Voyez mes notes précédentes sur les œufs des vivipares
S. Buffon trouve les idées , rassemblées dans ce livre , philosophiques, et nous en donne naïvement la raison; c’est qu’elles ne s’éloignent pas infiniment des siennes. Voltaire n’en jugeait pas ainsi. On sait combien il s’est moqué de Maupertuis et de ses systèmes; et, ici du moins, il avait raison.
SUR LA GÉNÉRATION
rentes à la substance intérieure du testicule, et qu’il n’est pas possible qu’elles s’en séparent naturellement, que quand même elles pourraient se séparer de la substance intérieure du testicule elles ne pourraient pas encore en sortir, parce que la membrane commune qui enveloppe tout le testicule est d’un tissu trop serré pour qu’on puisse concevoir qu’une vésicule, ou un œuf rond et mollasse pût s’ouvrir un passage à travers cette forte membrane ; et comme la plus grande partie des physiciens et des anatomistes étaient alors prévenus en faveur du système des œufs, et que les expériences de Graaf leur avaient imposé au point qu’ils étaient persuadés , comme cet anatomiste l’avait dit, que les cicatricules qu’on trouve dans les testicules des femelles étaient les niches des œufs, et que le nombre de ces cicatricules marquait celui des fœtus, M. Méry fit voir des testicules de femme où il y avait une très-grande quantité de ces cicatricules , ce qui , dans le système de ces physiciens, aurait supposé dans cette femme une fécondité inouïe. Ces difficultés excitèrent les autres anatomistes de l’Académie , qui étaient partisans des œufs, à faire de nouvelles recherches ; M. Duverney examina et disséqua des testicules de vaches et de brebis ; il prétendit que les vésicules étaient les œufs, parce qu’il y en avait qui étaient plus ou moins adhérentes à la substance du testicule, et qu’on devait croire que dans le temps de la parfaite maturité elles s’en détachaient totalement , puisqu’en introduisant de l’air et en soufflant dans l’intérieur du testicule, l’air passait entre ces vésicules et les parties voisines. M. Méry répondit seulement que cela ne faisait pas une preuve suffisante , puisque jamais on n’avait vu ces vésicules entièrement séparées du testicule : au reste , M. Duverney remarqua sur les testicules le corps glanduleux, mais il ne le reconnut pas pour une partie essentielle et nécessaire à la génération ; il le prit au contraire pour une excroissance accidentelle et parasite , à peu près , dit-il , comme sont sur les chênes les noix de galle , les champignons , etc. M. Littré, dont apparemment la prévention pour le système des œufs était encore plus forte que celle de M. Duverney, prétendit non-seulement que les vésicules étaient des œufs, mais même il assura avoir reconnu dans l’une de ces vésicules, encore adhérente et placée dans l’intérieur du testicule, un fœtus bien formé, dans lequel il distingua, dit-il, très-bien la tête et le tronc; il en donna même les dimensions. Mais outre que cette merveille ne s’est jamais offerte qu’à ses yeux *, et qu’aucun autre observateur n’a jamais rien aperçu de semblable, il suffit de lire son Mémoire (année 1701, page 111) pour reconnaître combien cette observation est douteuse. Par son propre exposé on voit que la matrice était squirreuse et le testicule entièrement vicié ; on voit que la vésicule ou l’œuf qui contenait le prétendu fœtus était plus petit que d’autres vésicules ou œufs qui ne contenaient
1. Ce n’était point une merveille. Pareil cas s’est offert à beaucoup d’autres yeux. Buffon parle ici de choses qui lui étaient trop étrangères
rien, etc. Aussi Valisnieri, quoique partisan, et partisan très-zélé du système des œufs, mais en même temps homme très-véridique , a-t-il rappelé cette observation de M. Littré et celles de M. Duverney à un examen sévère qu’elles n’étaient pas en état de subir.
Une expérience fameuse en faveur des œufs est celle de Nuck; il ouvrit une chienne trois jours après l’accouplement, il tira l’une des cornes de la matrice et la lia en la serrant dans son milieu, en sorte que la partie supérieure du conduit ne pouvait plus avoir de communication avec la partie inférieure ; après quoi il remit cette corne de la matrice à sa place et ferma la plaie, dont la chienne ne parut être que légèrement incommodée: au bout de vingt-un jours il la rouvrit et il trouva deux fœtus dans la partie supérieure, c’est-à-dire entre le testicule et la ligature, et dans la partie inférieure de cette corne il n’y avait aucun fœtus; dans l’autre corne de la matrice, qui n’avait pas été serrée par une ligature, il en trouva trois qui étaient régulièrement disposés, ce qui prouve, dit-il, que le fœtus ne vient pas de la semence du mâle, mais qu’au contraire il existe dans l’œuf de la femelle. On sent bien qu’en supposant que celte expérience qui n’a été faite qu’une fois, et sur laquelle par conséquent on ne doit pas trop compter1, en supposant, dis-je, que cette expérience fût toujours suivie du même effet, on ne serait point en droit d’en conclure que la fécondation, se fait dans l’ovaire, et qu’il s’en détache des œufs qui contiennent le fœtus tout formé ; elle prouverait seulement que le fœtus peut se former dans les parties supérieures des cornes de la matrice aussi bien que dans les inférieures, et il paraît très-naturel d’imaginer que la ligature comprimant et resserrant les cornes de la matrice dans leur milieu oblige les liqueurs séminales, qui sont dans les parties inférieures, à s’écouler au dehors, et détruit ainsi l’ouvrage de la génération dans ces parties inférieures.
Yoilà, à très-peu près, où en sont demeurés les anatomistes et les physiciens au sujet de la génération : il me reste à exposer ce que mes propres recherches et mes expériences m’ont appris de nouveau; on jugera si le système que j’ai donné n’approche pas infiniment plus de celui de la nature qu’aucun de ceux dont je viens de rendre compte.
Au Jardin du Roi, le 6 février 1746.