‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 169 sur 672 · SATIRE VII · texte numérisé non relu

SATIRE VII

Muse, changeons de style, et quittons la satire; C'est un méchant métier que celui de médire; A l'auteur qui l'embrasse il est toujours fatal : Le mal qu'on dit d'autrui ne produit que du mal. Maint poète, aveuglé d'une telle manie , En courant à l'honneur, trouve l'ignominie; Et tel mot , pour avoir réjoui le lecteur, A coûté bien souvent des larmes à l'auteur.

Un éloge ennuyeux , un froid panégyrique , Peut pourrir à son aise au fond d'une boutique , Ne craint point du public les jugements divers , Et n'a pour ennemis que la poudre et les vers : Mais un auteur malin , qui rit et qui fait rire, Qu'on blâme en le lisant, et pourtant qu'on veut lire, Dans ses plaisants accès qui se croit tout permis, De ses propes rieurs se fait des ennemis.

Un discours trop sincère aisément nous outrage : Chacun dans ce miroir pense voir son visage ; Et tel , en vous lisant, admire chaque trait, Qui dans le fond de l'âme et vous craint et vous hait. Muse, c'est donc en vain que la main vousdémange: S'il faut rimer ici, rimons quelque louange, Et cherchons un héros , parmi cet univers , Digne de notre encens et digne de nos vers. Mais à ce grand effort en vain je vous anime : Je ne puis pour louer rencontrer une rime; Dès que j'y veux rêver, ma veine est aux abois. J'ai beau frotter mon front, j'ai beau mordre mes Je ne puis arracher du creux de ma cervelle [doigts , Que des vers plus forcés que ceux de la Pucelle '. Je pense être à la gêne ; et pour un tel dessein , La plume et le papier résistent à ma main. Mais, quand il faut railler, j'ai ce que je souhaite. Alors , certes, alors je me connais poète : Phébus, dès que je parle, est prêt à m'exaucer; Les mots viennent sans peine , et courent se placer. Faut-il peindre un fripon fameux dans cette ville, Ma main , sans que j'y rêve , écrira Raumaville ». Faut-il d'un sot parfait montrer l'original , Ma plume au bout du vers d'abord trouve Sofal 3 : Je sens que mon esprit travaille de génie. Faut-il d'un froid rimeur dépeindre la manie, Mes vers, comme un torrent , coulent sur le papier; Je rencontre à la fois Perrin et Pelletier, Bonnecorse , Pradon , Colletet , Titreville * ; Et , pour un que je veux , j'en trouve plus de mille. Aussitôt je triomphe et ma muse en secret S'estime et s'applaudit du beau coup qu'elle a fait. C'est en vain qu'au milieu de ma fureur extrême Je me fais quelquefois des leçons à moi-même ; En vain je veux au moins faire grâce à quelqu'un : Ma plume aurait regret d'en épargner aucun; Et, sitôt qu'une fois la verve me domine, Tout ce qui s'offre à moi passe par l'étamine. Le mérite pourtant m'est toujours précieux : Mais tout fat me déplaît , et me blesse les yeux ; Je le poursuis partout, comme un chien fait sa proie, Et ne le sens jamais qu'aussitôt je n'aboie. Enfin , sans perdre temps en de si vains propos, Je sais coudre une rime au bout de quelques mots.

1 Poème héroïque de Chapelain, dont tous les vers semblent être faits en dépit de Minerve. (Boil.) — Voyez ci-devant, page 189.

1 Libraire du Palais; son véritable nom était Sommaville.

3 ISiim supposé.

4 Poètes décriés (Boil.) — L'abbé Perrin , qui suivant l'expression de Voltaire, croyait faire des vers, a donné une traduction en vers de V Enéide. — Pradon eut la sottise de se croire un instant l'égal de Racine. — Sur Pelletier et Colletet, voyez ci-devant, pag. 184 et 18*. Bonnecorse a faille Lu tri got, parodie du Lutrin. Le dernier est tout à fait oublié.

SATIRES

Souvent j'habille en vers une maligne prose. C'est par la que je vaux, si je vaux quelque chose. Ainsi, soit que bientôt, par une dure loi, La mort d'un vol affreux vienne fondre sur moi , Soit que le ciel me garde un cours long et tranquille A Rome ou dans Paris, aux champs ou dans la ville, Dut ma muse par là choquer tout l'univers, Riche , gueux, triste ou gai ,je veux faire des vers.

Pauvre esprit , dira-t-on, que je plains ta folie! Modère ces bouillons de ta mélancolie; I irde qu'un de ceux que tu penses blâmer N'éteigne dans ton sang cette ardeur de rimer.

Eh quoi! lorsque autrefois Horace, après Lucile1, Exhalait en bons mots les vapeurs de sa bile , Et , vengeant la vertu par des traits éclatants, Allait ôter le masque aux vices de son temps; Ou bien quand Juvénal , de sa mordante plume Faisant couler des flots de bel et d'amertume, Gourmandait en courroux tout le peuple latin, L'un ou l'autre lit-il une tragique lin? Et que craindre, après tout, d'une fureur si vaine? Personne ne connaît ni mon nom ni ma veine. On ne voit point mes vers, à l'envi de Montreuil1, Grossir impunément les feuillets d'un recueil. A peine quelquefois je me force à les lire, Pour plaire a quelque ami que charme la satire, Qui me Datte peut-être, et d'un air imposteur, Rit tout haut de l'ouvrage , et tout bas de l'auteur. Enfin c'est mon plaisir; je veux me satisfaire: Je ne puis bien parler , et ne saurais me taire; Et, des qu'un mot plaisant vient luire a mon esprit, Je n'ai point de repos qu'il ne soit en écrit : Je ne résiste point au torrent qui m'entraîne.

Mais c'est assez parlé ; prenons un peu d'haleine : Ma main, pour cette fois, commence à se lasser. Finissons. .Mais demain , muse à recommencer.

1 Caius Lucilius, grand-oncle de Pompée, et le plus ancien des satiriques romains.

5 Le îidiii île Montréal! dominait dans tous les Féquents recueilsde poésies choisies qu'on faisait alors. | Boil.)— Matthieu de Montereul , ou Montreuil, a laissé en outre un recueil de lettresd'un style élégant ci dépouillé d'affectation. 1! lui tout.' sa \ie au nombre des amis de Boilcau, et mourut a Valence

fil l(i'J2.

SATIRE Mil'.

Page 1