‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 247 sur 672 · A M. FRANÇOIS LA MOTTE LE VAYER DE BOUTIG.NY · texte numérisé non relu

A M. FRANÇOIS LA MOTTE LE VAYER DE BOUTIG.NY

Votre gageure est sans doute fort plaisante, et j'ai ri de tout mon cœur de la bonne foi avec laquelle votre ami soutientune opinion aussi peu raisonnable que la sienne. Mais cela ne m'a point du tout surpris : ce n'est pas d'aujourd'bui que les plus méchants ouvrages ont trouvé de sincères protecteurs, et que des opiniâtres ont entrepris de combattre la raison à force ouverte. Et, pour ne vous pointciter ici d'exemples du commun, il n'est pas que vous n'ayez ouï parler du goût bizarre de cet empereur1 qui préféra les écrits d'un je ne sais quel poète aux ouvrages d'Homère, et qui ne voulait pas que tous les hommes ensemble, pendant près de vingt siècles, eussent eu le sens commun.

Le sentiment de votre ami 2 a quelque chose d'aussi monstrueux. Et certainement quand je songe à la chaleur avec laquelle il va, le livre à la main, défendre la Joconde de M. Bouillon, il me semble voir Marfise, dans l'Arioste, puisque Arioste il y a, qui veut faire confesser à tous les chevaliers que cette vieille qu'elle a en croupe est un chefd'œuvre de beauté. Quoi qu'il en soit , s'il n'y prend garde, son opiniâtreté lui coûtera un peu cher; et quelque mauvais passe-temps qu'il y ait pour lui à perdre cent pistoles, je le plains encore plus delà perte qu'il va faire de sa réputation dans l'esprit des habiles gens.

Caligula. (Voyez Suétone, Fie de Caligula, §34.) Saint-Gilles, qui avait parié pour le Joconde de Bouillon.

Il a raison de dire qu'il n'y a point de comparaison entre les deux ouvrages dont vous êtes en dispute , puisqu'il n'y a point de comparaison entre un conte plaisant et une narration froide, entre une invention fleurie et enjouée et une traduction sèche et triste. Voilà en effet la proportion qui est entre ces deux ouvrages. M. de la Fontaine a pris, à la vérité, son sujet dans l'Arioste; mais en même temps il s'est rendu maître de sa matière : ce n'est point une copie qu'il ait tirée un trait après l'autre sur l'original; c'est un original qu'il a formé sur l'idée que l'Arioste lui a fournie. C'est ainsi que Virgile a imité Homère; Térence, Ménandre; et le Tasse, Virgile. Au contraire, on peut dire de M. Bouillon que c'est un valet timide, qui n'oserait faire un pas sans le congé de son maître, et qui ne le quitte jamais que quand il ne le peut plus suivre. C'est un traducteur maigre et décharné : les belles fleurs que l'Arioste lui fournit deviennent sèches entre ses mains; et, à tout moment quittant le français pour s'attacher à l'italien , il n'est ni italien ni français.

Voilà , à mon avis , ce qu'on doit penser sur ces deux pièces. Mais je passe plus avant, et je soutiens que non-seulement la nouvelle de M. de la Fontaine est infiniment meilleure que celle de ce monsieur, mais qu'elle estmêmeplus agréablement contée que celle de l'Arioste. C'est beaucoup dire, sans doute; et je vois bien que, par là, je vaism'attirer sur les bras tous les amateurs de ce poète. C'est pourquoi vous trouverez bon que je n'avance pas cette opinion sans l'appuyer de quelques raisons.

Premièrement , je ne vois pas par quelle licence poétique l'Arioste a pu , dans un poème héroïque et sérieux, mêler une fable et un conte de vieille, pour ainsi dire, aussi burlesque qu'est l'histoire de Joconde. « Je sais bien, dit un poète, grand « critique1 , qu'il y a beaucoup de choses permises « aux poëteset auxpeintres; qu'ils peuvent quelque- « fois donner carrière à leur imagination, et qu'il « ne faut pas toujours les resserrer dans la raison

1 HORAT. de Arte poet. V. 9-13.

Pictoribus atque puetis Quidlibet audendi semper fuit aequa potestas, etc.

PIÈCES DIVERSES

« étroite et rigoureuse. Bien loin de leur vouloir « ravir ce privilège, je le leur accorde pour eux, et « je le demande pour moi. Ce n'est pas à diretoute- « fois qu'il leur soit permis pour cela de confondre « toutes choses, de renfermer dans un même corps » mille espèces différentes, aussi confuses que les « rêveries d'un malade ; de mêler ensemble des choses « incompatibles; d'accoupler les oiseaux avec les a serpents , les tigres avec les agneaux. » Comme vous voyez, monsieur, ce poëte avait fait le procès à l'Arioste plus de mille ans avant que l'A i ioste eût écrit. En effet , ce corps composé de mille espèces différentes, n'est-ce pas proprement l'image du poëme de Roland le furieux? Qu'y a-t-il de plus grave et de plus héroïque que certains endroits de ce poëme ? Qu'y a-t-il de plus bas et de plus bouffon que d'autres? Et, sans chercher si loin, peut-on rien voir de moins sérieux que l'histoire de Joconde et d'Astolfe? Les aventures de Buscon et de Lazarille ont-elles quelque chose de plus extravagant? Sans mentir, une telle bassesse est bien éloignée du goilt de l'antiquité : et qu'aurait-oudit de Virgile, bon Dieu! si, à la descente d'Énée en Italie, il lui avait fait conter par un hôtelier l'histoire de Peaud'Ane, ou les contes de ma Mère-1'Oie? je dis les contes de ma Mère-l'Oie,car l'histoire de Joconde n'est guère d'un autre rang. Que si Homère a été blâmé dans son Odyssée , qui est pourtant un ouvrage tout comique, comme l'a remarqué Aristote ; si , dis-je, il a été repris par de fort habiles critiques pour avoir mêlé dans cet ouvrage l'histoire des compagnons d'Ulysse changés en pourceaux , comme étant indigne de la majesté de son sujet; que diraient ces critiques, s'ils voyaient celle de Joconde dans un poëme héroïque? N'auraient-ils pas raison de s'écrier que , si cela est reçu , le bon sens ne doit plus avoir de juridiction sur les ouvrages d'esprit, et qu'il ne faut plus parler d'art ni dérègle? Ainsi , monsieur, quelque bonne que soit d'ailleurs la Joconde de l'Arioste, il faut tomber d'accord qu'elle n'est pas en son lieu.

Maisexaminons un peu cette histoire en elle-même. Sans mentir, j'ai de la peine à souffrir le sérieux avec lequel l'Arioste écrit un conte si bouffon. Vous dirie:/ que non-seulement c'est une histoire très-véritable, m;iis que c'est une chose très-noble et trèsbéroïque qu'il va raconter ; el certes s'il voulait décrire les exploits d'un Alexandre ou d'un Charlemau'iie, il ne débuterait pas plus gravement :

fo, rede' Longobardi . quello iselà il fratel mouacoll regno, Fu nella giovinezza sua si bello, Chenul poch'altrl giunsero a quel leguo Bon i w

>" avria a fatica un tal faltoapennHIo Apelle , o Zou-i , o ae v'e alcuo piu deguo '.

Le bon messer Ludovico ne se souvenait pas, ou

plutôt ne se souciait pas du précepte de son Horace,

Versibus pxponi tragicis res comica non vu!t J.

Cependant il est certain que ce précepte est fondé sur la pure raison ; et que , comme il n'y a rien de plus froid que de conter une chose grande en style bas , aussi n'y a-t-il rien de plus ridicule que de raconter une histoire comique et absurde en termes graves et sérieux, à moins que ce sérieux ne soit affecté tout exprès pour rendre la chose encore plus burlesque. Le secret donc, en contant une chose absurde, est de s'énoncer d'une telle manière que vous fassiez concevoir au lecteur que vous ne croyez pas vous-même la chose que vous lui contez ; car alors il aide lui-même à se décevoir, et ne songe qu'à rire de la plaisanterie agréable d'un auteur qui se joue et ne lui parle pas tout de bon. Et cela est si véritable , qu'on dit même assez souvent des choses qui choquent directement la raison , et qui ne laissent pas néanmoins de passer, à cause qu'elles exciti rire. Telle est cette hyperbole d'un ancien poëte comique, pour se moquer d'un homme qui avait une terre de fort petite étendue : « Il possédait, dit ce « poëte, une terre à la campagne, qui n'était pas plus « grande qu'une épître de Lacédémonien. ■ Y a-t-il rien, ajoute un autre rhéteur, de plus absurde que cette pensée? Cependant elle ne laisse pas de passer pour vraisemblable, parce qu'elle excite à rire. Et n'est-ce pas, en effet, ce qui a rendu si agréables certaines lettres de Voiture , comme celle du Brochet et de la Carpe, dont l'invention est absurde d'ellemême, mais dont il a caché l'absurdité par l'enjouement de sa narration, et par la manière plaisante dont il dit toutes choses ? C'est ce que M . de la Fontaine a observé dans sa nouvelle; il a cru que, dans un conte comme celui de Joconde, il ne fallait pas badiner sérieusement. Il rapporte, à la vérité, des aventures extravagantes; mais il les donne pour telles ; partout il rit et il joue : et si le lecteur veut lui faire un procès sur le peu de vraisemblance qu'il y a aux choses qu'il raconte, il ne va pas, comme l'Arioste. les appuyer par des raisons 1 plus absurdes encore que la chose même; mais il s'm sauve en riant et en se jouant du lecteur, ce qui est la route qu'on doit tenir en c< s r ne »nl

Ridiculum ncri Fortius et milius magnas plero ^es i.

1 Orl JCXVIII, sla i\

" Uniur.

i! m n lib i • \ \. m.

Ainsi, lorsque Joconde, par exemple, trouve sa femme couchée entre les bras d'un valet , il n'y a pas d'apparence que, dans sa fureur, il n'éclate contre elle, ou du moins contre ce valet. Comment est-ce donc quel'Arioste sauve cela? Il dit que la violence de l'amour ne lui permet pas de faire déplaisir à sa' femme :

Ma dall' amor chc porta , al suo dispetto , AU' ingrata moglie, gli fu interdelto.

Voilà , sans mentir, un amant bien parfait-, et Céladon ni Silvandre ne sont jamais parvenus à ce haut degré de perfection. Si je ne me trompe , c'était bien plutôt là une raison, non-seulement pour obliger Joconde à éclater, mais c'en était assez pour lui faire poignarder, dans la rage , sa femme , son valet et soimême , puisqu'il n'y a point de passion plus tragique et plus violente que la jalousie qui naît d'un extrême amour. Et certainement , si les hommes les plus sages et les plus modérés ne sont pas maîtres d'euxmêmes dans la chaleur de cette passion, et ne peuvent s'empêcher quelquefois de s'emporter jusqu'à l'excès pour des sujets fort légers , que devait faire un jeune homme comme Joconde , dans le premier accès d'une jalousie aussi bien fondée que la sienne? Était-il en état de garder encore des mesures avec une perfide pour qui il ne pouvait plus avoir que des sentiments d'horreur et de mépris? M. de la Fontaine a bien vu l'absurdité qui s'ensuivait de là; il s'est donc bien gardé de faire Joconde amoureux d'un amour romanesque et extravagant : cela ne servirait de rien;etunepassioncommecelle-làn'apoint de rapport avec le caractère dont Joconde nous est dépeint, ni avec ses aventures amoureuses. Il l'a donc représenté seulement comme un homme persuadé au fond de la vertu et de l'honnêteté de sa femme. Ainsi , quand il vient à reconnaître l'infidélité de cette femme, il peut fort bien , par un senti ment d'honneur, comme le suppose M. de la Fontaine , n'en rien témoigner, puisqu'il n'y a rien qui fasse plus de tort à un homme d'honneur, en ces sortes de rencontres, que l'éclat :

Tous deux dormaient : dans cet abord Joconde Voulut les envoyer dormir en l'autre monde; Mais cependant il n'en lit rien , Et mon avis est qu'il fit bien.

Le moins de bruit que l'on peut faire

En telle affaire , Est le plus sûr de la moitié.

Soit par prudence , ou par pitié , Le Romain ne tua personne.

Que si l'Arioste n'a supposé l'extrême amour de Joconde que pour fonder la maladie et la maigreur ] qui lui vient ensuite, cela n'était point nécessaire, j puisque la seule pensée d'un affront n'est que trop

suffisante pour faire tomber malade un homme de cœur. Ajoutez à toutes ces raisons que l'image d'un honnête homme, lâchement trahi par une ingrate qu'il aime , tel que Joconde nous est représenté dans l'Arioste, a quelque chose de tragique, qui ne vaut rien dans un conte pour rire : au lieu que la peinture d'un mari qui se résout à souffrir discrètement les plaisirs de sa femme, comme l'a dépeint M. de la Fontaine, n'a rien que de plaisant et d'agréable: et c'est le sujet ordinaire de nos comédies.

L'Arioste n'a pas mieux réussi dans cet autre endroit où Joconde apprend au roi l'abandonnement de sa femme avec le plus laid monstre de la cour. Il n'est pas vraisemblable que le roi n'en témoigne rien. Que fait donc l'Arioste pour fonder cela? Il dit que Joconde, avant que de découvrir ce secret au roi, le fit jurer sur le Saint-Sacrement ou VJgnus Dei ( ce sont ses termes ) qu'il ne s'en ressentirait point. Ne voilà-t-il pas une invention bien agréable? Et le Saint- Sacrement n'est-il pas là bien placé? Il n'y a que la licence italienne qui puisse mettre une semblable impertinence à couvert; et de pareilles sottises ne se souffrent point en latin ni en français. Mais comment est-ce que l'Arioste sauvera toutes les autres absurdités qui s'ensuivent de la? Où est-ce que Joconde trouve si vite une hostie sacrée pour faire jurer le roi? Et quelle apparence qu'un roi s'engage ainsi légèrement à un simple gentilhomme, par un serment si exécrable? Avouons que M. de la Fontaine s'est bien plus sagement tiré de ce pas par la plaisanterie de Joconde, qui propose au roi, pour le consoler de cet accident, l'exemple des rois et des césars qui avaient souffert un semblable malheur avec une constance tout héroïque; et peut-on en sortir plus agréablement qu'il ne fait par ces vers :

Mais entin il le prit en homme de courage , En galant homme; et, pour le. fait court, En véritable homme de cour?

Ce trait ne vaut-il pas mieux lui seul que tout le sérieux de l'Arioste? Ce n'est pas pourtant que l'Arioste n'ait cherché le plaisant qu'il a pu ; et on peut dire de lui ce que Quintilien dit de Démosthène : Non displicuisse illijocos, sed non contigisse; qu'il ne fuyait pas les bons mots, mais qu'il ne les trouvait pas: car quelquefois, delà plus haute gravité de son style , il tombe dans des bassesses à peine dignes du burlesque. En effet , qu'y a-t-il de plus ridicule que cette longue généalogie qu'il fait du reliquaire que Joconde reçut, en partant, de sa femme ? Cette raillerie contre la religion n'est-elle pas bien en son lieu? Que peut-on voir de plus sale que cette métaphore ennuyeuse, prise de l'exercice

PIECES DIVERSES

des chevaux, de laquelle Astolfe et Joconde se servent pour se reprocher l'un à l'autre leur lubricité? Que peut-on imaginer de plus froid que cette équivoque qu'il emploie, à propos du retour de Joconde à Rome? On croyait , dit-il , qu'il était allé à Rome; et il était allé à Corneto :

Credeano , cbe da lor si fosse lolto Per gire a Roma ; e gito era a Corneto.

Si M. /le la Fontaine avait mis une semblahle sottise dans toute sa pièce, trouverait-il grâce auprès de ses censeurs? et une impertinence de cette force n'aurait-elle pas été capable de décrier tout son ouvrage, quelques beautés qu'il eût eues d'ailleurs? Mais certes il ne fallait pas appréhender cela de lui. Un homme formé, comme je vois bien qu'il l'est, au goût de Térence et de Virgile, ne se laisse pas emporter à ces extravagances italiennes, et ne s'écarte pas ainsi de la route du bon sens. Tout ce qu'il dit est simple et naturel; et ce que j'estime surtout en lui , c'est une certaine naïveté de langage que peu de gens connaissent, et qui fait pourtant tout l'agrément du discours; c'est cette naïveté inimitable qui a été tant estimée dans les écrits d'Horace et de Térence , à laquelle ils se sont étudiés particulièrement, jusqu'à rompre pour cela la mesure de leurs vers, comme a fait M. de la Fontaine en beaucoup d'endroits. En effet, c'est ce molle et ce facetum qu'Horace a attribué à Virgile, et qu'Apollon ne donne qu'à ses favoris. En voulez-vous des exemples,

Marié depuis peu : content , Je n'en sais rien : Sa femme avait de la jeunesse, De la beauté , de la délicatesse ; Il ne tenait qu'a lui qu'il ne s'en trouvât bien.

S'il eût dit simplement que Joconde vivait content avec sa femme , son discours aurait été assez froid ; mais par ce doute où il s'embarrasse lui-même, et qui ne veut pourtant dire que la même chose, il enjoué» sa narration, et occupe agréablement le lecteur. C'est ainsi qu'il faut juger de ces vers de Virgile dans une di' seséglogues, a propos de Médéeà qui une fureur d'amour et de jalousie avait fait tuer ses enfants :

Crudelis mater magis, an puer Improbos lUe? Improbus LUe puer, crudelis tu quoque mater ».

Il en est de même encore de cette réflexion que fait M. de la Fontaine , à propos de la désolation que fait paraître la femme de Joconde quand son mari est

prêt a partir :

* h iijmirr n'a pas conservé cette signification active; nous dirions . il < gaye.

1 » l. Vlli. y. 49.

Vous autres bonnes gens auriez cru que la dame

Une heure après eût rendu l'âme ; Moi qui sais ce que c'est que l'esprit d'une femme , etc.

Je pourrais vous montrer beaucoup d'endroits de la même force, mais cela ne servirait de rien pour convaincre votre ami. Ces sortes de beautés sont de celles qu'il faut sentir, et qui ne se prouvent point. C'est ce je ne sais quoi qui nous charme , et sans lequel la beauté même n'aurait ni grâce ni beauté; mais, après tout, c'est un Je ne sais quoi : si votre ami est aveugle, je ne m'engage pas à lui faire voir clair ; et c'est aussi pourquoi vous me dispenserez , s'il vous plaît, de répondre a toutes les vaines objections qu'il vous a faites. Ce serait combattre des fantômes qui s'évanouissent d'eux-mêmes ; et je n'ai pas entrepris de dissiper toutes les chimères qu'il est d'humeur a se former dans l'esprit.

Mais il y a deux difficultés, dites-vous, qui vous ont été proposées par un fort galant homme , et qui sont capables de vous embarrasser. La première regarde l'endroit où ce valet d'hôtellerie trou vêle moyen de coucher avec la commune maîtresse d'Astolfe et de Joconde, au milieu de ces deux galants. Cette aventure, dit-on, paraît mieux fondée dans l'original, parce qu'elle se passe dans une hôtellerie, où Astolfe et Joconde viennent d'arriver fraîchement , et d'où ils doivent partir le lendemain: ce qui est une raison suffisante pour obliger ce valet à ne point perdre de temps , et à tenter ce moyen , quelque dangereux qu'il puisse être, pour jouir de sa maîtresse, parce que , s'il laisse échapper cette occasion, il ne pourra plus la recouvrer : au lieu que, dans la nouvelle de M. de la Fontaine, tout ce mystère arrive chez un bote où Astolfe et Joconde font un assezlong séjour. Ainsi ce valet logeant avec celle qu'il aime, et étant avec elle tous les jours, vraisemblablement il pouvait trouver d'autres voies plus Mires pour coucher avec elle que celle dont il se sert.

A cela je réponds que, si ce valet a recours à celleci . c'est qu'il n'en peut imaginer de meilleure; et qu'un gros brutal . tel qu'il nous est représenté par M. de la Fontaine, et tel qu'il devait être en effet pour faire une entreprise comme celle-là, est fort capable de hasarder tout pour se satisfaire, et n'a pas toute la prudence que pourrait avoir un honnête homme. Il y aurait quelque chose à dire, si M. de la Fontaine nous l'avait représente comme un amoureux de roman . tel qu'il est dépélhl dans l'Arioste, qui n'a pas pris garde que ces paroles de tendn et de passion qu'il lui met dan- la bouche sont fort bonnes pour un Tircis, mais ne conviennent pas trop bien a un muletier. Je soutiens . on second lieu . que la même raison qui . dans l'Arioste, empêche

tout un jour ce valet et cette fille de pouvoir exécu- » pensée en est coupable; au lieu qu'il peut fort

ter leur volonté, cette même raison, dis-je, a pu subsister plusieurs jours, et qu'ainsi étant continuellement observés l'un et l'autre par les gens d' Astolfe et de Joconde , et par les autres valets de l'hôtellerie , il n'est pas dans leur pouvoir d'accomplir leur dessein, si ce n'est la nuit. Pourquoi donc, me direzvous, M. de la Fontaine n'a-t-il point exprimé cela? .le soutiens qu'il n'était point oblige de le faire, parce que cela se suppose aisément de soi-même, et que tout l'article de la narration consiste à ne marquer que les circonstances qui sont absolument nécessaires. Ainsi, par exemple, quand je dis qu'un tel est de retour de Rome , je n'ai que faire de dire qu'il vêtait alié, puisque cela s'ensuit delà nécessairement. De même , lorsque dans la nouvelle de M. de la Fontaine, la fille dit au valet qu'elle ne lui peut pas accorder sa demande, parce que, si elle le faisait, elle perdrait infailliblement l'anneau qu'Astolfe et Joconde lui avaient promis , il s'ensuit de là infailliblement, qu'elle ne lui pouvait accorder cette demande sans être découverte; autrement, l'anneau n'aurait couru aucun risque.

Qu'était-il donc besoin que M. de la Fontaine allât perdre en paroles inutiles le temps qui est si cher dans une narration? On me dira peut-être que M. de la Fontaine , après tout , n'avait que faire de changer ici l'Arioste. Mais qui ne voit, au contraire, que par là il a évité une absurdité manifeste? c'est à savoir, ce marché qu'Astolfe et Joconde font avec leur hôte , par lequel ce père vend sa tille à beaux deniers comptants. En effet, ce marché n'a-t-il pas quelque chose de choquant, ou plutôt d'horrible? Ajoutez que , dans la nouvelle de M. de la Fontaine , Astolfe et Joconde sont trompés bien plus plaisamment, parce qu'ils regardent tous deux cette fiile qu'ils ont abusée comme une jeune innocente à qui ils ont donné, comme il dit :

La première leçon du plaisir amoureux ; au lieu que, dans l'Arioste, c'est une infâme qui va courir le pays avec eux, et qu'ils ne sauraient regarder (pie comme une abandonnée.

Je viens à la seconde objection. Il n'est pas vraisemblable, vous a-t-on dit, que, quand Astolfe et Joconde prennent résolution de courir ensemble le pays, le roi, dans la douleur où il est, soit le premier qui s'avise d'en faire la proposition ; et il semble que l'Arioste ait mieux réussi de la faire faire par Joconde. Je dis que c'est tout le contraire , et qu'il n'y a point d'apparence qu'un simple gentilhomme fasse a un roi une proposition si étrange, que celle d'abandonner son royaume, et d'aller exposer sa personne en des pays éloignés, puisque même la seule

bien tomber dans l'esprit d'un roi , qui se voit sensiblement outragé en son honneur, et qui ne saurait plus voir sa femme qu'avec chagrin, d'abandonner sa cour pour quelque temps, afin de s'ôter de devant les yeux un objet qui ne lui peut causer que de l'ennui.

Si je ne me trompe, monsieur, voilà vos doutes assez bien résolus. Ce n'est pas pourtant que de là je veuille inférer que M. de la Fontaine ait sauvé toutes les absurditésqui sont dans l'histoire de Joconde ; il y aurait eu de l'absurdité à lui-même d'y penser. Ce serait vouloir extravaguer sagement, puisqu'eu effet toute cette histoire n'est autre chose qu'une extravagance assez ingénieuse, continuée depuis un bout jusqu'à l'autre. Ce que j'en dis n'est seulement que pour vous faire voir qu'aux endroits où il s'est écarté de l'Arioste, bien loin d'avoir fait de nouvelles fautes, il a rectifié celles de cet auteur. Après tout, néanmoins, il faut avouer que c'est à l'Arioste qu'il doit sa principale invention. Ce n'est pas que les choses qu'il a ajoutées de lui-même ne puissent entrer en parallèle avec tout ce qu'il y a de plus ingénieux dans l'histoire de Joconde. Telle est l'invention du livre blanc que nos deux aventuriers emportèrent pour mettre les noms de celles qui ne seraient pas rebelles à leurs vœux; car cette badinerie me semble bien aussi agréable que tout le reste du conte. Il n'en faut pas moins dire de cette plaisante contestation qui s'émeut entre Astolfe et Joconde, pour le pucelage de leur commune maîtresse, qui n'était pourtant que les restes d'un valet; mais, monsieur, je ne veux point chicaner mal à propos : donnons , si vous voulez , à l'Arioste toute la gloire de l'invention; ne lui dénions pas le prix qui lui est justement dû pour l'élégance, la netteté, et la brièveté inimitable avec laquelle il dit tant de choses en si peu de mots; ne rabaissons point malicieusement, en faveur de notre nation, le plus ingénieux auteur des derniers siècles : mais que les grâces et les charmes de son esprit ne nous enchantent pas de telle sorte, qu'elles nous empêchent de voir les fautes de jugement qu'il a faites en plusieurs endroits; et quelque harmonie de vers dont il nous frappe l'o reille, confessons que M. de la Fontaine ayant conté plus plaisamment une chose très-plaisante, il a mieux compris l'idée et le caractère de la narration.

Après cela , monsieur, je ne pense pas que vous voulussiez exiger de moi de vous marquer ici exactement tous les défauts qui sont dans la pièce de M. Bouillon. J'aimerais autant être condamné à faire l'analvse exacte d'une chanson du Pont-Neuf par les règles de la poétique d' A ristote. Jamais style ne fut

plus vicieux que le sien , et jamais style ne fut plus éloigné de celui de M. de la Fontaine. Ce n'est pas, monsieur, que je veuille faire passer ici l'ouvrage de M. de la Fontaine pour un ouvrage sans défauts; je le tiens assez galant homme pour tomber d'accord lui-même des négligences qui s'y peuvent rencontrer : et où ne s'en rencontre-t-il point? Il suffit, pour moi , que le bon y passe infiniment le mauvais , et c'est assez pour faire un ouvrage excellent :

Verùrn obi pluranitenl in carminé, non ego paucis Offendar maculis '.

Il n'en est pas ainsi de M. Bouillon : c'est un auteur sec et aride; toutes ses expressions sont rudes et forcées; il ne dit jamais rien qui ne puisse être mieux dit : et bien qu'il bronche à chaque ligne, son ouvrage est moins à blâmer pour les fautes qui y sont que pour l'esprit et le génie qui n'y sont pas. Je ne doute point que vos sentiments en cela ne soient d'accord avec les miens. Mais, s'il vous semble que j'aille trop avant, je veux bien, pour l'amour de vous , faire un effort , et en examiner seulement une page.

Astolphe , p 'i de Lombardie , a qui son frère plein de vie

• l'empire glorieux , Four m' (aire religieux , Naquit d'une Corme si lu-Ile, Que Zeuxis et le grand Apelle De leur docte el fameux pinceau N'ont Jamais ri( n fait de si beau.

Que dites-vous de cette longue période? N'est-ce pas bien entendre la manière de conter, qui doit être simple et coupée, que de commencer une narration en vers par un enchaînement de paroles à peine supportable dans l'exorde d'une oraison?

A qui son frère plein de vie...

Plein de vie i si une cheville , d'autant plus qu'il n'est pas du texte. M. Bouillon l'a ajouté de sa grâce; car il n'y a point eu cela de beauté qui l'y ait contraint.

Laissa l'empire glorieux...

Ne semble-t-il pas que, selon M. Bouillon , il y a un empire particulier des glorieux, comme il y a un empire des Ottomansetdei Romains; el qu'il adit l'empire glorieux, comme un autre dirait l'empire Ottoman? Ou bien il faut tomber d'accord que le mot de glorieux en cel endroit-là est une cheville, *t une cheville grossière et ridicule.

Pour se faire religieux. .

Cette manière de parler, ,t lasse, et nullement poétique.

1 II >n \t ' trtep ti <r. 361.

PIÈCES DIVERSES

Naquit d'une forme si belle ..

Pourquoi naquit? \y a-t-il pas des eens qui naissent fort beaux , et qui deviennent fort laids dans la suite du temps? Et au contraire n'en voit-on pas qui viennent fort laids au monde, et que l'âge cnï embellit?

Q i£ Zeuxis et le grand Apelle...

On peut bien dire qu'Apelle était un grand peintre : mais qui a jamais dit le <jrawl. .-ippellel Cette épithète de grand tout simple ne se donne jamais qu'a des conquérants et à nos saints. On peut bien appeler Cicéron le grand orateur; mais il serait ridicule de dire le grand Cicéron, et cela aurait qui i chose d'enflé et de puéril. Mais rju'a fait ici le pauvre Zeuxis pour demeurer sans épithète, tandis qu'Apelle est le grawl Apelle? Sans mentir, il est bien malheureux que la mesure du vers ne l'ait pas permis, car il aurait été du moins le brave Zeuxis.

De leur doete et fameux pinceau '

N'ont jamais rien fait de si beau.

il a voulu exprimer ici la pensée de l'Arioste. qu quand Zeuxis et Apelle auraient épuisé tous leurs e. forts pour peindre une beauté, douée de toutes lei perfections, cette beauté n'aurait pas égalé cello d' A stolfe. Mais qu'il y a mal réussi ! et que cette faeo:i de parler est grossière : « N'ont jamais rien lait d « si beau de leur pinceau! »

Mais si sa grâce sans pareille...

Sans pareille est là une cbeville ; et le poète n'a pas pu dire cela d'Astolfe , puisqu'il déclare dans la suite qu'il v avait un homme au monde plus beau une lui ; c'est à savoir, Joconde.

Ktaitdumondela merveille...

Cette transposition ne se peut souffrir.

Ni les avantagea que donne I.e royal éclat de son sang-..

•riez-vous pas que le sang des Astolfe de Lombard: une ordinairement de l'éclat? Il fallait dire « ni les avantages que lui donnait le royal éclat de son s i

[ques provinces.»

Cette manière de parler sent l< pique, un

même elle ne serait pas fort bonne, et ne vaut rien du tout dans un conte, où les faç ins de parler doivent être simples et naturi ' Pour pari , il fallait dire. I Élevaient au-

dessus de ci ;;\ des angi i

Au prix des charmes de son corps.

De son corps est dit bassement pour rimer. Il fallait dire de sa beauté.

Si jamais il avait vu naître...

Naître est maintenant aussi peu nécessaire qu'il l'était tantôt.

Rien qui fut comparable à lui...

Ne voilà-t-il pas un joli vers?

Sire , je crois que le soleil Ne voit rien qui vous soit pareil , Si ce n'est mon frère Joconde , Qui n'a point de pareil au monde.

Le pauvre Bouillon s'est terriblement embarrassé dans ces termes de pareil et de sans pareil. Il a dit là-bas que la beauté d'Astolfe n'a point de pareille : ici il dit que c'est la beauté de Joconde qui est sans pareille : de là il conclut que la beauté sans pareille du roi n'a de pareille que la beauté sans pareille de Joconde. Mais, sauf l'honneur de l'Arioste , que M. Bouillon a suivi en cet endroit, je trouve ce compliment fort impertinent, puisqu'il n'est pas vraisemblable qu'un courtisan aille de but en blanc dire à un roi qui se pique d'être le plus bel homme de son siècle : « J'ai un frère plus beau que vous. » M. de la Fontaine a bien fait d'éviter cela , et de dire simplement que ce courtisan prit occasion de louer la beauté de son frère , sans l'élever néanmoins audessus de celle du roi.

Comme vous voyez, monsieur, il n'y a pas un vers où il n'y ait quelque chose à reprendre , et que Quintilius » n'envoyât rebattre sur l'enclume.

Mais en voilà assez ; et quelque résolution que j'aie prise d'examiner la page entière, vous trouverez bon que je me fasse grâce à moi-même , et que je ne passe pas plus avant. Et que serait-ce, bon Dieu! si j'allais rechercher toutes les impertinences de cet ouvrage, les mauvaises façons de parler, les choses froides et platement dites, qui s'y rencontrent partout? Que dirions-nous de ces murailles dont les ouvertures bâillent; de ces errements qu'Astolfeet Joconde suivent dans les pays flamands? Suivre des errements! juste ciei! quelle langue est-ce là? Sans mentir, je suis honteux pour M. de la Fontaine de voir qu'il ait pu être mis en parallèle avec un tel auteur ; mais je suis encore plus honteux pour votre ami. Je le trouve bien hardi sans doute d'oser ainsi hasarder cent pistoles, sur la foi de son jugement. S'il n'a point de meilleure caution , et qu'il fasse souvent de semblables gageures, il est au hasard de se ruiner.

1 HORAT. dr Arlr pnpt. y. 4:!8.

Voilà , monsieur, la manière d'agir ordinaire des demi-critiques , de ces gens , dis-je , qui , sous l'ombre d'un sens commun tourné pourtant à leur mode prétendent avoir droit de juger souverainement de toutes choses, corrigent, disposent, réforment, louent, approuvent, condamnent tout au hasard. J'ai peur que votre ami ne soit un peu de ce nombre. Je lui pardonne cette haute estime qu'il fait de la pièce de M. Bouillon; je lui pardonne même d'avoir chargé sa mémoire de toutes les sottises de cet ouvrage : mais je ne lui pardonne pas la confiance avec laquelle il se persuade que tout le monde confirmera son sentiment. Pense-t-il donc que trois des plus galants hommes de France aillent, de gaieté de cœur, se perdre d'estime dans l'esprit des habiles gens, pour lui faire gagner cent pistoles? Et depuis Midas, d'impertinente mémoire, s'est-il trouvé personne qui ait rendu un jugement aussi absurde que celui qu'il attend d'eux?

Mais, monsieur, il me semble qu'il y a assez longtemps que je vous entretiens, et ma lettre pourrait enfin passer pour une dissertation préméditée. Que voulez-vous? C'est que votre gageure me tient au cœur, et j'ai été bien aise de vous justifier à vousmême le droit que vous avez sur les cent pistoles de votre ami. J'espère que cela servira à vous faire voir avec combien de passion je suis, etc.

AVERTISSEMENT

Mis à la tôle des œuvres posthumes de M. B. (Gilles Boileau ), de l'Académie française, contrôleur de l'argenterie du roi. Paris, Barbin, 1670, in-12 l.

Je ne doute point que le lecteur ne m'ait quelque obligation du présent que je lui fais des derniers ouvrages d'un homme illustre, que la mort a mis hors d'état de les pouvoir donner lui-même au public. Bien qu'ils n'aient point encore vu le jour, ils ne laissent pas d'être fort connus. La traduction du quatrième livre de l'Enéide a déjà charmé une bonne partie de la cour, par la lecture que l'auteur, de son vivant, a été comme forcé d'en faire en plusieurs réduits célèbres. Elle a mérité l'approbation d'une des plus spirituelles princesses de la terre, et elle a fait dire à un des plus fameux prédicateurs de notre siècle, qu'à ce coup la copie avait surpassé

1 Nicolas Boileau-Di'sprenux prit soin de cette édition des oeuvres de son frère, et composa cet avertissement au nom du libraire Barhin.

PIÈCES DIVERSES

l'original. Cependant il est certain que l'auteur ne s'était pas encore satisfait sur cette traduction, a laquelle il n'avait pas mis la dernière main, non plus qu'à ces autres ouvrages qu'il n'avait pas faits la plupart pour être imprimés, et qui ne l'auraient jamais été, si je n'en eusse fait une espèce de larcin à ceux entre les mains de qui ils étaient tombés. C'est un avis que je suis bien aise de donner en passant a ceux qui y trouveront peut-être des cboses plus faibles les unes que les autres. Je crois que le nombre de ces critiques sera fort petit : et j'espère qu'il en sera de ces ouvrages comme de l'Enéide de Virgile, dont Virgile seul est mort mécontent. Voilà tout l'avertissement que j'ai à donner au lecteur. S'il profite comme il doit du don que je lui fais, et s'il sait m'en faire profiter, je me promets de lui donner bientôt une seconde éditionde ce livre, plus ample et plus correcte que celle-ci; et je lui réponds que je n'épargnerai point mes soins et ma diligence pour lui donner une entière satisfaction.

ARRET RLRLESQUE

Donné en la grand'cbambre du Parnasse, en faveur des maîtres es ails, médecins et professeurs de l'université

deStagire', au pays des Chimères, pour le maintien delà doctrine d'Aï islote.

Vu par la cour la requête ' présentée par les régents, maîtres es arts, docteurs et professeurs de l'université, tant en leurs noms, que comme tuteurs et défenseurs de la doctrine de maître.... Aristote, ancien professeur ro) al eu grec dans le collège du Lycée, et précepteur du feu roi de querelleuse mémoire, Uexandre dit le Grand, acquéreur de l'Asie, Europe, \ trique, et autres lieux; contenant • pie. dequis quelques années , une inconnue, nomme l.i liaison, aurait entrepris d'entrer par force dans les écoles de ladite université; et pour cel effet , a l'aide de certains quidams factieux , prenant

les surnoms de Gassendistes, Cartésiens, Mallebran-

cliistes , et Pourchotîstes , L'eus sans aveu . se serait mise en état d'en expulser ledit LristOte, ai. ri- i et

paisible possesseur desdites écoles, contre lequel elle

■ \ llle de Macédoine, sur la nier Egée, el patrie d'Arislote. Bon

3 L'université de Paris axait présenté requête au parlement l>our empêcher qu'on enseignât la philosophie de i>> scartes. La requête fut supprimée, el Bernier en lit imprimer une de s» façon. [Boit.)

et ses consorts auraient déjà publié plusieurs livres , traités, dissertations et raisonnements diffamatoires, voulant assujettir ledit Aristote à subir devant elle l'examen de sa doctrine, ce qui serait directement opposé aux lois, us et coutumes de ladite université, où ledit Aristote aurait toujours été reconnu pour juge, sans appel et non comptable de ses opinions. Une même, sans l'aveu d'icelui, elle aurait changé et innove plusieurs choses en et au dedans de la nature , ayant ôté au cœur la prérogative d'èlre le principe des nerfs, que ce philosophe lui avait accordée libéralement et de son bon gré , et laquelle elle aurait cédée et transportée au cerveau. Et ensuite, par une procédure nulle de toute nullité, aurait attribué audit cœur la charge de recevoir le chyle, appartenant ci-devant au foie; comme aussi de faire voiturer le sang partout le corps, avec plein pouvoir audit sang d'y vaguer, errer et circuler impunément par les veines et artères . n'ayant autre droit ni titre pour faire lesdites vexations, que la seule expérience , dont le témoignage n'a jamais été reçu dans lesdites écoles. Aurait aussi attente ladite Piaison, par une entreprise inouïe, de déloger le feu de la plus haute région du ciel . et prétendu qu'il n'avait la aucun domicile, nonobstant les certificats dudit philosophe, et les visites et descentes faites par lui sur les lieux. Plus, par un attentat et voie de fait (norme contre la faculté de médecine, se serait ingérée de guérir, et aurait, réellement et de fait, guéri quantité de lièvres intermittentes, comme tierces, double-tierces, quartes, triple-quartes, et même continues, avec vin pur, poudre, écorce de quinquina, et autres drogues inconnues audit Aristote, et à Ilippocrate son devancier, et ce sans saignée, purgation ni évacuation précédentes : ce qui est non-seulement irrégulier, mais tortionnaire et abusif; ladite Raison n'ayant jamais été admise ni agrégée au corps de ladite faculte, et nepouvantparconsé puent consulter avec les docteurs d'icelle, ni être consultt • par eux , comme elle ne l'a en effet jamais été. Nonobstant quoi, et malgré les plaintes et oppositions réitérées des sieurs Blondel . Courtois. Deux au ' , et autres d seurs delà bonne doctrine, elle n'aurait pas laissé de se servir toujours desdites drogues . ayant eu la hanlis.se de les employer sur les médecins mémi ladite faculté, dont plusieurs . au grand scandale des règles, ont été gui ris parlesdilsn |ui

est un exemple très-dangereux . et ne peut avoir été

' Blondel a écrit que le b m i ffel do quinquina venait des i m ie les \ un -ricai us. ix. dent faits avec II médecin, aimait fort la - . •• DenyaU, autre médecin, circul lUon du sang. 'Bon..)

fait que par mauvaises voies, sortilèges et pactes avec le diable. Et, non contente de ce, aurait entrepris de diffamer et debannir des écoles de philosophie les formalités , matérialités , entités , identités , virtualités, eccéités, pétréités,polycarpéités, et autres êtres imaginaires, tous enfants et ayants cause de défunt maître Jean Scot leur père ; ce qui porterait un préjudice notable, et causerait la totale subversion de la philosophie scolastique, dont elles font tout le mystère, et qui tire d'elles toute sa subsistance, s'il n'y était par la cour pourvu. Vu les libelles intitulés: Physique de Rohault, Logique de Port-Royal , Traités du Quinquina , même I'Adversus Aristoteleos de Gassendi , et autres pièces attachées à ladite requête signée Chicaxeau, procureur de ladite université. Ouï le rapport du conseiller commis: tout considéré,

La cour, ayant égard à ladite requête, a maintenu et gardé, maintient et garde ledit Aristote en la pleine et paisible possession et jouissance desdites écoles. Ordonne qu'il sera toujours suivi et enseigné par les régents, docteurs, maîtres es arts et professeurs de ladite université , sans que pour ce ils soient obligés de le lire, ni de savoir sa langue et ses sentiments. Et sur le fond de sa doctrine, les renvoie à leurs cahiers. Enjoint au cœur de continuer d'être le principe des nerfs; et à toutes personnes , de quelque condition et profession qu'elles soient , de le croire tel , nonobstant toute expérience à ce contraire. Ordonne pareillement au chyle d'aller droit au foie , sans plus passer par le cœur, et au foie de le recevoir. Fait défense au sang d'être plus vagabond, errer ni circuler dans le corps, sous peine d'être entièrement livré et abandonné à la faculté de médecine. Défend à la Raison et à ses adhérents déplus s'ingérer à l'avenir de guérir les fièvres tierces, double-tierces, quartes, triple-quartes, ni continues, par mauvais moyens et voies de sortilèges, comme vin pur, poudre, écorce de quinquina, et autres drogues non approuvées ni connues des anciens. Et en cas de guérisons irrégulières par icelles drogues, permet aux médecins de ladite faculté de rendre , suivant leur méthode ordinaire , la fièvre aux malades, avec casse, séné, sirops, juleps, et autres remèdes propres à ce, et de remettre lesdits malades en tel et semblable état qu'ils étaient auparavant, pour être ensuite traités selon les règles; et, s'ils n'en réchappent, conduits du moins en l'autre monde, suffisamment purgés et évacués. Remet les entités, identités, virtualités, eccéités, et autres pareilles formules scotistes, en leur bonne famé et renommée. A donné acte aux sieurs Blondel , Courtois et Denyau , de leur opposition au bon sens. A

réintégré le feu dans la plus haute région du ciel, suivant et conformément aux descentes faites sur les lieux. Enjoint à tous régents, maîtres es arts et professeurs, d'enseigner comme ils ont accoutumé, et de se servir, pour raison de ce , de tels raisonnements qu'ils aviseront bon être, et aux répétiteurs hibernois, et autres leurs suppôts , de leur prêter main-forte, et de courir sus aux contrevenants, à peine d'être privés du droit de disputer sur les prolégomènes de la logique. Et à fin qu'à l'avenir il n'y soit contrevenu, a banni à perpétuité la Raison des écoles de ladite université; lui fait défense d'y entrer, troubler, ni inquiéter ledit Aristote en la possession et jouissanced'icelles , à peine d'être déclarée janséniste et amie des nouveautés. Et à cet effet sera le présent arrêt lu et publié aux Mathurins ' de Stagire, à la première assemblée qui sera faite pour la procession du rhéteur, et affiché aux portes de tous les collèges du Parnasse, et partout où besoin sera. Fait ce trente-huitième jour d'août mil six cent soixante-quinze.

COLLATIOX>É AVEC PABAPHE.

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