AU MÊME
Auteuil, 15 août 1699.
Si vous comprenez bien, monsieur, quel embarras c'est à un homme de lettres qui a des livres , des bijoux et des tableaux, que d'avoir à déménager, vous ne trouverez pas étrange que je sois demeuré si longtemps sans faire réponse à votre dernière lettre. Eh ! le moyen de se ressouvenir de son devoir, au milieu d'une foule de maçons, de menuisiers et de crocheteurs, qu'il faut sans cesse gronder, réprimander, instruire , etc. ? Il y a tantôt trois semaines que je fais cet importun métier, et je n'en suis pas encore dehors. Ainsi , bien loin de croire que vous ayez raison de vous plaindre , je prétends même que je dois être plaint , et qu'il faut que je vous aime
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beaucoup pour trouver, comme je fais aujourd'hui , le temps de vous faire mes remercîments sur toutes les douceurs que vous m'écrivez, et sur tous les présents que vous me faites. Vous me direz peutêtre que ce discours n'est que l'artifice d'un homme qui a tort, et qui le premier fait un procès aux autres, afin qu'on n'ait pas le temps de lui faire le sien. Peut-être cela est-il véritable. Je vous assure pourtant qu'on ne peut pas être plus touché que je le suis de toutes vos bontés ; et que, s'il y a en moi de la paresse, il n'y a assurément point de méconnaissance. D'ailleurs je m'attendais à vous écrire quand j'aurais reçu votre thé, qui n'est point encore venu , non plus que le livre dont vous me parlez dans une autre de vos lettres.
Mais est-ce une promesse ou une menace que vous me faites, quand vous me mandez qu'au premier jour vous m'enverrez le livre de M. Perrachon1?
Di magni , horribilem et sacrum libellum 2 ?
Savez-vous que si vous vous y jouez , je cours surle-champ chez Coignard ou chez Ribou , et que là, Cotinos, Peraltos, Pradonos, et omnia colùgam venena, atque hoc te munere remunerabo , de la même manière que Catulle prétendait récompenser son ami, en lui envoyant Metlos , Suffenos, et t'arios? Voila, monsieur, de quoi je vous régalerai, au lieu de la copie que je vous ai promise de mon arrêt sur la noblesse. La vérité est pourtant que j'ai donné ordre de la faire, et que vous l'aurez au premier ordinaire , supposé que vous ne m'exposiez pas à la lecture du livre de M. Perrachon.
Je suis bien aise que vous suiviez votre premier dessein sur l'ouvrage que vous méditez. L'apologie met un lecteur sur ses gardes, au lieu que le commentaire lui ôte toute défiance. Votre devise sur ma noblesse3 et sur mes ouvrages est fort spirituelle, et il ne lui manque que d'être un peu plus vraie. Mais a quoi songez-vous de me proposer d'en faire une pour la ville de Lyon •? Ai-je le temps de cela? et de quoi m'aviserais-je d'aller sur le marché d'un aussi bon ouvrier que vous? Est-ce à un Béotien d'aller enseigner dans Lacédémone à dire des bons mots? C'esl donc, monsieur, de cette proposition que je me plains, et non pas de vos lettres qui ne sauraient jamais que me divertir très-agréablement,
1 Contre Gacon.
> Catulle, à Cal vus Liciniu» , qui avait choisi !>•<: SaturnaUê
pour lui envoyer les vers des plus mauvais | tea du temps.
Carm.xiy , v. 12.
3 « Ih'jiti ilfuoco, più bello. » Cest ce qu'un dit de Por éprouvé au creuset.
4 Brossi tie lui avail demandé unedevise pour les jetons que la fille de Lyon faisait frapper tous les ans.
pourvu que vous me laissiez la liberté, quand je déménage, de tarder quelquefois à y répondre. Je suis avec beaucoup de reconnaissance, etc.