CHAPITRE XXXI
Des paraboles , des comparaisons et des hyperboles.
Pour retourner à notre discours, les paraboles et les comparaisons approchent fort des métaphores, et ne diffèrent d'elles qu'en un seul point 3....
Telle est cette hyperbole : Supposé que votre esprit soit dans votre tète, et que vous ne le foutiez pas sous vos talons 4. C'est pourquoi il faut bien prendre garde jusqu'où toutes ces ligures peuvent être poussées, parce que assez souvent, pour vouloir porter trop haut une hyperbole, on la détruit. C'est comme une corde d'arc, qui, pour être trop tendue, se relâche, et cela fait quelquefois un effet tout contraire à ce que nous cherchons.
Ainsi Isocrate dans son panégyrique5, par une
' Épitaplie pour Midas, p. 534, II" vol. d'Hom. édit des Bzevin. Boa.)
' Le Doryphore, petite statue. (Boil.)
5 Cet endroit esl forl défectueux, et ce que l'auteur avait dit de ces ligures manque tout entier. Boil.)
« Démosth. ouHégesippe,deHaloneso,p.34 , édit. de Baie. (Boa.)
' Page. 42, édit. de H. Estienne. (Boil.)
sotte ambition de ne vouloir rien dire qu'avec emphase, est tombé, je ne sais comment, dans une faute de petit écolier. Son dessein , dans ce. panégyrique , c'est de faire voir que les Athéniens ont rendu plus de services à la Grèce que ceux de Lacédémone; et voici par où il débute : « Puisque le discours « a naturellement la vertu de rendre les choses « grandes petites, et les petites grandes; qu'il sait « donner les grâces de la nouveauté aux choses les « plus vieilles, et qu'il fait paraître vieilles celles « qui sont nouvellement faites. » Est-ce ainsi , dira quelqu'un, ô Isocrate ! que vous allez changer toutes choses à l'égard des Lacédémoniens et des Athéniens ? En faisant de cette sorte l'éloge du discours , il fait proprement un exorde pour exhorter ses auditeurs à ne rien croire de ce qu'il leur va dire.
C'est pourquoi il faut supposer, à l'égard des hyperboles , ce que nous avons dit pour toutes les figures en général , que celles-là sont les meilleures qui sont entièrement cachées , et qu'on ne prend point pour des hyperboles. Pour cela donc, il faut avoir soin que ce soit toujours la passion qui les fasse produire au milieu de quelque grande circonstance, comme, par exemple , l'hyperbole de Thucydide « à propos des Athéniens qui périrent dans la Sicile: « LesSiciliensétantdescendusencelieu,ils y « firent un grand carnage, de ceux surtout qui s'e- « taient jetés dans le fleuve. L'eau fut en un moment « corrompue du sang de ces misérables, et néan- « moins, toute bourbeuse et toute sanglante qu'elle « était, ils se battaient pour en boire. »
Il est assez peu croyable que des hommes boivent du sang et de la boue , et se battent même pour en boire, et toutefois la grandeur de la passion, au milieu de cette étrange circonstance, ne laisse pas de donner une apparence de raison à la chose. Il en est de même de ce que dit Hérodote» de ces Lacédémoniens qui combattirent au pas des Thermopyles: « Us se défendirent encore quelque temps i
' I.iv. VII, p. 55, édit de H. Estienne. (Bon..
2 I.iv. VII. p. 158, édit de Francfort. (BoiL.)
3 Ce passage est tort clair. Cependant c'est une chose surprenante qu'il n'ait été entendu ni <le Laorent Valle, qui a traduit Hérodote, ni des traducteurs de Longin, ni de ceux qui ont fait des notes sur cet auteur : tout cela , faute d'avoir pris partie que le verbe /.y-j.yùo veut quelquefois dire - a',, m r. Il faut \oir les peines que se donne H. Leiebvre pour resUluer ce passage , auquel . apri s bien du changement , il ne saurait trouver de sens i|ui Raccommode à Longin, prétendant que le texte d'Hérodote était corrompu dés le temps de notre rhéteur, et que celte beauté qu'un si sai ant critique y remarque est l'ouvrage d'un marnais copiste qui y a mêlé des pari il. - qui h '> étaient point Je ne m'arrêterai point a réfuter un discours si peu vraisemblable. Le sens que j'ai trouvé est m clairet si Infaillible, uu'il dit tout; et l'on ne saurait excuser le sa\ ant M, Dacier de ce qu'il dit contre Longin et contre i.r i dans sa note sur ce passage , que par le rèle plus •
« en ce lieu avec les armes qui leur restaient , et avec les mains et les dents, jusqu'à ce que les /. barbares, tirant toujours, les eussent comme en- « sevelis sous leurs traits. » Que dites-vous de cette hyperbole? Quelle apparence que des hommes se défendent avec les mains et les dents contre des gens armés, et quêtant de personnes soient ensevelies sous les traits de leurs ennemis? Cela ne laisse pas néanmoins d'avoir de la vraisemblance, parce que la chose ne semble pas recherchée pour l'hyperbole, mais que l'hyperbole semble naître du sujet même. En effet, pour ne me point départir de ce que j'ai dit, un remède infaillible pour empêcher que les hardiesses ne choquent, c'est de ne les employer que dans la passion et aux endroits à peu près qui semblent les demander. Cela est si vrai que, dans le comique, on dit des choses qui sont absurdes d'elles-mêmes, et qui ne laissent pas toutefois de passer pour vraisemblables, à cause qu'elles émeuvent la passion, je veux dire qu'elles excitent à rire. En effet le rire est une passion de l'âme , causée par le plaisir. Tel est ce trait d'un poète comique1 : « Il possédait une terre à la campagne, « qui n'était pas plus grande qu'une épître de Lacé- « déinonien2. »
Au reste , on se peut servir de l'hyperbole , aussi bien pour diminuer les choses que pour les agrandir; car l'exagération est propre à ces deux différents effets , et le diasyrme 3 , qui est une espèce d'hyperbole, n'est, à le bien prendre, que l'exagération d'une chose basse et ridicule.