VIII. — LE PARRAKA* ET l’hO I TL A LLOT L
Autant qu’on peut en juger par les indications incomplètes de Fernandez et de Barrère, on peut, ce me semble, rapporter ici : 1° le parraka du dernier qu’il appelle faisan et dont il dit que les plumes de la tête sont de couleur fauve, et lui forment une espèce de huppe*; 2“ l’hoitlallotl ou oiseau long d u premier', lequel habite les plus chaudes contrées du Mexique : cet oiseau a la queue longue, les ailes courtes et le vol pesant, comme la plupart des précédents, mais il devance à la course les chevaux les plus vites; il est moins grand que les hoccos, n’ayant que dix-huit pouces de longueur du bout du bec au bout de la queue; sa couleur générale est le blane tirant au fauve; les environs de la queue ont du noir mêlé de quelques taches blanches; mais la queue elle-même est d’un vert changeant, et qui a des reflets à peu près comme les plumes du paon.
Au fond, ces oiseaux sont trop peu connus pour qu’on puisse les rapporter sûrement à leur véritable espèce; je ne les place ici que parce que le peu que l’on sait de leurs qualités les rapproche plus des oiseaux dont nous venons de parler que de tous les autres; c’est à l’observation à fixer leur véritable place : en attendant, je croirai avoir assez fait si ce que j’en dis ici peut inspirer aux personnes qui se trouveront à portée l’envie de les connaître mieux, et d’en donner une histoire plus complète.
LES PERDRIX
Les espèces les plus généralement connues sont souvent celles dont l’histoire est le plus difficile à débrouiller, parce que ce sont celles auxquelles chacun rapporte naturellement les espèces inconnues qui se présentent la première fois, pour peu qu’on y aperçoive quelques traits de conformité, et sans faire beaucoup d’attention aux traits de dissemblance souvent plus nombreux ; en sorte que de ce bizarre assemblage d’êtres qui se rappro-
a. Voyez Fernandez, Hist. Avi. nov. Hispaniœ, cap. xli.
b. Barrère, « Phasianus vertice fulvo, cirrato. » France équinoxiale , p. 140.
c. Fernandez , Hist. Avi. nov. Hispaniœ , cap. lii , pag. 25.
* Phasianus parraqua (Lalh.). Voyez la nomenclature de la p. 426.
** Phasianus mexicanus (Linn. ). — Espèce encore mal déterminée.
LES PERDRIX. ^^‘3
client par quelques rapports superficiels, mais qui se repoussent par des différences plus considérables, il ne peut résulter qu’un chaos de contradictions d’autant plus révoltantes que l’on citera plus de faits particuliers de l’histoire de chacun, la plupart de ces faits étant contraires entre eux et d’une absurbe incompatibilité lorsqu’on veut les appliquer a une seule espèce, ou même cà un seul genre : nous avons vu plus d’un exemple de cet inconvénient dans les articles que nous avons traités ci-dessus, et il y a grande apparence que celui que va nous fournir l’article de la perdrix
ne sera pas le dernier .
Je prends pour base de ce que j’ai à dire des perdrix, et pour premi espèce de ce genre, celle de notre perdrix grise, comme étant la plus connue, et par conséquent la plus propre à servir d’objet de comparaison pour bien juger de tous les autres oiseaux dont on a voulu faire des perdrix : j y reconnais une variété et trois races constantes.
Je rcüarde comme races constantes : r la perdrix grise ordinaire . et comme variété de cette race celle que M. Brisson appelle pcrUnai blanche"; 2" la perdrix de Damas, non celle de Belon*, qui est une gelinotte, mais celle d’Aldrovande*, qui est plus petite que notre perdrix grise, et qui me parait être la même que la petite perdrix de passage qui est bien connue de nos chasseurs; 3“ la perdrix de montagne, qui semble faire
la nuance entre les perdrix grises et les rouges.
J'admets pour seconde espèce celle de la perdrix rouge, dans laquel e je reconnais deux races constantes répandues en France, une variété et deux
races étrangères. , .
Les deux races constantes de perdrix rouges du pays sont : 1 la perdrix
rouge proprement dite;
2° La bartavelle. . , .
Et les deux races ou espèces étrangères, sont : 1" la perdrix rouge de
Barbarie d’Edwards. , , rv v,-
2» La perdrix de roche qu’on trouve sur les bords de la Gambia.
Et comme le plumage de la perdrix rouge est sujet à prendre du blanc de même que celui de la perdrix grise, il en résulte dans cette espece une variété parfaitement analogue à celle que j’ai reconnue dans 1 espece grise
^^Î’eLlus de ce genre plusieurs espèces qui y ont été rapportées mal
^ ^l»^Le francolin, que nous avons cru devoir séparer de la perdrix, parce qu’il en diffère non-seulement par la forme totale, mais encore par quelques caractères particuliers, tels que les éperons, etc„
a. Brisson, Ornithologie, 1. 1, p. 223.
b. Belon, Nat. des oiseaux, p. 258.
c. AldrovandR , Ornithologia , t. Il, püg-
LES PERDRIX
2° L’oiseau appelé par M. Brisson perdrix du Sénégal, et dont il a fait sa huitième perdrix® : cet oiseau nous paraît avoir plus de rapport avec les francolins qu’avec les perdrix, et comme c’est une espèce particulière qui a deux ergots à chaque jambe, nous lui donnerons le nom de bis-ergot.
3“ La perdrix rouge d’Afrique.
4" La troisième espèce étrangère donnée par M. Brisson sous le nom de grosse perdrix du Brésil'^, qu’il croit être le macucagua de Marcgrave% puisqu’il en copie la description, et qu’il confond mal à propos avec l’agami de Cayenne , lequel est un oiseau tout différent, et du macucagua et de la perdrix.
5“ L’yambou de Marcgrave'*, qui est la perdrix du Brésil de M. Brisson, et qui n’a ni la forme, ni les habitudes, ni les propriétés des perdrix, puisque, selon M. Brisson lui-même®, il a le bec allongé, qu’il se perche sur les arhres et que ses œufs sont bleus.
6” La perdrix d’Amérique de Catesbyf et de M. Brisson», laquelle se perche aussi et fréquente les bois plus que les pays découverts, ce qui ne convient guère aux perdrix que nous connaissons.
7“ Une multitude d’oiseaux d’Amérique que le peuple ou les voyageurs ont jugé à propos d’appeler d’après des ressemblances très-légères,
et encore plus légèrement observées : tels sont les oiseaux qu’on appelle à la Guadeloupe perdrix rousses, perdrix noires oi perdrix grises, quoique, selon le témoignage des personnes plus instruites, ce soient des pigeons ou des tourterelles, puisqu’ils n’ont ni le bec, ni la chair des perdrix, qu’ils se perchent sur les arbres, qu’ils y font leur nid, qu’ils ne pondent que deux œufs, que leurs petits ne courent point dès qu’ijs sont éclos , mais que les père et mère les nourrissent dans le nid, comme font les tourterelles'*; telles sont encore, selon toute apparence, ces perdrix à tête bleue que Careri a vues dans les montagnes de la Havane * ; tels sont les manbouris, les pégassous, \es pégacans de Léry, et peut-être quelques-unes des perdrix d’Amérique, que j’ai rapportées au genre des perdrix sur la foi des auteurs, lorsque leur témoignage n’était point contredit par les faits, quoiqu’il le soit, à mon avis, par la loi du climat, à laquelle un oiseau aussi pesant que la perdrix ne peut guère manquer d’être assujetti.
a. Brisson, Ornithologie, t. I, p. 231.
b. Idem, ibidem, p. 227, espèce V.
c. Maregrave, Historia Avium Brasil., pag. 213.
d. Idem, ibidem, p. 192.
e. Brisson, Ornithologie , t. I, page 227.
f. Catesby, Appendix , planche xii, avec une ligure coioriee.
g. Brisson, Ornithologie, t. I, page 230.
h. Voyez le P. du Tertre, Histoire générale des Antilles , t. II, p. 254.
i. Gemelli Careri, Voyages , t. VI, p. 326.
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LA PERDRIX GRISE
LA PERDRIX GRISE
Quoique Aldrovande, jugeant des autres pays par celui qu’il habitait, dise que les perdrix grises sont communes partout, il est certain néanmoins qu’il n’y en a point dans l’île de Crète % et il est probable qu’il n’y en a jamais eu dans la Grèce, puisque Athénée marque de la surprise de ce que toutes les perdrix d’Italie n’avaient pas le bec rouge, comme elles l’avaient en Grèce*' : elles ne sont pas même également communes dans toutes les parties de l’Europe j et il paraît, en général, qu’elles fuient la grande chaleur comme le grand froid, car on n’en voit point en Afrique, ni en Laponie*’; et les provinces les plus tempérées de la France et de l’Allemagne sont celles où elles abondent le plus; il est vrai que Retenus a dit qu’il n’y avait point de perdrix en Irlande ** ; mais cela doit s’entendre des perdrix rouges, qui ne se trouvent pas même en Angleterre (selon les meilleurs auteurs de cette nation), et qui ne se sont pas encore avancées de ce côté-là au delà des îles de Jersey et de Guernesey. La perdrix grise est assez répandue en Suède, où M. Lînnæus dit qu’elle passe l’hiver sous la neige dans des espèces de clapiers qui ont deux ouvertures® : cette manière d’hiverner sous la neige ressemble fort à la perdrix blanche dont nous avons donné l’histoire sous le nom de lagopède; et si ce fait n’était point attesté par un homme de la réputation de M. Linnæus, j’y soupçonnerais quelque méprise, d’autant plus qu’en France les longs hivers, et surtout ceux où il tombe beaucoup de neige, détruisent une grande quantité de perdrix ; enfin, comme c’est un oiseau fort pesant, je doute qu’il ait passé en Amérique, et je soupçonne que les oiseaux du Nouveau-Monde, qu’on a voulu rapporter au genre des perdrix, en seront séparés dès qu’ils seront mieux connus,
La perdrix grise diffère à bien des égards de la rouge ; mais ce qui m’autorise principalement à en faire deux espèces distinctes, c’est que, selon la remarque du petit nombre des chasseurs qui savent observer, quoiqu’elles se tiennent quelquefois dans les mêmes endroits, elles ne se mêlent point l’une avec l’autre, et que si l’on a vu quelquefois un mâle vacant de l’une des deux espèces s’attacher à une paire de l’autre espèce, la suivre et donner des marques d’empressement et même de jalousie, jamais on ne l’a vu
a. Voyez les Observations de Belon, liv. i, chap. x.
b. Voyez Gessner, de Âvibus, pag. 680.
c. La Barbinais le Gentil nous apprend qu’on a tenté inutilement de peupler l’île Bourbon de perdrix. Voyage autour du monde , t. II, p. 104.
d. Voyez Aldrovande, Ornilhologia , t. II, pag. 110.
e. Voyez Linnæus, Systema naturæ, édit. X, pag. 160.
* Tetrao perdix (Linn. ). — Perdix cinerea (Latb.). — Ordre id., genre Tétras, sousgenre Perdrix (Guv. ).
LA PERDRIX GRISE
s’accoupler avec la femelle, quoiqu’il éprouvât tout ce qu’une privation forcée et le speclacle perpétuel d’un couple heureux pouvaient ajouter au penchant de la nature et aux influences du printemps.
La perdrix grise est aussi d’un naturel plus doux que la rouge “ et n’est point difficile à apprivoiser ; lorsqu’elle n’est point tourmentée, elle se familiarise aisément avec l’homme; cependant on n’en a jamais formé de troupeaux qui sussent se laisser conduire comme font les perdrix rouges; car Olina nous avertit que c’est de cette dernière espèce qu’on doit entendre ce que les voyageurs nous disent en général de ces nombreux troupeaux de perdrix qu’on élève dans quelques îles de la Méditerranée ^ Les perdrix grises ont aussi l’instinct plus social entre elles, car chaque famille vit toujours réunie en une seule bande, qu’on appelle volée ou compagnie, jusqu’au temps où l’amour, qui l’avait formée, la divise pour en unir les membres plus étroitement deux à deux : celles même, dont par quelque accident les pontes n’ont point réussi, se rejoignant ensemble et aux débris des compagnies qui ont le plus souffert, forment sur la fin de l’été de nouvelles compagnies souvent plus nombreuses que les premières et qui subsistent jusqu’à la pai’iade de l’année suivante.
Ces oiseaux se plaisent dans les pays à blé et surtout dans ceux où les terres sont bien cultivées et marnées, sans doute parce qu’ils y trouvent une nourriture plus abondante soit en grains, soit en insectes, ou peut-être aussi parce que les sels de la marne, qui contribuent si fort à la fécondité du sol, sont analogues à leur tempérament ou à leur goût; les perdrix grises aiment la pleine campagne et ne se réfugient dans les taillis et les vignes que lorsqu’elles sont poursuivies par le chasseur ou par l’oiseau de proie; mais jamais elles ne s’enfoncent dans les forêts, et l’on dit même assez communément qu’elles ne passent jamais la nuit dans les buissons ni dans les vignes : cependant on a trouvé un nid de perdrix dans un buisson, au pied d’une vigne. Elles commencent à s’apparier dès la fin de l’hiver, après les grandes gelées, c’est-à-dire que chaque mâle cherche alors à s’assortir avec une femelle; mais ce nouvel arrangement ne se fait pas sans qu’il y ait entre les mâles, et quelquefois entre les femelles, des combats fort vifs. Faire la guerre et l’amour ne sont presqu’une même chose pour la plupart des animaux, et surtout pour ceux en qui l’amour est un besoin aussi pressant qu’il l’est pour la perdrix : aussi les femelles de cette espèce pondentelles sans avoir eu de commerce avec le mâle, comme les poules ordinaires. Lorsque les perdrix sont une fois appariées, elles ne se quittent plus et vivent dans une union et une fidélité à toute épreuve. Quelquefois, lors-
a. M. Ray dit le contraire , p. 57 de son Synopsis; mais comme il avoue qu’il n’y a point de perdrix rouges en Angleterre, il n’a pas été à portée de faire la comparaison par lui- même, comme l’ont faite les observateurs d’après qui je parle.
b. Olina, page 57.
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que après la pariade il survient des froids un peu vifs, toutes ces paires se réunissent et se reforment en compagnie.
Les perdrix grises ne s’accouplent guère, du moins en France, que sur la fin de mars, plus d’un mois après qu’elles ont commencé de s’apparier, et elles ne se mettent à pondre que dans les mois de mai et même de juin, lorsque l’hiver a été long : en général, elles font leur nid sans beaucoup de soins et d’apprêts ; un peu d’herbe et de paille grossièrement arrangées dans le pas d’un bœuf ou d’un cheval, quelquefois même celle qui s’y trouve naturellement, il ne leur en faut pas davantage : cependant on a remarqué que les femelles un peu âgées, et déjà instruites par l’expérience des pontes précédentes, apportaient plus de précaution que les toutes jeunes, soit pour garantir le nid des eaux qui pourraient le submerger, soit pour le mettre en sûreté contre leurs ennemis, en choisissant un endroit un peu élevé, et défendu naturellement par des broussailles. Elles pondent ordinairement de quinze à vingt œufs, et quelquefois jusqu’à vingt-cinq; mais les couvées des toutes jeunes et celles des vieilles sont beaucoup moins nombreuses, ainsi que les secondes couvées que des perdrix de bon âge recommencent lorsque la première n’a pas réussi, et qu’on appelle en certains pays des recoquées. Ces œufs sont à peu près de la couleur de ceux de pigeon : Pline dit qu’ils sont blancs®. La durée de l’incubation est d’environ trois semaines, un peu plus, un peu moins, suivant les degrés de chaleur.
La femelle se charge seule de couver, et pendant ce temps elle éprouve une mue considérable, car presque toutes les plumes du ventre lui tombent : elle couve avec beaucoup d’assiduité, et on prétend qu’elle ne quitte jamais ses œufs sans les couvrir de feuilles. Le mâle se tient ordinairement à portée du nid, attentif à sa femelle et toujours prêt à l’accompagner lorsqu’elle se lève pour aller chercher de la nourriture, et son attachement est si fidèle et si pur, qu’il préfère ces devoirs pénibles à des plaisirs faciles que lui annoncent les cris répétés des autres perdrix, auxquels il répond quelquefois, mais qui ne lui font jamais abandonner sa femelle pour suivre l’étrangère. Au bout du temps marqué, lorsque la saison est favorable et que la couvée va bien, les petits percent leur coque assez facilement, courent au moment même qu’ils éclosent, et souvent emportent avec eux une partie de leur coquille; mais il arrive aussi quelquefois qu’ils ne peuvent forcer leur prison, et qu’ils meurent à la peine : dans ce cas, on trouve les plumes du jeune oiseau collées contre les parois intérieures de l’œuf, et cela doit arriver nécessairement toutes les fois que l’œuf a éprouvé unechaleur trop forte. Pour remédier à cet inconvénient , on met les œufs dans l’eau pendant cinq ou six minutes ; l’œuf pompe à travers sa coquille
a. Pline, lü. x, cap. lu.
LA PERDRIX GRISE
les parties les plus ténues de l’eau, et l’effet de cette humidité est de dis' poser les plumes qui sont collées à la coquille à s’en détacher plus facilement : peut-être aussi que cette espèce de bain rafraîchit le jeune oiseau, et lui donne assez de force pour briser sa coquille avec le bec. Il en est de même des pigeons, et probablement de plusieurs oiseaux utiles dont on pourra sauver un grand nombre par le procédé que je viens d’indiquer, ou par quelque autre procédé analogue.
Le mâle, qui n’a point pris de part au soin de couver les œufs , partage avec la mère celui d’élever les petits ; ils les mènent en commun, les appellent sans cesse, leur montrent la nourriture qui leur convient, et leur apprennent à se la procurer en grattant la terre avec leurs ongles. Il n’est pas rare de les trouver accroupis l’un auprès de l’autre, et couvrant de leurs ailes leurs petits poussins, dont les têtes sortent de tous côtés avec des yeux fort vifs : dans ce cas, le père et la mère se déterminent difficilement à partir, et un chasseur qui aime la conservation du gibier se détermine encore plus difficilement à les troubler dans une fonction si intéressante; mais enfin si un chien s’emporte et qu’il les approche de trop près , c’est toujours le mâle qui part le premier en poussant des cris particuliers, réservés pour cette seule circonstance ; il ne manque guère de se poser à trente ou quarante pas, et on en a vu plusieurs fois revenir sur le chien en battant des ailes, tant l’amour paternel inspire de courage aux animaux les plus timides! Mais quelquefois il inspire encore à ceux-ci une sorte de prudence, et des moyens combinés pour sauver leur couvée : on a vu le mâle, après s’être présenté, prendre la fuite, mais fuir pesamment et en traînant l’aile, comme pour attirer l’ennemi par l’espérance d’une proie facile; et, fuyant toujours assez pour n’être point pris, mais assez pour décourager le chasseur, il l’écarte de plus en plus de la couvée : d’autre côté, la femelle, qui part un instant après le mâle, s’éloigne beaucoup plus, et toujours dans une autre direction ; à peine s’est-elle abattue, qu’elle revient sur le champ en courant le long des sillons, et s’approche de ses petits, qui se sont blottis chacun de son côté dans les herbes et dans les feuilles; elle les rassemble promptement, et avant que le chien qui s’est emporté après le mâle ait eu le temps de revenir, elle les a déjà emmenés fort loin , sans que le chasseur ait entendu le moindre bruit. C’est une remarque assez généralement vraie parmi les animaux, que l’ardeur qu’ils éprouvent pour l’acte de la génération est la mesure des soins qu’ils prennent pour le produit de cet acte : tout est conséquent dans la nature, et la perdrix en est un exemple; car il y a peu d’oiseaux aussi lascifs, comme il en est peu qui soignent leurs petits avec une vigilance plus assidue et plus courageuse. Cet amour de la couvée dégénère quelquefois en fureur contre les couvées étrangères, que la mère poursuit souvent et maltraite à grands coups de bec.
LA PERDRIX GRISE
Les perdreaux ont les pieds jaunes en naissant; cette couleur s’éclaircit ensuite et devient blanchâtre, puis elle brunit, et enfin devient tout à fait noire dans les perdrix de trois ou quatre ans : c’est un moyen de connaître toujours leur âge; on le connaît encore à la forme de la dernière plume de l’aile, laquelle est pointue après la première mue, et qui l’année suivante est entièrement arrondie.
La première nourriture des perdreaux, ce sont les œufs de fourmis, les petits insectes qu’ils trouvent sur la terre et les herbes : ceux qu’on nourrit dans les maisons refusent la graine assez longtemps, et il y a apparence que c’est leur dernière nourriture; à tout âge, ils préfèrent la laitue, la chicorée, le mouron, le laitron, le seneçon et même la pointe des blés verts; dès le mois de novembre onleur en trouve le jabot rempli, et pendant l’hiver ils savent bien l’aller chercher sous la neige : lorsqu’elle est endurcie par la gelée, ils sont réduits à aller auprès des fontaines chaudes, qui ne sont point glacées, et à vivre des herbes qui croissent sur leurs bords et qui leur sont très-contraires; en été on ne les voit pas boire.
Ce n’est qu’après trois mois passés que les jeunes perdreaux poussent le rouge; car les perdrix grises ont aussi du rouge à côté des tempes entre l’œil et l’oreille, et le moment où ce rouge commence à paraître est un temps de crise pour ces oiseaux comme pour tous les autres qui sont dans ce cas : cette crise annonce l’âge adulte. Avant ce temps ils sont délicats , ont peu d’aile et craignent beaucoup l’humidité; mais après qu’il est passé ils deviennent robustes, commencent à avoir de l’aile, à partir tous ensemble, à ne se plus quitter, et, si l’on est parvenu à disperser la compagnie, ils savent se réunir malgré toutes les précautions du chasseur.
C’est en se rappelant qu’ils se réunissent. Tout le monde connaît le chant des perdrix, qui est fort peu agréable; c’est moins un chant ou un ramage, qu’un cri aigre imitant assez bien le bruit d’une scie; et ce n’est pas sans intention que les mythologistes ont métamorphosé en perdrix l’inventeur de cet instrument® : le chant du mâle ne diffère de celui de la femelle qu’en ce qu’il est plus fort et plus traînant; le mâle se distingue encore de la femelle par un éperon obtus qu’il a à chaque pied, et par une marque noire en forme de fer à cheval, qu’il a sous le ventre, et que la femelle n’a pas.
Dans cette espèce, comme dans beaucoup d’autres, il naît plus de mâles que de femelles *; et il importe, pour la réussite des couvées, de détruire les mâles surnuméraires, qui ne font que troubler les paires assorties et nuire à la propagation. La manière la plus usitée de les prendre, c’est de les faire rappeler au temps de la pariade par une femelle à qui , dans cette circonstance, on donne le nom de chanterelle : la meilleure, pour cet
a. Ovide, Métamorphoses, liv. viii.
b. Cela va à environ un tiers de plus, selon M. Leroy.
LA PERDRIX GRISE
usage, est celle qui a été prise vieille j les mâles accourent à sa voix et se livrent aux chasseurs, ou donnent dans les pièges qu’on leur a tendus; cet appeau naturel les attire si puissamment, qu’on en a vu venir sur le toit des maisons et jusque sur l’épaule de l’oiseleur. Parmi les pièges qu’on peut leur tendre pour s’en rendre maître, le plus sûr et le moins sujet à inconvénients, c’est la tonnelle, espèce de grande nasse où sont poussées les perdrix par un homme déguisé à peu près en vache, et, pour que l’illusion soit plus complète, tenant en sa main une de ces petites clochettes qu’on met au cou du bétail® : lorsqu’elles sont engagées dans les filets, on choisit à la main les mâles superflus, quelquefois même tous les mâles, et on donne la liberté aux femelles.
Les perdrix grises sont oiseaux sédentaires, qui non-seulement restent dans le même pays, mais qui s’écartent le moins qu’ils peuvent du canton où ils ont passé leur jeunesse, et qui y reviennent toujours • elles craignent beaucoup l’oiseau de proie j lorsqu’elles l’ont aperçu, elles se mettent en tas les unes contre les autres et tiennent ferme, quoique l’oiseau, qui les voit aussi fort bien , les approche de très-près en rasant la terre, pour lâcher d’en faire partir quelqu’une et de la prendre au vol. Au milieu de tant d’ennemis et de dangers, on sent bien qu’il en est peu qui vivent âge de perdrix : quelques-uns fixent la durée de leur vie à sept années, et prétendent que la force de l’âge et le temps de la pleine ponte est de deux à trois ans, et qu’à six elles ne pondent plus. Olina dit qu’elles vivent douze ou quinze ans.
On a tenté avec succès de les multiplier dans les parcs pour en peupler ensuite les terres qui en étaient dénuées, et l’on a reconnu qu’on pouvait les élever à très-peu près comme nous avons dit qu’on élevait les faisans : seulement il ne faut pas compter sur les œufs des perdrix domestiques. Il est rare qu’elles pondent dans cet état, encore plus rare qu’elles s’apparient et s’accouplent, mais on ne les a jamais vues couver en prison, je veux dire renfermées dans ces parquets où les faisans multiplient si aisément. On est donc réduit à faire chercher par la campagne des œufs de perdrix sauvages, et à les faire couver par des poules ordinaires : chaque poule peut en faire éclore environ deux douzaines, et mener pareil nombre de petits après qu’ils sont éclos; ils suivront cette étrangère comme ils auraient suivi leur propre mère, mais ils ne reconnaissent pas si bien sa voix : ils la reconnaissent cependant jusqu’à un certain point, et une perdrix ainsi élevée en conserve toute sa vie l’habitude de chanter aussitôt qu’elle entend des poules.
Les perdreaux gris sont beaucoup moins délicats à élever que les rouges, et moins sujets aux maladies, au moins dans notre pays, ce qui ferait croire
a. Voyez Olina, page 57.
LA PERDRIX GRISE
que c’est leur climat naturel. Il n’est pas même nécessaire de leur donner des œufs de fourmis, et l’on peut les nourrir, comme les poulets ordinaires, avec la mie de pain, les œufs durs, etc. Lorsqu’ils sont assez forts et qu’ils commencent à trouver par eux-mêmes leur subsistance, on les lâche dans l’endroit même où on les a élevés, et dont, comme je l’ai dit, ils ne s’éloignent jamais beaucoup.
La chair de la perdrix grise est connue depuis très-longtemps pour être une nourriture exquise et salutaire ; elle a deux bonnes qualités qui sont rarement réunies, c’est d’être succulente sans être grasse. Ces oiseaux ont vingt-deux pennes à chaque aile, et dix-huit à la queue, dont les quatre du milieu sont de la couleur du dos “.
Les ouvertures des narines, qui se trouvent à la base du bec, sont plus qu’à demi recouvertes par un opercule de même couleur que le bec , mais d’une substance plus molle, comme dans les poules. L’espace sans plumes qui est entre l’œil et l’oreille est d’un rouge plus vif dans le mâle que dans la femelle.
Le tube intestinal a environ deux pieds et demi de long, les deux cæcums cinq à six pouces chacun. Le jabot est fort petit*, et le gésier se trouve plein de graviers mêlés avec la nourriture , comme c’est l’ordinaire dans les granivores.
LA PERDRIX GRISE BLANCHE
Cette perdrix® a été connue d’Aristote ^ et observée parScaliger % puisque tous deux parlent de perdrix blanche, et on ne peut point soupçonner que ni l’un ni l’autre ait voulu parler du lagopède appelé mal à propos perdrix blanche par quelques-uns; car, pour ce qui regarde Aristote, il ne pouvait avoir en vue le lagopède, qui est étranger à la Grèce, à l’Asie et à tous les pays où il avait des correspondances; et, ce qui le prouve, c’est qu’il n’a jamais parlé de la propriété caractéristique de cet oiseau, qui est d’avoir les pieds velus jusque sous les doigts; et à l’égard de Scaliger, il n’a pu confondre ces deux espèces, puisque, dans le même chapitre où il parle de la perdrix blanche qu’il a mangée, il parle un peu plus bas et fort au long
a. Willugliby, page 120.
b. « Ingluvies ampla, » dit Willugliby, page 120; mais les perdrix que j’ai fait ouvrir l’avaient fort petit.
c. Voyez Brisson, Ornithologie , t. I, p. 223.
d. « Jam enim perdix visa est alba, et corvus, et passer. » Aristote, de Generatione animalium, lib. V, cap. vi.
e. Scaliger, Exercitationes in Cardanum, Exercit. b9. « Perdices albas ut lepores citaviuius.»
’ Simple variété de la perdrix grise.
LA PERDRIX GRISE BLANCHE
du lagopus de Pline, qui a les pieds couverts de plumes et qui est notre vrai lagopède".
Au reste, il s’en faut bien que la perdrix grise blanche soit aussi blanche que le lagopède : il n’y a que le fond de son plumage qui soit de cette couleur, et l’on voit sur ce fond blanc les mêmes mouchetures que dans la perdrix grise, et distribuées dans le même ordre; mais ce qui achève de démontrer que cette différence dans la couleur du plumage n’est qu’une altération accidentelle, un effet particulier, en un mot une variété proprement dite et qui n’empêche point qu’on ne doive regarder la perdrix blanche comme appartenant à l’espèce de la perdrix grise, c’est que selon les naturalistes, et même selon les chasseurs, elle se mêle et va de compagnie avec elle. Un de mes amis en a vu une compagnie de dix ou douze qui étaient toutes blanches, et les a aussi vues se mêler avec les grises au temps de la pariade ; ces perdrix blanches avaient les yeux ou plutôt les prunelles rouges, comme les ont les lapins blancs, les souris blanches, etc.; leur bec et leurs pieds étaient de couleur de plomb.
LA PETITE PERDRIX GRISE. '
J’appelle ainsi la perdrix de Damas d’Aldrovande, qui est probablement la même que la petite perdrix de passage qui se montre de temps en temps en düférentes provinces de France.
Elle ne diffère pas seulement de la perdrix grise par sa taille, qui est constamment plus petite, mais encore par son bec qui est plus allongé, par la couleur jaune de ses pieds, et surtout par l’habitude qu’elle a de changer de lieu et de voyager. On en voit quelquefois dans la Brie et ailleurs passer par bandes très-nombreuses et poursuivre leur chemin sans s’arrêter. Un chasseur des environs de Montbard, qui chassait à la chanterelle au mois de mars dernier (1770), en vit une volée de cent cinquante ou deux cents qui parut se détourner, attirée par le cri delà chanterelle; mais qui, dès le lendemain, avait entièrement disparu. Ce seul fait, qui est très-certain, annonce et les rapports et les ditférences qu’il y a entre ces deux perdrix: les rapports, puisque ces perdrix étrangères furent attirées par le chant d’une perdrix grise ; les différences , puisque ces étrangères traversèrent si rapidement un pays qui convient aux perdrix grises et même aux rouges,
a. Scaliger, Exercitationes in Cardanum, Exercit. 59.
b. M. Leroy, lieutenant des cirasses de Versailles.
* Tetrao damascenus (Gmel.). — Perdix damascena (Lath.).— Simple variété encore de la perdrix grise.
LA PETITE PERDRIX GRISE
les unes et les autres y demeurant toute l’année; et ces différences supposent un autre instinct, et par conséquent une autre organisation, et au moins une autre race.
11 ne faut pas confondre cette perdrix de Damas ou de Syrie, avec la syroperdix d’Élien“, que l’on trouvait aux environs d’Antioche, qui avait le plumage noir, le bec de couleur fauve, la chair plus compacte et de meilleur goût, et le naturel plus sauvage que les autres perdrix ; car les couleurs, comme l’on voit, ne se rapportent point; et Élien ne dit pas que sa syroperdix soit un oiseau de passage; il ajoute, comme une singularité, qu’elle mangeait des pierres, ce qui cependant est assez ordinaire dans les granivores. Scaliger rapporte, comme témoin oculaire, un fait beaucoup plus singulier qui a rapport à celui-ci; c’est que dans un canton de la Gascogne, où le terrain est fort sablonneux, la chair des perdrix était remplie d’une quantité de petits grains de sable fort incommodes ^