LIV: JOURNÉE
L'Eucharistie jointe au repas commun apprend à sanctifier tout ce qui sert à nourrir le corps. Ibid.
Je dirai tout, Seigneur : je me dirai à moi-méme, et je dirai à tous ceux à qui je destine cet écrit, et je le destine à tous ceux que vous avez mis spécialement à ma garde, selon que je les croirai disposés à en profiter, et à tous ceux à qui vous permettrez qu'il tombe entre les mains : je leur dirai, mon Sauveur, tout ce que vous me mettrez dans l'esprit sur vos saints mystères dans votre sainte parole. Je vois encore une autre raison qui vous a porté à unir l'Eucharistie au repas commun : vous vouliez sanctifier toute notre vie dans l'action qui l'entretient et la fait durer : vous vouliez que la nourriture corporelle füt accompagnée de la spirituelle, afin que nous apprissions à faire tout en esprit, méme les choses qui devoient servir à sustenter notre corps. Nous ne devons nourrir ce corps que pour étre un digne instrument à l'esprit : nous devions prendre le manger et le boire dans cet esprit. L'Eucharistie prise durant le repas, devoit étre un tempérament salutaire au plaisir des sens, de peur que nous ne nous y laissassions emporter et qu'il ne prit le dessus. Mais encore que l'Eglise, à qui Jésus-Christ a laissé la dispensation de ses mystères, dans la suite ait séparé, et très-sagement, ce que Jésus-Christ sembloit avoir uni, et qu'elle célébre l'Eucharistie hors du repas ordinaire, le dessein de Jésus-Christ n'est pas anéanti : l'instruction qu'il nous . a donnée subsiste toujours : quand nous faisons nos repas, nous
devons toujours nous souvenir que selon l'institution primitive de l'Eucharistie, elle devoit les accompagner : que Jésus-Christ l'a fait ainsi : que l'Eglise l'observoit ainsi sous les apôtres : qu'alors donc on vouloit apprendre aux chrétiens que toutes leurs actions, et méme les plus communes, devoient étre faites saintement. Cette instruction subsiste toujours : en mangeant et en buvant, songeons à ce boire et à ce manger spirituel de la table de Notre- Seigneur, ayons l'esprit appliqué aux choses célestes : n'en quittons point la pensée durant nos repas. Si nous ne pouvons pas les accompagner de saintes lectures, comme on le fait dans les maisons spécialement consacrées à Dieu, accompagnons-les de saints discours, du moins de saintes pensées : ne nous livrons pas aux sens, ni à ce corps misérable qu'il seroit honteux d'engraisser et de nourrir, si on ne le nourrissoit comme le ministre et le serviteur de l'esprit. Car autrement nous nourrir, ce n'est que travailler pour la mort, lui engraisser sa proie, et aux vers leur pâture. Nourrissons-nous avec règle; et comme disoit un ancien : Mangeons autant qu'il est nécessaire pour nous sustenter : buvons autant qu'il convient à des personnes pudiques, qui ne veulent pas irriter les désirs sensuels : apprenons enfin, quoi que nous fassions, « soit que nous buvions, soit que nous mangions, soit que nous fassions quelque autre chose » par rapport au corps, « faisons-le pour la gloire de Dieu et au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, rendant graces par lui à Dieu le Père‘.
« Le royaume de Dieu n'est pas boire ni manger; mais justice et paix, et joie dans le Saint-Esprit ?. »
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LV* JOURNÉE
Pouvoir donné à l'Eglise de changer ce qui n’est pas de l'essence de l'institution divine. La communion sous une espéce suffisante et parfaite. Ibid.
Que Jésus-Christ a donné un grand pouvoir à son Eglise dans la dispensation de ses mystères ! Il a institué l'Eucharistie dans LI Cor., x, 34; Coloss., 111, 17. — ? Rom., XIV, 47.
un festin, dans un souper, sur le soir : et cela faisoit à son mystère et à notre instruction. Et néanmoins il a permis à son Eglise de séparer ce qu'il avoit mis ensemble, encore que ses apôtres aussi eussent suivi religieusement cette institution. Et non-seulement l'Eglise a cessé de faire ce que Jésus-Christ avoit fait et les apôtres suivi; mais encore elle a pris la liberté d'interdire sévèrement cette pratique. C'est étant à table et au milieu d'un repas, et y mangeant d'autres viandes, que Jésus-Christ a commandé à ses apótres de recevoir l'Eucharistie; et l'Eglise a bien osé le défendre, et faire une loi inviolable de communier à jeun. L'Eucharistie qui par son institution étoit un souper, n'en est plus un : on la prend le matin : on la prend avant toute autre viande : on la prend séparément du repas vulgaire, et il n'est plus permis de la prendre comme Jésus-Christ l'a donnée, comme les apôtres l'ont recue.
On veut dire que c'est que tout cela n'appartenoit pas à l'essence de l'institution du Sauveur. Mais le Sauveur a-t-il voulu laisser aux hommes à distinguer par leur propre sens ce qui étoit de la substance de son institution d'avec ce qui n'en étoit pas? N'a-t-il pas voulu au contraire leur faire voir qu'il leur laissoit son Eglise, pour étre une fidéle interpréte de ses volontés et une süre dispensatrice de ses sacremens ?
Quand donc on veut s'imaginer qu'en ne recevant qu'une espèce, on ne recoit qu'une cène et une communion imparfaite, c'est qu'on n'entend pas que c'est l'Eglise qui sait le secret de Jésus-Christ, qui sait ce qui appartient essentiellement à son institution, ce qui doit étre donné à chaeun, ce qui doit étre dispensé diversement selon les temps et les conjonctures différentes.
Vous vous étonnez qu'on sépare ce que Jésus-Christ a mis ensemble et qu'on donne le corps à manger, sans donner en méme temps le sang à boire. Etonnez-vous donc aussi de ce que la cène sacrée est séparée du souper commun : mais plutót ne vous étonnez jamais de ce que l'Eglise fait. Instruite par le Saint-Esprit et par la tradition de tous les siècles, elle sait ce que Jésus-Christ a voulu faire; et que ce qu'il a séparé pour une représentation mystique ne laisse pas d'étre uni, non-seulement en vertu, mais en-
core en substance. Il est vrai, il a fallu pour la parfaite représentation de sa mort, que son corps parüt séparé d'avec son sang et qu'on les prit chacun à part; mais elle sait en méme temps que la vertu du corps livré n'est pas autre que la vertu du sang répandu : et que non-seulement la vertu, mais encore la substance méme de l'un et de l'autre aprés sa résurrection, sont inséparables.
Elle laisse done ce corps et ce sang dans cette séparation mystique. Mais au fond elle sait bien, quelque partie que l'on prenne, qu'on recoit la vertu du tout. Il ne faut que voir comment Jésus- Christ a célébré la cène. Car les évangélistes ont marqué distinctement qu'il en a donné les deux parties avec quelque distance l'une de l'autre, puisqu'il a donné le corps pendant le souper selon saint Matthieu‘, et le calice du sang après le souper selon saint Luc et saint Paul?. Et non content d'avoir comme séparé ces deux actions par ce caractère, il a voulu montrer que chaque partie de son action étoit complète en elle-même, puisqu'il dit aprés chacune, comme saint Paul le marque expressément : « Faites ceci en mémoire de moi?. » Ainsi, quelque partie que je prenne, je célébre la mémoire de la mort de Jésus-Christ; je m'en applique la vertu tout entiére : je m'incorpore à Jésus-Christ. Car ne lui suis-je pas incorporé en prenant son corps? N'est-ce pas par là que je suis fait os de ses os et chair de sa chair, et une méme chair avec lui*, ainsi que nous avons vu? Que me faut-il davantage pour accomplir l’œuvre de mon salut, surtout en mangeant ce corps comme le pain descendu du ciel, c'est-à-dire comme le corps d'un Dieu, comme un corps uni à la vie méme et rempli pour moi de l'esprit qui me vivifie? N'ai-je pas en méme temps recu et son corps et son esprit? Ce qui reste me peut bien donner une plus entière expression de la mort de Jésus-Christ, mais j'en ài toute la vertu dans le corps seul. Et je ne m'étonne pas si saint Paul a dit que « quiconque mange ce pain ou boit cette coupe indignement, est coupable du corps et du sang? : » oui, dit-il, et il le dit trés-distinctement : Quiconque recoit indignement l'un ou l'autre, est coupable de tous les deux ; et par la méme raison, qui
"1 Matth. > XXVI, 26; Marc., XIV, 22.— ? Luc., xxii, 20; I C : Or., XI, 25. — 8 à Xi $5,25.— 5 Ephes, Y,30. =2 51 Cor, XL, 21. - ^ 7 tapa
participe dignement à l'un des deux, honore tous les deux ensemble et en recoit le fruit et la sainteté, parce qu'il n'y à dans l'un et dans l'autre qu'une seule et méme vertu, une seule et indivisible sainteté. Ainsi qui recoit l'un, ou qui recoit l'autre, ou qui recoit tous les deux, recoit toujours également son salut. La substance n’en est pas plus dans tous les deux que dans l’un des deux : car où est toute la substance de Jésus-Christ, là est aussi pour ainsi parler toute la substance du salut et de la vie. Car, comme dit l'Eglise elle-même dans le saint concile de Trente, «le méme qui a dit : Si vous ne mangez ma chair et ne buvez mon sang, vous n'aurez pas la vie en vous, » a dit aussi : « Quiconque mange de ce pain aura la vie éternelle; » et le méme qui a dit : « Qui mange ma chair et boit mon sang, aura la vie éternelle, » a dit aussi : « Le pain que je donnerai est ma chair pour la vie du monde; » et le méme qui a dit : « Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui, » a dit aussi : « Qui mange ce pain vivra éternellement; » et : « Qui me mange vivra pour moi?. »
Sur ce fondement inébranlable l'Eglise a administré la communion en plusieurs manières différentes : elle l'a donnée dans l'Eglise : elle l'a portée aux absens : les malades l'ont eue sous l'une des espèces : les petits enfans l'ont eue sous l'autre : les fidèles l'ont emportée dans leur maison , encore que Jésus-Christ n'eüt rien fait, ni rien dit de semblable, et l'ont emportée sous la seule espèce du pain. Les Grecs ont mêlé les deux espèces, et les ont données au peuple toutes deux ensemble : tout est bon , pourvu qu'on ait Jésus-Christ des mains de l'Eglise. Car c'est là l'effet véritable que doivent opérer dans chaque fidèle ces différentes manières de communier : elles doivent, dis-je, nous apprendre que la plus parfaite et la plus nécessaire disposition qu'il faut apporter à l'Eucharistie, c'est d'en approcher avec un sincère et parfait attachement à l'Eglise. Elle est le corps de Jésus-Christ : il faut étre incorporé à l'Eglise pour l'étre au Sauveur.
- 0 Jésus, je le crois ainsi : malheur à ceux qui chicanent contre votre Eglise! C'est chicaner et disputer contre vous-même. Si
1 Sess. XXI, cap. I. — ? Joan., v1, 52, 54, 55, 51-59.
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l'on écoute ces chicanes, on doutera de son baptéme. Vous avez dit : « Baptisez, plongez dans l'eau, » en signe qu'on est enseveli avec moi ; mais votre Eglise se contente de jeter quelques gouttes d'eau sur la téte. Vous avez dit : « Enseignez et baptisez; et ceux qui croiront et seront baptisés , seront sauvés '. » La foi et l'instruction sont marquées dans ces paroles comme la préparation au baptéme : et au contraire on nous baptise avant que nous soyons capables d'étre instruits et de croire, et l'instruction n'est plus ce qui nous prépare au baptéme, mais c'estle baptéme qui nous rend dociles pour recevoir l'instruction ; on nous recoit sur la foi d'autrui : d'autres disent en notre nom : « Je crois , je renonce; » et votre Eglise accepte la réponse , sans qu'il en soit rien écrit dans votre parole. Quelle süreté pour nous, si nous n'entendons que la foi constante de l'Eglise, que l'interprétation de l'Eglise, que la pratique inviolable de l'Eglise est aussi bien votre parole que votre parole méme rédigée dans vos Ecritures? Oui, ce que vous avez écrit dans les cœurs et que l'Eglise a toujours préché, est la vérité; je vis en cette foi, et je m'unis d'esprit et de cœur à votre Eglise et à sa doctrine, protestant sincèrement devant vous que je suis content de vos sacremens, suivant qu'elle me les administre, elle que vous en avez établie la dispensatrice.
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LVI JOURNÉE
Adoration, exposition, réserve de l’Eucharistie.
Mon Sauveur, puisque les chicanes des rebelles de votre Eglise me conduisent à une grande intelligence de votre vérité, je veux encore considérer celles qu'ils lui font sur l'adoration, sur la réserve, sur l'exposition de votre adorable sacrement.
On ne voit point, disent-ils, dans les paroles de l'Evangile , que les apótres aient adoré le corps etle sang de Jésus-Christ en les recevant. Et voit-on qu'ils aient adoré Jésus-Christ, qui bien con-
stamment étoit assis avec eux en sa forme visible et naturelle? 1 Marc., xvi, 16.
SERMONS DE NOTRE-SEIGNEUR, LVIe JOURNÉE. A41
O mon Dieu, ces disputeurs ne verront-ils jamais que, quoi qu'ils répondent, ils se font à eux-mêmes leur procès? Les apôtres adoroient-ils Jésus-Christ en sa propre et naturelle figure? Mais ils le croient sans qu'il soit écrit en ce lieu-là. Ne l'adoroient-ils pas? Et que veulent-ils done conclure de ce qu'il n'est pas écrit qu'ils l'aient adoré dans l'Eucharistie ?
Mais que ces hommes, qui se croient subtils et appellent les autres grossiers, sont grossiers eux-mêmes, puisqu'ils n'entendent seulement pas quelle est la véritable adoration! Car à nous tenir mot à mot à ce qui est écrit dans l’histoire de la Cène, et sans chercher à suppléer un endroit de l'Evangile par les autres, croire en Jésus-Christ lorsqu'il dit : « Prenez, mangez, ceci est mon corps ! : » le croire, dis-je, sans hésiter et sans disputer, lorsqu'il dit une chose si étonnante; faire ce qu'il dit et manger ce pain apparent avec une foi certaine que c'est son vrai corps : en faire autant du sacré calice : faire un acte de foi si pur et si haut, n'est-ce pas adorer Jésus-Christ? Mais discerner avec saint Paul ce corps du Sauveur : le discerner tellement qu'on entende que c'est le corps, non-seulement d'un homme , mais d'un Dieu et le vrai pain descendu du ciel; y mettre son espérance, y chercher sa vie, y attacher tout son amour, n'est-ce pas encore l'adorer parfaitement? Et qu'ajoute à cette foi la génuflexion , l'inclination du corps, son prosternement, en un mot l'adoration extérieure, sinon un témoignage sensible de ce qu'on a dans le cœur ?
« Croyez-vous au Fils de Dieu? » dit le Sauveur à l'aveugle-né qu'il avoit guéri : — « Qui est-il, répondit-il, afin que j'y croie? — (est celui qui vous parle, » répondit Jésus; et l'aveugle repartit: « J'y crois, Seigneur; et se prosternant , il l'adora *. » Que fit-il en se prosternant devant lui, sinon de répéter d'une autre manière et par un autre langage ce « Je crois, » qu'il venoit de prononcer avec la bouche? Et ceux qui disent : « Je crois, » sans se prosterner devant lui, l'adorent-ils? Ou ceux dont on n'a point écrit qu'ils l'aient fait, l'adorent-ils moins que les autres? Et cette femme qui le toucha pour étre guérie *, ne l'avoit-elle pas déjà adoré dans son cœur, avant que de se jeter à ses pieds? Et quand
1 Matth., XXVI, 26. — ? Joan., 1x, 35-37. — 9 Luc., vin, 43, 44, 47.
les apótres disent au Sauveur : « Seigneur , augmentez-nous la foi *, » ne connoissent-ils pas tout ce qu'il est, et ne l'adorent - ils pas intérieurement comme un Dieu, encore qu'alors ils ne fussent pas à genoux devant lui ?
Qui ne voit donc que croire à Jésus, qui dit : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang, » et les recevoir dans cette foi, et discerner que ce corps estle corps d'un Dieu par lequella vie nous est donnée, quand on n'y verroit que cela, et qu'on ne trouveroit pas dans le reste de l'Ecriture ce qui est dà à Jésus-Christ, c'est un acte d'adoration de la nature la plus haute , et que tous les prosternemens qu'on fera à Jésus-Christ n'en seront que l'expression et le témoignage? C'est donc avec raison qu'on joint dans l'Eucharistie l'adoration intérieure et l'extérieure , c'est-à-dire le sentiment et lesigne, la foi et le témoignage. C'est avec raison, comme le rapportent les Saints, qu'on manifestoit au dehors par la posture du corps l'abaissement de l'esprit, et que « nul ne prend cette chair, qu'il ne l'ait premièrement adorée * » ce sont les mots de saint Augustin ? etle témoignage constant de la pratique de l'Eglise. Mais pourquoi chercher ces témoignages, quand manger, quand boire ce corps et ce sang, comme le corps et le sang de Dieu, et y attacher son espérance, c'est une si haute adoration , qu'on voit bien qu'elle doit attirer toutes les autres ?
Vous me dites : Pourquoi exposer? Où cela est-il écrit? l'ancienne Eglise l'a-t-elle observé? Grossier et charnel! lequel est le plus ou d'exposer dans l'Eglise le corps du Sauveur, ou le porter avec soi et le garder dans sa maison? Et ce dernier est-il plus écrit que l'autre? Qui ne voit done que la substance étant éerite et bien entendue par l'Eglise, tout le reste qui en est la suite a été diversement pratiqué , selon la sage dispensation de la méme Eglise, pour l'édification du peuple saint?
Allons de ce pas : ne tardons pas davantage : allons adorer Jésus qui repose sur l'autel. Ah! c'est là qu'on me le garde : c'est de là qu'on me l'apportera un jour en viatique, pour me faire heureusement passer de cette vie à l'autre : pain des voyageurs, qui serez un jour le pain des compréhenseurs, le pain de ceux
1 Luc., xvii, 5. — ? Enar. in Psal. xcvni, n. 9.
SERMONS DE NOTRE-SEIGNEUR, LVIIe JOURNÉE. 443
qui vivront dans la céleste patrie, je vous adore : je crois en vous: je vous désire: je vous dévore en esprit: vous étes ma nourriture : vous étes ma vie.
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LVII* JOURNÉE
Le sacrifice.
A Dieu ne plaise que nous oubliions la sainte action du sacrifice et le mystère de la consécration. Je vois un autel : on va offrir un sacrifice : le sacrifice des chrétiens : le sacrifice et l'oblation pure, dont il est écrit « qu'elle devoit étre offerte depuis le soleil levant jusqu'au couchant ‘. » Ce n'est plus ce sacrifice qui ne devoit être offert que dans le temple de Jérusalem, et en un lieu particulier choisi de Dieu : c'est un sacrifice qui doit étre offert parmi les gentils et dans toutes les nations de la terre. Où est donc l'appareil du sacrifice? où est le feu? où est le couteau ? où sont les victimes? Cent taureaux, cent génisses ne suffiroient pas pour exprimer la grandeur de notre Dieu. On offroit aux faux dieux méme des hécatombes, c'est-à-dire des bœufs par centaines : je ne vois rien de tout cela. Quelle simplicité du sacrifice chrétien! Je ne vois qu'un pain sur l'autel, quelques pains au plus, un peu de vin dans le calice : il n'en faut pas davantage pour faire le sacrifice le plus saint, le plus auguste, le plus riche qui se puisse jamais comprendre. Mais n'y aura-t-il point de chair, n’y aura-t-il point de sang dans ce sacrifice? Il y aura de la chair, mais non pas la chair des animaux égorgés : il y aura du sang, mais le sang de Jésus- Christ, et cette chair et ce sang seront mystiquement séparés. Et d’où viendra cette chair? d’où viendra ce sang? ll se fera de ce pain et de ce vin : une parole toute-puissante viendra , qui de ce pain fera la chair du Sauveur, et de ce vin fera son sang : tout ce qui sera proféré par cette parole, sera dans le moment ainsi qu'il aura été prononcé : car c'est la méme parole qui a fait le ciel et la. terre, et qui fait tout ce qu'elle veut dans le ciel et dans la terre :
4 Malach:, 1, 11.
cette parole prononcée originairement par le Fils de Dieu, a fait de ce pain son corps et de ce vin son sang. Mais il a dit à ses apôtres : « Faites ceci; » et ses apôtres nous ont enseigné qu'on le feroit « jusqu'à ce qu'il vint : » donec veniat *, jusqu'au dernier jugement. Ainsi la méme parole répétée par les ministres de Jésus-Christ, aura éternellement le méme effet. Le pain et le vin se changent: le corps et le sang de Jésus-Christ en prennent la place. O Dieu, ils sont sur l'autel ce même corps, ce méme sang : ce corps donné pour nous, ce sang répandu pour nous. Quelle étonnante merveille! C'est une merveille pour nous, mais ce n'est rien d'étonnant pour le Fils de Dieu, accoutumé à faire tout par sa parole : « Tu es guérie ?, » on est guéri : «Tu es vivant ?, » on vit et la vie qui s'en alloit est rappelée. Il dit: « Ceci est mon corps : » ce n'est plus du pain, c’est ce qu'il a dit; ila dit: «Ceci est mon sang : » ce n'est plus du vin dans le calice, c'est ce que le Seigneur a proféré ; c'est là son corps, c'est le sang. Ils sont séparés : oui, séparés : le corps d'un cóté, le sang de l'autre : la parole a été l'épée, le couteau tranchant qui a fait cette séparation mystique. En vertu de la parole, il n'y auroit là que le corps, et rien là que le sang : si l'un se trouve avec l'autre, c'est-à cause qu'ils sont inséparables depuis que Jésus est ressuscité : car depuis ce temps, il ne meurt plus. Mais pour imprimer sur ce Jésus qui ne meurt plus, le caractère de la mort qu'il a véritablement soufferte, la parole vient, qui met le corps d'un cóté, le sang de l'autre, et chacun sous des signes differens. Le voilà donc revêtu du caractère de sa mort, ce Jésus autrefois notre victime par l'effusion de son sang , et encore aujourd'hui notre victime d'une manière nouvelle par la séparation mystique de ce sang d'avec ce corps!
Mais comment ce corps, comment ce sang? Cela se peut-il, et un corps humain peut-il étre sous cette mince étendue? Qui en doute, sila parole le veut? La parole est toute-puissante : la parole est l'épée tranchante qui va aux dernières divisions ; qui saura bien, si elle le veut, ôter à ce corps ses propriétés les plus intimes, pour ne nous en laisser que la nue et pure substance. Car c'est cela qu'il me faut : c'est à cette pure substance que le Verbe divin |
1I Cor., xt, 24-26. — ? Marc., v, 34. — 3 Joan., XI, 43, 44.
est uni : car son union est substantielle : son union se fait dans la substance : celle qu'il veut avoir avec moi, se fera aussi par la substance de son corps et de son sang : il l'a dit, et cela est fait dans le moment.
— Mais je ne vois rien de nouveau sur cet autel! — Je le crois bien : la parole sait ôter au sens tout ce qu'elle veut, lorsqu'elle veut exercer la foi: Jésus-Christ, quand il a voulu, s'est rendu invisible aux hommes : il a passé au milieu d'eux sans qu'ils le vissent : deux disciples, à qui il parloit, ne le connurent qu'au moment qu'il le voulut : Marie le prit pour le jardinier, jusqu'à ce qu'il l'eüt réveillée et lui eüt ouvert les yeux par sa parole : il entre, il sort, et on ne le voit ni entrer ni sortir : il paroit, il disparoit comme il lui plait. Qui doute donc qu'il ne puisse nous rendre invisible ce qui par soi-méme ne le seroit pas? La parole, ce glaive tranchant, est venue et a séparé de ce corps et de ce sang, nonseulement tout ce qui pourroit les rendre visibles, mais encore tout ce par où ils pourroient frapper nos autres sens.
— Mais je vois tout ce que je voyois auparavant; etsi j'en crois mes sens, il n'y a que pain et que vin sur cette table mystique. Le pain y est-il? le vin y est-il? — Non : tout est consumé : un feu invisible est descendu du ciel : la parole est descendue : a tout pénétré au dedans de ce pain et de ce vin : elle n'a laissé de substance sur la table sacrée que celle qu'elle a nommée : ce n'est plus que chair et sang. Et comment? La parole est toute-puissante : tout lui a cédé, et rien n'est demeuré ici que ce qu'elle a énoncé : ce feu a tout changé en lui-même, la parole a tout changé en ce qu'elle a dit.
— Mais je vois le méme extérieur ? — Oui, parce que la parole n'a rien laissé que ce qui lui étoit nécessaire pour nous indiquer oü il falloit aller prendre ce corps et ce sang, et tout ensemble pour les couvrir à nos yeux. Les anges ont apparu en forme humaine : le Saint-Esprit méme s'est manifesté sous la forme d'une colombe : la parole veut que le corps de Jésus-Christ nous apparoisse sous les espéces du pain, parce qu'il falloit un signe pour nous annoncer Où il falloit l'aller prendre : ce qu'elle veut s'accomplit : elle a consumé toute la substance : ce que vous voyez est
comme la cendre que ce feu divin a laissée; mais plutót ce n'est pas la cendre, puisque la cendre est une substance , et ce qui reste de cet holocauste n'est que l'enveloppe sacrée du corps et du sang: c'est enfin ce que la parole a voulu laisser pour nous marquer la présence occulte, quoique véritable, de ce corps et de ce sang de Jésus-Christ, qu'elle vouloit bien mettre là en vérité et en substance, mais qu'elle ne vouloit montrer qu'à notre foi. N'en disons pas davantage ; car tout le reste est incompréhensible, et n'est vu que de celui qui l’a fait.
Voilà le signe que Jésus-Christ nous a laissé, signe auquel nous reconnoissons qu'il est véritablement présent. Car la parole nous le dit; et il ne faut pas être en peine de la manière dont elle exécute ce qu'elle prononce : il ne faut songer qu'à ce qu'elle signifie. Car elle a en elle-méme une vertu pour faire tout ce que veut celui qui l'envoie : «Ila, dit-il, envoyé sa parole, et elle les a guéris, et elle les a arrachés des mains de la mort *. Sa parole ne revient point inutile : elle fait tout ce qu'il a ordonné?. » Entendez donc encore un coup cette parole : « Ceci est mon corps. » S'il avoit voulu laisser un simple signe, il auroit dit : Ceci est un signe ; s'il avoit voulu que le corps füt avec le pain, il auroit dit : Mon corps est ici. Il ne dit pas : Il est ici, mais : « Ceci l'est; » par là il nous définit ce que c'étoit, et ce que c'est. Quand on vous demandera : Qu'est-ce que ceci? Il n'y a qu'un mot à répondre : C'est son corps : la parole a fait cette merveille.
Elle n'en demeure pas là : sortie de la bouche du prétre comme de celle du Fils de Dieu, elle a fait sur le saint autel ce changement prodigieux : elle tourne ensuite sa vertu sur nous tous, qui assistons au sacrifice. Elle éteint en nous tous nos sens : nous ne voyons plus : nous ne goütons plus par rapport à ce mystère : ce qui nous pàroit pain, n'est plus pain; ce qui nous paroit vin, n'est plus vin : c’est le corps, c’est le sang de Jésus-Christ. Nous n'en croyons plus le jugement de nos sens; nous en croyons la parole : elle a tout changé ; et nous-mémes nous ne sommes plus ce que nous étions, des hommes assujettis à leurs sens, mais des hommes assujettis à la parole. En cet état nous approchons du saint autel :
4 Psal. cvi, 20. — ? Isa., Lv, 4.
SERMONS DE NOTRE-SEIGNEUR, LVIIIe JOURNÉE. 441
Venez, le désiré de mon cœur : Sitivit in te anima mea : « Mon ame a soif de vous ; en combien de manières ma chair vous désire-t-elle *? » Oui, ma chair prend part au désir de l’ame : car c'est en elle que s'acomplit ce qui cause à l'ame ces transports. « Mon cœur et ma chair se réjouiront dans le Dieu vivant? : tous mes os crieront : Seigneur, qui est semblable à vous ?? » Qui vous est semblable en puissance ? Mais qui vous est semblable en bonté et en amour ?
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LVIIE JOURNÉE
Simplicité et grandeur de ce sacrifice.
Que le sacrifice des chrétiens est grand ! qu'il est auguste! mais qu'il est simple! qu'il est humble! Un peu de pain, un peu de vin et quatre paroles le composent ! Je reconnois le caractére du Seigneur Jésus : Qui voyez-vous? un homme : Qu'y croyez-vous ? un Dieu. Saint Paul dit : «Qui mangera de ce pain * ?» — Il ne parle que de pain, direz-vous. — Il parle de ce qui paroit , et il se plait à marquer ce qu'il y a d'humble, de commun, de familier dans ce sacrifice. Mais pénétrez la simplicité de cette parole ; voyez ce qui suit, ce qui précède : vous entendrez alors quelle force, quelle grandeur il y a dans cette parole : « Qui mange ce pain. » Car ce pain, c'est-à-dire ce pain fait corps : ce pain en apparence, mais corps en effet; ce pain par qui un autre pain etle vrai pain de vie éternelle nous est donné. Voilà ce que veut dire ce pain. Il faut entendre de méme «le calice du Seigneur. » Les calices qui ont servi à l'Eucharistie ont été des matières les plus précieuses , et cela dés l'origine du christianisme : et méme durant le temps des persécutions et de la pauvreté de l'Eglise. Je ne m'en étonne pas : Jésus-Christ nous a fait entendre de quoi son corps étoit digne , quand il a permis et approuvé qu'on employát tant de parfums exquis, non-seulement à l'honorer pendant sa vie , mais encore à l'oindre après sa mort. |
1 Psal, Lx, 2. — ? Psal. 1xxxim, 3. — 9 Psal. xxxiv, 10. — * I Cor., x1, 28.
Mais quoiqu'il approuve ces choses et que son Eglise les imite, elle n'est point attachée à cet appareil extérieur. La persécution lui peut óter l'or et l'argent dans lesquels elle sert le Fils de Dieu: peut-elle lui faire perdre la richesse de son sacrifice? Non : un peu de pain, un peu de vin lui peuvent fournir de quoi offrir à Dieu le plus auguste sacrifice, et de quoi donner à tous les fidéles le plus magnifique repas. Voilà les vraies richesses de l'Eglise : les autres non-seulement lui peuvent être ôtées, mais elle-même elle s'en est souvent défaite. Elle a loué ses évéques, qui, pour assister les pauvres, se réduisoient à porter le corps de Jésus- Christ dans un panier et son sang dans un simple verre ; ceux qui employoient les vaisseaux sacrés à racheter les captifs, à acheter de la place pour enterrer ses morts. Il faut donc avoir du zéle pour honorer les mystères, et ni l'or ni les pierreries ne doivent point étre épargnés pour exciter la révérence des peuples ; mais cependant n'oublions jamais que ce qu’il y a de vraiment riche dans ce sacrifice, c'est ce qui est le plus caché, le plus humble. — Mais que fait là Jésus-Christ? Je ne vois pas qu'il y fasse rien qui soit digne de lui. — C'est cela méme qui est grand : car c'est par là qu'il faut voir que toute sa grandeur est en lui-méme : c'est en cela qu'il fait voir que toute sa grandeur, aussi bien que toute notre félicité, est dans sa mort. Plus il est anéanti, plus il est mort, plus il nous transporte sa vie. Digne mémorial d'un Dieu qui s'est anéanti lui-même.
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