‹ Œuvres complètes de Buffon avec la nomenclature Linnéenne et la classification de Cuvier (volume 4)Chapitre 1 sur 105 · DES MINÉRAUX · texte numérisé non relu

DES MINÉRAUX

DE LA FIGURATION DES MINÉRAUX

Comme i’ürdre de nos idées doit être ici le même que celui de la succession des temps, et que le temps ne peut nous être représenté que par le mouvement et par ses effets, c’est-à-dire par la succession des opérations de la nature, nous la considérerons d’abord dans les grandes masses qui sont tes résultats de ses premiers et grands travaux sur le globe terrestre ; après quoi nous essaierons de la suivre dans ses procédés particuliers, et tâcherons de saisir la combinaison des moyens qu’elle emploie pour former les petits volumes de ces matières précieuses, dont elle paraît d’autant plus avare qu’elles sont en apparence plus pures et plus simples ; et, quoiqu’en général les substances et leurs formes soient si différentes qu’elles paraissent être variées à l’infini, nous espérons qu’en suivant de près la marche de la nature en mouvement, dont nous avons déjà tracé les plus grands pas dans ses époques 2, nous ne pourrons nous égarer que quand la lumière nous manquera, faute de connaissances acquises par l’expérience encore trop courte des siècles qui nous ont précédés.

Divisons, comme l’a fait la nature, en trois grandes classes toutes les matières brutes et minérales qui composent le globe de la terre; et d’abord considérons-les une à une, en les combinant ensuite deux à deux, et enfin en les réunissant ensemble toutes trois.

1. L’Histoire des minéraux, dans l’édition iü-4® de l’Imprimerie royale, comprend cinq volumes : les deux premiers, publiés en 1783; le III®, en 1785; le IV®, en 1786; et le V®, en 1788, l’année même de la mort du grand Buffon. — Dans l’édition actuelle, ces cinq volumes sont réunis en deux : le X® et le XI®.

Grimm a très-bien saisi ce qui fait l’intérêt particulier de YUisloire des minéraux ; « La « SI gacité ingénieuse de M. de Buffon nous y découvre, à chaque pas, de nouvelles preuves « de son système sur les révolutions de notre globe;... des observations, sèches ou minu- « tieuses par elles-mêmes, paraissent plus importantes par leur liaison intime avec les pre* « mières origines du monde. » ( Corresp. litt., année 1783.)

2. L’Histoire des minéraux est, en effet, la continuation, prise en détail, des grands faits exposés dans les Époques de la nature. C’est toujours la succession des temps, la succession des opérations de la nature, la marche de la nature en mouvement, que suit Buffon.

DE LA FIGURATION DES MINÉRAUX

La i>remière classe embrasse les matières qui, ayant été produites par le feu primitif, n’ont point changé de nature, et dont les grandes masses sont celles de la roche intérieure du globe et des éminences qui forment les appendices extérieurs de cette roche, et qui, comme elle, sont solides et vitreuses : on doit donc y comprendre le roc vif, les quartz, les jaspes, le feldspath, les schorls, les micas, les grès, les porphyres, les granités et toutes les pierres de première, et même de seconde formation qui ne sont pas calcinahles,et encore les sables vitreux, les argiles, les schistes, les ardoises, et toutes les autres matières provenant de la décomposition et des débris des matières primitives que l’eau aura délayées, dissoutes ou dénaturées.

La seconde classe comprend les matières qui ont subi une seconde action du feu, et qui ont été frappées par les foudres de l’électricité souterraine ou fondues par le feu des volcans, dont les grosses masses sont les laves, les basaltes, les pierres ponces, les pouzzolanes et les autres matières volcaniques, qui nous présentent en petit des produits assez semblables à ceux de l’action du feu primitif; et ces deux classes sont celles de la nature brute, car toutes les matières qu’elles contiennent ne portent que peu ou point de traces d’organisation.

La troisième classe contient les substances calcinables, les terres végétales, et toutes les matières formées du détriment et des dépouilles des animaux et des végétaux, par l’action ou l’intermède de l’eau, dont les grandes masses sont les rochers et les bancs des marbres, des pierres calcaires, des craies, des plâtres, et la couche universelle de terre végétale qui couvre la surface du globe, ainsi que les couches particulières de tourbes, de bois fossiles et de charbons de terre qui se trouvent dans son intérieur

1. Les matières volcaniques n’ont pas subi une seconde action du feu : elles sont le produit direct de l’action du feu primitif, encore aujourd’hui subsistant dans les entrailles du globe. (Voyez les notes des précédents volumes.)

2. Dans un premier essai de classification, Buffon distinguait les minéraux : en ceux qui ont été produits par te feu primitif ; en ceux qui ont été formés du détriment des premiers par le moyen de l’eau; et en ceux qui ont une seconde fois subi l'épreuve d’une violente chaleur. (Voyez, dans le t. IX, la page 70, et la note de cette même page. )

Dans un second essai, il fait quatre classes de toutes les matières existant sur le globe : la 1''® comprend les matières vitrescïbles , produites par le feu primitif; la 2® les matières calcaires, formées par l’intermède de l’eau; la 3<= toutes les substances produites par le détriment des animaux et des végétaux; et la 4® les matières soulevées et rejetées par les volcans. (Voyez, dans le t. IX, les pages 532 et 533, et la note 2 de la page 533.) Ici il en fait trois classes : 1“ les matières produites par le feu primitif, et qui n’ont point changé de nature; 2" les matières qui ont subi une seconde action du feu ; 3“ les substances calcinables , les terres végétales, et toutes les matières formées du détriment et des dépouilles des animaux et des végétaux.

Dans cette dernière classification, les deux premières classes seules sont bonnes, ou, comme nous dirions aujourd’hui, naturelles : chacune ne contient que des substances de même nature La troisième confond des natures diverses. Les pierres calcaires, les marbres, les craies, les plâtres, ne sont pas formés des débris des végétaux et des animaux. (Voyez les notes des pages 60 et 496 du IX® volume. )

DE LA FIGURATION DES MINÉRAUX

C’est surtout clans cette troisième classe que se voient tous les degrés et toutes les nuances qui remplissent l’intervalle entre la matière brute et les substances organisées; et cette matière intermédiaire *, pour ainsi dire mipartie de brut et d’organique, sert également aux productions de la nature active dans les deux empires de la vie et de la mort ; car comme la terre végétale et toutes les substances calcinables contiennent beaucoup plus de parties organiques que les autres matières produites ou dénaturées par le feu, ces parties organiques, toujours actives, ont fait de fortes impressions sur la matière brute et passive, elles en ont travaillé toutes les surfaces et quelquefois pénétré l’épaisseur; l’eau développe, délaie, entraîne et dépose ces éléments organiques sur les matières brutes : aussi la plupart des minéraux figurés ne doivent leurs ditférentes formes qu’au mélange et aux combinaisons de cette matière active avec l’eau qui lui sert de véhicule. Les productions de la nature organisée qui, dans l’état de vie et de végétation, représentent sa force et font l’ornement de la terre, sont encore, après la mort, ce qu’il y a de plus noble dans la nature brute; les détriments des animaux et des végétaux conservent des molécules organiques actives qui communiquent à cette matière passive les premiers traits de l’organisation en lui donnant la forme extérieure. Tout minéral figuré a été travaillé par ces molécules organiques^, provenant du détriment des êtres organisés ou par les premières molécules organiques existantes avant leur formation : ainsi les minéraux figurés tiennent tous de près ou de loin à la nature organisée ; et il n’y a de matières entièrement brutes que celles qui ne portent aucun trait de figuration, car l’organisation a, comme toute autre qualité de la matière, ses degrés et ses nuances dont les caractères les plus généraux, les plus distincts et les résultats les plus évidents, sont la vie dans les animaux, la végétation dans les plantes et la figuration dans les minéraux L

Le grand et premier instrume.nt avec lequel la nature opère toutes ses merveilles est cette force universelle, constante et pénétrante dont elle anime chaque atome de matière en leur imprimant une tendance mutuelle à se rapprocher et s’unir; son autre grand moyen est la chaleur, et cette seconde force tend à séparer tout ce que la première a réuni; néanmoins

1. Il n’y a point de matière intermédiaire , point de matière mi-partie de brut et d’organique. Les pierres calcaires ,\qs, marbres, les craiw, les plâtres, appartiennent à la seule nature brute; les dépouilles des animaux et des végétaux, les tourbes , les bois fossiles , les charbons de terre, appartiennent seuls à la nature organique, c’est-à-dire sont les seuls débris qui n’existeraient point, s’il n’y avait point eu de nature organique,

2. Buffon veut tirer ici la figuration des minéraux de ces mêmes molécules organiques , d’où il a tiré la forme des végétaux et des animaux ; mais l’extension de l’hypothèse a le même vice radical que l’hypothèse même : il n’y a pas de molécules organiques.

3. Par figuration dans les minéraux, Buffon ne peut entendre que cristalUsalion. La cristallisation est exclusivement propre aux minéraux, à la nature brute, et n’appartient point du tout à la nature organisée.

4 DE LA FIGURATION DES MINÉRAUX

elle lui est subordonnée, car l’élément du feu, comme toute autre matière, est soumis à la puissance générale de la force attractive : celle-ci est d’ailleurs également répartie dans les substances organisées comme dans les matières brutes ; elle est toujours proportionnelle à la masse, toujours présente, sans cesse active ; elle peut travailler la matière dans les trois dimensions à la fois, dès qu’elle est aidée de la chaleur, parce qu’il n’y a pas un point qu’elle ne pénètre à tout instant, et que par conséquent la chaleur ne puisse étendre et développer dès qu’elle se trouve dans la proportion qu’exige l’état des matières sur lesquelles elle opère : ainsi par la combinaison de ces deux forces actives, la matière ductile, pénétrée et travaillée dans tous ses points, et par conséquent dans les trois dimensions à la fois, prend la forme d’un germe organisé' qui bientôt deviendra vivant ou végétant par la continuité de son développement et de son extension proportionnelle en longueur, largeur et profondeur. Mais si ces deux forces pénétrantes et productrices, l’attraction et la chaleur, au lieu d’agir sur des substances molles et ductiles , viennent à s’exercer sur des matières sèches et dures qui leur opposent trop de résistance, alors elles ne peuvent agir que sur la surface sans pénétrer l’intérieur de cette matière trop dure-; elles ne pourront donc, malgré toute leur activité, la travailler que dans deux dimensions au lieu de trois , en traçant à sa superficie quelques linéaments; et cette matière n’étant travaillée qu’à la surface^ ne pourra prendre d’autre forme que celle d’un minéral figuré. La nature opère ici comme l’art de l’homme : il ne peut que tracer des figures et former des surfaces, rftais dans ce genre même de travail, le seul où nous puissions l’imiter, elle nous est encore si supérieure qu’aucun de nos ouvrages ne peut approcher des siens.

Le germe de l’animal ou du végétal étant formé par la réunion des molécules organiques avec une petite portion de matière ductile'^, ce moule intérieur, une fois donné et bientôt développé par la nutrition, suffit pour communiquer son empreinte, et rendre sa même forme à perpétuité par toutes les voies de la reproduction et de la génération, au lieu que, dans le minéral, il n’y a point de germe, point de moule intérieur capable de se développer par la nutrition, ni de transmettre sa forme par la reproduction.

Les animaux et les végétaux, se reproduisant également par eux-mêmes,

1. Ainsi, la matière ductile, pénétrée par l’attraction et par la chaleur, prend la forme d’un germe organisé. Non : ni la matière ductile (avec les molécules organiques, bien entendu), ni l'attraction et la chaleur réunies ne suffisent pour produire un germe organisé. La production d’un germe organisé est un phénomène bien autrement profond, et qui nous passe.

2. Mais l’attraction et la chaleur agissent toujours sur toutes les molécules, tant sur les molécules intérieures que sur les extérieures.

Page 1