je monde, il disoit : « M. Pascal est extrêmement estimable en ce que, n'ayant point lu les Pères de l'Église, il a de lui-même, par la pénétration de son esprit, trouvé les mêmes vérités qu'ils avoient trouvées. Il les trouve surprenantes, disoit-il, parce qu'il ne les a vues en aucun endroit; mais pour nous, nous sommes accoutumés à les voir de tous côtés dans nos livres. » Ainsi, ce sage ecclésiastique trouvant que les anciens n'avoient pas moins de lumière que les nouveaux, il s'y tenoit, et estimoit beaucoup M. Pascal de ce qu'il se rencontrait en toutes choses avec saint Augustin.

La conduite ordinaire de M. de Saci, en entretenant les gens, étoit de proportionner ses entretiens i ceux à qui il parloit. S'il voyoit, par exemple, M. Champagne, il parloit avec lui de la peinture. S'il voyoit M. Hamon, il l'entretenoit de la médecine. S'il voyoit le chirurgien du lieu, il le questionnoit sur la chirurgie. Ceux qui cullivoieut ou la vigne, ou les arbres, ou les grains, lui disoient tout ce qu'il y falloit observer. Tout lui servoit pour passer aussitôt à Dieu, et pour y faire passer les autres. Il crut donc devoir mettre M. Pascal sur son fonds, et lui parler des lectures de philosophie dont il s'occupoit le plus. Il le mit sur ce sujet aux premiers entretiens qu'ils eurent ensemble. M. Pascal lui dit que ses deux livres les plus ordinaires avoient été Épictète et Montaigne, et il lui fit de grands éloges de ces deux esprits. M. de Saci, qui avoil toujours cru devoir peu lire ces auteurs, pria M. Pascal de lui «n parler à fond.

« Épictète , lui dit-il , est un des philosophes du monde qui ait le mieux connu les devoirs de l'homme. Il veut , avant toutes choses , qu'il regarde Dieu comme son principal objet; qu'il soit persuadé qu'il gouverne tout avec justice ; qu'il se soumette à lui de bon cœur , et qu'il le suive volontairement en tout, comme ne faisant rien qu'avec une trèsgrande sagesse : qu'ainsi cette disposition arrêtera toutes les plaintes et tous les murmures , et préparera son esprit à souffrir paisiblement les événemens les plus fâcheux. « Ne dites jamais, dit-il : J'ai perdu « cela; dites plutôt : Je Vax rendu. Mon fils est mort, je l'ai rendu. Ma « femme est morte , je l'ai rendue. » Ainsi des biens et de tout le reste. «Mais celui qui me l'ôte est un méchant homme, dites-vous. De quoi «vous mettez- vous en peine, par qui celui qui vous l'a prêté vous le « redemande? Pendant qu'il vous en permet l'usage, ayez-en soin comme «d'un bien qui appartient à autrui, comme un hompe qui fait voyage «se regarde dans une hôtellerie. Vous ne devez pas /dit-il, désirer que «ces choses qui se font se fassent comme vous le voulez, mais vous «devez vouloir qu'elles se fassent comme elles se font. Souvenez-Yous , « dit-il ailleurs , que vous êtes ici comme un acteur, et que vous jouez le «personnage d'une comédie, tel qu'il plaît au maître de vous le donner. « S'il vous le donne court, jouez-le court ; s'il vous le donne long, jouez-le

« long ; s'i} veut que tous contrefassiez le gueux , tous le devez faire aveo « toute la naïveté qui vous sera possible ; ainsi du reste. C'est votre fait « de jouer bien le personnage qui vous est donné ; mais de le choisir , « c'est le fait d'un autre. Ayez tous les jours devant les yeux la mort et aies maux qui semblent les plus insupportables; et jamais vous ne pence serez rien de bas, et ne désirerez rien avec excès. »

a il montre aussi en mille manières ce que doit faire l'homme. Il veut qu'il soit humble , qu'il cache ses bonnes résolutions , surtout dans les commencemens , et qu'il les accomplisse en secret ; rien ne les ruine davantage que de les produire. Il ne se lasse point de répéter que toute l'étude et Je désir de l'homme doivent être de reconnoître la volonté de Dieu et de la suivre.

« Voilà, monsieur, dit M. Pascal à M. de Saci, les lumières de ce grand esprit qui a si bien connu les devoirs de l'homme. J'ose dire qu'il méritoit d'être adoré , s'il avoit aussi bien connu son impuissance , puisqu'il falloit être Dieu pour apprendre l'un et l'autre aux hommes. Aussi comme il étoit terre et cendre, après avoir si bien compris ce qu'on doit , voici comment il se perd dans la présomption de ce que Ton peut. Il dit que Dieu a donné à tout homme les moyens de s'acquitter de toutes ses obligations ; que ces moyens sont toujours en notre puissance ; qu'il faut chercher la félicité par les choses qui sont en notre pouvoir , puisque pieu nous les a données à cette fin : il faut voir ce qu'il y a en nous de libre; que les biens, la vje, l'estime ne sont pas en notre puissance , et ne mènent donc pas à Dieu ; mais que l'esprit ne peut être forcé de croire oe qu'il sait être faux , ni la volonté d'aimer ce qu'elle sait qui la rend malheureuse; que ces deux puissances sont donc libres, et que c'est par elles que nous pouvons nous rendre parfaits; que l'homme peut par ces puissances parfaitement connottre pieu, l'aimer, lui obéir, lui plaire, se guérir de tous ses vices, acquérir toutes les vertus, se pendre saint, et ainsi cpmpagnon de Dieu. Ces principes d'une superbe diabolique Je conduisent à d'autres erreurs , comme : que l'âme est une portion de la substance divine ; que la douleur et la mort ne sont pas des maux ; qu'on peut se tuer quand on est tellement persécuté qu'on peut croire que Pieu appelle , et d'autres.

« Pour Montaigne , dont vous voulez aussi, monsieur, que je vous parle , étant né dans un État chrétien , il fait profession de la reljgion catholique , et en cela il n'a rien de particulier, tyfeis comme il a voulu chercher [quelle morale la raison devroit dicter sans la lumière, de la foi , il a pris ses principes dans ce^ supposition ; et ainsi en considérant l'homme destitué de toute révélation , il discourt en cette sorte. Il met toutes choses dans un doute universel et si général , que ce doute s'emporte soi-même , c'est-à-dire s'il doute , et doutant mémo de cette dernière proposition , son incertitude roule sur elle-même dans un cercle perpétuel et sans repos; s'opposant également à ceux qui assurenf que tout est incertain et à ceux qui assurent que tout ne l'est pas , parce qu'il ne veut rien assurer. C'est dans ce doute qui doute de soi et dans cette ignorance qui s'ignore , et qu'il appelle sa maîtresse forme , qu'est l'essence de son opinion, qu'il n'a pu exprimer par aucun terme positif.

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