LE LIBRAIRE AU LECTEUR
Ces satires dont on fait part au public n'auraient jamais couru le hasard de l'impression, si l'on eût laissé faire leur auteur. Quelques applaudissements qu'un assez grand nombre de personnes amoureuses de ces sortes d'ouvrages ait donnés aux siens , sa modestie lui persuadait que, de les faire imprimer, ce serait augmenter le nombre des méchants livres, qu'il blâme en tant de rencontres, et se rendre par là digne lui-même, en quelque façon, d'avoir place dans ses satires. C'est ce qui lui a fait souffrir fort longtemps, avec une patience qui tient quelque chose de l'héroïque dans un auteur, les mauvaises copies qui ont couru de ses ouvrages, sans être tenté poux cela de les faire mettre sous la presse. .Mais enfin toute sa constance l'a abandonné à la vue de cette monstrueuse édition » qui en a paru depuis peu. Sa tendresse de père s'est réveillée à l'aspect de ses enfants ainsi défigurés et mis en pièces, surtout lorsqu'il les a vus accompagnés de cette prose fade et insipide que tout le sel de ses vers ne pourrait pas relever : je veux dire de ce jugkmi m m b les sciences », qu'on a cousu si peu judicieusement à la fin de son livre. Il a eu peux que ses satins n'achevassent de se gâter en une si méchante compagnie : et il a cru enlin que, puisqu'un ouvrage, toi ou tard1, doit passer par les mains de l'imprimeur, il valait mieux subir le joug de bonne grâce, et faire de lui-même ce qu'on avait déjà fait malgré lui. Joint que ce galant homme qui a pris le soin de la première édition, y a mêlé les noms de quelques personnes que l'auteur honore, et devant qui il est bien aise de se justifier. Toutes considérations, dis-je, l'ont obligé à me confier les véritables originaux de ses pièces, augmenencore de deux autres 3, pour lesquelles il
1 Publiée a Rouen en 1665.
' Petit diêcoun de Saiot-fii remont, qui >»■ trouve |otnt aux œuvra de Despréaui dans l'édition de i.
s Us »atir< s metv, qui paraissaient alors pour la première fois.
appréhendait le même sort. Mais en même temps il m'a laissé la charge de faire ses excuses aux auteurs qui pourront être choqués de la liberté qu'il s'est donnée de parler de leurs ouvrages en quelque endroits de ses écrits. Il les prie donc de considérer que le Parnasse fut de tout temps un pays de liberté; que le plus habile y est tous les jours exposé à la censure du plus ignorant ; que le sentiment d'un seul homme ne fait point de loi ; et qu'au pis aller, s'ils se persuadent qu'il ait fait du tort à leurs ouvrages, ils s'en peuvent venger sur les siens, dont il leur abandonne jusqu'aux points et aux virgules. Que si cela ne les satisfait pas encore , il leur conseille d'avoir recours à cette bienheureuse tranquillitédes grands hommes comme eux. qui ne manquent jamais de se consoler d'une semblable disgrâce par quelque exemple fameux, pris des plus célèbres auteurs de l'antiquité, dont ils se font l'application tout seuls. En un mot, il les supplie de faire réflexion que, si leurs ouvrages sont mauvais, ils méritent d'être censurés ; et que , s'ils sont bon ce qu'on dira contre eux ne les fera pas trouver mauvais *> Au reste, cemme la malignité de ses ennemis s'efforce depuis peu de donner un sens coupable à ses pensées même les plus innocentes, il prie les honnêtes gens de ne se pas laisser surprendre aux subtilités raffinées de ces petits esprits qui ne savent se venger que par des voies lâches, et qui lui veulent souvent faire un crime affreux d'une élégai • tique.
J'ai charge encore d'avertir ceux qui voudront faire des satires contre les satires, de ne se point cacher. Je leur réponds que l'auteur ne les citera point devant d'autre tribunal que celui des Muses: parce que, si ce sont des injures grossières, les beurrières lui en feront raison; et, si c'est une raillerie délicate, il n'est pas assez ignorant dans les lois pour ne pas savoir qu'il doit porter la peine du talion. Qu'ils écrivent donc librement : commi
tribueront Bans doute à rendre l'auteur plus illustre,
ils feront le profit du librain Quelque intérêt pourtant que j'y trouve, je leur conseille d'attendre quelque temps, et de laisser mûrir leur mauvaise humeur On ne fait rien qui vaille dans
* Tout ce gui suit fut ajouté dans la préface de 1668.
de Despréaux, qui, peut-être incertain lui-même de l'année et du jour où il était né, et se croyant lié par la réponse qu'il avait faite au roi ' , persista toute sa vie à se dire ou à se croire plus jeune d'un an qu'il n'était en effet.
Ses premières années n'eurent rien de remarquable; et d'Alembert le félicite d'avoir été le contraire de ces petits prodiges de l'enfance, qui souvent sont à peine des hommes ordinaires dans l'âge mûr; esprits avortés que la nature abandonne, comme si elle ne se sentait pas la force de les achever. Pesant et taciturne, il était si loin d'annoncer ce qu'il serait un jour, que son père en tirait, par comparaison avec ses autres frères, cet horoscope peu flatteur pour l'amour-propre paternel, mais bien démenti par l'événement, que Colin (Nicolas) serait un bon garçon qui fie dirait jamais de mal de personne. Dongois, son beau-frère, n'en augurait pas mieux quelques années plus tard, et condamnait à n'être jamais qu'un sotïun des hommes qui eut le plus d'esprit, puisqu'il connut le mieux en quoi consiste le bon esprit.
Despréaux fit ses premières études au collège d'Harcourt (aujourd'hui collège royal de Saint- Louis) ; et il y achevait à peine sa quatrième, lorsqu'il fut attaqué de la pierre. 11 fallut le tailler; et l'opération, très-mal faite suivant L. Racine, lui laissa , pour le reste de sa vie , de douloureux souvenirs de cette époque. Cette circonstance suffirait, selon moi, pour réduire à sa juste valeur l'anecdote supposée que de graves philosophes ont donnée pour cause de la sévérité de mœurs, de ,1a disette de sentiment que l'on remarque dans les ouvrages de Boileau2.
Il ne tarda pas à reprendre le cours de ses études, et il entra en troisième au collège de Beauvais, où son bonheur l'adressa à l'un de ces hommes précieux pour l'enseignement , qui savent distinguer dans un jeune élève le germe du vrai talent , des vaines apparences auxquelles il est si facile et si dangereux quelquefois de se méprendre. M. Sévin , professeur de Boileau , reconnut bientôt en lui de rares disposi-
1 Le roi lui avait demandé la date de sa naissance : « Sire, répondit Boileau, je suis venu au monde une année avant Votre Majesté, pour annoncer les merveilles de son règne. »
» « On lit , dans l'Année littéraire , que Boileau , encore enfant , jouant dans une cour, tomba : dans sa chute , sa jaquette ?e retrousse, et un dindon lui donne plusieurs coups de lue sur une partie très-délicate. » Voilà Vaccideut auquel Helvétius attribue , sans balancer, la haine de Boileau pour les jésuites , qui avaient amené les dindons en France ; son admiration pour Arnauld , la satire sur VÊquivoque, et l'épitre sur VAmourde Dieu.' « Tant il est vrai, ajoute-t-il ensuite, que ce sont souvent des causes imperceptibles qui déterminent toute la conduite de la vie, et toute la suite de nos idées. » (De l'Esprit, Disc. III, chap. I , note a.)
tionspourla poésie, et prédit, sans balancer, l'avenir brillant qui l'attendait dans cette carrière. Encouragé par l'horoscope, et merveilleusement secondé par la nature, le jeune disciple s'abandonna tout entier à son penchant, ne s'occupa plus que de vers et de romans , et commença , au collège même , une tragédie, dont il avait retenu, et citait encore longtemps après ces trois hémistiches :
Géants , arrêtez-vous !
Gardez pour l'ennemi la fureur de vos coups !
qu'il opposait hardiment aux meilleurs de Boyer. Ce n'était pas élever bien haut les prétentions de l'amour-propre. La famille de Boileau ne vit pas sans inquiétude se développer en lui le goût et le talent de la poésie ; elle en pâlit, dit-il ,
Et vit , en frémissant , Dans la poudre du greffe un poêle naissant.
Gilles Boileau, son frère aîné, qui se mêlait aussi de vers, trouva surtout fort impertinent que ce petit drôle s'avisât d'en faire; et le poète naissant fut condamné à l'étude du droit, et même reçu avocat, le 4 décembre 1656. Mais il manifesta bientôt si peu de dispositions , ou plutôt tant de répugnance pour lebarreau, quel'on ne s'obstina pas plus longtemps. Le praticien disgracié passa donc des bancs de l'école de droit sur ceux de la Sorbonne : nouvelle tentative qui ne réussit pas mieux que la première, mais procura au poète théologien un bénéfice, le prieuré de Saint-Paterne, qui lui rapportait huit cents livres de rente, dont il jouit huit ou neuf ans. Bien convaincu à cette époque de la nullité de sa vocation pour l'état ecclésiastique, il remit le bénéfice entre les mains du collateur, et après avoir calculé ce qu'il lui avait valu pendant le temps qu'il l'avait possédé, il fit distribuer cette somme aux pauvres, et .'principalement à ceux du lieu même. « Rare « exemple, dit L. Racine , donné par un poète accusé « d'aimer l'argent! » Cette restitution eut, suivant d'autres biographes, une destination différente : elle servit à doter une jeune personne qu'il avait aimée, et qui se faisait religieuse *. Peu importe, au surplus , l'emploi de la somme : le premier mérite consiste ici dans la noblesse du procédé.
Libre enfin du greffe , de la Sorbonne et du barreau , et devenu , par la mort de son père , maître absolu de ses goûts, de ses actions et de sa modique fortune, Boileau ne songea plus qu'à suivre la route que lui traçait son génie. Parmi les poètes qui avaient fait l'étude et les délices de ses premières an-
1 Les biographes ne sont point d'accord sur cette dernière circonstance.