DIXIEME PIECE, DE L'AN M. CC. IV
Tirée du méme Cartulaire, compulsée et imprimée par M. Baluze, tome II des épitres d'Innocent lll, p. 291, et produite dans le factum de Jouarre.
Dilectis filiis Longipontis Suessionensis et saneti Justi Belvacensis dicecesum Abbatibus, et Magistro G. Archidiacono Suessionensi.
In nostrá præsentià constitutus dilectus filius venerabilis fratris nostri Meldensis Episcopi procurator proposuit coràm nobis, quód cüm Jotrense Monasterium ! à sue fundationis tempore fuerit Ecclesiæ Meldensi subjectum, ita quód Meldensis Episcopus tam in benedictione et ? obedientià abbatisse, quàm consecratione altarium et ecclesiarum, velatione virginum, clericorum ordinatione, procurationibus, peenitentiis imponendis pro majoribus criminibus ac aliis in monasterio ipso et villà Jotrensi , episcopalem jurisdictionem ? consueverit exercere , abbatissa quie monasterio modó præest, debitam ei obedientiam et reverentiam, et procurationes quæ ipsi et predecessoribus ejus fuerunt exhibita denegans, presbyterum etiam , clericos et laicos ville Jotrensis ab ejus obedientià revocavit : cümque propter hiec idem Episcopus suam ad nos
1 L'évéque énonce que le monastère de Jouarre est soumis dès son origine, et la vérité de l'énoncé se démontre par toutes les pièces précédentes. — * Remarquez la. profession de l'obéissance de l'abbesse à sa bénédiction; cq qui est conforme à la pièce vir, ei-dessus. — 3 Remarquez encore que l'évéque étoit en pleine possession de toute la juridiction, tant sur le monastère que sur le clergé et le peuple; ce qui est confirmé par toutes les piéces précédentes.
querimoniam destinasset, venerabili fratri nostro Parisiensi Episcopo et dilecto filio Abbati Latiniacensi causam ! commisimus terminandam. Coràm quibus cüm restitutionis beneficium super abbatisse obedientià et jurisdictione quam predecessores ejus in monasterio et villá Jotrensi exereuerant, postulasset ; procurator monasterii et hominum villæ prædicte multa proposuit contra eum, quie quoniam judices reputarunt * frivola sicut erant, proeurator ipse ad nostram audientiam appellavit. Judices veró appellationi frustratoriæ nullatenüs deferentes, presertim cüm per litteras nostras sublatum fuisset partibus? diffugium appellandi, in abbatissam * excommunicationis, et tam clerum quàm populum villæ Jotrensis interdicti sententias protulerunt, et mandaverunt postmodüm utramque sententiam per vicinas ecclesias publicari. Sed nec abbatissa se * pro excommunicatá habuit, nec clerus et populus interdicti sententiam servarunt. Verüm quoniam eos citare ceperunt 5, aliqui vicinorum per nuntios ad Sedem apostolicam destinatos ad venerabilem fratrem nostrum Cathalaunensem Episcopum tune electum , et dilectum filium Abbatem Trium-Fontium sub certà formá " litteras impetrarunt : qui, licet pars monasterii * nuilam exceptionum probaverit quas proposuerat coràm nobis, predictam sententiam relaxarunt, certum terminum partibus præfigentes quo se nostro conspectui præsentarent. Petebat igitur procurator Episcopi pro Episcopo memorato ante omnia beneficium sibi restitutionis impendi, cüm non deberet causam ingredi spoliatus, et canonicè tam abbatissam quàm clericos et laicos Jotrensis ville puniri, quia latam in se sententiam non servarant. Cæterüm procurator partis alterius proposuit ex adverso, quod cüm monasterium Jótrense ? plená gaudeat libertate, ac in villà Jotrensi tam
^1 Ces commissions d'Innocent III sont rapportées ci-dessus, pièces vIII et Ix. — ? On voit par cet énoncé que les juges délégués jugèrent frivole l'appellation des religieuses et de la ville de Jouarre, et tout ce qu'on alléguoit pour la soutenir. — ? Les délégués avoient raison de procéder nonobstant appel, selon les termes de leur commission, dans les pièces vit et 1x. — # L'abbesse est excommuniée, et le clergé et le bourg interdits par les délégués, selon les termes de leur commission, aux mêmes pièces viui et 1x. — 5 On voit par là l'attentat manifeste du monastère et du bourg de Jouarre, qui ne déférèrent point à l'excommunication et à l'interdit, quoique le pape eüt ordonné qu'on procéderoit nonobstant appel. — 6 Les religieuses sentoient en leur conscience leur cause si mauvaise, qu'elles n'osoient paroitre à Rome par elles-màmes, et ce furent leurs voisins qui y eurent recours pour elles : aliqui vicinorum. — " C’est ici la commission d’où le chapitre Ez parte a été tiré, et dont il sera parlé dans la pièce x1v; ce qui paroit par l'adresse et par le contenu de ce chapitre, conforme de mot à mot à ce qui en est rapporté ici. — 8 Cet endroit fait voir encore combien étoit juste la sentence des premiers délégués, qui étoient l'évéque de Paris et l'abbé de Lagny, contre les religieuses de Jouarre, puisque ces religieuses ayant proposé contre eux diverses exceptions devant le pape, il est constant par cet endroit qu'elles n'en avoient prouvé aucune, en sorte qu'elles n'avoient raison en rien. — ? Les religieuses énoncoient deux choses : la pre-
spiritualem quàm temporalem jurisdictionem habeat abbatissa, Sicut predecessorum nostrorum privilegia Monasterio concessa Jotrensi pleniüs manifestant, predictus Episcopus ! non ignarus eorumr monasterium et Villam Jotrensem per litteras ad predictos judices impetratas graviter molestavit. Coràm quibus per procuratorem proprium pars eadem constituta ?, non contestando litem, sed excipiendo potiüs contra eos, libertatem suam et jus Sedis apostolice ? allegavit, adjiciens quód cüm venerabilis frater noster * Hostiensis Episcopus, tunc apostolica Sedis legatus, ipsius privilegia cognovisset, electam à monialibus benedixerat abbatissam, et professionem ab eâ pro nobis et Ecclesiáà Romaná receperat, et solitum etiam juramentum. Verüm cüm judices delegati et assessores eorum postulatas ab abbatissa, et...5 inducias ad exhibenda libertatis privilegia denegassent, procurator earum ad Sedem apostolicam appellavit ; excipiens contra judices delegatos, quód cüm predictus Parisiensis Episcopus adversüs dilectum filium abbatem sancte Genovefæ movisset similem quastionem , erat ei de jure suspectus, cüm vix credibile videretur quód aliam sententiam promulgaret quam vellet in simili pro se ferri. Prætereà cüm sine conjudice suo interloqui voluisset, licét pars abbatisse illum peteret expectari, ex hoe quod notam surreptionis incurrerat apud ipsas et suum induxerat in suspicione collegam , quem asseruit quidquid vellet ipse facturum : insuper cüm de
mière, leur pleine exemption; la seconde, leur pleine juridiction spirituelle et
temporelle sur le bourg de Jouarre; mais ce dernier est faux manifestement,
comme on le verra ci-dessous par leurs propres pièces. On pourroit juger par. Jà de la vérité de leur premiére allégation, quand elle ne seroit pas contraire à.
toutes les pièces précédentes. — 1 On fait accroire à l’évêque qu'il n'ignoroit pas
les priviléges de Jouarre, bien qu'on n'en voie auparavant aucune mention, mais
au contraire la pleine dépendance de ce monastère. — ? On voit ici que les re-
ligieuses n'usoient que de chicane et de vains subterfuges, en proposant des
exceptions contre l'évêque de Paris et l'abbé de Lagny, sans en pouvoir prouver. aucune, comme il paroit par la remarque suivante. — ? On voit bien que ces
religieuses alléguent dés lors comme à présent leurs prétendus priviléges, sans
les produire devant les juges et avec la partie, parce que la fausseté ou la nul-
lité en auroient été trop facilement reconnues. — * Les religieuses tirent avan-
tage de ce que le cardinal évéque d'Ostie avoit béni leur abbesse, et avoit recu
la profession de son obéissance pour l'Eglise de Rome; ce qu'il n'auroit point
fait, disent-elles, si ce légat n'avoit connu leur privilége et leur exemption. . Mais il n'y a rien à conclure de cette action du légat, qui est une entreprise
manifeste, puisqu'il paroit, par les xive et xv? pièces, qu'encore en 1209 et : jusqu'à 1220, les papes mêmes reconnoissoient que la bénédiction de l'abbesse appartenoit à l'évéque de Meaux. On voit ici, comme ailleurs, que tout ce qui
est favorable aux religieuses se fait par voie de fait et sans règle; on voit des.
allégations de priviléges qu'on suppose que d'autres ont vues, mais jamais le-. privilége même, qui est pourtant ce qu'il faudroit voir. — * Les religieuses de-. Jouarre fuient et chicanent toujours : si elles avoient eu un privilége aussi au-
thentique qu'elles le prétendent, elles n'auroient pas demandé du temps pour le
produire, et elles l'auroient produit d'abord; Jouarre n'est pas si éloigné de- Paris ou des environs, où l’évêque de Paris et l'abbé de Lagny procédoient.
privilegiis apostolicæ Sedis nullam facerent mentionem, et per privilegia ipsa suam defenderet monasterium libertatem, non cogebatur ad predictas litteras respondere. Cæterùm judices nec appellationi ad nos interpositæ, nec propositis exceptionibus deferentes, excommunicationis in abbatissam, et in clerum, et populum interdicti sententias protulerunt. Nuntiis ergo Jotrensis Ecclesie in nostrà præsentià constitutis, nobisque ! privilegium apostolicum ostendentibus, per quod ? constabat Jotrense Monasterium ad Romanam Ecclesiam specialiter pertinere, quia pro parte alterà non comparebat sufficiens responsalis, licèt diutiüs fuerit expectatus, quamvis nuntius quidam simplex prædicti Parisiensis et conjudicis sui nobis litteras presentasset, privilegium Ecclesie Jotrensi concessum duximus innovandum, ita tamen quód per innovationem ipsius nihil accresceret juris ipsi ultra id quod ei per antecessorum nostrorum privilegia fuerit acquisitum, cüm per hoc non novum jus ipsi concedere, sed antiquum vellemus potiüs conservare. Quia verd de prædiclis exceptionibus nobis non poterat fieri plena fides, predictis Cathalaunensi Episcopo et Abbati Trium-Fontium dedimus in mandatis, ut si pars Jotrensis Ecclesie illis vel aliis probandis instaret circa sententias memoratas, partibus convocatis, audirent qua proponerentur utrin- qué ; et si constaret sententias ipsas post appellationem ad nos legitimé interpositam fuisse prolatas, denuntiarent eas sublato appellationis obstaculo non tenere : quód si aliàs minüs rationabiliter essent lato, ipsas exigente justitià revocarent, alioquin cüm propter contumaciam tantüm promulgata fuissent, tam ab abbatissá quàm ab aliis à quibus exigenda viderent , juratoriam reciperent cautionem, quod super iis ad mandatum apostolicum juri starent, et sic relaxarent sententias memoratas, ad majorem cautelam facientes idipsum, si abbatissa fugiens strepitum quaestionum, ab exceptionum suarum probatione cessaret. Ad haec ?, cüm nollemus ut de privilegiis Romanorum pontificum alii de facili judicarent ; eisdem dedimus in mandatis, ut si de jure suo vellet Meldensis Episcopus experiri, prefigerent partibus terminum competentem, quo per se vel procuratores idoneos nostro se conspectui præ-
1 Voici tout l'énoncé et tout le dispositif du chapitre Ex parte, comme il paroit par les termes de ce chapitre ci-aprés, piéce X1v; ce qui marque qu'il est antérieur à la pièce que nous rapportons à présent, et l'on verra de quelle conséquence est cette date. — ? Comme c'est ici l'énoncé du chapitre Ex parte, on renvoie aux remarques qu'on fera sur ce chapitre ci-après, pièce XIV; on remarquera seulement ici que les religieuses qui se contentent d'alléguer leur privilége avec la partie, ne le produisent que dans un temps où il n'y avoit point de légitime contradicteur : Pro parte alter non comparebat sufficiens responsalis ; ou comme porte le chapitre méme Ez parte : nullus apparuit idoneus responsalis, qui partem defensaret adversam. — ? On voit par toute la suite que la cause pour le fond étoit encore indécise, puisque le pape charge les commissaires de citer pour cela les parties devant lui, et de mettre l'affaire en état; ce qui est impor-
iant, comme on va voir.
sentarent. Undé cüm abbatissa strepitum judiciorum evitans, exceptiones probare propositas noluisset, judices juxta mandatum apostolicum procedentes, predictas sententias relaxarunt. Cüm ergo propter hoc mandaverimus partes ad nostram presentiam destinari, quia judieari de privilegiis Sedis apostoliez per alios nolebamus, et per privilegia, non possessio, sed proprietas potiüs demonstretur, proeurator monasterii asserebat quód super proprietate venerat tractaturus, nec tenebatur super restitutionis articulo respondere *. Pretereà idem Episcopus mercato quodam confirmato Jotrensi Monasterio per Sedem apostolicam illud temeré spoliarat, cüm sub ponáà excommunicationis inhibuit ne quis illud prout solitum fuerat frequentaret : sic quod Jotrensi Ecclesiæ non modica damna intulerat et jacturas. Idem etiam Episcopus à quibusdam Jotrensis Ecclesie non modica, quos absolvere proprià temeritate presumpserit, exegit, in monasterii prejudicium , juramentum , quod durante interdicto Jotrum de cetero non redirent. Nos igitur attendentes, quód etsi de privilegiis antecessorum nostrorum non mandaverimus, sed quodammodó inhibuerimus per alios judicari, volentes nobis eorum judicium reservare : quia tamen adjecimus ut si praedictus Episcopus de jure suo vellet forsitan experiri, præfigeretur partibus terminus quo se nostro conspectui presentarent, et non tantüm ad proprietatem, sed etiam ad possessionem se habeat verbum juris, discretioni vestræ per apostolica scripta mandamus, quatenüs cüm lis tam super Episcopi spoliatione quàm impedimento fori coràm nobis fuerit contestata, qui super praemissis proposita fuerint audiatis, et recipiatis appellatione remotá tam instrumenta quàm testes , depositiones publicetis et examinetis legitime, ac si partes consensissent , ad sententiam procedatis; alioquin causam sufücienter instructam ad nos remittere procuretis, statuentes terminum competentem partibus quo recepture sententiam per se vel responsales idoneos nostro se conspectui representent. Testes autem qui fuerint nominati, si se gratià, odio et timore subtraxerint, per censuram ecclesiasticam, appellatione cessante, cogatis veritati testimonium perhibere , nullis litteris obstantibus preter assensum partium à Sede apostolicà impetratis. Quód si non omnes iis exequendis potueritis interesse, duo vestrüm ea
unihilominüs exequantur. Datum Anagniæ, xr kal. januar., pontificatüs nostri anno sexto.
Moyens de fait et de droit résultans de cette piece. 1. Que l'évêque étoit en pleine possession de la juridiction, et que les religieuses ne faisoient que fuir et chicaner, n'osant
* Il paroit par cet endroit qu'outre le différend pour le spirituel, il y avoit des droits temporels à débattre entre l'évéque et le monastère.
méme d'abord par elles-mêmes avoir recours au Saint-Siége.
2. Qu'elles alléguent des priviléges devant les juges délégués,
sans oser les produire avec la partie, mais les montrant seulement lorsqu'il n’y avoit aucun légitime contradicteur.
3. Que le privilége qu'on ne montre point encore à présent, n'a jamais été vu comme il faut, ni dans aucun jugement contradietoire.
4. Que la date du chapitre Ex parte, qui contient la commission adressée à l’évêque de Châlons et à l'abbé de Trois-Fontaines, doit étre entre la commission à l'évéque de Paris et à l'abbé de Lagny , et celle-ci qui est adressée aux abbés de Longpont et de Saint-Just.
9. Qu'il demeure démontré par là que si cette commission aux abbés de Longpont et de Saint-Just laisse l'affaire de l'exemption indécise dans son fond , à plus forte raison est-elle indécise par le chapitre Ex parte, qui la précédoit : ce qui montre que ce chapitre n'a point été, comme on l’a prétendu, la décision ni un jugement définitif de la cause, par où est clairement renversé le principal fondement des religieuses, ce qui sera confirmé par toutes les pièces suivantes.
Sous le méme Innocent III.