DE LA FORMATION DU FŒTUS
Il paraît certain par les observations de Verheyen , qui a trouvé de la semence de taureau dans la matrice de la vache, par celles de Ruysch, de Fallope et des autres anatomistes, qui ont trouvé de celle de l’homme dans la matrice de plusieurs femmes , par celles de Leeuwenhoek , qui en a trouvé dans la matrice d’une grande quantité de femelles toutes disséquées immédiatement après l’accouplement; il paraît, dis-je, très-certain que la liqueur séminale du mâle entre dans la matrice de la femelle , soit qu’elle y arrive en substance par l’orifice interne qui paraît être l’ouverture naturelle par où elle doit passer, soit qu’elle se fasse un passage en pénétrant à travers le tissu du col et des autres parties inférieures de la matrice qui aboutissent au vagin. Il est très-probable que dans le temps de la copulation l’orifice de la matrice s’ouvre pour recevoir la liqueur séminale, et qu’elle y entre en effet par cette ouverture qui doit la pomper; mais on peut croire aussi que cette liqueur, ou plutôt la substance active et prolifique de cette liqueur, peut pénétrer à travers le tissu même des membranes de la matrice; car la liqueur séminale étant, comme nous l’avons prouvé, presque toute composée de molécules organiques qui sont en grand mouvement, et qui sont en même temps d’une petitesse extrême, je conçois que ces petites parties actives de la semence peuvent passer à travers le tissu des membranes les plus serrées, et qu’elles peuvent pénétrer celles de la matrice avec une grande facilité.
Ce qui prouve que la partie active de cette liqueur peut non-seulement passer par les pores de la matrice, mais même qu’elle en pénètre la substance, c’est le changement prompt et, pour ainsi dire, subit qui arrive à ce viscère dès les premiers temps de la grossesse; les règles et même les vidanges d’un accouchement qui vient de précéder sont d’abord supprimées, la matrice devient plus mollasse, elle se gonfle, elle paraît enflée à l’intérieur, et, pour me servir de la comparaison d’Harvey, cette enflure ressemble à celle que produit la piqûre d’une abeille sur les lèvres des enfants: toutes ces altérations ne peuvent arriver que par l’action d’une cause extérieure, c’est-à-dire par la pénétration de quelque partie de la liqueur séminale du mâle dans la substance même de la matrice ; cette pénétration n’est point un effet superficiel qui s’opère uniquement à la surface, soit extérieure, soit intérieure, des vaisseaux qui constituent la matrice, et de toutes les autres parties dont ce viscère est composé ; mais c’est une pénétration intime, semblable à celle de la nutrition et du développement : c’est une pénétration dans toutes les parties du moule intérieur de la matrice.
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opérée par des forces semblables à celles qui contraignent la nourriture à pénétrer le moule intérieur du corps, et qui en produisent le développement sans en changer la forme.
On se persuadera facilement que cela est ainsi, lorsque l’on fera réflexion que la matrice dans le temps de la grossesse non-seulement augmente en volume, mais encore en masse, et qu’elle a une espèce de vie, ou, si l’on veut, une végétation ou un développement qui dure et va toujours en augmentant jusqu’au temps de l’accouchement; car si la matrice n’était qu’un sac, un récipient destiné à recevoir la semence et à contenir le fœtus, on verrait cette espèce de sac s’étendre et s’amincir à mesure que le fœtus augmenterait en grosseur, et alors il n’y aurait qu’une extension, pour ainsi dire, superficielle des membranes qui composent ce viscère; mais l’accroissement de la matrice n’est pas une simple extension ou une dilatation à l’ordinaire : non-seulement la matrice s’étend à mesure que le fœtus augmente, mais elle prend en même temps de la solidité, de l’épaisseur, elle acquiert, en un mot, du volume et de la masse en même temps ; cette espèce d’augmentation est un vrai développement , un accroissement semblable à celui de toutes les autres parties du corps , lorsqu’elles se développent , qui dès lors ne peut être produit que par la pénétration intime des molécules organiques analogues à la substance de cette partie; et comme ce développement de la matrice n’arrive jamais que dans le temps de l’imprégnation , et que cette imprégnation suppose nécessairement l’action de la liqueur du mâle, ou tout au moins qu’elle en est l’effet, on ne peut pas douter que ce ne soit la liqueur du mâle qui produise cette altération à la matrice , et que cette liqueur ne soit la première cause de ce développement, de cette espèce de végétation et d’accroissement que ce viscère prend avant même que le fœtus soit assez gros et qu’il ait assez de volume pour le forcer à se dilater.
Il paraît de même tout aussi certain, par mes expériences, que la femelle a une liqueur séminale qui commence à se former dans les testicules, et qui achève de se perfectionner dans les corps glanduleux; cette liqueur coule et distille continuellement par les petites ouvertures qui sont à l’extrémité de ces corps glanduleux , et cette liqueur séminale de la femelle peut , comme celle du mâle , entrer dans la matrice de deux façons différentes, soit par les ouvertures qui sont aux extrémités des cornes de la matrice, qui paraissent être les passages les plus naturels, soit à travers la tissu membraneux de ces cornes, que cette liqueur humecte et arrose continuellement.
Ces liqueurs séminales sont toutes deux un extrait de toutes les parties du corps de l’animal ; celle du mâle est un extrait de toutes les parties du corps du mâle, celle de la femelle est un extrait de toutes les parties du corps de la femelle : ainsi dans le mélange qui se fait de ces deux liqueurs il y a tout ce qui est nécessaire pour former un certain nombre de mâles et de
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femelles ; plus la quantité de liqueur fournie par l’un et par l’autre est grande, ou, pour mieux dire, plus cette liqueur est abondante en molécules organiques analogues à toutes les parties du corps de l’animal dont elles sont l’extrait, et plus le nombre des fœtus est grand, comme on le remarque dans les petits animaux ; et au contraire moins ces liqueurs sont abondantes en molécules organiques, et plus le nombre des fœtus est petit, comme il arrive dans les espèces des grands animaux.
Mais pour suivre notre sujet avec plus d’attention, nous n’examinerons ici que la formation particulière du fœtus humain , sauf à revenir ensuite à l’examen de la formation du fœtus dans les autres espèces d’animaux , soit vivipares, soit ovipares. Dans l’espèce humaine, comme dans celle des gros animaux , les liqueurs séminales du mâle et de la femelle ne contiennent pas une grande abondance de molécules organiques analogues aux individus dont elles sont extraites, et l’homme ne produit ordinairement qu’un , et rarement deux fœtus ; ce fœtus est mâle si le nombre des molécules organiques du mâle prédomine dans le mélange des deux liqueurs ; il est femelle si le nombre des parties organiques de la femelle est le plus grand, et l’enfant ressemble au père ou à la mère, ou bien à tous deux, selon les combinaisons différentes de ces molécules organiques, c’est-à-dire suivant qu’elles se trouvent en telle ou telle quantité dans le mélange des deux liqueurs.
Je conçois donc que la liqueur séminale du mâle, répandue dans le vagin, et celle de la femelle répandue dans la matrice, sont deux matières également actives, également chargées de molécules organiques propres à la génération ; et cette supposition me paraît assez prouvée par mes expériences, puisque j’ai trouvé les mêmes corps en mouvement dans la liqueur de la femelle et dans celle du mâle : je vois que la liqueur du mâle entre dans la matrice, où elle rencontre celle de la femelle : ces deux liqueurs ont entre elles une analogie parfaite, puisqu’elles sont composées toutes les deux de parties non-seulement similaires par leur forme, mais encore absolument semblables dans leurs mouvements et dans leur action, comme nous l’avons dit chapitre vi. Je conçois donc que par ce mélange des deux liqueurs séminales, cette activité des molécules organiques de chacune des liqueurs est comme fixée par l’action contre-balancée de l’une et de l’autre, en sorte que chaque molécule organique venant à cesser de se mouvoir reste à la place qui lui convient , et cette place ne peut être que celle de la partie qu’elle occupait auparavant dans l’animal, ou plutôt dont elle a été renvoyée dans le corps de l’animal : ainsi toutes les molécules qui auront été renvoyées de la tête de l’animal se fixeront et se disposeront dans un ordre semblable à celui dans lequel elles ont en effet été renvoyées; celles qui auront été renvoyées de l’épine du dos se fixeront de même dans un ordre convenable, tant à la structure qu’à la position des vertèbres, et il en sera de même de toutes les autres parties du corps; les molécules organiques
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qui ont été renvoyées de chacune des parties du corps de l’animal prendront naturellement la même position, et se disposeront dans le même ordre qu’elles avaient lorsqu’elles ont été renvoyées de ces parties; parconséquent ces molécules formeront nécessairement un petit être organisé, semblable en tout à l’animal dont elles sont l’extrait !.
On doit observer que ce mélange des molécules organiques des deux individus contient des parties semblables et des parties différentes; les parties semblables sont les molécules qui ont été extraites de toutes les parties communes aux deux sexes ; les parties différentes ne sont que celles qui ont été extraites des parties par lesquelles le mâle diffère de la femelle; ainsi il y a dans ce mélange le double des molécules organiques pour former, par exemple, la tête ou le cœur, ou telle autre partie commune aux deux individus, au lieu qu’il n’y a que ce qu’il faut pour former les parties du sexe : or les parties semblables , comme le sont les molécules organiques des parties communes aux deux individus, peuvent agir les unes sur les autres sans se déranger, et se rassembler, comme si elles avaient été extraites du même corps; mais les parties dissemblables, comme le sont les molécules organiques des parties sexuelles , ne peuvent agir les unes sur les autres, ni se mêler intimement, parce qu’elles ne sont pas semblables : dès lors, ces parties seules conserveront leur nature sans mélange, et se fixeront d’elles-mêmes les premières, sans avoir besoin d’être pénétrées par les autres; ainsi les molécules organiques qui proviennent des parties sexuelles seront les premières fixées, et toutes les autres, qui sont communes aux deux individus, se fixeront ensuite indifféremment et indistinctement, soit celles du mâle, soit celles de la femelle , ce qui formera un être organisé qui ressemblera parfaitement à son père si c’est un mâle, et à sa mère, si c’est une femelle, par ces parties sexuelles, mais qui pourra ressembler à l’un ou à l’autre, ou à tous deux, par toutes les autres parties du corps.
Il me semble que cela étant bien entendu, nous pouvons en tirer l’explication d’une très-grande question, dont nous avons dit quelque chose au chapitre v, dans l’endroit où nous avons rapporté le sentiment d’Aristote au sujet de la génération : cette question est de savoir pourquoi chaque individu mâle ou femelle ne produit pas tout seul son semblable. Il faut avouer, comme je l’ai déjà dit, que pour quiconque approfondira la matière de la génération et se donnera la peine de lire avec attention tout ce que nous en avons dit jusqu’ici, il ne restera d’obscurité qu’à l’égard de cette
1. C’est ce qu’avait dit Maupertuis. « Qu’il y ait, dans chacune des semences, des parties « destinées à former le cœur, la tète , les entrailles , les bras , les jambes, et que ces parties aient « chacune un plus grand rapport d’union avec celle qui, pour la formation de l’animal, doit « être sa voisine qu’avec toute autre; et le fœtus se formera. » Le fœtus se formera , et Voltaire rira; et il aura bien raison de rire. (Voyez la note 2 de la page 514.)
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question, surtout lorsqu’on aura bien compris la théorie que j’établis; et quoique cette espèce de difficulté ne soit pas réelle ni particulière à mon système, et qu’elle soit générale pour toutes les autres explications qu’on a voulu, ou qu’on voudrait encore donner de la génération, cependant je n’ai pas cru devoir la dissimuler, d’autant plus que dans la recherche de la vérité la première règle de conduite est d’être de bonne foi avec soi-même. Je dois donc dire qu’ayant réfléchi sur ce sujet, aussi longtemps et aussi mûrement qu’il l’exige, j’ai cru avoir trouvé une réponse à cette question, que je vais tâcher d’expliquer, sans prétendre cependant la faire entendre parfaitement à tout le monde.
Il est clair pour quiconque entendra bien le système que nous avons établi dans les quatre premiers chapitres, et que nous avons prouvé par des expériences dans les chapitres suivants , que la reproduction se fait par la réunion de molécules organiques renvoyées de chaque partie du corps de l’animal ou du végétal dans un ou plusieurs réservoirs communs ; que les mêmes molécules qui servent à la nutrition et au développement du corps servent ensuite à la reproduction; que l’une et l’autre s’opèrent par la même matière et par les mêmes lois. Il me semble que j’ai prouvé cette vérité par tant de raisons et de faits qu’il n’est guère possible d’en douter; je n’en doute pas moi-même, et j’avoue qu’il ne me reste aucun scrupule sur le fond de cette théorie dont j’ai examiné très-rigoureusement les principes, et dont j’ai combiné très-scrupuleusement les conséquences et les détails; mais il est vrai qu’on pourrait avoir quelque raison de me demander pourquoi chaque animal, chaque végétal, chaque être organisé ne produit pas tout seul son semblable, puisque chaque individu renvoie de toutes les parties de son corps dans un réservoir commun toutes les molécules organiques nécessaires à la formation du petit être organisé. Pourquoi donc cet être organisé ne s’y forme-t-il pas, et que dans presque tous les animaux il faut que la liqueur qui contient ces molécules organiques soit mêlée avec celle de l’autre sexe pour produire un animal? Si je me contente de répondre que dans presque tous les végétaux, dans toutes les espèces d’animaux qui se produisent par la division de leur corps, et dans celle des pucerons qui se reproduisent d’eux-mêmes, la nature suit en effet la règle qui nous paraît la plus naturelle, que tous ces individus produisent d’euxmêmes d’autres petits individus semblables, et qu’on doit regarder comme une exception à cette règle l’emploi qu’elle fait des sexes dans les autres espèces d’animaux, on aura raison de me dire que l’exception est plus grande et plus universelle que la règle, et c’est en effet là le point de la difficulté ; difficulté qu’on n’affaiblit que très-peu lorsqu’on dira que chaque individu produirait peut-être son semblable, s’il avait des organes convenables et s’il contenait la matière nécessaire à la nourriture de l’embryon; car alors on demandera pourquoi les femelles, qui ont cette matière et en
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même temps les organes convenables, ne produisent pas d’elles-mêmes d’autres femelles, puisque dans cette hypothèse on veut que ce ne soit que faute de matrice ou de matière propre à l’accroissement et au développement du fœtus que le mâle ne peut pas produire de lui-même. Cette réponse ne lève donc pas la difficulté en entier; car, quoique nous voyions que les femelles des ovipares produisent d’elles-mêmes des œufs qui sont des corps organisés, cependant jamais les femelles, de quelque espèce qu’elles soient, n’ont seules produit des animaux femelles, quoiqu’elles soient douées de tout ce qui paraît nécessaire à la nutrition et au développement du fœtus. Il faut au contraire, pour que la production de presque toutes les espèces d’animaux s’accomplisse, que le mâle et la femelle concourent, que les deux liqueurs séminales se mêlent et se pénètrent, sans quoi il n’y a aucune génération d’animal.
Si nous disons que l’établissement local des molécules organiques et de toutes les parties qui doivent former un fœtus ne peut pas se faire de soimême dans l’individu qui fournit ces molécules; que, par exemple, dans les testicules et les vésicules séminales de l’homme qui contiennent toutes les molécules nécessaires pour former un mâle, l’établissement local, l’arrangement de ces molécules ne peut se faire, parce que ces molécules qui y sont renvoyées sont aussi continuellement repompées, et qu’il y a une espèce de circulation de la semence, ou plutôt un repompement continuel de cette liqueur dans le corps de l’animal, et que comme ces molécules ont une très-grande analogie avec le corps de l’animal qui les a produites, il est fort naturel de concevoir que tant qu’elles sont dans le corps de ce même individu la force, qui pourrait les réunir et en former un fœtus, doit céder à cette force plus puissante par laquelle elles sont repompées dans le corps de l’animal, ou du moins que l’effet de cette réunion est empêché par l’action continuelle des nouvelles molécules organiques qui arrivent dans ce réservoir, et de celles qui en sont repompées et qui retournent dans les vaisseaux du corps de l’animal : si nous disons de même que les femmes, dont les corps glanduleux des testicules contiennent la liqueur séminale, laquelle distille continuellement sur la matrice, ne produisent pas d’ellesmêmes des femelles, parce que cette liqueur qui a, comme celle du mâle, avec le corps de l’individu qui la produit, une très-grande analogie, est repompée par les parties du corps de la femelle, et que, comme cette liqueur est en mouvement, et, pour ainsi dire en circulation continuelle, il ne peut se faire aucune réunion, aucun établissement local des parties qui doivent former une femelle, parce que la force qui doit opérer cette réunion n’est pas aussi grande que celle qu’exerce le corps de l’animal pour repomper et s’assimiler ces molécules qui en ont été extraites, mais qu’au contraire, lorsque les liqueurs séminales sont mêlées, elles ont entre elles plus d’analogie qu’elles n’en ont avec les parties du corps de la femelle ou
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se fait Je mélange, et que c’est par cette raison que la réunion ne s’opère qu'au moyen de ce mélange, nous pourrons par cette réponse avoir satisfait à une partie de la question. Mais, en admettant cette explication, on pourra me demander encore pourquoi la manière ordinaire de génération dans les animaux n’est-elle pas celle qui s’accorde le mieux avec cette supposition? car il faudrait alors que chaque individu produisît comme produisent les limaçons, que chacun donnât quelque chose à l’autre également et mutuellement, et que chaque individu remportant les molécules organiques que l’autre lui aurait fournies, la réunion s’en fit d’elle-même et par la seule force d’affinité de ces molécules entre elles, qui, dans ce cas, ne serait plus détruite par d’autres forces comme elle l’était dans le corps de l’autre individu. J’avoue que si c’était par cette seule raison que les molécules organiques ne se réunissent pas dans chaque individu, il serait naturel d'en conclure que le moyen le plus court pour opérer la reproduction des animaux serait celui de leur donner les deux sexes en même temps, et que par conséquent nous devrions trouver beaucoup plus d’animaux doués des deux sexes, comme sont les limaçons, que d’autres animaux qui n’auraient qu’un seul sexe; mais c’est tout le contraire, cette manière de génération est particulière aux limaçons et à un petit nombre d’autres espèces d’animaux; l’autre où la communication n’est pas mutuelle, où l’un des individus ne reçoit rien de l’autre individu et où il n’y a qu’un individu qui reçoit et qui produit, est au contraire la manière la plus générale et celle que la nature emploie le plus souvent. Ainsi cette réponse ne peut satisfaire pleinement à la question qu’en supposant que c’est uniquement faute d’organes que le mâle ne produit rien, que ne pouvant rien recevoir de la femelle, et que n’ayant d’ailleurs aucun viscère propre à contenir, et à nourrir le fœtus, il est impossible qu’il produise comme la femelle qui est douée de ces organes.
On peut encore supposer que, dans la liqueur de chaque individu, l’activité des molécules organiques qui proviennent de cet individu a besoin d’être contre-balancée par l’activité ou la force des molécules d’un autre individu, pour quelles puissent se fixer; qu’elles ne peuvent perdre cette activité que par la résistance ou le mouvement contraire d’autres molécules semblables et qui proviennent d’un autre individu, et que sans cette espèce d’équilibre entre l’action de ces molécules de deux individus différents il ne peut résulter l’état de repos, ou plutôt l’établissement locai des parties organiques qui est nécessaire pour la formation de l’animal ; que quand il arrive dans le réservoir séminal d’un individu des molécules organiques semblables à toutes les parties de cet individu dont elles sont renvoyées, ces molécules ne peuvent se fixer parce que leur mouvement n’est point contre-balancé et qu’il ne peut l’être que par l’action et le mouvement contraires d’autant d’autres molécules qui doivent provenir d’un autre indi-
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vida, ou de parties différentes dans le même individu; que, par exemple, dans les arbres chaque bouton qui peut devenir un petit arbre a d’abord été comme le réservoir des molécules organiques renvoyées de certaines parties de l’arbre; mais que l’activité de ces molécules n’a été fixée qu’après le renvoi dans le même lieu de plusieurs autres molécules provenant d’autres parties, et qu’on peut regarder sous ce point de vue les unes comme venant des parties mâles, et les autres comme provenant des parties femelles ; en sorte que dans ce sens tous les êtres vivants ou végétants doivent tous avoir les deux sexes conjointement ou séparément pour pouvoir produire leur semblable : mais cette réponse est trop générale pour ne pas laisser encore beaucoup d’obscurité; cependant si l’on fait attention à tous les phénomènes, il me paraît qu’on peut l’éclaircir davantage. Le résultat du mélange des deux liqueurs, masculine et féminine, produit non-seulement un fœtus mâle ou femelle, mais encore d’autres corps organisés, et qui d’eux-mêmes ont une espèce de végétation et un accroissement réel: le placenta, les membranes, etc, sont produits en même temps que le fœtus, et cette production paraît même se développer la première ; il y a donc dans la liqueur séminale, soit du mâle, soit de la femelle, ou dans le mélange de toutes deux, non-seulement les molécules organiques nécessaires à la production du fœtus, mais aussi celles qui doivent former le placenta et les enveloppes ; et l’on ne sait pas d’où ces molécules organiques peuvent venir, puisqu’il n’y a aucune partie dans le corps, soit du mâle, soit de la femelle, dont ces molécules aient pu être renvoyées, et que par conséquent on ne voit pas qu’il y ait une origine primitive de la forme qu’elles prennent 1 lorsqu’elles forment ces espèces de corps organisés différents du corps de l’animal. Dès lors, il me semble qu’on ne peut pas se dispenser d’admettre que les molécules des liqueurs séminales de chaque individu mâle et femelle, étant également organiques et actives, forment toujours des corps organisés toutes les fois qu’elles peuvent se fixer en agissant mutuellement les unes sur les autres; que les parties employées à former un mâle seront d’abord celles du sexe masculin qui se fixeront les premières et formeront les parties sexuelles, et qu’ensuite celles qui sont communes aux deux individus pourront se fixer indifféremment pour former le reste du corps, et que le placenta et les enveloppes sont formés de l’excédant des molécules organiques qui n’ont pas été employées à former le fœtus : si, comme nous le supposons, le fœtus est mâle, alors il reste pour former le placenta et les enveloppes toutes les molécules organiques 2 des parties du sexe féminin
1 . On ne voit pas qu'il y ait une origine primitive de la forme qu’elles prennent : objection que se fait très-sensément Buffon, et qui, dans la théorie des moules intérieurs, est insoluble. Le placenta et les enveloppes n’ont point eu de moule.
2. Il reste les molécules organiques soit : mais où est le moule intérieur? Où est V origine
primitive de la forme renvoyée ?
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qui n’ont pas été employées, et aussi toutes celles de l’un ou de l’autre des individus qui ne seront pas entrées dans la composition du fœtus, qui ne peut en admettre que la moitié; et de même, si le fœtus est femelle, il reste pour former le placenta toutes les molécules organiques des parties du sexe masculin et celles des autres parties du corps, tant du mâle que de la femelle, qui ne sont pas entrées dans la composition du fœtus, ou qui en ont été exclues par la présence des autres molécules semblables qui se sont réunies les premières.
Mais, dira-t-on, les enveloppes et le placenta devraient alors être un autre fœtus qui serait femelle si le premier était mâle, et qui serait mâle si le premier était femelle, car le premier n’ayant consommé pour se former que les molécules organiques des parties sexuelles de l’un des individus, et autant d’autres molécules organiques de l’un et de l’autre des individus , qu’il en fallait pour sa composition entière , il reste toutes les molécules des parties sexuelles de l’autre individu, et de plus la moitié des autres molécules communes aux deux individus. A cela on peut répondre que la première réunion, le premier établissement local des molécules organiques, empêche que la seconde réunion se fasse, ou du moins se fasse sous la même forme ; que le fœtus étant formé le premier, il exerce une force à l’extérieur qui dérange l’établissement des autres molécules organiques, et qui leur donne l’arrangement qui est nécessaire pour former le placenta et les enveloppes; que c’est par cette même force qu’il s’approprie les molécules nécessaires à son premier accroissement, ce qui cause nécessairement un dérangement qui empêche d’abord la formation d’un second fœtus, et qui produit ensuite un arrangement dont résulte la forme du placenta et des membranes.
Nous sommes assurés par ce qui a été dit ci-devant, et par les expériences et les observations que nous avons faites, que tous les êtres vivants contiennent une grande quantité de molécules vivantes et actives : la vie de l’animal ou du végétal ne paraît être que le résultat de toutes les actions, de toutes les petites vies particulières 1 (s’il m’est permis de m’exprimer ainsi) de chacune de ces molécules actives, dont la vie est primitive 2 et paraît ne pouvoir être détruite; nous avons trouvé ces molécules vivantes dans tous les êtres vivants ou végétants; nous sommes assurés que toutes ces molécules organiques sont également propres à la nutrition , el par
1. Petites vies particulières. Les molécules organiques ne sont, en effet, que de petites mes particulières, que Buffon suppose pour échapper à la difficulté de concevoir la formation de la vie, prise en général. Mais alors comment se forment ces petites vies? La difficulté n’a fait que changer. (Voyez la note 1 de la page 600. )
2. Buffon pose les molécules organiques : primitives , industructibles et réversibles. Étant primitives, les voilà toutes formées; indestructibles, elles pourront servir sans fin ; réversibles , elles pourront servir à tout. Buffon semble se donner toutes les ressources pour échapper à toutes les difficultés ; et cependant on va voir que , dans l’application , il n’échappe à aucune.
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conséquent à la reproduction des animaux ou des végétaux. Il n’est donc pas difficile de concevoir que, quand un certain nombre de ces molécules sont réunies, elles forment un être vivant; la vie étant dans chacune des parties, elle peut se retrouver dans un tout, dans un assemblage quelconque de ces parties. Ainsi les molécules organiques et vivantes étant communes à tous les êtres vivants, elles peuvent également former tel ou tel animal, tel ou tel végétal, selon qu’elles seront arrangées de telle ou telle façon; or cette disposition des parties organiques , cet arrangement , dépend absolument de la forme des individus qui fournissent ces molécules ; si c’est un animal qui fournit ces molécules organiques , comme en effet il les fournit dans sa liqueur séminale, elles pourront s’arranger sous la forme d’un individu semblable à cet animal; elles s’arrangeront en petit, comme elles s’étaient arrangées en grand lorsqu’elles servaient au développement du corps de l’animal : mais ne peut-on pas supposer que cet arrangement ne peut se faire dans de certaines espèces d’animaux, et même de végétaux, qu’au moyen d’un point d’appui ou d’une espèce de base autour de laquelle les molécules puissent se réunir, et que sans cela elles ne peuvent se fixer ni se rassembler, parce qu’il n’y a rien qui puisse arrêter leur activité? Or c’est cette base que fournit l’individu de l'autre sexe : Je m’explique.
Tant que ces molécules organiques sont seules de leur espèce, comme elles le sont dans la liqueur séminale de chaque individu, leur action ne produit aucun effet , parce qu’elle est sans réaction ; ces molécules sont en mouvement continuel les unes à l’égard des autres, et il n’y a rien qui puisse fixer leur activité, puisqu’elles sont toutes également animées, également actives; ainsi il ne se peut faire aucune réunion de ces molécules qui soit semblable à l’animal, ni dans l’une ni dans l’autre des liqueurs séminales des deux sexes, parce qu’il n’y a, ni dans l’une ni dans l’autre, aucune partie dissemblable, aucune partie qui puisse servir d’appui ou de base à l’action de ces molécules en mouvement; mais lorsque ces liqueurs sont mêlées, alors il y a des parties dissemblables, et ces parties sont les molécules qui proviennent des parties sexuelles : ce sont celles-là qui servent de base et de point d’appui aux autres molécules, et qui en fixent l’activité; ces parties étant les seules qui soient différentes des autres, il n’y a qu’elles seules qui puissent avoir un effet différent, réagir contre les autres, et arrêter leur mouvement.
Dans cette supposition, les molécules organiques qui, dans le mélange des liqueurs séminales des deux individus, représentent les parties sexuelles du mâle, seront les seules qui pourront servir de base ou de point d’appui aux molécules organiques qui proviennent de toutes les parties du corps de la femelle , et de même les molécules organiques qui , dans ce mélange , représentent les parties sexuelles de la femelle, seront les seules qui serviront de point d’appui aux molécules organiques qui proviennent de toutes
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les parties du corps du mâle, et cela, parce que ce sont les seules qui soient en effet différentes des autres. De là on pourrait conclure que l’enfant mâle est formé des molécules organiques du père pour les parties sexuelles , et des molécules organiques de la mère pour le reste du corps, et qu’au contraire la femelle ne tire de sa mère que le sexe, et qu’elle prend tout le reste de son père : les garçons devraient donc, à l’exception des parties du sexe, ressembler davantage à leur mère qu’à leur père, et lès filles plus au père qu’à la mère; cette conséquence, qui suit nécessairement de notre supposition, n’est peut-être pas assez conforme à l’expérience.
En considérant sous ce point de vue la génération par les sexes , nous en conclurons que ce doit être la manière de reproduction la plus ordinaire, comme elle l’est en effet. Les individus dont l’organisation est la plus complète, comme celle des animaux dont le corps fait un tout qui ne peut être ni séparé ni divisé, dont toutes les puissances se rapportent à un seul point et se combinent exactement , ne pourront se reproduire que par cette voie , parce qu’ils ne contiennent en effet que des parties qui sont toutes semblables entre elles, dont la réunion ne peut se faire qu’au moyen de quelques autres parties différentes fournies par un autre individu ; ceux dont l’organisation est moins parfaite, comme l’est celle des végétaux dont le corps fait un tout qui peut être divisé et séparé sans être détruit, pourront se reproduire par d’autres voies : 1° parce qu’ils contiennent des parties dissemblables , 2° parce que ces êtres n’ayant pas une forme aussi déterminée et aussi fixe que celle de l’animal , les parties peuvent suppléer les unes aux autres, et se changer selon les circonstances, comme l’on voit les racines devenir des branches et pousser des feuilles lorsqu’on les expose à l’air, ce qui fait que la position et l’établissement local des molécules qui doivent former le petit individu se peuvent faire de plusieurs manières.
Il en sera de même des animaux dont l’organisation ne fait pas un tout bien déterminé, comme les polypes d’eau douce et les autres qui peuvent se reproduire par la division ; ces êtres organisés sont moins un seul animal que plusieurs corps organisés semblables , réunis sous une enveloppe commune, comme les arbres sont aussi composés de petits arbres semblables (voyez chapitre n). Les pucerons, qui engendrent seuls, contiennent aussi des parties dissemblables, puisque après avoir produit d’autres pucerons, ils se changent en mouches qui ne produisent rien 1 . Les limaçons se communiquent mutuellement ces parties dissemblables , et ensuite ils produisent tous les deux; ainsi dans toutes les manières connues dont la génération s’opère, nous voyons que la réunion des molécules organiques qui doivent former la nouvelle production ne peut se faire que par le moyen de quelques autres parties différentes qui servent de point d’appui à ces molécules,