‹ Œuvres complètes de Buffon avec la nomenclature Linnéenne et la classification de Cuvier (volume 3)Chapitre 438 sur 495 · LES CAJ.AOS OU LES OISEAUX RHINOCÉROS · texte numérisé non relu

LES CAJ.AOS OU LES OISEAUX RHINOCÉROS

Nous venons de voir que les toucans, si singuliers par leur énorme bec appartiennent tous au continent de l’Amérique méridionale : voici d’autres oiseaux de l’Afrique et des Grandes-Indes, dont le bec, aussi prodigieux pour les dimensions que celui des toucans, est encore plus extraordinaire par la forme, ou, pour mieux dire, plus excessivement monstrueux, comme pour nous démontrer que la vieille nature de l’ancien continent, toujours supérieure à la nature moderne du Nouveau-Monde ’ dans toutes ses productions, se montre aussi plus grande, même dans ses erreurs, et plus puissante jusque dans ses écarts.

En considérant le développement extraordinaire, la surcharge inutile l’excroissance superflue, quoique naturelle, dont le bec de ces oiseaux est non-seulement grossi, mais déformé, on ne peut s’empêcher d’y reconnaître les attributs mal assortis de ces espèces disparates dont les plus monstrueuses naquirent et périrent presque en même temps par la disconvenance et les oppositions de leur conformation. Ce n’est pas la seule ni la première fois que l’examen attentif de la nature nous ait offert cette vue, même dans le genre des oiseaux : ceux auxquels on a donné les noms dé bec croisé, bec en ciseau, sont des exemples de cette structure incomplète et contraire à tout usage, laquelle leur ôte presque le moyen de vivre et celui de se défendre contre les espèces même plus petites et moins fortes, mais plus heureuses et plus puissantes, parce qu’elles sont douées d’organes

* Ordre des Passereaux, genre Calaos (Cuv.)- — « Nous terminons l’Jiistoire de l’ordre des « Passereaux par le plus extraordinaire de ses genres, qui n’a pas ayec les autres syndactyles « autant de ressemblance qu’ils en ont entre eux, et qui pourrait très-bien faire une famille « particulière. Ce sont les Calaos. » (Cuv.)

1. La vieille nature de l’ancien continent supérieure à la nature moderne du Nouveau- Monde... Voici maintenant deux natures personnifiées : \o. nouvelle et Y ancienne 1 Dès qu’on a fait un pas dans le pays des fictions métaphysiques, on y en fait bientôt d’autres : la philosophie n est plus qu’une illusion.

^ 2. Attributs mal assortis d’espèces disparates... Toujours la même fiction : la nature qui smstruit, qui se trompe, qui réunit des attributs mal assortis, qui fait des espèces manquées!...; et toujours, au fond, la même déception, car quelle déception philosophique plus grande que de perdre ses raisonnements sur un être qui n’est pas! — (Voyez mon Histoire des idées et des travaux de Buffon, au chapitre sur la philosophie générale.)

LES CALAOS

plus assortis. Nous avons de semblables exemples dans les animaux quadrupèdes : les unaus, les aïs, les fourmilliers, les pangolins, etc., dénués ou misérables par la forme du corps et la disproportion de leurs membres, traînent à peine une existence pénible, toujours contrariée par les defauts ou les excès de leur organisation ; la duree de ces espèces imparfaites et débiles n’est protégée que par la solitude, et ne s’est maintenue et ne se maintiendra que dans les lieux déserts où l’homme et les animaux puissants ne fréquenteront pas ®.

Si nous examinons en particulier le bec des calaos, nous reconnaîtrons que loin d’être fort à proportion de sa grandeur, ou utile en raison de sa structure, il est au contraire très-faible et très-mal conformé; nous verrons qu’il nuit plus qu’il ne sert à l’oiseau qui le porte, et qu il n y a peut-être pas d’exemple dans la nature d’une arme d’aussi grand appareil et d aussi peu d’effet ; ce bec n’a point de prise ; sa pointe, comme dans un long levier très-éloigné du point d’appui, ne peut serrer que mollement; sa substance est si tendre qu’elle se fêle à la tranche par le plus léger frottement : ce sont ces fêlures irrégulières et accidentelles que les naturalistes ont prises pour une dentelure naturelle et régulière. Elles produisent un effet remarquable dans le bec du calao rhinocéros : c’est que les deux mandibules ne se touchent que par la pointe, le reste demeure ouvert et béant, comme si elles n’eussent pas été faites l’une pour l’autre; leur intervalle est use, rompu de manière que, par la substance et par la forme de cette partie, il semble qu’elle n’ait pas été faite pour servir constamment, mais plutôt pour se détruire d’abord, et sans retour, par l’usage même auquel elle paraissait destinée.

Nous avons adopté, d’après nos nomenclaleurs, le nom de calao pour désigner le genre entier de ces oiseaux, quoique les Indiens n’aient donné ce nom qu’à une ou deux espèces. Plusieurs naturalistes les ont appelés rhinocéros^, à cause de l’espèce de corne qui surmonte leur bec, mais presque tous n’ont vu que les becs de ces oiseaux extraordinaires =. Nous-mêmes ne connaissons pas ceux dont nous avons fait représenter les becs**; et avant d’entamer les descriptions de ces différents oiseaux d’après le témoignage des voyageurs et d’après nos propres observations, il nous a paru

a. Voyez, sur ce sujet, l’article de VUnau et de l’Aï , t. III, p. 441.

b. Edwards, Glanures, pl. 281. Grew. muséum Regiæ Societatis, part, i, p. S9. — Muséum Besler., tab. ix, p. 37. — Clusius, Exotic., lib. v, p. 106. — Willughby, tab. xvii, etc.

c. Ou trouve dans plusieurs auteurs d’histoire naturelle , des détails courts et obscurs de ces oiseaux, qu’il faut que le temps éclaircisse. Voyez Edwards, loco citato. — « Topan avis « iiidica, rhinocéros dicta Aldrovando; totam avem qui descripserit aut de ejus naturà aliquid « tradiderit, neminem adliuc vidi. » Mus. Worm,, p. 293. — « Je n’ai jamais vu que le bec de « ces oiseaux. » Delon, Ornilhol., t. IV, p. 571.

d. Voyez les idanches enluminées, n»s 933 et 934 L

1 [d). Los oiseaux de ces deux planches sont deux espèces distinctes. Le premier est le hucei’os galealus , et le second le buceros rhinocéros.

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nécessaire de les ranger relativement à leur caractère le plus frappant, qui est la forme singulière de leur bec. On verra qu’ici, comme en tout, et dans ses erreurs ainsi que dans ses vues droites, la nature passe par des gradations nuancées, et que de dix espèces dont ce genre est composé, il n’y en a peut-être qu’une à laquelle on doive appliquer la dénomination d'oiseau rhinocéros, toutes les autres ne nous présentant que des degrés et des nuances plus ou moins voisines de cette forme de bec, l’une des plus étranges de la nature, puisqu’elle est évidemment l’une des plus contraires aux fins qu’on lui suppose.

Ces dix espèces sont :

1° Le calao rhinocéros, dont le bec est représenté, planche enluminée, n° 934 •

2° Le calao à casque rond, dont le bec est représenté dans la planche enluminée, n° 933 ;

3“ Le calao des Philippines à casque concave;

4” Le calao d’Abyssinie, que nous avons fait représenter planche enluminée, n“ 779 ;

5° Le calao d’Afrique, auquel nous donnons le nom de brac;

6“ Le calao de Malabar, que nous avons vu vivant, et que nous avons fait représenter planche enluminée, n” 873 ;

7“ Le calao des Moluques, que nous avons fait représenter, d’après un individu empaillé, planche enluminée, n° 283 ;

8° Le calao de l’île Panay, dont nous avons fait représenter le mâle et la femelle, d’après des individus empaillés, planches enluminées, n®* 780 et 781;

9° Le calao de Manille, que nous avons fait représenter, d’après un individu empaillé, planche enluminée, n° 891 ;

10“ Enfin, le tock ou calao à bec rouge du Sénégal , représenté, d’après un individu empaillé, planche enluminée, n“ 260.

En considérant ces dix espèces dans l’ordre inverse, c’est-à-dire en remontant du tock, qui est la dernière, à la précédente, c’est-à-dire au calao de Manille et jusqu’au rhinocéros, qui est la première, on reconnaîtra tous les degrés par où la nature passe pour arriver à cette monstrueuse conformation de bec‘. Le tock a un large bec en forme de faux comme les autres, mais ce bec est simple et sans éminence ; le calao de Manille a déjà une éminence apparente sur le haut du bec; cette éminence lest plus marquée dans le calao de l’île de Panay : elle est très-remarquable 'dans le calao des Moluques ; encore plus considérable dans le calao d’Abyssinie; énorme enfin dans le calao des Philippines et du Malabar, et tout à

1. M. Cuvier divise la famille des Calaos en deux genres : les calaos à proéminences, les calaos rhinocéros, monoceros , hydrocorax , etc., et les calaos sans proéminences , les calaos erythrorhynchos , coronatus, hastatus, etc.

LES CALAOS

fait monstrueuse dans le calao rhinocéros. Mais si ces oiseaux ont de si grandes différences par la forme du bec, ils ont une ressemblance générale dans la conformation des pieds, qui consiste en ce que les doigts latéraux sont très-longs et presque égaux à celui du milieu.

LE TOCK.

PREMIÈRE ESPÈCE

Cet oiseau a un fort gros bec, mais ce bec est simple et sans excroissance; cependant il est en forme de faux comme celui des autres calaos qui l’ont surmonté d’une corne ou d’un casque plus ou moins étendu et plus ou moins relevé : d’ailleurs le tock ressemble aux calaos par la plupart des habitudes naturelles , et se trouve comme eux dans les climats les plus chauds de l’ancien continent. Les nègres du Sénégal lui ont donné le nom de tock, et nous avons cru devoir le lui conserver. L’oiseau jeune diffère beaucoup de l’adulte, car il a le bec noir et le plumage gris cendré, au lieu qu’avec l’âge le bec devient rouge et le plumage noirâtre sur le dessus du corps, les ailes et la queue, et blanchâtre tout autour de la tête, du cou et sur toutes les parties inférieures du corps; on assure aussi que les pieds de l’oiseau jeune sont noirs, et qu’ils deviennent rougeâtres ainsi que le bec avec l’âge. Il n’est donc pas étonnant que M. Brisson en ait fait deux espèces: la première de ses phrases indicatives nous paraît répondre au tock adulte, et la seconde au tock jeune.

Cet oiseau a trois doigts en avant et un seul en arrière ; celui du milieu est étroitement uni au doigt extérieur jusqu’à la troisième articulation, et beaucoup moins étroitement au doigt intérieur, jusqu’à la première articulation seulement; il a le bec très-gros, courbé en bas et légèrement dentelé sur ses bords.

L’individu que nous décrivons ici avait vingt pouces de longueur; la

a. Voyez les planches enluminées, n“ 260 et 890.

h. « Hydrocorax supernè sordidè griseus, interné sordidè albus, capite, gutture et collo « sordidè albis, scapis pennaruinin capite nigricantibus, collo superiore maculis nigricantibus a vario; fascià longitudinal! nigricante in vertice, rectricibus lateralibus nigricantibus, apice « albis; rostro levi, rubro... » Hydrocorax Senegalensis erythrorynchos. Le Calao à bec rouge du Sénégal. Brisson, Ornithol.,t. IV, p. 575. — «Hydrocorax supernè sordidè griseus; margi- « nibus pennarum albidis, interné sordidè albus; tænià utrinque supra oculos sordidè albà; « rectricibus latei alibus prima medietate candidis , altéra nigricantibus , apice albis ; rostro « levi, nigro... » Hydrocorax Senegalensis melanorynchos. Le Calao à bec noir du Sénégal. Ibid., p. 573.

‘ Deux calaos sont indiqués dans cet article : le calao ou buceros erythrorhynchos (Briss. ), planches enluminées n» 260, et le calao ou buceros hastalus ( Cuv. ), planches enluminées, n“ 890. — Genre Calaos, sous-genre Calaos sans proéminences.

LE TOCK.

queue avait six pouces dix lignes; le bec, trois pouces cinq lignes sur douze lignes et demie d’épaisseur à la base ; la substance cornée de ce bec est légère et mince, en sorte qu’il ne peut offenser violemment; les pieds ont dix-huit lignes de hauteur.

Ces oiseaux, qu’on trouve assez communément au Sénégal, sont trèsniais lorsqu’ils sont jeunes; on les approche et on les prend sans qu’ils s’enfuient; on peut les tirer aussi sans qu’ils s’épouvantent, ni même sans qu’ils bougent; mais, lorsqu’ils sont adultes, l’âge leur donne de l’expérience, au point de changer entièrement leur premier naturel ; ils deviennent alors très-sauvages; ils fuient et se perchent sur la cime des arhres, tandis que les jeunes restent tous sur les branches les plus basses et sur les buissons, où ils demeurent sans mouvement la tête enfoncée dans les épaules, de manière qu’on n’en voit, pour ainsi dire, que le bec: ainsi les jeunes ne volent presque pas , au lieu que les vieux prennent souvent un vol élevé et assez rapide; on voit beaucoup de ces oiseaux jeunes dans les mois d’août et de septembre; on peut les prendre à la main, et dès le premier moment ils semblent être aussi privés que si on les avait élevés dans la maison; mais cela vient de leur stupidité, car il faut leur porter la nourriture au bec; ils ne la cherchent ni ne la ramassent lorsqu’on la leur jette , ce qui fait présumer que les pères et mères sont obligés de les nourrir pendant un très-long temps. Dans leur état de liberté, ces oiseaux vivent de fruits sauvages, et en domesticité ils mangent du pain et avalent tout ce qu’on veut leur mettre dans le bec.

Au reste, le tockest fort différent du toucan; cependant il paraît qu’un de nos savants naturalistes les a pris l’un pour l’autre. M. Adanson dit dans son Yoyage au Sénégal, qu’il a tué deux toucans dans cette contrée ; or, il est certain qu’il n’y a de toucans en Afrique que ceux qu’on peut y avoir transportés d’Amérique, et c’est ce qui me fait présumer que ce sont des locks et non pas des toucans dont M. Adanson a voulu parler.

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