‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 5)Chapitre 1 sur 403 · SOUS UNE SEULE ESPÈCE · texte numérisé non relu

SOUS UNE SEULE ESPÈCE

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REMARQUES HISTORIQUES. à

Nous avons parlé, dans le précédent volume, du Sixiéme et dernier avertissement aux protestans : il nous reste à parler ici des deux ouvrages qui ont pour sujet la communion.

La communion sous une ou sous deux espéces ne présente aucune difficulté. Saint Paul dit : « Jésus-Christ ressuscité des morts ne peor plus :» done le sang de Jésus-Christ ne peut plus être corps : done en recevant son divin corps, on recoit à 1 adorable. Le méme Apótre suppose manifestement cette dootrine, lorsqu'il dit encore : « Celui qui mange ce pain ou boit le ete du Seigneur indignement, est coupable du corps et du sang du Seigneur ?. » Dans les premiers siécles du christianisme , l'Eglise donnoit souvent aux fidèles la communion sous une seule espèce; et plus tard, dans la crainte de l'effusion, elle refusa formellement aux laïques l'usage du vin consacré.

En attaquant l'Eglise , Luther n'attaqua pas sa discipline dans l'administration de la sainte Cène ; la communion sous une ou sous deux espèces lui paroissoit de peu d'importance; il reléguoit cette controverse parmi les choses de néant , et chargeoit d'invectives Carlostadt qui mettoit la réformation dans ces bagatelles. Son indifférence sur ce point,

1 Rom., vi, 9. — 21 Cor., xt, 31.

TOM. XVI. a

tout ensemble et son entétement contre l'Eglise, se révèle dans la singulière déclaration que voici: « Si un concile par hasard ordonnoit ou permettoit de sa propre autorité les deux espéces, nous ne voudrions pas les prendre; mais, en dépit du concile et de son ordonnance, nous n'en prendrions qu'une, ou nous ne prendrions ni l'une ni l'autre, et nous maudirions ceux qui prendroient les deux par l'autorité d'un tel concile et d'un tel décret. »

Autre réformateur, autre inspiration du Saint-Esprit. On avoit vu la controverse sur la communion agiter violemment , à la voix de Jean Huss, toute la Bohème ; Calvin, aussi rusé que peu délicat dans le choix des moyens, s'empara de cette misérable chicane comme d'un levier puissant pour soulever les masses ; il réclama l'usage de la coupe pour les laïques; il dit aux défenseurs de la foi de ses pères : En refusant aux fidèles une espèce eucharistique, vous leur refusez une partie essentielle du sacrement ; en séparant le pain et le vin dans la communion, vous séparez de nouveau le corps et le sang de Jésus-Christ; vous commettez un attentat sacrilége.

Dans le dix-septième siècle, la controverse religieuse porta la lumière sur une foule de questions; les explications des théologiens, les instructions des évéques, surtout les écrits de Bossuet éclairèrent les peuples séduits par des imputations calomnieuses ; les prédicans les plus emportés, craignant la censure de la conscience publique, retranchoient souvent de leur évangile les mots de superstition catholique, d'idolátrie romaine, de Pape antechrist. Vaincus sur ce terrain, en rendant les armes d'une main, les ministres saisirent de l'autre la machine du réformateur de Genéve; ils remirent en avant la communion sous une seule espèce, criant plus haut que jamais à la mutilation du plus saint des divins mystères. Ces déclamations, qui montroient pour ainsi dire un objet sensible aux yeux de la multitude, frappèrent vivement les esprits grossiers dans la Réforme ; les int protestans reprochoient aux défenseurs de l'Eglise, dans jos discussions religieuses, le retranchement de la coupe 1, et ceux-là mêmes qui reconnoissoient la vérité catholique ne s'y soumettoient pas sans répugnance. Au milieu de ces plaintes et de ces clameurs, Jurieu renouvela dans un écrit sur l'Eucharistie, toutes les attaques de ses devanciers contre la communion sous une espéce. Alors Bossuet voulut arracher à la Réforme son arme la plus dangereuse; il publia le Traité de la Communion sous les deux espéces. C’est ici le commencement de ce long combat qui mit si souvent aux prises le plus zélé des évèques et l’hérétique le plus fougueux, la raison éclairée par la vérité divine et la passion surexcitée par l'erreur religieuse, le génie catholique et le fanatisme protestant.

1 Mémoire de Yabbé Ledieu, 1682.

REMARQUES HISTORIQUES. nu

Dans son traité sur la communion, Bossuet parle du fait constant et de ses causes certaines, de la pratique de l'Eglise et des principes qui lui servent de fondement : d’où deux parties. Dans la première, il prouve que l'Eglise donnoit, dés les premiers siècles, l'Eucharistie sous une ou sous deux espèces, sans qu'on ait jamais songé que la soustraction de l'une ou de l'autre nuisit à l'intégrité du sacrement. Quatre coutumes incontestables établissent cette vérité : la communion des malades, la communion des enfans, la communion domestique, la communion publique et solennelle. Voilà le fait constant. Dans la deuxiéme partie, venant aux principes, l'auteur montre qu'il n'y a d'indispensable dans les sacremens que ce qui tient à leur substance; qu'ainsi l'on n'est pas obligé de faire en les administrant tout ce qu'a fait le Sauveur en les instituant. Les protestans reconnoissent euxmêmes ces principes : c'est pour cela qu'ils ne plongent pas dans l'eau ceux qu'ils baptisent, quoique Jésus-Christ ait dit : Baptisez, c'est-à-dire plongez,et qu'il ait recu le baptéme par immersion; c'est pour cette raison qu'ils ne donnent la Cène ni à table ni dans un souper, encore bien que Jésus-Christ l'ait donnée de cette manière. Pourquoi done veulentils que cette parole : Buvez-en tous, commande rigoureusement l'usage du calice? On essaieroit en vain de répondre à ces argumens. Les protestans de bonne foi rendirent hommage à la science, au talent, à la modération du théologien catholique : Le Traité de la Communion, dit Bayle, « m'a paru fort délicat, fort spirituel, et d'une honnéteté envers nous qui ne peut être assez louée; serré, judicieux, il est déchargé de tout ce qui ne fait pas àla question. »

Jurieu avoit donné son écrit contre la communion sous une espéce, en 1684 : Bossuet publia le Traité de la Communion sous les deum espèces en 1682, chez Marbre-Cramoisy, dans un petit volume in-12. La seconde édition, revue par l'auteur, parut en 1686, chez le méme éditeur et sous le méme format.

Les ministres protestans ne voyoient pas sans alarme s'évanouir la derniére imputation calomnieuse qui éloignoit leurs dupes de l'Eglise catholique. Deux répondirent au Traité de la Communion : l'un, pasteur à Rouen, nommé Laroque, qui avoit déjà produit un ouvrage sur l'Eucharistie; l'autre, ardent zélateur, folliculaire inconnu, qui est resté caché sous le voile del'anonyme. -

Les deux tenans du protestantisme outragent, chacun à sa facon, le défenseur du catholicisme. « Le premier, dit Bossuet, me traite avec beaucoup plus de civilité en apparence, et l'autre affecte au contraire je ne sais quoi de chagrin et de rigoureux. Mais il n'importe pour le fond; ear enfin avec des tons différents, ni l'un ni l'autre ne m'épar-

gnent. » Quant à la doctrine’, ils prouvent fort bien ce que tous les catholiques reconnoissent d'une voix unanime, que l'on communioit ordinairement dans l'ancienne Eglise sous les deux espèces; mais qu'on ne communiât pas souvent sous une seule, qu'on crüt nécessaire de les recevoir les deux pour recevoir tout le sacrement : voilà le fond de la controverse, et voilà ce que ne prouvent pas les ministres. Ils cherchent partout à fourvoyer le lecteur hors de la question.

Bossuet reprit la plume, et composa la Tradition défendue sur la matiére de la communion sous une seule espéce. I] divisa cet ouvrage en trois parties. Dans la premiére , il montre que les réformés, se trouvant dans l'impossibilité de déterminer par l'Evangile ce qui est essentiel à la communion, ne peuvent déméler cette matière que par l'autorité de l'Eglise et de la tradition; puis il fait voir dans la deuxième que la tradition de tous les siècles, dès l’origine du christianisme, établit la liberté d'user indifféremment d'une seule espèce ou des deux ensemble. En méme temps qu'il fournit cette double démonstration, le redoutable polémiste poursuit ses adversaires dans tous leurs détours , il déjoue tous leurs stratagemes ef les force dans leur dernier retranchement.

Mais si la communion sous une ou sous deux espèces est indifférente, de quel droit l'Eglise óte-t-elle aux fidéles une liberté qui leur est acquise par l'Evangile? Pour enlever aux protestans la possibilité de cette réponse, Bossuet vouloit montrer que l'Eglise a le pouvoir de déterminer les choses indifférentes , et que sa discipline dans l'administration de l'Eucharistie repose clairement sur la parole de Dieu. Il annonea done le dessein d'ajouter à son ouvrage une troisième partie; mais il vit changer les circonstances qui en faisoient l'opportunité; d'ailleurs il méditoit déjà l'Histoire des Variations, et les gallicans lui demandoient la défense des quatre articles décrétés dans l'assemblée générale du clergé de France en 1682 : il n'écrivit point la dissertation sur le pouvoir etla pratique de l'Eglise dans l'administration de la sainte table. Cependant son ouvrage présente un tout complet.

Comme Bossuet n'avoit pas terminé complétement la défense du Traité sur la Communion, de méme il ne la donna pas au public. Son neveu, lévéque de Troyes, toujours occupé dans le monde de mille soins divers, n'eut pas le temps de sortir cet ouvrage, non plus que plusieurs autres, des rayons de sa bibliothèque : c’est l'abbé Leroy qui le publia pour la première fois dans le troisième volume des OEuvres posthumes, en 1753.

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