‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 201 sur 672 · CHANT IV · texte numérisé non relu

CHANT IV

Les cloches dans les airs , de leurs voix argentines , Appelaient à grand bruit les chantres à matines, Quand leur chef 2 , agité d'un sommeil effrayant , Encor tout en sueur, se réveille en eriant. Aux élans redoublés de sa voix douloureuse , Tous ses valets tremblants quittent la plume oiseuse : Le vigilant Girot 3 court à lui le premier. C'est d'un maître si saint le plus digne officier ; La porte dans le chœur à sa garde est commise : Valet souple au logis, fier huissier à l'église.

« Quel chagrin, lui dit-il, trouble votre sommeil ? Quoi ! voulez-vous au chœur prévenir le soleil ? Ah ! dormez ; et laissez à des chantres vulgaires

1 En 1649. (Boil.) — La bataille de Lens, gagnée par M. le Prince contre les Espagnols et les Allemands, se donna le 10 août IG'»8.

? Le chantre. (Boil.)

' Branot. Il était fâché que l'auteur ne l'eût pas désigné par son véritable nom.

LE LUTRIN

Le soin d'aller sitôt mériter leurs salaires. »

« Ami , lui dit le chantre encor pale d'horreur, N'insulte point , de grâce , à ma juste terreur : Mêfe plutôt ici tes soupirs à mes plaintes, Et tremble , en écoutant le sujet de mes craintes. Pour la seconde fois un sommeil gracieux Avait sous ses pavots appesanti mes yeux , Quand, l'esprit enivré d'une douce fumée, J'ai cru remplir au chœur ma place accoutumée. Là, triomphant aux yeux des chantres impuissants, Je bénissais le peuple, et j'avalais l'encens, Lorsque du fond caché de notre sacristie, Une épaisse nuée à grands flots est sortie, Qui , s'ouvrant à mes veux , dans son bleuâtre éclat M'a fait voir un serpent conduit par le prélat. Du corps de ce dragon , plein de soufre et de nitre , Une tête sortait en forme de pupitre , Dont le triangle affreux , tout hérissé de crins , Surpassait en grosseur nos plus épais lutrins. Animé par son guide, en sifflant il s'avance : Contre moi sur mon banc je le vois qui s'élance. J'ai crié, mais en vain : et , fuyant sa fureur, Je me suis réveille plein de trouble et d'horreur. >

Le chantre , s'arrêtant à cet endroit funeste , A ses yeux effrayés laisse dire le reste. Girot en vain l'assure, et, riant de sa peur, Nomme sa vision l'effet d'une vapeur :

Le désolé vieillard , qui hait la raillerie , Lui défend de parler, sort du lit en furie. On apporte à l'instant ses somptueux habits, Où sur l'ouate molle éclate le tabis.

D'une longue soutane il endosse la moire, Prend ses gants violets, les marques de sa gloire, Et saisit , en pleurant , ce rochet qu'autrefois Le prélat trop jaloux lui rogna de trois doigts ». Aussitôt, d'un bonnet ornant sa tête grise, Déjà l'aumusse en main il marche vers l'église , Et , hâtant de ses ans l'importune langueur, Court , vole, et, le premier, arrive dans le chœur.

O toi qui, sur ces bords qu'une eau dormante mouil- Vis combattre autrefois le rat et la grenouille; [le1, Qui , par les traits hardis d'un bizarre pinceau , Mis l'Italie en feu pour la perte d'un seau f; Muse, prête à ma bouche une voix plus sauvage, Pour chanter le dépil , la colère, la rage , Que le chantre sentit allumer dans son gang A l'aspect du pupitre élevé sur son banc.

■ Un arrêt daparlemenl avait condamné le chantre à porter un rochet plus court que celui du trésorier.

2 Homère a fait /<; Guerre des Rata et drs Grenouilles. Bon

3 ' '/"''<» . poème italien, i Bon..) — IV Uexandre

rassonl.nallfdeModène, et qui mourut en la même ville en 1035.

D'abord pâle et muet, de colère immobile, A force de douleur, il demeura tranquille : Mais sa voix, s'échappant au travers des sanglots , Dans sa bouche à la fin fit passage à ces mots :

« La voilà donc, Girot , cette hydre épouvantable Que m'a fait voir un songe , hélas ! trop véritable ' Je le vois ce dragon tout prêt à m'égorger, Ce pupitre fatal qui me doit ombrager ! Prélat , que t'ai-je fait? quelle rage envieuse Rend pour me tourmenter ton âme ingénieuse? Quoi ! même dans ton lit, cruel, entre deux draps, Ta profane fureur ne se repose pas!

O ciel ! quoi ! sur mon banc une honteuse masse Désormais me va faire un cachot de ma place ! Inconnu dans l'église, ignoré dans ce lieu , Je ne pourrai donc plus être vu que de Dieu ! Ah ! plutôt qu'un moment cet affront m'obscurcisse, Renonçons à l'autel , abandonnons l'office ; Et, sans lasser le ciel par des chants superflus, Ne voyons plus un chœur où l'on ne nous voit plus. Sortons... Mais cependant mon ennemi tranquille Jouira sur son banc de ma rage inutile , Et verra dans le chœur le pupitre exhaussé Tourner sur le pivot où sa main l'a placé!

Non, s'il n'est abattu , je ne saurais plus vivre.

A moi, Girot, je veux que mon bras m'en délivre.

Périssons, s'il le faut : mais de ses ais brisés

Entraînons, en mourant, les restes divisés. » A ces mots, d'une main par la rage affermie.

Il saisissait déjà la machine ennemie,

Lorsqu'en ce sacré lieu, par un heureux hasard ,

Entrent Jean le choriste, et le sonneur Girard ■ .

Deux Manceaux renommés, en qui l'expérience

Pour les procès est jointe à la vaste science.

L'un et l'autre aussitôt prend part a son affront ;

Toutefois condamnant un mouvement trop prompl :

« Du lutrin, disent-ils, abattons la machine :

Mais ne nous chargeons pas tout seuls de sa ruine;

Et que tantôt, aux yeux du chapitre assemblé .

Il soit, sous trente mains, en plein jour accablé. Ces mots des mains du ( haniie arrachent le pupitre

« J'y consens, leur dit-il, assemblons le chapitre.

Allez donc de ce pas, par de saints hurlements .

Vous-mêmes appeler les chanoines dormants.

Partez. •> Mais ce discours les surprend et les glace. Nous! qu'en ce vainprojet,pleinsd'unefolleaud

Nous allions, dit Girard, la nuit nous engager!

De notre complaisance OSez-VOUS l'exiger? | rues .

Hé! seigneur, quand dos cris pourraient, du fond cl- s

1 il se noya dans 1 1 S ine, ^ Ictime du pari qu'il avait i . la passer neuf fois de suite a la nage. Boileau , enc< re écolit r. une bouteille h la main , sur Ifs reltord? du toit île ta Sainte-Chapelle, et là, en présence de la multitude effrayée, vider d'un trait celte bouteille.

De leurs appartements percer les avenues , Réveiller ces valets autour d'eux étendus, De leur sacré repos ministres assidus, Et pénétrer des lits au bruit inaccessibles, Pensez-vous , au moment que les ombres paisibles A ces lits enchanteurs ont su les attacher, Que la voix d'un mortel les en puisse arracher? Deux chantres feront-ils, dans l'ardeur de vous plaire, Ce que depuis trente ans six cloches n'ont pu faire? »

« Ah ! je vois bien où tend tout ce discours trompeur, Reprend le chaud vieillard : le prélat vous fait peur. Je vous ai vus cent fois , sous sa main bénissante , Courber servilement une épaule tremblante. Eh bien! allez ; sous lui fléchissez les genoux : Je saurai réveiller les chanoines sans vous. Viens, Girot, seul ami qui me reste fidèle : Prenons du saint jeudi la bruyante crécelle '. Suis-moi. Qu'à son lever le soleil aujourd'hui Trouve tout le- chapitre éveillé devant lui. »

Il dit. Du fond poudreux d'une armoire sacrée Par les mains de Girot la crécelle est tirée. Ils sortent à l'instant, et, par d'heureux efforts, Du lugubre instrument font crier les ressorts. Pour augmenter l'effroi , la discorde infernale Monte dans le Palais, entre dans la grand'salle, Et, du fond de cet antre, au travers de la nuit, Fait sortir le démon du tumulte et du bruit. Le quartier alarmé n'a plus d'yeux qui sommeillent ; Déjà de toutes parts les chanoines s'éveillent : L'un croit que le tonnerre est tombé sur les toits , Et que l'église brûle une seconde fois 2 ; L'autre , encore agité de vapeurs plus funèbres, Pense être au jeudi saint, croit que l'on dit ténèbres; Et déjà tout confus , tenant midi sonné , En soi-même frémit de n'avoir point dîné.

Ainsi, lorsque tout prêt à briser cent murailles Louis, la foudre en main, abandonnant Versailles , Au retour du soleil et des zéphyrs nouveaux, Fait dans les champs de Mars déployer ses drapeaux; Au seul bruit répandu de sa marche étonnante, Le Danube s'émeut , le Tage s'épouvante, Rruxelle attend le coup qui la doit foudroyer, Et le Ratave encore est prêt à se noyer. [se.

Mais en vain dans leurs lits un juste effroi les près- Aucun ne laisse encor la plume enchanteresse. Pour les en arracher Girot s'inquiétant Va crier qu'au chapitre un repas les attend. Ce mot dans tous les cœurs répand la vigilance :

1 Instrument dont on se sert le jeudi saint, au lieu de cloches. (Boil.)

2 Le toit de la Sainte-Chapelle fut brûlé en 1618. (Boil." — Suivant Brossetle , Boileau confond cet incendie avec celui de la grand'salle du Palais, et c'est en 1630 que le toit de la Sainte-Chapelle fut brûlé.

Tout s'ébranle, tout sort, tout marche en diligence. Us courent au chapitre, et aucun se pressant Flatte d'un doux espoir son appétit naissant. Mais, 6 d'un déjeuner vaine et frivole attente! A peine ils sont assis, que, d'une voix dolente, Le chantre désolé , lamentant son malheur, Fait mourir l'appétit et naître la douleur. Le seul chanoine Evrard ■ , d'abstinence incapable, Ose encor proposer qu'on apporte la table. Mais il a beau presser, aucun ne lui répond : Quand, le premier rompant ce silence profond, Alain 2 tousse, et se lève ; Alain, ce savant homme, QuideRauni 3 vingt fois a lu toute la Somme , Qui possède Abéli , qui sait tout Raconis •* , Et même entend , dit-on , le latin d'A Kempis 5.

«K'en doutez point , leur dit ce savant canoniste, Ce coup part J'en suis sur, d'une main janséniste. Mes yeux en sont témoins : j'ai vu moi-même hier Entrer chez le prélat le chapelain Garnier6. Arnauld, cet hérétique ardent à nous détruire, Par ce ministre adroit tente de le séduire : Sans doute il aura lu dans son Saint- Augustin Qu'autrefois saint Louis érigea ce lutrin 7 ; Il va nous inonder des torrents de sa plume. Il faut , pour lui répondre , ouvrir plus d'un volume. Consultons sur ce point quelque auteur signalé; Voyons si des lutrins Rauni n'a point parlé : Étudions enfin, il en est temps encore; Et, pour ce grand projet, tantôt, dès que l'aurore Rallumera le jour dans l'onde enseveli, Que chacun prenne en main le moelleux Abéli 8. »

Ce conseil imprévu de nouveau les étonne : Surtout le gras Evrard d'épouvante en frissonne. « Moi , dit-il , qu'à mon âge, écolier tout nouveau, J'aillepourun lutrin me troubler le cerveau !

1 L'abbé Danse, qui aimait également la bonne chère et la propreté, et qui mourut à Ivri en 1699.

2 Boileau désigne ici le chanoine Aubery, confesseur de M. de Lamoignon, et qui ne parlait jamais sans avoir préalablement toussé. Son frère, Antoine Aubery, avocat au conseil , est auteur d'une Histoire générale tics cardinaux ; des Biographies spéciales des cardinaux de Joyeuse et de Richelieu , et de plusieurs autres ouvrages estimables.

3 Jésuite, auteur d'un livre intitulé : la Somme des péchés que l'on peut commettre dans tous tes états, publie en 1634.

4 Abra de Raconis, évéque de Lavaur, a fait imprimer un grand nombre de volumes II était doué d'une extrême facilité , et à Tàge de dix-neuf ans , il professait la philosophie au collège des Grassins.

s Thomas A Kempis, chanoine régulier, passe communément pour être l'auteur du livre de Imitatione Christi.

6 Louis le Fournier, chapelain perpétuel de la Sainte- Chapelle, n'avait jamais pris part aux démêlés du chantre et du trésorier; mais ses liaisons avec Arnauld le faisaient regarder comme un janséniste par le chanoine Aubery.

7 Le savant Alain fait ici un terrible anachronisme : saint Augustin vivait huit siècles avant saint Louis.

8 Fameux auteur, qui a fait la Mouelle Théologique (Madulla Theologica.) 'Bon..;

LE LUTRIN

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