CHARLOTTE DE LA TRIMOUILLE
Quoi donc! grande princesse en la terre adorée, Et que même le ciel est contraint d'admirer, Vous avez résolu de nous voir demeurer En une obscurité d'éternelle durée?
La flamme de vos yeux, dont la cour éclairée A vos rares vertus ne peut rien préférer, Ne se lasse donc point de nous désespérer, Et d'abuser les vœux dont elle est désirée 4 ?
Vous êtes en des lieux 5 où les champs toujours verts, Pource qu'ils n'ont jamais que de tièdes hivers, Semblent en apparence avoir quelque mérite :
Mais si c'est pour cela que vous causez nos pleurs , Comment faites-vous cas de chose si petite , Vous de qui chaque pas fait naître mille fleurs ?
AU ROI
Je le connais, destins, vous avez arrêté
Qu'aux deux fils 6 de mon roi se partage la terre ,
1 On ne sait à qui Malherbe a voulu faire allusion ici-
2 Remarquez que la plupart des stances et des sonnets de Malherbe finissent par des rimes masculines. Ces rimes ferment mieux la période que les féminines; cependant celles-ci, comme plus languissantes, sont plus convenables à la lin dans un sujet triste. (Mén.)
» Charlotte-Catherine de 1 a Trimouille ou Trémouille était alors veuve de Henri I de Bourbon , prince de Condé , mort i» Saint Jean-d'Angély le 5 mars 1588. Malherbe lit ce sonnet en armant à la cour. (MÉN.)
» La ressemblance des rimes masculines et féminines de ces lieux quatrains forme une consonnance peu agréable a l'oreille. (MÉN.)
4 En Provence.
6 Le dauphin, depuis Louis XIII , et le duc d'Orléans, qui mourut en loi I , et qu'il ne faut pas confondre avec Gaston, connu plus tard sous le même titre.
Et qu'après le trépas ce miracle de guerre Soit encore effroyable en sa postérité.
Leur courage , aussi grand que leur prospérité , Tous les forts orgueilleux brisera comme verre; Et qui de leurs combats attendra le tonnerre Aura le châtiment de sa témérité.
Le cercle ■ imaginé qui de même intervalle Du nord et du midi les distances égale De pareille grandeur bornera leur pouvoir.
Mais étant fils d'un père où tant de gloire abonde , Pardonnez-moi, destins, quoi qu'ils puissent avoir; Vous ne leur donnez rien s'ils n'ont chacun un monde.
AU ROI
Mon roi, s'il est ainsi que des choses futures L'école d'Apollon apprend la vérité , Quel ordre merveilleux de belles aventures Va combler de lauriers votre postérité !
Que vos jeunes lions vont amasser de proie , Soit qu'aux rives du Tage ils portent leurs combats, Soit que, de l'Orient mettant l'empire bas , Ils veuillent rebâtir les murailles de Troie 2 !
Ils seront malheureux seulement en un point : C'est que , si leur courage à leur fortune joint Avait assujetti l'un et l'autre hémisphère,
Votre gloire est si grande en la bouche de tous, Que toujours on dira qu'ils ne pouvaient moins faire, Puisqu'ils avaient l'honneur d'être sortis de vous.
A M. DE FLURANCE3,