‹ Œuvres complètes de Buffon avec la nomenclature Linnéenne et la classification de Cuvier (volume 3)Chapitre 430 sur 495 · LE BARBU YERT · texte numérisé non relu

LE BARBU YERT

SIXIÈME ESPÈCE

Il a six pouces et demi de longueur; le dos, les couvertures des ailes et de la queue sont d’un très-beau vert; les grandes pennes des ailes sont brunes, mais cette couleur n’est point apparente, étant cachée par les couvertures des ailes ; la tête est d’un gris brun ; le cou est de la meme couleur, mais chaque plume est bordée de blanchâtre, et il y a de plus au-dessus et derrière chaque œil une tache blanche ; le ventre est d’un vert beaucoup plus pâle que le dos ; le bec est blanchâtre, et la hase de la mandibule supérieure est entourée de longs poils noirs et durs; le bec a un pouce deux lignes de longueur, sur environ sept lignes de largeur cà sa base; les ailes sont courtes et ne s’étendent qu’à la moitié de la queue. Il nous a é e envoyé des Grandes-Indes.

a. Voyez les planches enluminées , 11° 871 .

b. Voyez les planches enluminées , u» 870.

* Bucco grandis (Lath-, Gmel.). — Sous-genre id

“ Bucco viridis (Latin, Gmel-)- — Sous-genre id.

LES TO-UCANS. **

Ce qu’on peut appeler physionomie dans tous les êtres vivants dépend de l’aspect que leur tête présente lorsqu’on les regarde de face. Ce qu’on désigne par les noms de forme, de figure, de taille, etc,, se rapporte à l’aspect du corps et des membres. Dans les oiseaux, si l’on recherche cette physionomie, on s’apercevra aisément que tous ceux qui, relativement à la grosseur de leur corps, ont une tête légère avec un bec court et fin, ont en même temps la physionomie fine, agréable et presque spirituelle; tandis que ceux au contraire qui, comme les barbus, ont une trop grosse tête, ou qui, comme les toucans, ont un bec aussi gros que la tête, se présentent avec un air stupide, rarement démenti par leurs habitudes naturelles. Mais il y a plus, ces grosses têtes et ces becs énormes, dont la longueur excède quelquefois celle du corps entier de l’oiseau, sont des parties si disproportionnées et des exubérances de nature si marquées, qu’on peut les regarder comme des monstruosités d’espèce qui ne diffèrent des monstruosités individuelles qu’en ce qu’elles se perpétuent sans altération; en sorte qu’on est obligé de les admettre aussi nécessairement que toutes les autres formes des corps, et de les compter parmi les caractères spécifiques des êtres auxquels ces mêmes parties difformes appartiennent. Si quelqu’un voyait un toucan pour la première fois, il prendrait sa tête et son bec, vus de face, pour un de ces masques à long nez dont on épouvante les enfants ; mais, considérant ensuite sérieusement la structure et l’usage de cette production démesurée, il ne pourra s’empêcher d’être étonné que la nature ait fait la dépense d’un bec aussi prodigieux pour un oiseau de médiocre grandeur, et l’étonnement augmentera en reconnaissant que ce bec mince et faible, loin de servir, ne fait que nuire à l’oiseau, qui ne peut en effet rien saisir, rien entamer, rien diviser; et qui, pour se nourrir, est obligé de gober et d’avaler sa nourriture en bloc, sans la broyer ni même la concasser. Déplus, ce bec, loin de faire un instrument utile, une arme ou même un contre-poids, n’est au contraire qu’une masse en levier, qui gêne le vol de l’oiseau, et, lui donnant un air à demi culbutant, semble le ramener vers la terre lors même qu’il veut se diriger en haut.

Les vrais caractères des erreurs de la nature* sont la disproportion jointe à l’inutilité ; toutes les parties qui dans les animaux sont excessives, surabondantes, placées à contre-sens, et qui sont en même temps plus nuisibles qu’utiles, ne doivent pas être mises dans le grand plan des vues directes

'' Ordre des Grimpeurs, genre Toucans (Cuv.),

1, Erreurs de la nature : mot qui n’a de sens qu’autant qu’on personnifie la nature. — (Voyez la note de la p. 293 du III® volume.)

de. la nature, mais dans la petite carte de ses caprices ou, si 1 on veut, de ses méprises ’ , qui néanmoins ont un but aussi direct que les premières, puisque ces mêmes productions extraordinaires nous indiquent que tout ce qui peut êtreest^, et que quoique les proportions, la régularité, la symétrie, régnent ordinairement dans tous les ouvrages de la nature, les disproportions, les excès et les défauts nous démontrent que l’étendue de sa puissance ne se borne point à ces idees de proportion et de régulai ité auxquelles nous voudrions tout rapporter.

Et de même que la nature a doué le plus grand nombre des êtres de tous les attributs qui doivent concourir à la beauté et à la perfection de la forme, elle n’a guère manqué de réunir plus d’une disproportion dans ses productions moins soignées : le bec excessif, inutile du toucan , renferme une langue encore plus inutile, et dont la structure est très-extraordinaire; ce n’est point un organe charnu ou cartilagineux comme la langue de tous les animaux ou des autres oiseaux, c’est une véritable plume ^ bien mal placée, comme l’on voit, et renfermée dans le bec comme dans un étui.

Le nom même de toucan signifie en langue brasilienne, et les naturels de ce pays ont appelé toucan tabouracé l’oiseau dont ils prenaient les plumes pour se faire les parures qu’ils ne portaient que les jours de fêtes. Toucan tabouracé signifie plumes pour danser: ces oiseaux, si difformes par leur bec et par leur langue, brillent néanmoins par leur plumage; ils ont en effet des plumes propres aux plus beaux ornements, et ce sont celles de la gorge : la couleur en est orangée, vive, éclatante, et quoique ces belles plumes n’appartiennent qu’à quelques-unes des espèces de toucans, elles ont donné le nom à tout le genre. On recherche même en Europe ces gorges de toucan pour faire des manchons; son bec prodigieux lui a valu d’autres honneurs, et l’a fait placer parmi les constellations australes, où l’on n’a guère admis que les objets les plus frappants et les plus remarquables». Ce

a. Journal des observations physiques du P. Feuillée, p. 428.

1. Caprices, méprises; mots qui personuiflent encore la nature, et la personnifient en un être capricieux, pensant, et quelquefois pensant de travers ou à contre-sens. — « C’est, dit « Cuvier, en considérant la nature comme un être doué d’intelligence et de volonté, mais (( secondaire et horné quant à la puissance, qu’on a pu dire d’elle qu’elle ne fait rien en

« vain, qu’elle tend à guérir les maladies, mais qu’elle succombe quelquefois, et autres

« adages dont la plupart ne sont vrais que dans un sens fort restreint et fort différent de « celui qu’ils semblent offrir au premier coup d’œil. » — « Robinet, dit encore Cuvier, a pré- « seiité cette idée dans toute sa crudité, en donnant pour titre à son livre : Essais de la K nature qui apprend à faire l’homme, et en composant ce livre d’une manière digne du « titre. »

2. Remarque pleine de vérité. La variété, dans les êtres animés, va si loin qu’on dirait que le problème a été de réaliser, d’épuiser toutes les formes possibles.

3. « Les Toucans se reconnaîtraient parmi tous les oiseaux à leur énorme bec , presque aussi « gros et aussi long que leur corps, léger et celluleux intérieurement, arqué vers le bout, « irrégulièrement dentelé aux Lords, et à leur langue longue, étroite, et garnie de chaque côté « de barbes comme une plume. » (Cuvier.)

bec est en général beaucoup plus gros et plus long à proportion du corps que dans aucun autre oiseau, et ce qui le rend encore plus excessif, c’est que dans toute sa longueur il est plus large que la tête de l’oiseau ; c’est, comme le dit Léry, le bec des becs® : aussi plusieurs voyageurs ont-ils appelé le toucan l'oiseau tout bec^, et nos créoles de Cayenne ne le désignent que par l’épithète de gros bec. Ce long et large bec fatiguerait prodigieusement la tête et le cou de l’oiseau s’il n’était pas d’une substance légère ; mais il est si mince, qu’on peut sans effort le faire céder sous les doigts : ce bec n’est donc pas propre à briser les graines ni même les fruits tendres ; l’oiseau est obligé de les avaler tout entiers, et de même il ne peut s’en servir pour se défendre, et encore moins pour attaquer ; à peine peut-il serrer assez pour faire impression sur le doigt quand on le lui présente. Les auteurs' qui ont écrit que le toucan perçait les arbres comme le pic se sont donc bien trompés , ils n’ont rapporté ce fait que d’après la méprise de quelques Espagnols qui ont confondu ces deux oiseaux, et les ont également appelés carpenteros (charpentiers), ou tacatacas en langue péruvienne, croyant qu’ils frappaient également contre les arbres. Néanmoins il est certain que les toucans n’ont ni ne peuvent avoir cette habitude, et qu’ils sont très-éloignés du genre des pics ; et Scaliger avait fort bien remarqué avant nous que ces oiseaux ayant le bec crochu et courbé en bas, il ne paraissait pas possible qu’ils entamassent les arbres.

La forme de ce gros et grand bec est fort différente dans chaque mandibule : la supérieure est recourbée en bas en forme de faux , arrondie en dessus et crochue à son extrémité; l’inférieure est plus courte, plus étroite et moins courbée en bas que la supérieure; toutes deux sont dentelées sur leurs bords, mais les dentelures de la supérieure sont bien plus sensibles que celles de l’inférieure; et ce qui paraît encore singulier, c’est que ces dentelures, quoique en égal nombre de chaque côté des mandibules, nonseulement ne se correspondent pas du haut en bas ni de bas en haut, mais même ne se rapportent pas dans leur position relative, celles du cote droit ne se trouvant pas vis-à-vis de celles du cote gauche, car elles commencent plus près ou plus loin en arrière, et se terminent aussi plus ou moins près en avant.

La langue des toucans est, comme nous venons de le dire, encore plus extraordinaire que le bec : ce sont les seuls oiseaux qui aient une plume au lieu de langue, et c’est une plume dans l’acception la plus stricte, quoique le milieu ou la tige de cette plume-langue soit d’une substance cartilagineuse, large de deux lignes ; mais elle est accompagnée des deux côtés de barbes très-serrées et toutes pareilles à celles des plumes ordinaires; ces

a. Voyage du Brésil , p. 174.

b. Dampier, Voyage autour du monde, t. III, p. 315

c. Fernaadez, Muséum Besler.

552 les toucans.

barbes, dirigées en avant, sont d’autant plus longues qu’elles sont situées plus près de l’extrémité de la langue, qui est elle-même tout aussi longue que le bec. Avec un organe aussi singulier et si différent de la substance et de l’organisation ordinaire de toute langue, on serait porté à croire que ces oiseaux devraient être muets; néanmoins ils ont autant de voix que les autres, et ils font entendre très-souvent une espèce de sifflement qu’ils réitèrent promptement et assez longtemps pour qu’on les ait appelés oiseaux prédicateurs. Les sauvages attribuent aussi de grandes vertus à cette langue de pkime“, et ils l’emploient comme remède dans plusieurs maladies. Quelques auteurs ont cru que les toucans n’avaient point de narines*' : cependant il ne faut pour les voir qu’écarter les plumes de la base du bec, qui les couvrent dans la plupart des espèces, et dans d’autres elles sont sur le bec nu, et par conséquent fort apparentes.

Les toucans n’ont rien de commun avec les pics que la disposition des doigts, deux en avant et deux en arrière ; et même dans ce caractère qui leur est commun on peut observer que les doigts des toucans sont bien plus longs et tout autrement proportionnés que ceux des pics : le doigt extérieur du devant est presque aussi long que le pied tout entier, qui est à la vérité fort court, et les autres doigts sont aussi fort longs; les deux doigts intérieurs sont les moins longs de tous ; les pieds des toucans n’ont que la moitié de la longueur des jambes, en sorte que ces oiseaux ne peuvent marcher, parce que le pied appuie dans toute sa longueur sur la terre; ils ne font donc que sautiller d’assez mauvaise grâce ; ces pieds sont dénués de plumes et couverts de longues écailles douces au toucher; les ongles sont proportionnés à la longueur des doigts, arqués, un peu aplatis, obtus à leur extrémité, et sillonnés en dessous, suivant leur longueur, par une cannelure; ils ne servent pas à l’oiseau pour attaquer ou se défendre, ni même pour grimper, mais uniquement pour se maintenir sur les branches, où il se tient assez ferme.

Les toucans sont répandus dans tous les climats chauds de l’Amérique méridionale, et ne se trouvent point dans l’ancien continent ; ils sont erratiques plutôt que voyageurs, ne changeant de pays que pour suivre les saisons de la maturité des fruits qui leur servent de nourriture : ce sont surtout les fruits de palmiers ; et comme ces espèces d’arbres croissent dans les terrains humides et près du bord des eaux, les toucans habitent ces lieux de préférence, et se trouvent même quelquefois dans les palétuviers, qui ne croissent que dans la vase liquide : c’est peut-être ce qui a fait croire"

a. M. de la Condamiae parle d’un toucan qu’il a vu sur les bords du Marannon, dont le bec monstrueux est rouge et jaune; sa langue, dit-il, qui ressemble à une plume déliée, passe poirr avoir de grandes vertus. Voyage à la rivière des Amazones. Paris, 1745. Voyez aussi Gemelli Careri. Paris, 1719, t. VI, p. 24 et suivantes.

b. Willugliby et Barrère.

c. Fernandez et Nieremberg

(ju ils mangGaiGnt du poisson j ruais ils ug pGuvGut tout au plus f|u’Gu avalGr do très-potits, car iGur bac n’étant propra ni pour antamcr ni pour coupar, ils na pauvant qu’avalar an bloc las fruits mênia las plus tandras sans las compriraar, at laur larga gosiar laur facilite calta habitude, dont on peut s’assurer en leur jetant un assez gros morceau de pain, car ils Tavalent sans chercher à le diviser K

Ces oiseaux vont ordinairement par petites troupes de six à dix ; leur vol est lourd et s’exécute péniblement, vu leurs courtes ailes et leur énorme bec, qui fait pencher le corps en avant; cependant ils ne laissent pas de s’élever au-dessus des grands arbres, à la cime desquels on les voit presque toujours perchés et dans une agitation continuelle qui , malgré la vivacité de leurs mouvements, n’ôte rien à leur air grave, parce que ce gros bec leur donne une physionomie triste et sérieuse que leurs grands yeux fades et sans feu augmentent encore : en sorte que quoique très-vifs et trèsremuants, ils n’en paraissent que plus gauches et moins gais.

Comme ils font leur nid dans des trous d’arbres que les pics ont abandonnés, on a cru qu’ils creusaient eux-mêmes ces trous; ils ne pondent que deux œufs, et cependant toutes les espèces sont assez nombreuses en individus. On les apprivoise très-aisément en les prenant jeunes; on prétend même qu’on peut les faire nicher et produire en domesticité; ils ne sont pas difficiles à nourrir, car ils avalent tout ce qu’on leur jette, pain, chair ou poisson ; ils saisissent aussi avec la pointe du bec les morceaux qu’on leur offre de près; ils les lancent en haut et les reçoivent dans leur large gosier ; mais lorsqu’ils sont obligés de se pourvoir d’eux-mêmes et de ramasser les aliments à terre, ils semblent les chercher en tâtonnant, et ne prennent le morceau que de côté pour le faire sauter ensuite et le recevoir. Au reste, ils paraissent si sensibles au froid qu’ils craignent la fraîcheur de la nuit dans les climats même les plus chauds du nouveau continent; on les a vus dans la maison se faire une espèce de lit d’herbes, de paille et de tout ce qu’ils peuvent ramasser pour éviter apparemment la fraîcheur de la terre. Ils ont en général la peau bleuâtre sous les plumes, et leur chair, quoique noire et assez dure, ne laisse pas de se manger.

Nous connaissons deux genres particnliers dans le genre entier de ces oiseaux, les toucans et les aracaris; ils sont différents les uns des autres: 1“ par la grandeur , les toucans étant de beaucoup plus grands que les aracaris; 2“ par les dimensions et la substance du bec, lequel dans les aracaris est beaucoup moins allongé, et d’une substance plus dure et plus solide ; 3“ par la différence de la queue, qui est plus longue dans les aracaris

1. « Les Toucans se nourrissent de fruits et d’insectes, et dévorent, pendant la saison de la « ponte, les œufs et les petits oiseaux nouvellement éclos. La structure de leur bec les oblige « d’avaler leur nourriture sans la mâcher. Quand ils l’ont saisie, ils la jettent en l’air pour «< l’avaler plus commodément. » ( Cuvier. )

et très-sensiblement élagée, tandis qu’elle est arrondie dans les toucans®. Nous séparerons donc ces oiseaux les uns des autres, et après cette division il ne nous restera que cinq espèces dans les toucans.

LE TOCO.*^

PREMIÈRE ESPÈCE

Le corps de cet oiseau a neuf à dix pouces de longueur y compris la tête et la queue; son bec en a sept et demi; la tête, le dessus du cou, le dos, le croupion, les ailes, la queue en entier, la poitrine et le ventre sont d’un noir foncé; les couvertures du dessus de la queue sont blanches , et celles du dessous sont d’un beau rouge; le dessous du cou et la gorge sont d’un blanc mêlé d’un peu de jaune; entre ce jaune sous la gorge et le noir de la poitrine, on voit un petit cercle rouge; la base des deux mandibules du bec est noire; le reste de la mandibule inférieure est d’un jaune rougeâtre, la mandibule supérieure est de cette même couleur jaune rougeâtre jusqu’aux deux tiers environ de sa longueur; le reste de cette mandibule jusqu’à sa pointe est noir; les ailes sont courtes et ne s’étendent guère qu’au tiers de la queue; les pieds et les ongles sont noirs: cette espèce est nouvelle, et nous lui avons donné le nom de toco pour la distinguer des autres.

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