‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 157 sur 672 · Acte V, scène dernière · texte numérisé non relu

Acte V, scène dernière

Toutes les glaces du Nord ensemhle ne sont pas, à mon sens , plus froides que cet le pensée. Quelle extravagance, bon Dieu! de vouloir que la rougeur du sang dont est teint le poignard d'un homme qui vient de s'en tuer lui-même soit un effet de la honte qu'a ce poignard de l'avoir tué! Voici encore une pensée qui n'est pas moins fausse , ni par conséquent moins froide. Elle est de Benserade , dans ses Métamorphoses en rondeaux, où, parlant du déluge envoyé par les dieux pour châtier l'insolence de l'homme, il s'exprime ainsi :

Dieu lava bien la tête à sou image.

Peut-on, à propos d'une si grande chose que le déluge, dire rien de plus petit ni de plus ridicule que ce quolibet, dont la pensée est d'autant plus fausse en toutes manières , que le dieu dont il s'agit en cet endroit c'est Jupiter, qui n'a jamais passé chez les païens pour avoir l'ait l'homme à son image, l'homme dans la Faille étant, comme tout le monde sait, l'oude Prométhée?

Puisque une pensée n'est belle qu'en ce qu'elle est vraie, el que l'effet infaillibledu vrai, quand il est bien énoncé , c'est de frapper les hommes, il s'ensuit que ce qui ne frappe point les hommes n'est ni beau ni vrai, ou qu'il est mal énoncé, et que par conséquent un ouvrage qui n'est point goûté du public est un très-méchant ouvrage. Le gros des hommes peut bien, durant quelque temps, prendre le faux pour le vrai, et admirer de méchantes choses; mais il n'est pas possible qu'à la longue une bonne chose ne lui plaise; et je défie tous les auteurs les plus mécontents du public de me citer un hou livre que le public ait jamais rebuté, à moins qu'ils ne mettent en ce rang leurs écrits, de la bonté desquels eux seuls sont persuadés. J'avoue , néanmoins, et on ne le saurait nier, que, quelquefois, lorsque d'excellents ouvrages viennent a paraître, la cabale et l'envie trouvent moyen de les rabaisser, et d'en rendre in apparence le succès douteux » : mais cela ne dure guère; et il en arrive de ces ouvrages comme d'un morceau de bois qu'on enfonce dans l'eau avec la

1 Boileau citait pour exemples VÊcole <!■ sfi mrm »de Molière, et la Phèdre Ae. Racine.

main : il demeure au fond tant qu'on l'y retient; mais bientôt , la main venant à se lasser, il se relève et gagne le dessus '. Je pourrais dire un nombre infini de pareilles choses sur ce sujet, et ce serait la matière d'un gros livre : mais en voilà assez, cerne semble, pour marquer au public ma reconnaissance et la bonne idée que j'ai de son goût et de ses jugements.

Parlons maintenant de monédition nouvelle. < la plus correcte qui ait encore paru : et non-seulement je l'ai revue avec beaucoup de soin , mais j'y ai retouché de nouveau plusieurs endroits de mes ouvrages ; car je ne suis point de ces auteurs fuyant la peine, qui ne se croient plus obligés de rien raccommoder à leurs écrits, dès qu'ils les ont une fois donnés au public. Ils allèguent, pour excuser leur paresse , qu'ils auraient peur, en les trop remaniant, de les affaiblir, et de leur ôter cet air libre et facile qui fait, disent-ils, un des plus grands charmes du discours : mais leur excuse, à mon avis, est très-mauvaise. Ce sont les ouvrages faits à la hâte, et comme on dit, au courant de la plume, qui sont ordinairement secs , durs et forcés. Un ouvrage ne doit point paraître trop travaillé, mais il ne saurait être trop travaillé; et c'est souvent le travail même qui, en le polissant lui donne cette facilité tant vantée qui charme le lecteur. Il y a bien de la différence entre des vers faciles et des vers facilement laits. Les écrits de Virgile , quoique extraordinairement travail!* - . sont bien plus naturels que ceux de Lucain , qui écrivait , dit-on, avec une rapidité prodigieuse. I ordinairement la peine que s'est donnée un auteur à limer et à perfectionner ses écrits qui f;:it que le lecteur n'a point de peine en les lisant. Voiture, qui parait aisé, travaillait extrêmement ses ou\ rages. On ne voit que des gens qui font aisément di s cl médiocres; mais des gens qui en fassent même difficilement de fort bonnes, ou en trouve très-p< u.

Je n'ai donc point de regret d'avoir meure employé quelques-unes de mes veilles j rectifier mes écrits dans cette nouvelle édition, qui est, pour ainsi dire, mon édition favorite : aussi y ai-je mis mon nom, que je m'étais abstenu de mettre à toutes les autres. J'en avais ainsi use par pure modestie; mais aujourd'hui que mes ouvrages sont entre les mains de tout le monde, il m'a paru que cette modestie pourrait avoir quelque chose d'affecté. D'ailleurs j'ai été bien aise, en le mettant à la tète de mon lisre. de faire voir par là quels sont précis, ment l< s ouvrages que j'avoue, et d'arrêter, ^'il est possible . le cours d'un nombre infini de méchantes pièces qu'on

■ j. B. Rousseau aremarqw que l.i même pensée se troim- .lui', l.i seconde ode des Pythiçuet de Plnd

répand partout sous mon nom , et principalement dans les provinces et dans les pays étrangers. J'ai même, pour mieux prévenir cet inconvénient, fait mettre au commencement de ce volume une liste exacte et détaillée de tous mes écrits; et on la trouvera immédiatement après cette préface. Voilà de quoi il est bon que le lecteur soit instruit.

11 ne reste plus présentement qu'à lui dire quels sont les ouvrages dont j'ai augmenté ce volume. Le plus considérable est une onzième satire que j'ai tout récemment composée , et qu'on trouvera à la suite des dix précédentes. Elle est adressée à M. de Valincour, mon illustre associé à l'histoire. J'y traite du vrai et du faux honneur; et je l'ai composée avec le même soin que tous mesautres écrits. Je ne saurais pourtant dire si elle est bonne ou mauvaise; car je ne l'ai encore communiquée qu'à deux ou trois de mes plus intimes amis , à qui même je n'ai fait que la réciter fort vite, dans la peur qu'il ne lui arrivât ce qui est arrivé à quelques autres de mes pièces , que j'ai vues devenir publiques avant même que je les eusse mises sur le papier; plusieurs personnes à qui je' les avais dites plus d'une fois les ayant retenues par cœur et en ayant donné des copies. C'est donc au publicà m'apprendre ce que je dois penser de cetouvrage , ainsi que de plusieurs autres petites pièces de poésie qu'on trouvera dans cette nouvelle édition, et qu'on y a mêlées parmi les épigrammes qui y étaient déjà. Ce sont toutes bagatelles que j'ai la plupart composées dans ma première jeunesse , mais que j'ai un peu rajustées pour les rendre plus supportables au lecteur. J'y ai fait aussi ajouter deux nouvelles lettres; l'une que j'écris à M. Perrault, et où je badine avec lui sur notre démêlé poétique, presque aussitôt éteint qu'allumé ; l'autre est un remercîment à monsieur le comte d'Ériceyra , au sujet de la traduction de mon Art poétique faite par lui en vers portugais , qu'il a eu la bonté de m'envoyer de Lisbonne , avec une lettre et des vers français de sa composition, où il me donne des louanges très-délicates , et auxquelles il ne manque que d'être appliquées à un meilleur sujet. J'aurais bien voulu pouvoir m'acquitter de la parole que je lui donne à la fin de ce remercîment, de faire imprimer cette excellente traduction à la suite de mes poésies; mais malheureusement un de mes amisr, à qui je l'avais prêtée, m'en a égaré le premier chant ; et j'ai eu la mauvaise honte de n'oser récrire à Lisbonne pour en avoir une autre copie. Ce sont là à peu près tous les ouvrages de ma façon , bons ou méchants , dont

1 L'abbé Régnier Dcsuiarais, secrétaire de l'Académie française.

on trouvera ici mon livre augmenté. Mais une chose qui sera sûrement agréable au public, c'est le présent que je lui fais, dans ce même livre, de la lettre que le célèbre M. Arnaulda écrite à M. Perrault à propos de ma dixièmesatire, et où, comme je l'ai dit dans I'Èpître âmes vers, il fait en quelque sorte mon apologie. J'ai mis cette lettre la dernière de tout le volume , afin qu'on la trouvât plus aisément. Je ne doute point que beaucoup de gens ne m'accusent de témérité d'avoir osé associer à mes écrits l'ouvrage d'un si excellent homme; et j'avoue que leur accusation est bien fondée; mais le moyen de résister à la tentation de montrer à toute la terre , comme je le montre en effet par l'impression de cette lettre , que ce grand personnage me faisait l'honneur de m'estimer, et avait la bonté meas esse aliquid putare nugas !

Au reste, comme, malgré une apologie si authentique , et malgré les bonnes raisons que j'ai vingt fois alléguées en vers et en prose, il y a encore des gens qui traitent de médisance les railleries que j'ai faites de quantité d'auteurs modernes, et qui publientqu'en attaquant les défauts de ces auteurs , je n'ai pas rendu j ustice à leurs bonnes qualités , je veux bien , pour les convaincre du contraire, répéter encore ici les mêmes paroles que j'ai dites sur cela dans la préface de mes deux éditions précédentes. Les voici :

« Il est bon que le lecteur soit averti d'une chose : « c'est qu'en attaquant, etc...1 »

Après cela , si on m'accuse encore de médisance , je ne sais point de lecteur qui n'en doive aussi être, accusé , puisqu'il n'y en a point qui ne dise librement son avis des écrits qu'on fait imprimer, et qui ne se croie en plein droit de le faire du consentement même de ceux qui les mettent aujour. En effet, qu'estce que mettre un ouvrages aujour ? ?Test-ce pas en quelque sorte dire au public : Jugez-moi. Pourquoi donc trouver mauvais qu'on nous juge ? Maisj'ai mis tout ce raisonnement en rimes dans ma neuvième satire, et il suffit d'y renvoyer mes censeurs.

1 Lisez dans la préface des éditions de 1683 et 1694 Jusqu'4 ces mots : Pour revenir à mon édition.

ORDRE CHRONOLOGJnl !..

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