‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 283 sur 672 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Que les figures ont besoin du sublime pour les soutenir.

Il ne faut pas oublier ici une réflexion que j'ai faite, et que je vais vous expliquer en peu de mots. C'est que, si les figures naturellement soutiennent le sublime, le sublime de son côté soutient merveilleusement les figures; mais ou et comment , c'est ce qu'il faut dire.

En premier lieu, il est certain qu'un dicours où les figures sont employées toutes seules est de soimême suspect d'adresse, d'artifice, et de tromperie , principalement lorsqu'on parle devant un juge souverain , et surtout si ce juge est un grand seigneur, comme un tyran, un roi, ou un général d'armée. Car il conçoit en lui-même une certaine indignation contre l'orateur, et ne saurait souffrir qu'un chétif rhétoricien entreprenne de le tromper, comme un ••niant, par de grossières finesses. Il est menu a

craindre quelquefois que, prenant tout cet artifice pour une espèce de mépris, il ne s'effarouche entièrement : et bien qu'il retienne sa colère, et se laisse un peu amollir aux charmes du discours , il a toujours une forte répugnance à croire ce qu'on lui dit. C'est pourquoi il n'y a point de ûgure plus excellente que celle qui est tout à fait cachée, et lorsqu'on ne reconnaît point que c'est une figure. Or il n'y a point de secours ni de remède plus merveilleux pour l'empêcher de paraître que le sublime et le pathétique; parce que l'art, ainsi renfermé au milieu de quelque chose de grand et d'éclatant, a tout ce qui lui manquait, et n'est plus suspect d'aucune tromperie. Je ne vous en saurais donner un meilleur exemple que celui que j'ai déjà rapporté : « J'en jure « parles mânes de ces grands hommes, » etc. Comment est-ce que l'orateur a caché la figure dont il se sert? N'est-ilpas aisé de reconnaître que c'est par l'éclat même de sa pensée? Car comme les moindres lumières s'évanouissent quand le soleil vient à éclairer, de même toutes ces subtilités de rhétorique disparaissent à la vue de cette grandeur qui les environne de tous côtés. La même chose, à peu près, arrive dans la peinture. En effet, que l'on colore plusieurs choses, également tracées sur un même plan, et qu'on y mette le jour et les ombres, il est certain que ce qui se présentera d'abord à la vue, ce sera le lumineux , à cause de son grand éclat , qui fait qu'il semble sortir hors du tableau , et s'approcher en quelque façon de nous. Ainsi le sublime et le pathétique, soit par une affinité naturelle qu'ils ont avec les mouvements de notre âme, soit à cause de leur brillant, paraissent davantage, et semblent toucher de plus près notre esprit que les figures dont ils cachent l'art, et qu'ils mettent comme à couvert.

Page 1