Voyez, ci-après, la note de la page
L’HISTOIRE NATURELLE
l’esprit étroit de ceux qui l’ont mal connue, et qui savent aussi peu juger de la force d’une vérité que des justes limites d’une analogie comparée. En effet , doit-on, parce que le sang circule, assurer que la sève circule aussi? doit-on conclure de la végétation connue des plantes à une pareille végétation dans les minéraux, du mouvement du sang à celui de la sève, de celui de la sève au mouvement du suc pétrifiant1 ? n’est-ce pas porter dans la réalité des ouvrages du Créateur les abstractions de notre esprit borné , et ne lui accorder, pour ainsi dire, qu’autant d’idées que nous en avons? Cependant on a dit, et on dit tous les jours des choses aussi peu fondées, et on bâtit des systèmes sur des faits incertains, dont l’examen n’a jamais été fait, et qui ne servent qu’à montrer le penchant qu’ont les hommes à vouloir trouver de la ressemblance dans les objets les plus différents, de la régularité où il ne règne que de la variété, et de l’ordre dans les choses qu’ils n’aperçoivent que confusément.
Car lorsque, sans s’arrêter à des connaissances superficielles dont les résultats ne peuvent nous donner que des idées incomplètes des productions et des opérations de la nature, nous voulons pénétrer plus avant, et examiner avec des yeux plus attentifs la forme et la conduite de ses ouvrages, on est aussi surpris de la variété du dessein que de la multiplicité des moyens d’exécution. Le nombre des productions de la nature, quoique prodigieux, ne fait alors que la plus petite partie de notre étonnement; sa mécanique, son art, ses ressources, ses désordres même, emportent toute notre admiration; trop petit pour cette immensité, accablé par le nombre des merveilles, l’esprit humain succombe : il semble que tout ce qui peut être, est ; la main du Créateur ne paraît pas s’être ouverte pour donner l’être à un certain nombre déterminé d’espèces ; mais il semble qu’elle ait jeté tout à la fois un monde d’êtres relatifs et non relatifs , une infinité de combinaisons harmoniques et contraires, et une perpétuité de destructions et de renouvellements. Quelle idée de puissance ce spectacle ne nous olfre-t-il pas ! quel sentiment de respect cette vue de l’univers ne nous inspire-t-elle pas pour son auteur! Que serait-ce si la faible lumière qui nous guide, devenait assez vive pour nous faire apercevoir l’ordre général des causes et de la dépendance des effets? mais l’esprit le plus vaste, et le génie le plus puissant, ne s’élèvera jamais à ce haut point de connaissance : les premières causes nous seront à jamais cachées, les résultats généraux de ces causes nous seront aussi difficiles à connaître que les causes mêmes; tout ce qui nous est possible, c’est d’apercevoir quelques effets particuliers, de les comparer, de les combiner, et enfin d’y reconnaître plutôt un ordre relatif à notre propre nature, que convenable à l’existence des choses que nous considérons.