VICTOIRE DE LA CONSTANCE
Enfin cette beauté m'a la 2 place rendue Que d'un siège si long elle avait défendue : Mes vainqueurs sont vaincus; ceux qui m'ont fait la loi La reçoivent de moi.
J'honore tant la palme acquise en cette guerre, Que si , victorieux des deux bouts de la terre , J'avais mille lauriers de ma gloire témoins, Je les priserais moins.
Au repos où je suis tout ce qui me travaille, C'est la doute que j'ai qu'un malheur ne m'assaille Qui me sépare d'elle , et me fasse lâcher 3 Un bien que j'ai si cher.
Il n'est rien ici-bas d'éternelle durée ; Une chose qui plaît n'est jamais assurée : L'épine suit la rose; et ceux qui sont contents Ne le sont pas longtemps.
Et puis qui ne sait point que la mer amoureuse En sa bonace même est souvent dangereuse , Et qu'on y voit toujours quelques nouveaux rochers Inconnus aux nochers ?
Déjà de toutes parts tout le monde m'éclaire; Et bientôt les jaloux ennuyés de se taire, Si les vœux que je fais n'en détournent l'assaut , Vont médire tout haut.
Peuple qui me veux mal , et m'imputes à vice D'avoir été payé d'un fidèle service, Où trouves-tu qu'il faille avoir semé son bien , Et ne recueillir rien ^ ?
Voudrais-tu que ma dame, étant si bien servie, Refusât le plaisir où l'âge la convie ,
1 Malherbe apporta ces stances de Provence à Paris , quand Il y vint en 1605. (MÉN.)
2 Comme on racontait à Malherbe que M. des Yveteaux se moquait de ce m'a la pla , il répondit plaisamment que c'était bien à M. des Yveteaux à trouver malapla mauvais, lui qui avait dit parablamafla. En effet, il avait mis dans un vers, comparable à ma flamme. (MÉN.)
3 Les Italiens disent indifféremment lassare ou lasciare. (Mr.N.)
4 Le plus grand défaut des vers, c'est d'être trop prosaïques , comme le plus grand défaut de la prose est d'être trop poétique. (MÉN.)
Et qu'elle eût des rigueurs à qui mon amitié Ne sût faire pitié?
Ces vieux contes d'honneur, invisibles chimères, Qui naissent aux cerveaux des maris et des mères , Étaient-ce impressions qui pussent aveugler Un jugement si cler * ?
Non, non : elle a bien fait de m'être favorable, Voyant mon feu si grand et ma foi si durable; Et j'ai bien fait aussi d'asservir ma raison En si belle prison.
C'est peu d'expérience à conduire sa vie, De mesurer son aise au compas de l'envie, Et perdre ce que l'âge a de fleur et de fruit , Pour éviter un bruit.
De moi , que tout le monde à me nuire s'apprête , Le ciel à tous ses traits fasse un but de ma tête, Je me suis résolu d'attendre le trépas, Et ne la quitter pas.
Plus j'y vois de hasard , plus j'y trouve d'amorce : Où le danger est grand , c'est là que je m'efforce ; En un sujet aisé moins de peine apportant Je ne brûle pas tant.
Un courage élevé toute peine surmonte; Les timides conseils n'ont rien que de la honte; Et le front d'un guerrier aux combats étonné Jamais n'est couronné.
Soit la fin de mes jours contrainte ou naturelle, S'il plaît à mes destins que je meure pour elle, Amour en soit loué : je ne veux un tombeau Plus heureux ni plus beau.