‹ Œuvres complètes de Buffon avec la nomenclature Linnéenne et la classification de CuvierChapitre 29 sur 251 · C’est-à-dire le Pangolin · texte numérisé non relu

C’est-à-dire le Pangolin

L’HISTOIRE NATURELLE

espèce d’éléphant, l’âne une espèce de cheval, etc., et tout cela parce qu’il y a quelques petits rapports entre le nombre des mamelles et des dents de ces animaux, ou quelque ressemblance légère dans la forme de leurs cornes 1 .

Yoilà pourtant, et sans y rien omettre, à quoi se réduit ce système de la nature pour les animaux quadrupèdes. Ne serait-il pas plus simple, plus naturel et plus vrai de dire qu’un âne est un âne , et un chat un chat, que de vouloir, sans savoir pourquoi, qu’un âne soit un cheval, et un chat un loup-cervier?

On peut juger par cet échantillon de tout le reste du système. Les serpents, selon cet auteur, sont des amphibies, les écrevisses sont des insectes, et non-seulement des insectes, mais des insectes du même ordre que les poux et les puces, et tous les coquillages, les crustacés et les poissons mous sont des vers; les huîtres, les moules, les oursins, les étoiles de mer, les seiches, etc., ne sont, selon cet auteur, que des vers. En faut-il davantage pour faire sentir combien toutes ces divisions sont arbitraires, et cette méthode mal fondée?

On reproche aux anciens de n’avoir pas fait des méthodes, et les modernes se croient fort au-dessus d’eux parce qu’ils ont fait un grand nombre de ces arrangements méthodiques et de ces dictionnaires dont nous venons de parler, ils se sont persuadé que cela seul suffit pour prouver que les anciens n’avaient pas à beaucoup près autant de connaissances en histoire naturelle que nous en avons; cependant c’est tout le contraire, et nous aurons dans la suite de cet ouvrage mille occasions de prouver que les anciens étaient beaucoup plus avancés et plus instruits que nous ne le sommes, je ne dis pas en physique, mais dans l’histoire naturelle des animaux et des minéraux, et que les faits de cette histoire leur étaient bien plus familiers qu’à nous qui aurions dû profiter de leurs découvertes et de leurs remarques. En attendant qu’on en voie des exemples en détail, nous nous contenterons d’indiquer ici les raisons générales qui suffiraient pour le faire penser, quand même on n’en aurait pas des preuves particulières.

La langue grecque est une des plus anciennes, et celle dont on a fait le plus longtemps usage : avant et depuis Homère on a écrit et parlé grec jusqu’au treize ou quatorzième siècle, et actuellement encore le grec corrompu par les idiomes étrangers ne diffère pas autant du grec ancien que l’italien diffère du latin. Cette langue, qu’on doit regarder comme la plus parfaite et la plus abondante de toutes, était dès le temps d’Homère portée à un grand point de perfection, ce qui suppose nécessairement une ancienneté considérable avant le siècle même de ce grand poète; car l’on pourrait estimer l’ancienneté ou la nouveauté d’une langue par la quantité

1. Au lecteur, qui voit toutes ces critiques (souvent puériles) de Buffon contre Linné, ai-je besoin de rappeler ce que j’ai déjà dit : que, lorsque Buffon écrivait ce Discours, il n’était pas encore naturaliste.'

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plus ou moins grande des mots, et la variété plus ou moins nuancée des constructions : or nous avons dans cette langue les noms d’une très-grande quantité de choses qui n’ont aucun nom en latin ou en français, les animaux les plus rares, certaines espèces d’oiseaux ou de poissons, ou de minéraux qu’on ne rencontre que très-difficilement, très-rarement, ont des noms et des noms constants dans cette langue; preuve évidente que ces objets de l’histoire naturelle étaient connus , et que les Grecs non-seulement les connaissaient, mais même qu’ils en avaient une idée précise, qu’ils ne pouvaient avoir acquise que par une étude de ces mêmes objets, étude qui suppose nécessairement des observations et des remarques : ils ont même des noms pour les variétés, et ce que nous ne pouvons représenter que par une phrase, se nomme dans cette langue par un seul substantif. Cette abondance de mots, cette richesse d’expressions nettes et précises ne supposent-elles pas la même abondance d’idées et de connaissances? Ne voit-on pas que des gens qui avaient nommé beaucoup plus de choses que nous, en connaissaient par conséquent beaucoup plus? et cependant ils n’avaient pas fait, comme nous, des méthodes et des arrangements arbitraires; ils pensaient que la vraie science est la connaissance des faits, que pour l’acquérir il fallait se familiariser avec les productions de la nature, donner des noms à toutes, afin de les faire reconnaître, de pouvoir s’en entretenir, de se représenter plus souvent les idées des choses rares et singulières, et de multiplier ainsi des connaissances qui sans cela se seraient peut-être évanouies, rien n’étant plus sujet à l’oubli que ce qui n’a point de nom. Tout ce qui n’est pas d’un usage commun ne se soutient que par le secours des représentations.

D’ailleurs les anciens qui ont écrit sur l’histoire naturelle étaient de grands hommes, et qui ne s’étaient pas bornés à cette seule étude; ils avaient l’esprit élevé, des connaissances variées, approfondies, et des vues générales, et s’il nous paraît au premier coup d’œil qu’il leur manquât un peu d’exactitude dans de certains détails, il est aisé de reconnaître, en les lisant avec réflexion, qu’ils ne pensaient pas que les petites choses méritassent une attention aussi grande que celle qu’on leur a donnée dans ces derniers temps; et quelque reproche que les modernes puissent faire aux anciens, il me paraît qu’ Aristote, Théophraste et Pline qui ont été les premiers naturalistes, sont aussi les plus grands à certains égards. L’histoire des animaux d’Aristote est peut-être encore aujourd’hui ce que nous avons de mieux fait en ce genre, et il serait fort à désirer qu'il nous eût laissé quelque chose d’aussi complet sur les végétaux et sur les minéraux, mais les deux livres des plantes que quelques auteurs lui attribuent, ne ressemblent pas à ses autres ouvrages et ne sont pas en effet de lui a. Il est vrai que la botanique n’était pas fort en honneur de son temps : les Grecs, et même

a. Voyez le Commentaire de Scaliger.

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les Romains, ne la regardaient pas comme une science qui dût exister par elle-même et qui dût faire un objet à part, ils ne la considéraient que relativement à l’agriculture, au jardinage, à la médecine et aux arts; et quoique Théophraste, disciple d’Aristote, connût plus de cinq cents genres de plantes, et que Pline en cite plus de mille, ils n’en parlent que pour nous en apprendre la culture, ou pour nous dire que les unes entrent dans la composition des drogues, que les autres sont d’usage pour les arts, que d’autres servent à orner nos jardins, etc. , en un mot, ils ne les considèrent que par T utilité qu’on en peut tirer, et ils ne se sont pas attachés à les décrire exactement.

L’histoire des animaux leur était mieux connue que celle des plantes. Alexandre donna des ordres et fit des dépenses très-considérables pour rassembler des animaux et en faire venir de tous les pays, et il mit Aristote en état de les bien observer ; il paraît par son ouvrage qu’il les connaissait peut-être mieux et sous des vues plus générales qu’on ne les connaît aujourd’hui. Enfin quoique les modernes aient ajouté leurs découvertes à celles des anciens, je ne vois pas que nous ayons sur l’histoire naturelle beaucoup d’ouvrages modernes qu’on puisse mettre au-dessus de ceux d’Aristote et de Pline; mais comme la prévention naturelle qu’on a pour son siècle pourrait persuader que ce que je viens de dire est avancé témérairement, je vais faire en peu de mots l’exposition du plan de leurs ouvrages.

Aristote commence son histoire des animaux par établir des différences et des ressemblances générales entre les différents genres d’animaux ; au lieu de les diviser par de petits caractères particuliers, comme l’ont fait les modernes, il rapporte historiquement tous les faits et toutes les observations qui portent sur des rapports généraux et sur des caractères sensibles ; il tire ces caractères de la forme, de la couleur, de la grandeur et de toutes les qualités extérieures de l’animal entier, et aussi du nombre et de la position de ses parties, de la grandeur, du mouvement, de la forme de ses membres, des rapports semblables ou différents qui se trouvent dans ces mêmes parties comparées , et il donne partout des exemples pour se faire mieux entendre : il considère aussi les différences des animaux par leur façon de vivre, leurs actions et leurs mœurs, leurs habitations, etc.; il parle des parties qui sont communes et essentielles aux animaux, et de celles qui peuvent manquer et qui manquent en effet à plusieurs espèces d’animaux : le sens du toucher, dit-il, est la seule chose qu’on doive regarder comme nécessaire, et qui ne doit manquer à aucun animal ; et comme ce sens est commun à tous les animaux, il n’est pas possible de donner un nom à la partie de leur corps, dans laquelle réside la faculté de sentir. Les parties les plus essentielles sont celles par lesquelles l’animal prend sa nourriture, celles qui reçoivent et digèrent cette nourriture, et celles par où il en rend le superflu. Il examine ensuite les variétés de la génération des ani-

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maux, celles de leurs membres et de leurs différentes parties qui servent à leurs mouvements et à leurs fonctions naturelles. Ces observations générales et préliminaires font un tableau dont toutes les parties sont intéressantes, et ce grand philosophe dit aussi qu’il les a présentées sous cet aspect pour donner un avant-goût de ce qui doit suivre et faire naître l’attention qu’exige l’histoire particulière de chaque animal, ou plutôt de chaque chose.

Il commence par l’homme et il le décrit le premier, plutôt parce qu’il est l’animal le mieux connu, que parce qu’il est le plus parfait; et pour rendre sa description moins sèche et plus piquante, il tâche de tirer des connaissances morales en parcourant les rapports physiques du corps humain, il indique les caractères des hommes par les traits de leur visage : se bien connaître en physionomie serait en effet une science bien utile à celui qui l’aurait acquise, mais peut-on la tirer de l’histoire naturelle? Il décrit donc l’homme par toutes ses parties extérieures et intérieures, et cette description est la seule qui soit entière : au lieu de décrire chaque animal en particulier, il les fait connaître tous par les rapports que toutes les parties de leur corps ont avec celles du corps de l’homme; lorsqu’il décrit, par exemple, la tête humaine, il compare avec elle la tête de différentes espèces d’animaux, il en est de même de toutes les autres parties; à la description du poumon de l’homme, il rapporte historiquement tout ce qu’on savait des poumons des animaux, et il fait l’histoire de ceux qui en manquent; de même à l’occasion des parties de la génération, il rapporte toutes les variétés des animaux dans la manière de s’accoupler, d’engendrer, de porter et d’accoucher, etc.; à l’occasion du sang il fait l’histoire des animaux qui en sont privés *, et suivant ainsi ce plan de comparaison, dans lequel, comme l’on voit, l’homme sert de modèle, et ne donnant que les différences qu’il y a des animaux à l’homme, et de chaque partie des animaux à chaque partie de l’homme, il retranche à dessein toute description particulière, il évite par là toute répétition, il accumule les faits, et il n’écrit pas un mot qui soit inutile ; aussi a-t-il compris dans un petit volume un nombre presque infini de différents faits, et je ne crois pas qu’il soit possible de réduire à de moindres termes tout ce qu’il avait à dire sur celte matière, qui paraît si peu susceptible de cette précision, qu’il fallait un génie comme le sien pour y conserver en même temps de l’ordre et de la netteté. Cet ouvrage d’Aristote s’est présenté à mes yeux comme une table de matières qu’on aurait extraite avec le plus grand soin, de plusieurs milliers de volumes remplis de descriptions et d’observations de toute espèce ; c’est l’abrégé le plus savant qui ait jamais été fait, si la science est en effet l’histoire des faits : et quand môme on supposerait qu’ Aristote aurait tiré de tous les livres de son temps ce qu’il a mis dans le sien, le

1 Des animaux qui en sont 'privés: c’est-à-dire des animaux à sang blanc , des animaux

privés de sang rouge.

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plan de l’ouvrage, sa distribution, le choix des exemples, la justesse des comparaisons, une certaine tournure dans les idées, que j’appellerais volontiers le caractère philosophique, ne laissent pas douter un instant qu’il ne fut lui-même bien plus riche que ceux dont il aurait emprunté.

Pline a travaillé sur un plan bien plus grand, et peut-être trop vaste, il a voulu tout embrasser, et il semble avoir mesuré la nature et l’avoir trouvée trop petite encore pour l’étendue de son esprit ; son histoire naturelle comprend, indépendamment de l’histoire des animaux, des plantes et des minéraux, l’histoire du ciel et de la terre, la médecine, le commerce, la navigation, l’histoire des arts libéraux et mécaniques, l’origine des usages, enfin toutes les sciences naturelles et tous les arts humains; et ce qu’il y a d’étonnant , c’est que dans chaque partie Pline est également grand, l’élévation des idées, la noblesse du style relèvent encore sa profonde érudition ; non-seulement il savait tout ce qu’on pouvait savoir de son temps, mais il avait cette facilité de penser en grand qui multiplie la science, il avait cette finesse de réflexion de laquelle dépendent l’élégance et le goût, et il communique à ses lecteurs une certaine liberté d’esprit, une hardiesse de penser qui est le germe de la philosophie. Son ouvrage tout aussi varié que la nature la peint toujours en beau, c’est, si l’on veut, une compilation de tout ce qui avait été écrit avant lui, une copie de tout ce qui avait été fait d’excellent et d’utile à savoir; mais cette copie a de si grands traits, cette compilation contient des choses rassemblées d’une manière si neuve, qu’elle est préférable à la plupart des ouvrages originaux qui traitent des mêmes matières.

Nous avons dit que l’histoire fidèle et la description exacte de chaque chose étaient les deux seuls objets que l’on devait se proposer d’abord dans l’étude de l’histoire naturelle. Les anciens ont bien rempli le premier, et sont peut-être autant au-dessus des modernes par cette première partie, que ceux-ci sont au-dessus d’eux par la seconde ; car les anciens ont très-bien traité l’historique de la vie et des mœurs des animaux, de la culture et des usages des plantes, des propriétés et de l’emploi des minéraux , et en même temps ils semblent avoir négligé à dessein la description de chaque chose : ce n’est pas qu’ils ne fussent très-capables de la bien faire, mais ils dédaignaient apparemment d’écrire des choses qu’ils regardaient comme inutiles, et cette façon de penser tenait à quelque chose de général et n’était pas aussi déraisonnable qu’on pourrait le croire, et même ils ne pouvaient guère penser autrement. Premièrement ils cherchaient à être courts et à ne mettre dans leurs ouvrages que les faits essentiels et utiles, parce qu’ils n’avaient pas, comme nous, la facilité de multiplier les livres, et de les grossir impunément. En second lieu ils tournaient toutes les sciences du côté de futilité, et donnaient beaucoup moins que nous à la vaine curiosité; tout ce qui n’était pas intéressant pour la société, pour la santé, pour les

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arts, était négligé, ils rapportaient tout à l’homme moral, et ils ne croyaient pas que les choses qui n’avaieni point d’usage fussent dignes de l’occuper; un insecte inutile dont nos observateurs admirent les manœuvres, une herbe sans vertu dont nos botanistes observent les étamines, n’étaient pour eux qu’un insecte ou une herbe : on peut citer pour exemple le vingt-septième livre de Fline, Reliqua herbarum généra, où il met ensemble toutes les herbes dont il ne fait pas grand cas, qu’il se contente de nommer par lettres alphabétiques, en indiquant seulement quelqu’un de leurs caractères généraux et de leurs usages pour la médecine. Tout cela venait du peu de goût que les anciens avaient pour la physique, ou, pour parler plus exactement, comme ils n’avaient .aucune idée de ce que nous appelons physique particulière et expérimentale, ils ne pensaient pas que l’on pût tirer aucun avantage de l’examen scrupuleux et de la description exacte de toutes les parties d’une plante ou d’un petit animal, et ils ne voyaient pas les rapports que cela pouvait avoir avec l’explication des phénomènes de la nature.

Cependant cet objet est le plus important, et il ne faut pas s’imaginer, même aujourd'hui, que dans l’étude de l’histoire naturelle on doive se borner uniquement à faire des descriptions exactes et à s’assurer seulement des faits particuliers; c’est à la vérité, et comme nous l’avons dit, le but essentiel qu’on doit se proposer d’abord, mais il faut tâcher de s’élever à quelque chose de plus grand et plus digne encore de nous occuper, c’est de combiner les observations, de généraliser les faits, de les lier ensemble par la force des analogies, et de tâcher d’arriver à ce haut degré de connaissances où nous pouvons juger que les effets particuliers dépendent d’effets plus généraux, où nous pouvons comparer la nature avec elle-même dans ses grandes opérations, et d’où nous pouvons enfin nous ouvrir des routes pour perfectionner les différentes parties de la physique. Une grande mémoire, de l’assiduité et de l’attention suffisent pour arriver au premier but; mais il faut ici quelque chose de plus, il faut des vues générales, un coup d’œil ferme et un raisonnement formé plus encore par la réflexion que par l’étude ; il faut enfin cette qualité d’esprit qui nous fait saisir les rapports éloignés, les rassembler et en former un corps d’idées raisonnées, après en avoir apprécié au juste les vraisemblances et en avoir pesé les probabilités.

C’est ici où l’on a besoin 1 de méthode pour conduire son esprit, non pas de celle dont nous avons parlé, qui ne sert qu’à arranger arbitrairement des mots, mais de cette méthode qui soutient l’ordre même des choses, qui guide notre raisonnement, qui éclaire nos vues, les étend et nous empêche de nous égarer.

Les plus grands philosophes ont senti la nécessité de cette méthode, et

1. C’est ici où l’on a besoin Voyez la note de la page 9. Je laisse subsister ces irrégularités

de langage , habituelles à BulTon, m’étant imposé la loi de redonner exactement au lecteur ce grand écrivain.

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même ils ont voulu nous en donner des principes et des essais; mais les uns ne nous ont laissé que l’histoire de leurs pensées, et les autres la fable de leur imagination; et si quelques-uns se sont élevés à ce haut point de métaphysique d’où l’on peut voir les principes, les rapports et l’ensemble des sciences, aucun ne nous a sur cela communiqué ses idées, aucun ne nous a donné des conseils, et la méthode de bien conduire son esprit dans les sciences est encore à trouver : au défaut de préceptes on a substitué des exemples, au lieu de principes on a employé des définitions, au lieu de faits avérés, des suppositions hasardées.

Dans ce siècle même où les sciences paraissent être cultivées avec soin , je crois qu’il est aisé de s’apercevoir que la philosophie est négligée , et peut-être plus que dans aucun autre siècle; les arts qu’on veut appeler scientifiques ont pris sa place; les méthodes de calcul et de géométrie, celles de botanique et d’histoire naturelle, les formules, en un mot, et les dictionnaires occupent presque tout le monde; on s’imagine savoir davantage, parce qu’on a augmenté le nombre des expressions symboliques et des phrases savantes, et on ne fait point attention que tous ces arts ne sont que des échafaudages pour arriver à la science, et non pas la science ellemême , qu’il ne faut s’en servir que lorsqu’on ne peut s’en passer, et qu’on doit toujours se défier qu’ils ne viennent à nous manquer lorsque nous voudrons les appliquer à l’édifice.

La vérité, cet être métaphysique dont tout le monde croit avoir une idée claire, me paraît confondue dans un si grand nombre d’objets étrangers auxquels on donne son nom, que je ne suis pas surpris qu’on ait de la peine à la reconnaître. Les préjugés et les fausses applications se sont multipliés à mesure que nos hypothèses ont été plus savantes, plus abstraites et plus perfectionnées; il est donc plus difficile que jamais de reconnaître ce que nous pouvons savoir, et de le distinguer nettement de ce que nous devons ignorer. Les réflexions suivantes serviront au moins d’avis sur ce sujet important.

Le mot de vérité ne fait naître qu’une idée vague, il n’a jamais eu de définition précise, et la définition elle-même prise dans un sens général et absolu, n’est qu’une abstraction qui n’existe qu’en vertu de quelque supposition ; au lieu de chercher à faire une définition de la vérité, cherchons donc à faire une énumération, voyons de près ce qu’on appelle communément vérités, et tâchons de nous en former des idées nettes.

Il y a plusieurs espèces de vérités, et on a coutume de mettre dans le premier ordre les vérités mathématiques, ce 11e sont cependant que des vérités de définition ; ces définitions portent sur des suppositions simples, mais abstraites, et toutes les vérités en ce genre ne sont que des conséquences composées, mais toujours abstraites, de ces définitions. Nous avons fait les suppositions, nous. les avons combinées de toutes les façons, ce corps

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de combinaisons est la science mathématique; il n’y a donc rien dans cette science que ce que nous y avons mis, et les vérités qu’on en tire ne peuvent être que des expressions différentes sous lesquelles se présentent les suppositions que nous avons employées; ainsi les vérités mathématiques ne sont que les répétitions exactes des définitions ou suppositions. La dernière conséquence n’est vraie que parce qu’elle est identique avec celle qui la précède, et que celle-ci l’est avec la précédente, et ainsi de suite en remontant jusqu’à la première supposition; et comme les définitions sont les seuls principes sur lesquels tout est établi, et qu’elles sont arbitraires et relatives, toutes les conséquences qu’on en peut tirer sont également arbitraires et relatives. Ce qu’on appelle vérités mathématiques se réduit donc à des identités d’idées et n’a aucune réalité; nous supposons, nous raisonnons sur nos suppositions, nous en tirons des conséquences, nous concluons, la conclusion ou dernière conséquence est une proposition vraie relativement à notre supposition , mais cette vérité n’est pas plus réelle que la supposition elle-même. Ce n’est point ici le lieu de nous étendre sur les usages des sciences mathématiques , non plus que sur l’abus qu’on en peut faire , il nous suffit d’avoir prouvé que les vérités mathématiques ne sont que des vérités de définition, ou, si l’on veut, des expressions différentes de la même chose, et qu’elles ne sont vérités que relativement à ces mêmes définitions que nous avons faites; c’est par cette raison qu’elles ont l’avantage d’être toujours exactes et démonstratives, mais abstraites, intellectuelles et arbitraires.

Les vérités physiques, au contraire, ne sont nullement arbitraires et ne dépendent point de nous, au lieu d’être fondées sur des suppositions que nous ayons faites, elles ne sont appuyées que sur des faits; une suite de faits semblables, ou, si l’on veut, une répétition fréquente et une succession non interrompue des mêmes événements, fait l’essence de la vérité physique : ce qu’on appelle vérité physique n’est donc qu’une probabilité, mais une probabilité si grande qu’elle équivaut à une certitude. En mathématique on suppose, en physique on pose et on établit; là ce sont des définitions , ici ce sont des faits; on va de définitions en définitions dans les sciences abstraites, on marche d’observations en observations dans les sciences réelles; dans les premières on arrive à l’évidence, dans les dernières à la certitude. Le mot de vérité comprend l’une et l’autre et répond par conséquent à deux idées différentes, sa signification est vague et composée, il n’était donc pas possible de la définir généralement, il fallait, comme nous venons de le faire, en distinguer les genres afin de s’en former une idée nette.

Je ne parlerai pas des autres ordres de vérités; celles de la morale, par exemple, qui sont en partie réelles et en partie arbitraires, demanderaient une longue discussion qui nous éloignerait de notre but, et cela d’autant plus qu’elles n’ont pour objet et pour fin que des convenances et des probabilités.

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L’évidence mathématique et la certitude physique sont donc les deux seuls points sous lesquels nous devons considérer la vérité; dès qu’elle s’éloignera de Tune ou de l’autre, ce n’est plus que vraisemblance et probabilité. Examinons donc ce que nous pouvons savoir de science évidente ou certaine, après quoi nous verrons ce que nous ne pouvons connaître que par conjecture, et enfin ce que nous devons ignorer.

Nous savons ou nous pouvons savoir de science évidente toute? les propriétés ou plutôt tous les rapports des nombres, des lignes, des surfaces et de toutes les autres quantités abstraites; nous pourrons les savoir d’une manière plus complète à mesure que nous nous exercerons à résoudre de nouvelles questions, et d’une manière plus sûre à mesure que nous rechercherons les causes des difficultés. Comme nous sommes les créateurs de cette science, et qu’elle ne comprend absolument rien que ce que nous avons nousmêmes imaginé, il ne peut y avoir ni obscurités ni paradoxes qui soient réels ou impossibles, et on en trouvera toujours la solution en examinant avec soin les principes supposés et en suivant toutes les démarches qu’on a faites pour y arriver ; comme les combinaisons de ces principes et des façons de les employer sont innombrables, il y a dans les mathématiques un champ d’une immense étendue de connaissances acquises et à acquérir, que nous serons toujours les maîtres de cultiver quand nous voudrons, et dans lequel nous recueillerons toujours la même abondance de vérités.

Mais ces vérités auraient été perpétuellement de pure spéculation, de simple curiosité et d’entière inutilité, si on n’avait pas trouvé les moyens de les associer aux vérités physiques; avant que de considérer les avantages de cette union, voyons ce que nous pouvons espérer de savoir en ce genre.

Les phénomènes qui s’offrent tous les jours à nos yeux, qui se succèdent et se répètent sans interruption et dans tous les cas, sont le fondement de nos connaissances physiques. Il suffit qu’une chose arrive toujours de la même façon pour qu’elle fasse une certitude ou une vérité pour nous, tous les faits de la nature que nous avons observés, ou que nous pourrons observer, sont autant de vérités, ainsi nous pouvons en augmenter le nombre autant qu’il nous plaira, en multipliant nos observations; notre science n’est ici bornée que par les limites de l’univers.

Mais lorsqu’après avoir bien constaté les faits par des observations réitérées, lorsqu’après avoir établi de nouvelles vérités par des expériences exactes, nous voulons chercher les raisons de ces mêmes faits, les causes de ces effets, nous nous trouvons arrêtés tout à coup, réduits à tâcher de déduire les effets d’etfets plus généraux, et obligés d’avouer que les causes nous sont et nous seront perpétuellement inconnues , parce que nos sens étant euxmêmes les effets de causes que nous ne connaissons point, ils ne peuvent nous donner des idées que des effets , et jamais des causes; il faudra donc nous réduire à appeler cause un effet général, et renoncer à savoir au delà.

so

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Ces effets généraux sont pour nous les vraies lois de la nature , tous les phénomènes que nous reconnaîtrons tenir à ces lois et en dépendre seront autant de faits expliqués, autant de vérités comprises; ceux que nous ne pourrons y rapporter, seront de simples faits qu’il faut mettre en réserve, en attendant qu’un plus grand nombre d’observations et une plus longue expérience nous apprennent d’autres faits et nous découvrent la cause physique, c’est-à-dire l’effet général dont ces effets particuliers dérivent. C’est ici où l’union des deux sciences mathématique et physique peut donner de grands avantages, l’une donne le combien, et l’autre le comment des choses; et connue il s’agit ici de combiner et d’estimer des probabilités pour juger si un effet dépend plutôt d’une cause que d’une autre, lorsque vous avez imaginé par la physique le comment, c’est-à-dire lorsque vous avez vu qu’un tel effet pourrait bien dépendre de telle cause, vous appliquez ensuite le calcul pour vous assurer du combien de cet effet combiné avec sa cause, et si vous trouvez que le résultat s’accorde avec les observations, la probabilité que vous avez deviné juste augmente si fort qu’elle devient une certitude; au lieu que sans ce secours elle serait demeurée simple probabilité.

Il est vrai que cette union des mathématiques et de la physique ne peut se faire que pour un très-petit nombre de sujets ; il faut pour cela que les phénomènes que nous cherchons à expliquer, soient susceptibles d’être considérés d’une manière abstraite, et que de leur nature ils soient dénués de presque toutes qualités physiques , car pour peu qu’ils soient composés, le calcul ne peut plus s’y appliquer. La plus belle et la plus heureuse application qu’on en ait jamais faite, est au système du monde; et il faut avouer que si Newton ne nous eût donné que les idées physiques de son système, sans les avoir appuyées sur des évaluations précises et mathématiques, elles n’auraient pas eu à beaucoup près la même force ; mais on doit sentir en même temps qu’il y a très-peu de sujets aussi simples, c’est-à-dire aussi dénués de qualités physiques que l’est celui-ci; car la distance des planètes est si grande qu’on peut les considérer les unes à l’égard des autres comme n’étant que des points ; on peut en même temps, sans se tromper, faire abstraction de toutes les qualités physiques des planètes, et ne considérer que leur force d’attraction : leurs mouvements sont d’ailleurs les plus réguliers que nous connaissions, et n’éprouvent aucun retardement par la résistance : tout cela concourt à rendre l’explication du système du monde un problème de mathématique, auquel il ne fallait qu’une idée physique heureusement conçue pour le réaliser; et cette idée est d’avoir pensé que la force qui fait tomber les graves à la surface de la terre, pourrait bien être la même que celle qui retient la lune dans son orbite.

Mais, je le répète, il y a bien peu de sujets en physique où l’on puisse appliquer aussi avantageusement les sciences abstraites, et je ne vois guère que l’astronomie et l’optique auxquelles elles puissent être d’une grande

L’HISTOIIIE NATURELLE.

utilité ; l’astronomie par les raisons que nous venons d’exposer, et l’optique parce que la lumière étant un corps presque infiniment petit, dont les effets s’opèrent en ligne droite avec une vitesse presque infinie, ses propriétés sont presque mathématiques, ce qui fait qu’on peut y appliquer avec quelque succès le calcul et les mesures géométriques. Je ne parlerai pas des mécaniques, parce que la mécanique rationnelle est elle-même une science mathématique et abstraite, de laquelle la mécanique pratique ou l’art de faire et de composer les machines, n’emprunte qu’un seul principe par lequel on peut juger tous les effets en faisant abstraction des frottements et des autres qualités physiques. Aussi m’a-t-il toujours paru qu’il y avait une espèce d’abus dans la manière dont on professe la physique expérimentale, l’objet de cette science n’étant point du tout celui qu’on lui prête. La démonstration des effets mécaniques, comme de la puissance des leviers, des poulies, de l’équilibre des solides et des fluides, de l’effet des plans inclinés, de celui des forces centrifuges, etc., appartenant entièrement aux mathématiques, et pouvant être saine par les yeux de l’esprit avec la dernière évidence, il me paraît superflu de la représenter à ceux du corps; le vrai but est au contraire de faire des expériences sur toutes les choses que nous ne pouvons pas mesurer par le calcul, sur tous les effets dont nous ne connaissons pas encore les causes, et sur toutes les propriétés dont nous ignorons les circonstances , cela seul peut nous conduire à de nouvelles découvertes; au lieu que la démonstration des effets mathématiques ne nous apprendra jamais que ce que nous savions déjà.

Mais cet abus n’est rien en comparaison des inconvénients où l’on tombe lorsqu’on veut appliquer la géométrie et le calcul à des sujets de physique trop compliqués, à des objets dont nous ne connaissons pas assez les propriétés pour pouvoir les mesurer ; on est obligé dans tous ces cas de faire des suppositions toujours contraires à la nature, de dépouiller le sujet de la plupart de ses qualités, d’en faire un être abstrait qui ne ressemble plus à l’être réel, et lorsqu’on a beaucoup raisonné et calculé sur les rapports et les propriétés de cet être abstrait, et qu’on est arrivé à une conclusion tout aussi abstraite, on croit avoir trouvé quelque chose de réel, et on transporte ce résultat idéal dans le sujet réel, ce qui produit une infinité de fausses conséquences et d’erreurs.

C’est ici le point le plus délicat et le plus important de l’étude des sciences : savoir bien distinguer ce qu’il y a de réel dans un sujet, de ce que nous y mettons d'arbitraire en le considérant, reconnaître clairement les propriétés qui lui appartiennent et celles que nous lui prêtons, me paraît être le fondement de la vraie méthode de conduire son esprit dans les sciences; et si on ne perdait jamais de vue ce principe, on ne ferait pas une fausse démarche, on éviterait de tomber dans ces erreurs savantes qu’on reçoit souvent comme des vérités, on verrait disparaître les para-

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