‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 2)Chapitre 90 sur 149 · JONAS FIGURE DE JÉSUS-CHRIST , CXI* JOURNÉE · texte numérisé non relu

JONAS FIGURE DE JÉSUS-CHRIST , CXI* JOURNÉE

Jonas ne résista point à cette fois* : la main de Dieu le serroit de trop prés : mais aprés la miséricorde que Dieu eut exercée envers Ninive, le prophète fut affligé d'une affliction extréme; et transporté de colère, il pria le Seigneur et il lui dit : «Je vous prie, Seigneur, n'est-ce pas là ce que je disois, pendant que j'étois encore en mon pays, que vous étiez bon et indulgent jusqu'à l'infini? : » qu'ainsi vous pardonneriez à Ninive : que les paroles de vos prophétes seroient méprisées; et que sans se soucier de vos menaces ni rompre le cours de leurs crimes, les peuples s'attendroient toujours à vous fléchir par la pénitence, aprés avoir impunément aecompli leurs mauvais désirs. « Seigneur, je vous prie, faites-moi mourir : la mort me sera plus douce que la vie. En méme temps il se retira de la ville?, » et attendoit dans le voisinage quel en seroit le sort. Car à peine voulut-il croire que Dieu pardonnát tant de crimes, et augmentàt la licence par cet exemple d'impunité. Mais Dieu qui le-vouloit revêtir de l'esprit de la nouvelle alliance, qui est une alliance de miséricorde, de réconciliation et de pardon, et lui ôter cet esprit dur qui devoit comme régner en ce temps-là à cause de la dureté du cœur de l'homme, sécha, comme on sait, la branche verte qu'il avoit fait élever sur la tête de Jonas, pour le défendre de l'ardeur brûlante du soleil et des vents de ces pays-là, qu'il avoit excités exprès‘. Et comme Jonas s'en affligea jusqu'à désirer la mort : « Tu t'affliges, lui dit le Seigneur, de ce rameau vert que tu n'as pas fait et la naissance duquel ne t'a coüté aucun travail; et tu ne veux pas que j'aie pitié de l'ouvrage de mes mains, et de cette ville immense 5, » si digne de compassion , quand ce ne seroit qu'à cause du nombre infini des « enfans qui ne connoissent pas le bien et le mal, et de tant d'animaux!» Car, 6 Seigneur, votre bonté s'étend jusqu'à eux, conformément à cette parole du Psalmiste : « Vous sauverez les hommes et les animaux , parce qu'il vous a plu, ó mon Dieu! de multiplier votre miséricorde*. » Prenons donc l'esprit de douceur, et ne nous laissons point transporter par ce zèle qu'on voit paroitre méme dans les saints de l'Ancien Testament. Car Jésus dit

1 Jon., 11, 3. — ? Jon., IV, 2. — ? Ibid., 3, 5. — ^ ]bid., 8, 9. — 5 Ibid., 10, 41. 6 Psal. XXXV, 1, 8.

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à ses disciples qui le vouloient imiter, et à l'exemple d'Elie t, faire descendre le feu du ciel : « Vous ne savez de quel esprit vous êtes ?. »

Ne blàmons done pas le zèle de Jonas, qui étoit convenable au temps ; et louons Dieu au contraire de lui avoir inspiré la douceur qui devoit un jour paroitre en Jésus-Christ, et de l'avoir forcé à précher sa miséricorde. Ne condamnons pas aisément le saint prophète, parce que ces mouvemens des prophètes et la communication de Dieu avec eux sont un grand mystére, qu'il ne nous est pas permis de pénétrer. Non que je m'attache opiniátrément à vouloir excuser de faute ce saint homme : car Dieu se plait quelquefois à faire paroitre son bras dans le crime méme et à s'assujettir les ames les plus rebelles. Mais c'est que ce qui se passe entre Dieu et ses prophètes est bien caché, et qu'il leur fait sentir sa secrete volonté par des voies bien éloignées des nótres. Et il ne faut s'étonner ni de ses paroles, ni méme de sa fuite. Car Dieu pousse ces ames qu'il tient sous sa main , et les ramène luiméme; et il veut leur faire sentir par des expériences réelles, la force invincible de cette main souveraine sous laquelle ils sont. Souvenons-nous du saint homme Job, que Dieu reprend avec tant de force, de son ignorance et des paroles qu'il avoit proférées?; et de qui néanmoins il dit ensuite par deux et trois fois, qu'il a parlé droitement *. Suspendons donc notre jugement dans les violentes agitations de ces ames prophétiques; et gardonsnous bien de tirer à conséquence ce qui se passe en elles, soit que ce qui leur arrive soit une simple permission de Dieu ; soit qu'on y puisse trouver, en approfondissant la matière , une réelle influence de sa main dans tout ce qui nous paroit un grand péché. Si Jonas paroit si troublé des miséricordes de Dieu , croyons que c'étoit selon l'esprit de ces temps un zèle pour la justice et pour la vérité de sa parole. S'il fuit devant Dieu, entendons qu'il voudroit pouvoir se fuir lui-méme plutót que de fournir aux hommes une occasion de mépriser Dieu : et en quelque sorte qu'il faille juger de cette fuite , admirons la main de Dieu qui le soutient;

! LV Reg., 1, 10. — 2 Luc., 1x, 55. — 3 Job, XXXVII, XXXIX, XL, XLI. — # Job, XLII, 7, 8.

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