III. — Sur les parties septentrionales de la mer Atlantique
A la vue des îles et des golfes qui se multiplient ou s'agrandissent autour du Groenland, il est difficile, disent les navigateurs, de ne pas soupçonner que la mer ne refoule, pour ainsi dire, des pôles vers l’équateur. Ce qui peut autoriser cette conjecture, c’est que le flux, qui monte jusqu'à 18 pieds au cap des États, ne s’élève que de 8 pieds à la baie de Disko, c’est-à-dire à 10 degrés plus haut de latitude nord &.
Cette observation des navigateurs , jointe à celle de l’article précédent , semble confirmer encore ce mouvement des mers depuis les régions australes aux septentrionales où elles sont contraintes, par l’obstacle des terres, de refouler ou refluer vers les plages du midi.
Dans la baie d’Hudson, les vaisseaux ont à se préserver des montagnes de glace auxquelles des navigateurs ont donné quinze à dix-huit cents pieds d’épaisseur, et qui, étant formées par un hiver permanent de cinq à six ans dans de petits golfes éternellement remplis de neige, en ont été détachées par les vents de nord-ouest ou par quelque cause extraordinaire.
Le vent du nord-ouest, qui règne presque continuellement durant l’hiver et tres-
a. Fragment d’une lettre écrite à M. de Bufon, en 1772.
b. Histoire générale des Voyages , t. XIX, p. -2
souvent en été, excite dans la baie même des tempêtes effroyables. Elles sont d’autant plus à craindre que les bas-fonds y sont très-communs. Dans les contrées qui bordent cette baie, le soleil ne se lève, ne se couche jamais sans un grand cône de lumière : lorsque ce phénomène a disparu, l’aurore boréale en prend la place. Le ciel y est rarement serein ; et dans le printemps et dans l’automne, l’air est habituellement rempli de brouillards épais, et, durant l’hiver, d’une infinité de petites flèches glaciales sensibles à l’œil. Quoique les chaleurs de Tété soient assez vives durant deux mois ou six semaines, le tonnerre et les éclairs sont rares <*.
La mer, le long des côtes de Norvège, qui sont bordées par des rochers , a ordinairement depuis cent jusqu’à quatre cents brasses de profondeur, et les eaux sont moins salées que dans les climats plus chauds. La quantité de poissons huileux dont cette mer est remplie la rend grasse, au point d’en être presque inflammable. Le flux n’y est point considérable ; et la plus haute marée n’y est que de huit pieds b.
On a fait, dans ces dernières années, quelques observations sur la température des terres et des eaux dans les climats les plus voisins du pôle boréal.
« Le froid commence dans le Groenland à la nouvelle année, et devient si perçant « aux mois de février et de mars que les pierres se fendent en deux, et que la mer « fume comme un four, surtout dans les baies. Cependant le froid n’est pas aussi sen- « sible au milieu de ce brouillard épais que sous un ciel sans nuages : car dès qu’on « passe des terres à cette atmosphère de fumée qui couvre la surface et le bord des « eaux, on sent un air plus doux et le froid moins vif, quoique les habits et les cheveux « y soient bientôt hérissés de bruine et de glaçons. Mais aussi cette fumée cause plutôt « des engelures qu’un froid sec; et dès qu’elle passe de la mer dans une atmosphère « plus froide, elle se change en une espèce de verglas, que le vent disperse dans l’ho- « rizon, et qui cause un froid si piquant qu’on ne peut sortir au grand air, sans risquer « d’avoir les pieds et les mains entièrement gelés. C’est dans cette saison que Ton voit « glacer l’eau sur le feu avant de bouillir ; c’est ^.lors que l’hiver pave un chemin de glace <• sur la mer, entre les îles voisines, et dans les baies et les détroits...
« La plus belle saison du Groenland est l’automne ; mais sa durée est courte, et « souvent interrompue par des nuits de gelée très-froides. C’est à peu près dans ces o temps-là que, sous une atmosphère noircie de vapeurs, on voit les brouillards, qui se « gèlent quelquefois jusqu’au verglas , former sur la mer comme un tissu glacé de toile « d’araignées , et dans les campagnes charger l’air d’atomes luisants, ou le hérisser de « glaçons pointus, semblables à de fines aiguilles.
« On a remarqué plus d’une fois que le temps et la saison prennent dans le Groën- « land une température opposée à celle qui règne dans toute l’Europe; en sorte que, si « l’hiver est très-rigoureux dans les climats tempérés, il est doux au Groenland , et très» « vif en cette partie du nord, quand il est le plus modéré dans nos contrées. A la fin de « 1739, l’hiver fut si doux à la baie de Disko, que les oies passèrent, au mois de jan- « vier suivant, de la zone tempérée dans la glaciale, pour y chercher un air plus « chaud ; et qu’en 1740, on ne vit point de glace à Disko jusqu'au mois de mars, tan- « dis qu’en Europe elle régna constamment, depuis octobre jusqu’au mois de mai...
« De même, l’hiver de 1763, qui fut extrêmement froid dans toute l’Europe, se fit si .( peu sentir au Groenland, qu’on y a vu quelquefois des étés moins doux «. »
Les voyageurs nous assurent que, dans ces mers voisines du Groenland , il y a des montagnes de glaces flottantes très-hautes, et d’autres glaces flottantes comme des radeaux, qui ont plus de 200 toises de longueur sur 60 ou 80 de largeur ; mais ces
a. Histoire philosophique et politique , t. VI, p. 308 et 309.
b. Histoire naturelle de Norvège, par Pontoppidan. Journal étranger, août 1753.
c. Histoire générale des Voyages , t. XIX, p. 20 et suiv.
ADDITIONS
glaces, qui forment des plaines immenses sur la mer, n’ont communément que 9 à 12 pieds d’épaisseur. Il paraît qu’elles se forment immédiatement sur la surface de la mer dans la saison la plus froide, au lieu que les autres glaces flottantes et très-élevées viennent de la terre, c’est-à-dire des environs des montagnes et des côtes, d’où elles ont été détachées et roulées dans la mer par les fleuves. Ces dernières glaces entraînent beaucoup de bois , qui sont ensuite jetés par la mer sur les côtes orientales du Groenland : il paraît que ces bois ne peuvent venir que de la terre de Labrador, et non pas delà Norvège, parce que les vents du nord-est, qui sont très-violents dans ces contrées, repousseraient ces bois, comme les courants qui portent du sud au détroit de Davis et à la baie d’Hudson arrêteraient tout ce qui peut venir de l'Amérique aux côtes du Groenland.
La mer commence à charroyer des glaces au Spitzberg dans les mois d’avril et de mai ; elles viennent au détroit de Davis en très-grande quantité, partie de la Nouvelle-Zemble, et la plupart le long de la côte orientale du Groenland, portées de l’est à l’ouest, suivant le mouvement général de la mer <*.
L’on trouve, dans le voyage du capitaine Phipps, les indices et les faits suivants.
« Dès 1527, Robert Thorne, marchand de Bristol, fit naître l’idée d’aller aux Indes « orientales par le pôle boréal... Cependant on ne voit pas qu’on ait formé aucune « expédition pour les mers du cercle polaire avant 1607, lorsque Henri Hudson fut « envoyé par plusieurs marchands de Londres à la découverte du passage à la Chine et « au Japon par le pôle boréal... Il pénétra jusqu’au 80° 23', et il ne put aller plus « loin...
« En 1609, sir Thomas Smith fut sur la côte méridionale de Spitzberg, et il apprit, « par des gens qu’il avait envoyés à terre, que les lacs et les mares d’eau n’étaient pas « tous gelés (c’était le 26 mai), et que l’eau en était douce. Il dit aussi qu’on arriverait « aussitôt au pôle de ce côté que par tout autre chemin qu’on pourrait trouver, parce « que le soleil produit une grande chaleur dans ce climat, et parce que les glaces ne « sont pas d’une grosseur aussi énorme que celles qu’il avait vues vers le 73e degré. « Plusieurs autres voyageurs ont tenté des voyages au pôle pour y découvrir ce passage, « mais aucun n’a réussi... »
Le 5 juillet, M. Phipps vit des glaces en quantité vers le 79° 34' de latitude; le temps était brumeux ; et le 6 juillet, il continua sa route jusqu'au 79° 59' 39'', entre la terre du Spitzberg et les glaces : le 7 il continua de naviguer entre des glaces flottantes, en cherchant une ouverture au nord par où il aurait pu entrer dans une mer libre; mais la glace ne formait qu’une seule masse au nord nord-ouest, et au 80° 36' la mer était entièrement glacée; en sorte que toutes les tentatives de M. Phipps pour trouver un passage ont été infructueuses.
« Pendant que nous essuyions, dit ce navigateur, une violente rafale, le 12 sep- « tembre, le docteur Irving mesura la température de la mer dans cet état d’agitation, « et il trouva qu’elle était beaucoup plus chaude que celle de l’atmosphère : cette obser- « vation est d’autant plus intéressante qu’elle est conforme à un passage des Questions a naturelles de Plutarque, où il dit que la mer devient chaude, lorsqu’elle est agitée « par les flots...
« Ces rafales sont aussi ordinaires au printemps qu’en automne; il est donc probable « que si nous avions mis à la voile plus tôt, nous aurions eu en allant le temps aussi « mauvais qu’il l’a été à notre retour. » Et comme M. Phipps est parti d’Angleterre à la fin de mai, il croit qu’il a profité de la saison la plus favorable pour son expédition.
« Enfin , continue-t-il , si la navigation au pôle était praticable, il y avait la plus
a. Histoire générale des Voyages, t. XIX, p. 14 et suiv.
SUR LES MERS El LES LACS. 365
o grande probabilité de trouver, après le solstice, la mer ouverte au nord, parce qu’alors « la chaleur des rayons du soleil a produit tout son effet, et qu’il reste d'ailleurs une « assez grande portion d’été pour visiter les mers qui sont au nord et à l’ouest du « Spitzberg »
Je suis entièrement du même avis que cet habile navigateur, et je ne crois pas que l’expédition au pôle puisse se renouveler avec succès, ni qu’on arrive jamais au delà du 82 ou 83e degré On assure qu'un vaisseau du port de Whilby, vers la fin du mois d’avril 1774, a pénétré jusqu'au 80e degré sans trouver de glaces assez fortes pour gêner la navigation. On cite aussi un capitaine Robinson, dont le journal fait foi qu’en 1773 il a atteint le 81° 30 . Et enfin on cite un vaisseau de guerre hollandais, qui protégeait les pêcheurs de cette nation, et qui s’est avancé, dit-on, il y a cinquante ans jusqu'au 88e degré. Le docteur Campbell, ajoute-t-on, tenait ce fait d’un certain docteur Daillie, qui était à bord du vaisseau et qui professait la médecine à Londres en 1745 f>. C’est probablement le même navigateur que j’ai cité moi-même sous le nom du capitaine Mouton; mais je doute beaucoup de la réalité de ce fait, et je suis maintenant trèspersuadé qu’on tenterait vainement d'aller au delà du 82 ou 83e degré, et que, si le passage par le nord est possible , ce ne peut être qu’en prenant la route de la baie d'Hudson.
Voici ce que dit à ce sujet le savant et ingénieux auteur de V Histoire des deux Indes : u La baie d’Hudsm a été longtemps regardée, et on la regarde encore comme la « route la plus courte de l’Europe aux Indes orientales et aux contrées les plus riches a de l’Asie.
a Ce fut Cabot qui, le premier, eut l’idée d’un passage par le nord-ouest à la mer du « Sud. Ses succès se terminèrent à la découverte de l’île de Terre-Neuve- On vit entrer a dans la carrière après lui un grand nombre de navigateurs anglais... Ces mémorables a et hardies expéditions eurent plus d’éclat que d’utilité. La plus heureuse’ ne donna « pas la moindre conjecture sur le but qu’on se proposait... On croyait enfin que c’était « courir après des chimères, lorsque la découverte de la baie d’Hudson ranima les « espérances prêtes à s’éteindre.
a A cette époque une ardeur nouvelle fait recommencer les travaux , et enfin arrive a la fameuse expédition de 1746, d’où l’on voit sortir quelques clartés après des ténèa bres profondes qui duraient depuis deux siècles. Sur quoi les derniers navigateurs a fondent-ils de meilleures espérances ? D’après quelles expériences osent-ils former a leurs conjectures ? C’est ce qui mérite une discussion.
a Trois vérités dans l’histoire de la nature doivent passer désormais pour démontrées.
« La première est que les marées viennent de l’Océan, et qu’elles entrent plus ou moins « avant dans les autres mers, à proportion que ces divers canaux communiquent avec a le grand réservoir par des ouvertures plus ou moins considérables : d’où il s’ensuit a que ce mouvement périodique n'existe point ou ne se fait presque pas sentir dans la ;< Méditerranée , dans la Baltique et dans les autres golfes qui leur ressemblent. La ■j seconde vérité de fait est que les marées arrivent plus tard et plus faibles dans les « lieux éloignés de l’Océan que dans les endroits qui le sont moins. La troisième est a que les vents violents qui soufflent avec la marée la font remonter au delà de ses a bornes ordinaires, et qu’ils la retardent en la diminuant, lorsqu’ils soufflent dans un « sens contraire.
a. Voyage au Pôle boréal en 1773, traduit de l’anglais. Pans, 1775, p. 1 et suiv.
b. Gazette de Littérature , etc., du 9 août 1774, no 61.
1 . Les dernières explorations dans ces régions glacées ont été faites par les capitaines Ross, Parry, Franklin. En 1821, le 85e degré de longitude fut le terme de la navigation du capitaine Parry. (Voyez l’article Histoire delà géographie , p. 30. —Abrégé de la géogr. univ. de Maltebrun.)
ADDITIONS
« D’après ces principes, il est constant que si la baie d’Hudson était un golfe enclavé « dans des terres, et qu’il ne fut ouvert qu’à la mer Atlantique, la marée y devrait être « peu marquée, qu’elle devrait s’affaiblir en s’éloignant de sa source, et qu’elle devrait « perdre de sa force lorsqu’elle aurait à lutter contre les vents. Or il est prouvé par des « observations faites avec la plus grande intelligence, avec la plus grande précision, « que la marée s’élève à une grande hauteur dans toute l’étendue de la baie. Il est « prouvé qu’elle s’élève à une plus grande hauteur au fond de la baie que dans le « détroit même ou au voisinage. Il est prouvé que cette hauteur augmente encore lors- « que les vents opposés au détroit se font sentir. Il doit donc être prouvé que la baie « d’Hudson a d’autres communications avec l’océan que celle qu’on a déjà trouvée.
« Ceux qui ont cherché à expliquer des faits si frappants , en supposant une commu- « nication de la baie d’Hudson avec celle de Baffin, avec le détroit de Davis , se sont « manifestement égarés. Us ne balanceraient pas à abandonner leur conjecture, qui n’a « d’ailleurs aucun fondement, s’ils voulaient faire attention que la marée est beaucoup « plus basse dans le détroit de Davis , dans la baie de Bafün , que dans celle « d’Hudson.
« Si les marées qui se font sentir dans le golfe dont il s’agit ne peuvent venir ni de « l’Océan Atlantique, ni d’aucune autre mer septentrionale où elles sont toujours beau- « coup plus faibles, on ne pourra s’empêcher de penser qu’elles doivent avoir leur « source dans la mer du Sud. Ce système doit tirer un grand appui d’une vérité incon- « testable : c’est que les plus hautes marées qui se fassent remarquer sur ces côtes sont « toujours causées par les vents du nord-ouest qui soufflent directement contre ce « détroit.
« Après avoir constaté , autant que la nature le permet , l’existence d’un passage si « longtemps et si inutilement désiré, il reste à déterminer dans quelle partie de la baie « il doit se trouver. Tout invite à croire que le Welcombe, à la côte occidentale, doit « fixer les efforts dirigés jusqu’ici de toutes parts sans choix et sans méthode. On y e voit le fond de la mer à la profondeur de onze brasses : c’est un indice que l’eau y « vient de quelque océan, parce qu'une semblable transparence est incompatible avec « des décharges de rivières, de neiges fondues et de pluies. Des courants , dont on ne « saurait expliquer la violence qu’en les faisant partir de quelque mer occidentale, « tiennent ce lieu débarrassé de glaces, tandis que le reste du golfe en est entièrement « couvert. Enfin les baleines, qui cherchent constamment dans l’arrière-saison à se « retirer dans les climats plus chauds, s’y trouvent en fort grand nombre à la fin de « l’été, ce qui paraît indiquer un chemin pour se rendre , non à l’ouest septentrional, « mais à la mer du Sud.
« Il est raisonnable de conjecturer que le passage est court. Toutes les rivières, qui « se perdent dans la côte occidentale de la baie d’Hudson, sont faibles et petites, ce « qui paraît prouver qu’elles ne viennent pas de loin , et que par conséquent les terres « qui séparent les deux mers ont peu d’étendue: cet argument est fortifié par la force « et la régularité des marées. Partout où le flux et le reflux observent des temps à a peu près égaux, avec la seule différence qui est occasionnée par le retardement de la « lune dans son retour au méridien, on est assuré de la proximité de l’océan d’où vien- « nent ces marées. Si le passage est court, et qu’il ne soit pas avancé dans le nord, * comme tout l’indique, on doit présumer qu’il n’est pas difficile; la rapidité des couv. rants qu’on observe dans ces parages, et qui ne permettent pas aux glaces de s’y « arrêter, ne peut que donner du poids à cette conjecture “. »
Je crois, avec cet excellent écrivain, que, s’il existe en effet un passage praticable,
a. Histoire philosophique et politique, t. VI, p. 121 et suiv.
ce ne peut être que dans le fond de la baie d’Hudson, et qu’on le tenterait vainement par la baie de Bafûn dont le climat est trop froid et dont les côtes sont glacées, surtout vers le nord ; mais ce qui doit faire douter encore beaucoup de l’existence de ce passage par le fond de la baie d’Hudson, ce sont les terres que Béring et Tschirikow ont découvertes en 1741 sous la même latitude que la baie d'Hudson , car ces terres semblent faire partie du grand continent de l’Amérique, qui paraît continu sous cette même latitude jusqu’au cercle polaire ; ainsi ce ne serait qu’au-dessous du 55e degré que ce passage pourrait aboutir à la mer du Sud.