‹ Œuvres complètes de Buffon avec la nomenclature Linnéenne et la classification de Cuvier (volume 5)Chapitre 59 sur 240 · LES PIES-GRIÈCHES · texte numérisé non relu

LES PIES-GRIÈCHES

Ces oiseaux, quoique petits, quoique délicats de corps et de membres , doivent néanmoins par leur courage, par leur large bec fort et crochu, et par leur appétit pour la chair, être mis au rang des oiseaux de proie, même des plus fiers et des plus sanguinaires; on est toujours étonné de voir l’intrépidité avec laquelle une petite pie-grièche combat contre les pies, les corneilles, les cresserelles, tous oiseaux beaucoup plus grands et plus forts qu’elle ; non-seulement elle combat pour se défendre, mais souvent elle attaque, et toujours avec avantage, surtout lorsque le couple se réunit pour éloigner de leurs petits les oiseaux de rapine; elles n’attendent pas qu’ils approchent, il suffit qu’ils passent à leur portée pour qu’elles aillent audevant; elles les attaquent à grands cris, leur font des blessures cruelles, et les chassent avec tant de fureur qu’ils fuient souvent sans oser revenir : et dans ce combat inégal contre d’aussi grands ennemis, il est rare de les voir succomber sous la force, ou se laisser emporter; il arrive seulement qu’elles tombent quelquefois avec l’oiseau contre lequel elles se sont accrochées avec tant d’acharnement, que le combat ne finit que par la chute et la mort de tous deux : aussi les oiseaux de ^ oie les plus braves les respec-

a. Ilist. nat. des Antilles, par du Tertre, t. II, p. 253 et 254.

b. Le cii de la cresserelle est prf, pr(, ce qui approche beaucoup de gry, gry, qui est le nom qu’on donne aux Antilles à cet oiseau à cause de son cri.

* Lanius (Linn. ). — Les pies-grièches {Cm.) — Ordre des Passereaux, ii® ordre des Oiseaux, famille des Dentirostres (Guv.).

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LES PlES-GRIËCllES.

tent ; les milans, les buses, les corbeaux, paraissent les craindre et les fuir plutôt que les chercher; rien dans la nature ne peint mieux la puissance et les droits du courage que de voir ce petit oiseau, qui n’est guère plus gros qu’une alouette, voler de pair avec les éperviers, les faucons et tous les autres tyrans de l’air, sans les redouter, et chasser dans leur domaine, sans craindre d’en être puni; car quoique les pies-grièches se nourrissent communément d’insectes, elles aiment la chair de préférence; elles poursuivent au vol tous les petits oiseaux : on en a vu prendre des perdreaux et de jeunes levrauts ; les grives, les merles et les autres oiseaux pris au lacet ou au piège deviennent leur proie la plus ordinaire, elles les saisissent avec les ongles, leur crèvent la tête avec le bec, leur serrent et déchiquètent le cou, et après les avoir étranglés ou tués elles les plument pour les manger, les dépecer à leur aise, et en emporter dans leur nid les débris en lambeaux.

Le genre de ces oiseaux est composé d’un assez grand nombre d’espèces; mais nous pouvons réduire à trois principales ceux de notre climat : la première est celle de la pie-grièche grise, la seconde celle de la pie-grièche rousse, et la troisième celle de la pie-grièche appelée vulgairement Yécorcheur. Chacune de ces trois espèces mérite une description particulière, et contient quelques variétés que nous allons indiquer.

LA PIE-GRIÈCHE GRISE

Cette pie-grièche grise est très-commune dans nos provinces de France, et paraît être naturelle à notre climat, car elle y passe l’hiver et ne le quitte en aucun temps; elle habite les bois et les montagnes en été, et vient dans les plaines et près des habitations en hiver ; elle fait son nid sur les arbres les plus élevés des bois ou des terres en montagnes : ce nid est composé au dehors de mousse blanche entrelacée d’herbes longues, et au dedans il est bien doublé et tapissé de laine; ordinairement il est appuyé sur une branche à double et triple fourche ; la femelle, qui ne diffère pas du mâle par la grosseur, mais seulement par la teinte des couleurs, plus claires que celles du mâle, pond ordinairement cinq ou six et quelquefois sept, ou même huit œufs gros comme ceux d’une grive ; elle nourrit ses petits de chenilles et d’autres insectes dans les premiers jours, et bientôt elle leur fait manger

* Lanius excubitor (Linn.). — La. pie-grièche commune (Guv.). — Ordre des Passereaux , famille des Deniirostres , genre Pies-grièches (Cuv.). — « Il y en a, dans le midi de l’Europe, « une race ou peut-être ime espèce de couleur plus foncée, teinte de vineux en dessous {lanius « meridionalis, Temm. ). L’Amérique en a de plus voisines encore. » (Cuvier.)

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LA PIE-GRIËCHE GRISE

de petits morceaux de viande que leur père leur apporte avec un soin et une diligence admirables : bien diiïércnte des aulres oiseaux de proie qui chassent leurs petits avant qu’ils soient en état de se pourvoir d’eux-raêmes, la pie-grièche garde et soigne les siens tout le temps du premier âge, et quand ils sont adultes elle les soigne encore; la famille ne se sépare pas; on les voit voler ensemble pendant l’automne entier, et encore en hiver, sans qu’ils se réunissent en grandes troupes : chaque famille fait une petite bande à part, ordinairement composée du père, de la mère et de cinq ou six petits, qui tous prennent un intérêt commun à ce qui leur arrive, vivent en paix et chassent de concert, jusqu’à ce que le sentiment ou le besoin d’amour, plus fort que tout autre sentiment, détruise les liens de cet attachement, et enlève les enfants à leurs parents; la famille ne se sépare que pour en former de nouvelles.

Il est aisé de reconnaître les pies-grièches de loin, non-seulement à cause de cette petite troupe qu’elles forment après le temps des nichées, mais encore à leur vol, qui n’est ni direct, ni oblique à la même hauteur, et qui se fait toujours de bas en haut, et de haut en bas , alternativement et précipitamment; on peut aussi les reconnaître, sans les voir, à leur cri aigu, trouî, trouî, qu’on entend de fort loin, et qu’elles ne cessent de répéter lorsqu’elles sont perchées au sommet des arbres.

Il y a, dans celte première espèce, variété pour la grandeur, et variété pour la couleur : nous avons au Cabinet une pie-grièche qui nous a été envoyée d’Italie ‘, et qui ne diffère de la pie-grièche commune que par une teinte de roux sur la poilrine et le ventre; on en trouve d’absolument blanches dans les Alpes et ces pies-grièches blanches, aussi bien que celles qui ont une teinte de roux sur le ventre, sont de la même grandeur que la pie-grièche grise, qui n’est elle-même pas plus grosse que le mauvis^, autrement la (jrive-mauviette^ -, mais il s’en trouve d’autres en Allemagne et en Suisse qui sont un peu plus grandes, et dont quelques naturalistes ont voulu faire une espèce particulière, quoiqu’il n’y ait aucune autre différence entre ces oiseaux que celle d’un peu plus de grandeur, ce qui pourrait bien provenir de la nourriture, c’est-à-dire de l’abondance ou de la disette des pays qu’ils habitent : ainsi la pie-grièche grise varie, même dans nos climats d’Europe, par

a. « Lanius albus. » Aldrov., Avi., t. I, p. 387. Cuin icône.

b. U Lanius major. » Gessner, Avi., p. 581. Ciim icône. — « Rica cinerea seu lanius major. »> Friscb, tab. ux, avec des figures coloriées du mâle et de la femelle.

c. Elle diffère de la première en ce qu’elle est plus grande et plus grosse, et en ce qu’elle a les plumes scapulaires et les petites couvertures du dessus des ailes d’une couleur roussàtre; mais comme elle resemble pour tout le reste à la pie-grièclie commune, ces différences, qui peut-être ne sont pas générales ni bien constantes , ne nous paraissent pas suffisantes pour établir une espèce distincte et séparée de la première.

1. Lanius excubi toi' minor (Gmel.). — La petite pie-grièche , dite d'Italie (Cuv.). — «C’est « une espèce très-distincte.» (Cuvier.)

LA PIE-GRIECHE GRISE

la grandeur et par les couleurs; on ne doit donc pas être surpris si elle \arie encore davantage dans des climats plus éloignés, tels que ceux de l’Amérique, de l’Afrique et des Indes; la pie-grièche grise de la Louisiane est le même oiseau que la pie-grièche grise d’Europe, de laquelle elle paraît différer aussi peu que la pie-grièche d’Italie; on n’y remarquerait même aucune différence bien sensible, si elle n’était pas un peu plus petite et un peu plus foncée de couleur sur les parties supérieures du corps.

La pie-grièche du cap de Bonne-Espérance la pie-grièche grise du Sénégal, et la pie-grièche bleue de Madagascar, sont encore trois variétés très-voisines l’une de l’autre, et appartiennent également à l’espèce commune de la pie-grièche grise d’Europe; celle du Cap ne diffère de celle d’Europe qu’en ce qu’elle a toutes les parties supérieures du corps d’un brun noirâtre; celle du Sénégal les a d’un brun plus clair, et celle de Madagascar a ces mêmes parties d’un beau bleu; mais ces différences dans la couleur du plumage, tout le reste étant égal et semblable d’ailleurs, ne suffisent pas à beaucoup près pour en faire des espèces distinctes et séparées de la pie-grièche commune. Nous donnerons plusieurs exemples de changeriients de couleur tout aussi grands dans d’autres oiseaux, même dans notre climat; à plus forte raison ces changements doivent-ils arriver dans des climats différents et aussi éloignés les uns des autr^ : l’influence de la température se marque par des rapports que des gens attentifs ne doivent pas laisser échapper : par exemple, nous trouvons ici que la piegrièche étrangère, qui ressemble le plus à notre pie-grièche d’Italie, est celle de la Louisiane * ; or la température de ces deux climats n’est pas fort inégale; et nous trouvons au contraire que celle du Cap^, du Sénégal^ et de Madagascar^* ressemble moins, parce que ces climats sont en effet d’une température très-différente de celle d’Italie.

a. C’est à cette espèce qu’on doit aussi rapporter l’oiseau des Indes orientales, que les Anglais qui fréquentent les côtes de Bengale ont appelé dial-bird (l’horloge ou le cadran), et qui a été indiqué par Albin, t. Ill, p. 8, avec des fgures coloriées du mâle (pi. xvn), et de la femelle (pi. ivm) : « Cette pie-grièche, dit-il, est grande à peu près comme notre pie-grièche grise, « avec le bec noir, les coins de la bouche jaunes, l’iris des yeux de la même coulem', les jambes « et les pieds bruns ; le mâle a la tête, le cou, le dos, le croupion, les couvertures du dessus de « la queue, les plumes scapulaires, la gorge et la poitrine noires; le ventre, les côtés et les «couvertures du dessous de la queue blanches; toutes les plmnes de la queue également « longues, noires en dessus et blanches en dessous ; la femelle ne diffère du mâle qu’en ce que « les couleurs sont moins foncées. »

1. Lanhis americanus (Cuv.). — La. 'pie-grièche de la Louisiane {Id.).

2. Le Cap a plusieurs pies-grièches : la pie-griéche du Cap, dite fiscal [lanius collaris Grciél.), la pie-grièche brubru (lanius capensis Sb.), etc.

J 3. Lanius senegalensis. — Lanius collurio melanocephalus (Gmel.) — Le tchagra.

4. Madagascar a plusieurs pies-grièches : lapelite pie-grièche de Madagascar (lanius madagascariensis Gmel.); la pie-grièche, dite pie-grièche rousse de Madagascar (lanius rufus Gmel ), la pie-grièche , dite grande pie-grièche verte de Madagascar ou tcha-chert-bé (lanius leucocephalus Lath.), etc.

<56 LA PIE-GRIËCHE GRISE

Il en est de même du climat de Cayenne, où la pie-grièche ‘ prend un plumage varié ou rayé de longues taches brunes ; mais comme elle est de la même grandeur que notre pie-grièche grise, et qu’elle lui ressemble à tous autres égards, nous avons cru pouvoir la rapporter avec fondement à cette espèce commune.

LA PIE-GRIÈCHE ROUSSE

Cette pie-grièche rousse est un peu plus petite que la grise, et très-aisée à reconnaître par le roux qu’elle a sur la tête, qui est quelquefois rouge et ordinairement d’un roux vif ; on peut aussi remarquer qu’elle a les yeux d’un gris blanchâtre ou jaunâtre, au lieu que la pie-grièche grise les a bruns; elle a aussi le bec et les jambes plus noires : le naturel de cette piegrièche rousse est à peu très-près le même que celui de la pie-grièche grise: toutes deux sont aussi hardies, aussi méchantes l’une que l’autre; mais ce qui prouve que ce sont néanmoins deux espèces différentes, c’est que la première reste au pays toute l’année, au lieu que celle-ci le quitte en automne et ne revient qu’au printemps; la famille, qui ne se sépare pas à la sortie du nid, et qui demeure toujours rassemblée, part vers le commencement de septembre, sans se réunir avec d’autres familles et sans faire de longs vols : ces oiseaux ne vont que d’arbre en arbre et ne volent pas de suite, même dans le temps de leur départ; ils restent pendant l’été dans nos campagnes et font leur nid sur quelque arbre touffu ; au lieu que la pie-grièche grise habite les bois dans cette même saison, et ne vient guère dans nos plaines que quand la pie-grièche rousse est partie : on prétend aussi que de toutes les pies-grièches celle-ci est la meilleure, ou, si l’on veut, la seule qui soit bonne à manger ®.

Le mâle et la femelle sont à très-peu près de la même grosseur; mais ils diffèrent par les couleurs assez pour paraître des oiseaux de différente espèce : nous observerons seulement au sujet de cette espèce et de la suivante, appelée Vécorcheur, que ces oiseaux font leur nid avec beaucoup d’art et de propreté, à peu près avec les mêmes matériaux qu’emploie la pie-grièche grise; la mousse et la laine y sont si bien entrelacées avec les petites racines souples, les herbes fines et longues, les branches pliantes

a. « Lanius minor mtilus adcibum aptior reliquis, delicatus et salubris. » Scbwenckfeld, Thetiolrop. SiL, p. 292.

î . Lanius doliatus ou radiatus. — La pie-grièche raye'e de Cayenne (Cuv. ). — Cayenne en a plusieurs autres.

* Lanius coUurio rufus et latnus pomeranus (Gmel. ). — Lanius rutilus (Latb. ). — Lanius ruficollis (Sh.). — Lanius rufus (Naum.). — \ji. pie-grièche rousse (Cuv.).

LA PIE-GRIÈCHE ROUSSE. i57

des petits arbustes, que cet ouvrage paraît avoir été tissu : ils produisent ordinairement cinq ou six œufs, et quelquefois davantage; et ces œufs, dont le fond est de couleur blanchâtre, sont en tout ou en partie tachés de brun ou de fauve.

L’ÉGORCHEUR.*

L’écorcheur est un peu plus petit que la pie-grièche rousse, et lui ressemble assez par les habitudes naturelles : comme ellè, il arrive au printemps, fait son nid sur des arbres ou même dans des buissons en pleine campagne et non pas dans les bois, part avec sa famille vers le mois de septembre, se nourrit communément d’insectes, et fait aussi la guerre aux petits oiseaux; en sorte qu’on ne peut trouver aucune différence essentielle entre eux, sinon la grandeur, la distribution et les nuances des couleurs, qui'paraissent être constamment différentes dans chacune de ces espèces, tant celles du mâle que celles de la femelle; néanmoins comme entre le mâle et la femelle de chacune de ces deux espèces il y a dans ce même caractère de la couleur encore plus de différence que d’une espèce à l’autre, on serait très-bien fondé à ne les regarder que comme des variétés, et à réunir sous la même espèce la pie-grièche rousse, l’écorcheur et l’écorcheur varié “, dont quelques naturalistes ont encore fait une espèce distincte , et qui cependant pourrait bien être la femelle de celui dont il est ici question.

Au reste, ces deux espèces de pies-grièches, avec leurs variétés , nichent dans nos climats, et se trouvent en Suède comme en France; en sorte quelles ont pu passer d’un continent à l’autre : il est donc à présumer que les espèces étrangères de ce même genre, et qui ont des couleurs rousses, ne sont que des variétés de l’écorcheur, d’autant qu’ayant l’usage de passer tous les ans d’un climat à l’autre elles ont pu se naturaliser dans des climats éloignés encore plus aisément que la pie-grièche, qui reste constamment dans notre pays.

Rien ne prouve mieux le passage de ces oiseaux de notre pays dans des climats plus chauds, pour y passer l’hiver, que de les retrouver au Sénégal ; la pie-grièche rousse ‘ nous a été envoyée par M. Adanson , et c’est absolument le même oiseau que notre pie-grièche rousse d’Europe ;

a. « Collurionis parvi secundum genus. » Aldrov., Avi., t. I, p. 390. Cum icône « Cullorio « varius. » L’écorcheur varié. Brisson, t. II, p. 154. « An præcedeutis fœmina? » Idem, ibidem, p. 158.

*■ Lanius collurio (Gmel. ). — Vécorcheur (Cuv. ).

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