‹ Œuvres complètes de Buffon avec la nomenclature Linnéenne et la classification de CuvierChapitre 162 sur 251 · SUR LES VENTS IRREGULIERS · texte numérisé non relu

SUR LES VENTS IRREGULIERS

Les trombes que cet observateur a vues se sont formées : 1° dans des jours calmes et des intervalles de passage du vent de la partie du nord à celle du sud, quoiqu’il eu ait vu une qui s’est formée avant ce passage du vent à l’autre , et dans le courant même d’un vent de nord , c’est-à-dire assez longtemps avant que ce vent eût cessé ; le nuage duquel cette trombe dépendait, et auquel elle tenait, était encore violemment poussé ; le soleil se montrait en même temps derrière lui, eu égard à la direction du vent : c’était le 6 janvier, vers les onze heures du matin.

2° Ces trombes se sont formées pendant le jour dans des nuées détachées, fort épaisses en apparence, bien plus étendues que profondes, et bien terminées par-dessous parallèlement à l’horizon , le dessous de ces nuées paraissant toujours fort noir.

3° Toutes ces trombes se sont montrées d’abord sous la forme de cônes renversés, dont les bases étaient plus ou moins larges.

4° De ces différentes trombes , qui s’annoncaient par ces cônes renversés , et qui quelquefois tenaient au même nuage, quelques-unes n’ont pas eu leur entier effet : les unes se sont dissipées à une petite distance du nuage , les autres sont descendues veïs la surface de la mer, et en apparence fort près, sous la forme d'un long cône aplati, trèsétroit et pointu par le bas. Dans le centre de ce cône, et sur toute sa longueur, régnait un canal blanchâtre, transparent , et d’un tiers environ du diamètre du cône , dont les deux côtés étaient fort noirs, surtout dans le commencement de leur apparence.

Elles ont été observées d’un point de l’ÎIe de Bourbon , élevé de 150 toises au-dessus du niveau de la mer, et elles étaient pour la plupart à trois , quatre ou cinq lieues de distance de l’endroit de l’observation, qui était la maison même de l’observateur.

Voici la description détaillée de ces trombes.

Quand le bout de la manche , qui pour lors est fort pointu , est descendu environ au quart de la distance du nuage à la mer, on commence à voir sur l’eau, qui d’ordinaire est calme et d’un blanc transparent ; une petite noirceur circulaire, effet du frémissement (ou tournoiement) de l’eau : à mesure que la pointe de cette manche descend , l’eau bouillonne, et d’autant plus que cette pointe approche de plus près la surface de la mer, et l’eau de la mer s’élève successivement en tourbillon , à plus ou moins de hauteur, et d’environ 20 pieds dans les plus grosses trombes. Le bout de la manche est toujours au-dessus du tourbillon, dont la grosseur est proportionnée à celle de la trombe qui le fait mouvoir. Il ne paraît pas que le bout de la manche atteigne jusqu’à la surface de la mer, autrement qu’en se joignant au tourbillon qui s’élève.

On voit quelquefois sortir du même nuage de gros et de petits cônes de trombes ; il y en a qui ne paraissent que comme des filets, d’autres un peu plus forts. Du même nuage, on voit sortir assez souvent dix ou douze petites trombes toutes complètes, dont la plupart se dissipent très-près de leur sortie, et remontent visiblement à leur nuage: dans ce dernier cas , la manche s’élargit tout à coup jusqu’à l’extrémité inférieure, et ne paraît plus qu’un cylindre suspendu au nuage , déchjré par en bas , et de peu de longueur.

Les trombes à large base, c’est-à-dire les grosses trombes, s’élargissent insensiblement dans toute leur longueur, et par le bas, qui paraît s’éloigner de la mer et se rapprocher de la nue. Le tourbillon qu’elles excitent sur l’eau diminue peu à peu , et bientôt la manche de cette trombe s’élargit dans sa partie inférieure et prend une forme ipresque cylindrique : c’est dans cet état que, des deux côtés élargis du canal , on voit 'comme de l’eau entrer en tournoyant vivement et abondamment dans le nuage ; et c’est enfin par le raccourcissement successif de cette espèce de cylindre que finit l’apparence de la trombe.

Les plus grosses trombes se dissipent le moins vite ; quelques-unes des plus grosses durent plus d’une demi-heure.

ADDITION S

On voit assez ordinairement tomber de fortes ondées, qui sortent du même endroit du nuage d’où sont sorties et auxquelles tiennent encore quelquefois les trombes : ces ondées cachent souvent aux yeux celles qui ne sont pas encore dissipées. J’en ai vu, dit M. de la Nux, deux le 26 octobre 1755, très-distinctement, au milieu d’une ondée qui devint si forte , qu’elle m’en déroba la vue.

Le vent, ou l’agitation de l’air inférieur sous la nuée, ne rompt ni les grosses ni les petites trombes; seulement cette impulsion les détourne de la perpendiculaire: les plus petites forment des courbes très-remarquables, et quelquefois des sinuosités , en sorte que leur extrémité, qui aboutissait à l’eau de la mer, était fort éloignée de l’aplomb de l’autre extrémité, qui était dans le nuage.

On ne voit plus de nouvelles trombes se former lorsqu’il est tombé de Ja pluie des nuages d’où elles partent.

« Le 14 juin de l’année 1756, sur les quatre heures après-midi, j’étais, dit M. de la « Nux, au bord de la mer, élevé de vingt à vingt-cinq pieds au-dessus de son niveau. Je « 'vis sortir d’un même nuage douze à quatorze trombes complètes, dont trois seulement « considérables, et surtout la dernière. Le canal du milieu de la manche était si trans- « parent, qu’à travers je voyais les nuages que derrière elle, à mon égard, le soleil « éclairait. Le nuage, magasin de tant de trombes, s’étendait à peu près du sud-est au « nord-ouest, et cette grosse trombe, dont il s’agit uniquement ici , me restait vers le « sud-sud-ouest ; le soleil était déjà fort bas, puisque nous étions dans les jours les plus « courts. Je ne vis point d’ondées tomber du nuage : son élévation pouvait être de cinq « ou six cents toises au plus. »

Plus le ciel est chargé de nuages , et plus il est aisé d’observer les trombes et toutes les apparences qui les accompagnent.

M. de la Nux pense, peut-être avec raison, que ces trombes ne sont que des portions visqueuses du nuage, qui sont entraînées par différents tourbillons, c’est-à-dire par des tournoiements de l’air supérieur engouffré dans les masses des nuées dont le nuage total est composé.

Ce qui paraît prouver que ces trombes sont composées de parties visqueuses , c’est leur ténacité , et pour ainsi dire leur cohérence ; car elles font des inflexions et des courbures, même en sens contraire, sans se rompre. Si cette matière des trombes n’était pas visqueuse , pourrait-on concevoir comment elles se courbent et obéissent aux vents sans se rompre ? Si toutes les parties n’étaient pas fortement adhérentes entre elles, le vent les dissiperait, ou, tout au moins, les ferait changer de forme; mais, comme cette forme est constante dans les trombes grandes et petites , c’est un indice presque certain de la ténacité visqueuse de la matière qui les compose.

Ainsi le fond de la matière des trombes est une substance visqueuse contenue dans les nuages , et chaque trombe est formée par un tourbillon d’air qui s’engouffre entre les nuages , et, boursouflant le nuage inférieur, le perce et descend avec son enveloppe de matière visqueuse. Et comme les trombes qui sont complètes descendent depuis le nuage jusque sur la surface de la mer, l’eau frémira, bouillonnera, tourbillonnera à l’endroit vers lequel le bout de la trombe sera dirigé, par l’effet de l’air qui sort de l’extrémité de la trombe comme du tuyau d’un soufflet : les effets de ce soufflet sur la mer augmenteront à mesure qu’il s’en approchera et que l’orifice de cette espèce de tuyau , s’il vient à s’élargir, laissera sortir plus d’air.

On a cru, mol à propos, que les trombes enlevaient l’eau de la mer et qu’elles en renfermaient une grande quantité; ce qui a fortifié ce préjugé, ce sont les pluies, ou plutôt les averses, qui tombent souvent aux environs des trombes. Le canal du milieu de toutes les trombes est toujours transparent, de quelque côté qu’on les regarde : si l’eau de la mer paraît monter, ce n’est pas dans ce canal, mais seulement dans ses côtés;

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