ARTICLE VI
La surface de la terre n’est pas, comme celle de Jupiter, divisée par bandes alternatives et parallèles à l’équateur, au contraire elle est divisée d’un pôle à l’autre par deux bandes de terre et deux bandes de mer; la première et principale bande est l’ancien continent, dont la plus grande longueur se trouve être en diagonale avec l’équateur, et qu’on doit mesurer en commençant au nord de la Tartarie la plus orientale, de là à la terre qui avoisine le golfe Linchidolin, où les Moscovites vont pêcher des baleines, de là à Tobolsk, de Tobolsk à la mer Caspienne, de la mer Caspienne à la Mecque, de la Mecque à la partie occidentale du pays habité par le peuple de Galles en Afrique, ensuite au Monoemugi, au Monomotapa, et enfin au cap de Bonne-Espérance. Cette ligne, qui est la plus grande longueur de l’ancien continent, est d’environ 3,600 lieues, elle n’est interrompue que par la mer Caspienne et par la mer Rouge, dont les largeurs ne sont pas considérables, et on ne doit pas avoir égard à ces petites interruptions lorsque l’on considère, comme nous le faisons, la surface du globe divisée seulement en quatre parties.
Cette plus grande longueur se trouve en mesurant le continent en diagonale; car, si on le mesure au contraire suivant les méridiens, on verra qu’il n’y a que 2,500 lieues depuis le cap nord de Laponie jusqu’au cap de Bonne-Espérance, et qu’on traverse la mer Baltique dans sa longueur et la mer Méditerranée dans toute sa largeur, ce qui fait une bien moindre longueur et de plus grandes interruptions que par la première route; à l’égard de toutes les autres distances qu’on pourrait mesurer dans l’ancien continent sous les mêmes méridiens, on les trouvera encore beaucoup plus petites que celle-ci, n’y ayant, par exemple, que 1,800 lieues depuis la pointe méridionale de l’île de Ceylan jusqu’à la côte septentrionale de la Nouvelle-Zemble. De même si on mesure le continent parallèlement à l’équateur, on trouvera que la plus grande longueur sans interruption se trouve depuis la côte occidentale de l’Afrique à Trefana, jusqu’à Ningpo sur la côte orientale de la Chine, et qu’elle est environ de 2,800 lieues; qu’une autre longueur sans interruption peut se mesurer depuis la pointe de la Bretagne à Brest jusqu’à la côte de la Tartarie chinoise, et qu’elle est environ de 2,300 lieues; qu’en mesurant depuis Bergen en Norvège jusqu’à la côte de Kamtschatka, il n’y a plus que 1,800 lieues. Toutes ces lignes ont, comme l’on voit, beaucoup moins de longueur que la première ; ainsi la plus grande étendue de l’ancien continent est en effet depuis le cap oriental de la Tartarie la plus septentrionale jusqu’au cap de Bonne-Espérance, c’est-à-dire de 3,600 lieues. (Voyez la première carte de Géographie.)
Cette ligne peut être regardée comme le milieu de la bande de terre qui compose l’ancien continent, car, en mesurant l’étendue de la surface du terrain des deux côtés de cette ligne, je trouve qu’il y a dans la partie qui est à gauche 2,471,092 \ lieues carrées, et que, dans la partie qui est à droite de cette ligne, il y a 2,469,687 lieues carrées, ce qui est une égalité singulière, et qui doit faire présumer, avec une très-grande vraisemblance, que cette ligne est le vrai milieu de l’ancien continent, en même temps qu’elle en est la plus grande longueur.
L’ancien continent a donc en tout environ 4,940,780 lieues carrées, ce qui ne fait pas une cinquième partie de la surface totale du globe; et on peut regarder ce continent comme une large bande de terre inclinée à l’équateur d’environ 30 degrés.
A l’égard du nouveau continent, on peut le regarder aussi comme une bande de terre, dont la plus grande longueur doit être prise depuis l’embouchure du fleuve de la Plata jusqu’à cette contrée marécageuse qui s’étend au delà du lac des Assiniboïls ; cette route va de l’embouchure du fleuve de la Plata au lac Caracares, de là elle passe chez les Mataguais, chez les Ghiriguanes, ensuite à Pocona, à Zongo, de Zongo chez les Zamas, les Marianas, les Moruas , de là à S.- Fé et à Carthagène , puis par le golfe du Mexique à la Jamaïque, à Cuba, tout le long de la péninsule de
la Floride, chez les Apalaches, les Chicachas, de là au fort Samt-Louis ou Crève-Cœur, au fort le Sueur, et enfin chez les peuples qui habitent au delà du lac des Assiniboïls, où l’étendue des terres n’a pas encore été reconnue. (Voyez la seconde carie de Géographie.)
Cette ligne, qui n’est interrompue que par le golfe du Mexique, qu’on doit regarder comme une mer méditerranée, peut avoir environ deux mille cinq cents lieues de longueur, et elle partage le nouveau continent en deux parties égales, dont celle qui est à gauche a 1,069,286 | lieues carrées de surface, et celle qui est à droite en a 1,070, 926-^ ; cette ligne, qui fait le milieu de la bande du nouveau continent, est aussi inclinée à l’équateur d’environ 30 degrés, mais en sens opposé, en sorte que celle de l’ancien continent s’étendant du nord-est au sud-ouest, celle du nouveau s’étend du nord-ouest au sud-est; et toutes ces terres ensemble, tant de l’ancien que du nouveau continent, font environ 7,080,993 lieues carrées, ce qui n’est pas, à beaucoup près, le tiers de la surface totale du globe qui en contient vingt-cinq millions *.
On doit remarquer que ces deux lignes qui traversent les continents dans leurs plus grandes longueurs, et qui les partagent chacun en deux parties égales, aboutissent toutes les deux au même degré de latitude septentrionale et australe. On peut aussi observer que les deux continents font des avances opposées et qui se regardent, savoir, les côtes de l’Afrique depuis les îles Canaries jusqu’aux côtes de la Guinée, et celles de l’Amérique depuis la Guiane jusqu’à l’embouchure de Rio-Janeiro.
Il paraît donc que les terres les plus anciennes du globe sont les pays qui sont aux deux côtés de ces lignes à une distance médiocre, par exemple, à 200 ou à 250 lieues de chaque côté; et, en suivant cette idée qui est fondée sur les observations que nous venons de rapporter, nous trouverons dans l’ancien continent que les terres les plus anciennes de l’Afrique sont celles qui s’étendent depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu’à la mer Rouge et jusqu’à l’Egypte, sur une largeur d’environ 500 lieues, et que par conséquent toutes les côtes occidentales de l’Afrique, depuis la Guinée jusqu’au détroit de Gibraltar, sont des terres plus nouvelles. De même nous reconnaîtrons qu’en Asie, si on suit la ligne sur la même largeur, les terres les plus anciennes sont l’Arabie heureuse et déserte, la Perse et la Géorgie, la Turcomanie et une partie de la Tartarie indépendante, la Circassie et une partie de la Moscovie, etc., que par conséquent l’Europe est plus nouvelle, et peut-être aussi la Chine et la partie orientale de la Tartarie; dans le nouveau continent nous trouverons que la terre Magellanique, la partie orientale du Brésil, du pays des Amazones, de la Guiane
1. « En multipliant la circonférence par le diamètre, on trouve que la surface de la terre est u de 16,502,400 lieues carrées. » (Maltebrun. Précis de la Géographie universelle , t. II, p. 46. — 1836.)
et du Canada sont des pays nouveaux en comparaison du Tucuman, du Pérou, de la terre ferme et des îles du golfe du Mexique, de la Floride, du Mississipi et du Mexique. On peut encore ajouter à ces observations deux faits qui sont assez remarquables; le vieux et le nouveau continent sont presque opposés l’un à 1 autre; l’ancien est plus étendu au nord de l’équateur qu’au sud , au contraire le nouveau l’est plus au sud qu’au nord de l’équateur; le centre de l’ancien continent est à 16 ou 18 degrés de latitude nord, et le centre du nouveau esta 16 ou 18 degrés de latitude sud, en sorte qu’ils semblent faits pour se contre-balancer. Il y a encore un rapport singulier entre les deux continents, quoiqu’il me paraisse plus accidentel que ceux dont je viens de parler; c’est que les deux continents seraient chacun partagés en deux parties qui seraient toutes quatre environnées de la mer de tous côtés sans deux petits isthmes, celui de Suez et celui de Panama.
Voilà ce que l’inspection attentive du globe peut nous fournir de plus général sur la division de la terre. Nous nous abstiendrons de faire sur cela des hypothèses et de hasarder des raisonnements qui pourraient nous conduire à de fausses conséquences, mais, comme personne n’avait considéré sous ce point de vue la division du globe , j’ai cru devoir communiquer ces remarques. Il est assez singulier que la ligne, qui fait la plus grande longueur des continents terrestres, les partage en deux parties égales; il ne l’est pas moins que ces deux lignes commencent et finissent aux mêmes degrés de latitude, et qu’elles soient toutes deux inclinées de même à l’équateur. Ces rapports peuvent tenir à quelque chose de général que l’on découvrira peut-être, et que nous ignorons. Nous verrons, dans la suite, à examiner plus en détail les inégalités de la figure des continents; il nous suffit d’observer ici que les pays les plus anciens doivent être les plus voisins de ces lignes, et en même temps les plus élevés, et que les terres plus nouvelles en doivent être les plus éloignées, et en même temps les plus basses. Ainsi en Amérique la terre des Amazones, la Guiane et le Canada seront les parties les plus nouvelles : en jetant les yeux sur la carte de ces pays, on voit que les eaux y sont répandues de tous côtés, qu’il y a un grand nombre de lacs et de très-grands fleuves, ce qui indique encore que ces terres sont nouvelles; au contraire le Tucuman, le Pérou et le Mexique sont des pays très-élevés, fort montueux, et voisins de la ligne qui partage le continent, ce qui semble prouver qu’ils sont plus anciens que ceux dont nous venons de parler. De même toute l’Afrique est très-montueuse, et cette partie du monde est fort ancienne; il n’y a guère que l’Égypte, la Barbarie et les côtes occidentales de l’Afrique jusqu’au Sénégal, qu’on puisse regarder comme de nouvelles terres. L’Asie est aussi une terre ancienne , et peut-être la plus ancienne de toutes , surtout l’Arabie, la Perse et la Tartarie; mais les inégalités de cette vaste partie du
monde demandent, aussi bien que celles de l’Europe, un détail que nous renvoyons à un autre article. On pourrait dire en général que l’Europe est un pays nouveau, la tradition sur la migration des peuples et sur, l’origine des arts et des sciences paraît l’indiquer; il n’y a pas longtemps; qu’elle était encore remplie de marais et couverte de forêts, au lieu que dans les pays très-anciennement habités il y a peu de bois, peu d’eau, point de marais, beaucoup de landes et de bruyères ; une grande quantité de montagnes dont les sommets sont secs et stériles, car les hommes détruisent les bois, contraignent les eaux, resserrent les fleuves, dessèchent les marais, et avec le temps ils donnent à la terre une face toute différente de celle des pays inhabités ou nouvellement peuplés.
Les anciens ne connaissaient qu’une très-petite partie du globe; l’Amérique entière, les terres arctiques, la terre australe et Magellanique, une grande partie de l’intérieur de l’Afrique leur étaient entièrement inconnues; ils ne savaient pas que la zone torride était habitée, quoiqu’ils eussent navigué tout autour de l’Afrique, car il y a 2200 ans que Neco, roi d’Égypte, donna des vaisseaux à des Phéniciens qui partirent de la mer Pvouge, côtoyèrent l’Afrique , doublèrent le cap de Bonne-Espérance, et, ayant employé deux ans à faire ce voyage, ils entrèrent la troisième année dans le détroit de Gibraltar. (Voyez Hérodote, lib. îv. ) Cependant les anciens ne connaissaient pas la propriété qu’a l’aimant de se diriger vers les -pôles du monde, quoiqu’ils connussent celle qu’il a d’attirer le fer; ils ignoraient la cause générale du flux et du reflux de la mer; ils n’étaient pas sûrs que l’océan environnât le globe sans interruption : quelques-uns à la vérité l’ont soupçonné, mais avec si peu de fondement qu’aucun n’a osé dire ni même conjecturer qu’il était possible de faire le tour du monde. Magellan a été le premier qui l’ait fait en l’année 1519 dans l’espace de 1124 jours. François Drake a été le second en 1 577, et il l’a fait en 1056 jours. Ensuite Thomas Cavendish a fait ce grand voyage en 777 jours dans l’année 1586 ; ces fameux voyageurs ont été les premiers qui aient démontré physiquement la sphéricité et l’étendue de la circonférence de la terre; car les anciens étaient aussi fort éloignés d’avoir une juste mesure de cette circonférence du globe, quoiqu’ils y eussent beaucoup travaillé. Les vents généraux et réglés, et l’usage qu’on en peut faire pour les voyages de long cours, leur étaient aussi absolument inconnus; ainsi on ne doit pas être surpris du peu de progrès qu’ils ont fait dans la géographie, puisque aujourd’hui , malgré toutes les connaissances que l’on a acquises par le secours des sciences mathématiques et par les découvertes des navigateurs, il reste encore bien des choses à trouver et de vastes contrées à découvrir. Presque toutes les terres qui sont du côté du pôle antarctique nous sont inconnues, on sait seulement qu’il y en a, et qu’elles sont séparées de tous les autres continents par l’océan; il reste aussi beaucoup de pays à découvrir
du côté du pôle arctique 1 , et l’on est obligé d’avouer, avec quelque espèce de regret, que depuis plus d’un siècle l’ardeur pour découvrir de nouvelles terres s’est extrêmement ralentie ; on a préféré, et peut-être avec raison , l’utilité qu’on a trouvée à faire valoir celles qu’on connaissait, à la gloire d’en conquérir de nouvelles.
Cependant la découverte de ces terres australes serait un grand objet de curiosité, et pourrait être utile; on n’a reconnu de ce côté-là que quelques côtes, et il est fâcheux que les navigateurs qui ont voulu tenter cette découverte en différents temps aient presque toujours été arrêtés par des glaces qui les ont empêchés de prendre terre. La brume, qui est fort considérable dans ces parages , est encore un obstacle : cependant, malgré ces inconvénients, il est à croire qu’en partant du cap de Bonne- Espérance en différentes saisons, on pourrait enfin reconnaître une partie de ces terres, lesquelles jusqu’ici font un monde à part.
11 y aurait encore un autre moyen qui peut-être réussirait mieux; comme les glaces et les brumes paraissent avoir arrêté tous les navigateurs qui ont entrepris la découverte des terres australes par l’océan atlantique, et que les glaces se sont présentées dans l’été de ces climats aussi bien que dans les autres saisons, ne pourrait-on pas se promettre un meilleur succès en changeant de route? Il me semble qu’on pourrait tenter d’arriver à ces terres par la mer Pacifique, en partant de Baldivia ou d’un autre port de la côte du Chili, et traversant cette mer sous le 50e degré de latitude sud. Il n’y a aucune apparence que cette navigation, qui n’a jamais été faite, fut périlleuse, et il est probable qu’on trouverait dans cette traversée de nouvelles terres; car ce qui nous reste à connaître du côté du pôle austral est si considérable, qu’on peut, sans se tromper, l’évaluer à plus du quart de la superficie du globe, en sorte qu’il peut y avoir dans ces climats un continent terrestre aussi grand que l’Europe, l’Asie et l’Afrique prises toutes trois ensemble.
Comme nous ne connaissons point du tout cette partie du globe , nous ne pouvons pas savoir au juste la proportion qui est entre la surface de la terre et celle de la mer; seulement, autant qu’on en peut juger par l’inspection de ce qui est connu, il paraît qu’il y a plus de mer que de terre 2.
1. Voyez, sur les nouvelles découvertes faites vers les pôles , le grand Atlas géographique de M. Brué (Paris, 1836). — « Quant aux pôles mêmes, on ignore s’ils sont placés sur la terre <« ferme , ou au milieu d’un océan couvert de glaces. Au nord , on n’a pas dépassé le parallèle « de 80° 55', et , vers le sud , on n’est allé que jusqu’au parallèle de 78° 10'. » (M. de Humboldt : Cosmos , t. I, p. 340.)
2. « Dans l’état actuel de la surface de notre planète, la superficie de la terre ferme est , à celle « de l’élément liquide , dans le rapport de 1 à 2 f , ou , d’après Rigaud , dans le rapport de 1 00 “ à 270. Les îles réunies égaleraient à peine la vingt-troisième partie des masses continentales. « ( Humboldt : Cosmos , 1. 1 , p. 336. )
Si l’on veut avoir une idée de la quantité énorme d’eau que contiennent les mers, on peut supposer une profondeur commune et générale à l’océan, et en ne la faisant que de deux cents toises ou de la dixième partie d’une lieue, on verra qu’il y a assez d’eau pour couvrir le globe entier d’une hauteur de six cents pieds d’eau ; et si on veut réduire cette eau dans une seule masse, on trouvera qu’elle fait un globe de plus de soixante lieues de diamètre.
Les navigateurs prétendent que le continent des terres australes est beaucoup plus froid que celui du pôle arctique, mais il n’y a aucune apparence que cette opinion soit fondée, et probablement elle n’a été adoptée des voyageurs, que parce qu’ils ont trouvé des glaces à une latitude où l’on n’en trouve presque jamais dans nos mers septentrionales, mais cela peut venir de quelques causes particulières. On ne trouve plus de glaces dès le mois d’avril en deçà des 67 et 68 degrés de latitude septentrionale , et les sauvages de l’Acadie et du Canada disent que quand elles ne sont pas toutes fondues dans ce mois-là, c’est une marque que le reste de l’année sera froid et pluvieux. En 1725 il n’y eut, pour ainsi dire, point d’été, et il plut presque continuellement; aussi non-seulement les glaces des mers septentrionales n’étaient pas fondues au mois d’avril au 67e degré, mais même on en trouva au 15 juin vers le 41 ou 42e degré. (Voyez Yffist. de l’Acad. année 1725.)
On trouve une grande quantité de ces glaces flottantes dans la mer du Nord, surtout à quelque distance des terres; elles viennent de la merde Tartarie dans celle de la Nouvelle-Zemble et dans les autres endroits de la mer Glaciale. J’ai été assuré, par des gens dignes de foi, qu’un capitaine anglais, nommé Monson, au lieu de chercher un passage entre les terres du nord pour aller à la Chine, avait dirigé sa route droit au pôle et en avait approché jusqu’à deux degrés; que dans cette route il avait trouvé une haute mer sans aucune glace, ce qui prouve que les glaces se forment auprès des terres et jamais en pleine mer; car quand même on voudrait supposer, contre toute apparence, qu’il pourrait faire assez froid au pôle pour que la superficie de la mer fût glacée, on ne concevrait, pas mieux comment ces énormes glaces qui flottent pourraient se former, si elles ne trouvaient pas un point d’appui contre les terres, d’où ensuite elles se détachent par la chaleur du soleil. Les deux vaisseaux, que la Compagnie des Indes envoya en 1739 à la découverte des terres australes, trouvèrent des glaces à une latitude de 47 ou 48 degrés, mais ces glaces n’étaient pas fort éloignées des terres, puisqu’ils les reconnurent, sans cependant pouvoir y aborder. (Voyez, sur cela, la Carte de M. Buache, 1739.) Ces glaces doivent venir des terres intérieures et voisines du pôle austral , et on peut conjecturer qu’elles suivent le cours de plusieurs grands fleuves dont ces terres inconnues sont arrosées, de même que le fleuve Oby, le Jenisca et les autres grandes rivières
qui tombent dans les mers du Nord , entraînent les glaces qui bouchent pendant la plus grande partie de l’année le détroit de Waigats , et rendent inabordable la mer de Tartarie par cette route, tandis qu’au delà de la Nouvelle-Zemble et plus près des pôles où il y a peu de fleuves et de terres, les glaces sont moins communes et la mer est plus navigable; en sorte que, si on voulait encore tenter le voyage de la Chine et du Japon par les mers du Nord, il faudrait peut-être, pour s’éloigner le plus des terres et des glaces, diriger sa route droit au pôle, et chercher les plus hautes mers, où certainement il n’y a que peu ou point de glaces ; car on sait que l’eau salée peut sans se geler devenir beaucoup plus froide que l’eau douce glacée1, et par conséquent le froid excessif du pôle peut bien rendre l’eau de la mer plus froide que la glace, sans que pour cela la surface de la mer se gèle, d’autant plus qu’à 80 ou 82 degrés, la surface de la mer, quoique mêlée de beaucoup de neige et d’eau douce, n’est glacée qu’auprès des côtes. En recueillant les témoignages des voyageurs sur le passage de l’Europe à la Chine par la mer du Nord , il paraît qu’il existe , et que, s’il a été si souvent tenté inutilement, c’est parce qu’on a toujours craint de s’éloigner des terres et de s’approcher du pôle; les voyageurs l’ont peut-être regardé comme un écueil.
Cependant Guillaume Barents qui avait échoué, comme bien d’autres, dans son voyage du Nord, ne doutait pas qu’il n’y eût un passage, et que, s’il se fût plus éloigné des terres, il n’eût trouvé une mer libre et sans glaces. Des voyageurs moscovites envoyés par le czar pour reconnaître les mers du Nord, rapportèrent que la Nouvelle-Zemble n’est point une île2, mais une terre ferme du continent de la Tartarie, et qu’au nord de la Nouvelle-Zemble c’est une mer libre et ouverte. Un voyageur hollandais nous assure que la mer jette de temps en temps, sur la côte de Corée et du Japon , des baleines qui ont sur le dos des harpons anglais et hollandais. Un autre Hollandais avait prétendu avoir été jusque sous le pôle, et il assurait qu’il y faisait aussi chaud qu’il fait à Amsterdam en été. Un Anglais nommé Goulden, qui avait fait plus de trente voyages en Groenland, rapporta au roi Charles II que deux vaisseaux hollandais avec lesquels il faisait voile , n’ayant point trouvé de baleines à la côte de l’île d’Edges, résolurent d’aller plus au nord, et qu’étant de retour au bout de quinze jours, ces Hollandais lui dirent qu’ils avaient été jusqu’au 89e degré de latitude , c’est-à-dire, à un degré du pôle , et que là ils n’avaient point trouvé de glaces, mais une mer libre et ouverte,
1. L’eau de la mer s’épure, en se congelant. « L’eau de la mer, soumise à une basse tempête rature , se divise en deux parties : l’une se solidifie d’abord , c’est de l’eau presque pure, tandis « que l’autre reste liquide et retient en dissolution tous les sels solubles .... » (Voyez le Cours de chimie de MM. Pelouze et Fremy, t. II, p. 95.)
2. « La Nouvelle-Zemble , ou Nouvelle-Terre, est composée de deux parties qui en font deux « lies, séparées par un canal étroit, auquel on a donné le nom du navigateur russe Matochkine,
« qui le découvrit. » l Maltebrun : Précis de Géog. univ.).
fort profonde et semblable à celle de la baie de Biscaye, et qu’ils lui montrèrent quatre journaux des deux vaisseaux , qui attestaient la même chose et s’accordaient à fort peu de chose près. Enfin il est rapporté, dans les Transactions philosophiques, que deux navigateurs, qui avaient entrepris de découvrir ce passage, firent une route de 300 lieues à l’orient de la Nouvelle- Zemble, mais qu’étant de retour la Compagnie des Indes, qui avait intérêt que ce passage ne fût pas découvert, empêcha ces navigateurs de retourner. (Voyez le Recueil des voyages du Nord, page 200. ) Mais la Compagnie des Indes de Hollande crut au contraire qu’il était de son intérêt de trouver ce passage; l’ayant tenté inutilement du côté de l’Europe, elle le fit chercher du côté du Japon, et elle aurait apparemment réussi, si l’empereur du Japon n’eût pas interdit aux étrangers toute navigation du côté des terres de Jesso. Ce passage ne peut donc se trouver qu’en allant droit au pôle au delà de Spitzberg, ou bien en suivant le milieu de la haute mer, entre la Nouvelle- Zemble et Spitzberg, sous le 79e degré de latitude : si cette mer a une largeur considérable, on ne doit pas craindre de la trouver glacée à cette latitude, et pas même sous le pôle, par les raisons que nous avons alléguées; en effet, il n’y a pas d’exemple qu’on ait trouvé la surface de la mer glacée au large et à une distance considérable des côtes1; le seul exemple d’une mer totalement glacée est celui de la mer Noire, elle est étroite et peu salée, et elle reçoit une très-grande quantité de fleuves qui veirment des terres septentrionales et qui y apportent des glaces; aussi elle gèle quelquefois au point que sa surface est entièrement glacée , même à une profondeur considérable, et, si on en croit les historiens, elle gela, du temps de l’empereur Copronyme , de trente coudées d’épaisseur, sans compter vingt coudées de neige qu’il y avait par-dessus la glace : ce fait me paraît exagéré, mais il est sûr qu’elle gèle presque tous les hivers, tandis que les hautes mers, qui sont de mille lieues plus près du pôle, ne gèlent pas ; ce qui ne peut venir que de la différence de la salure et du peu de glaces qu’elles reçoivent par les fleuves, en comparaison de la quantité énorme de glaçons qu’ils transportent dans la mer Noire.
Ces glaces, que l’on regarde comme des barrières qui s’opposent à la navigation vers les pôles et à la découverte des terres australes, prouvent seulement qu’il y a de très-grands fleuves dans le voisinage des climats où on les a rencontrées; par conséquent elles nous indiquent aussi qu’il y a de vastes continents d’où ces fleuves tirent leur origine, et on ne doit pas se décourager à la vue de ces obstacles ; car, si l’on y fait attention, l’on reconnaîtra aisément que ces glaces ne doivent être que dans de certains endroits particuliers, qu’il est presque impossible que dans le cercle entier, que nous pouvons imaginer terminer les terres australes du côté de l’équateur, il y
1. Sur cette question, encore débattue, savoir, si la pleine mer gèle, ou ne gèle pas (du moins d’une manière continue), voyez le t. VI du Bull, de la Soc. de Géogr., p. 147.
ait partout de grands fleuves qui charrient des glaces, et que par conséquent il y a grande apparence qu’on réussirait en dirigeant sa route vers quelque autre point de ce cercle. D’ailleurs la description, que nous ont donnée Dampier et quelques autres voyageurs , du terrain de la Nouvelle-Hollande, nous peut faire soupçonner que cette partie du globe qui avoisine les terres australes, et qui peut-être en fait partie, est un pays moins ancien que le reste de ce continent inconnu. La Nouvelle-Hollande est une terre basse, sans eaux, sans montagnes, peu habitée , dont les naturels sont sauvages et sans industrie; tout cela concourt à nous faire penser qu’ils pourraient être dans ce continent à peu près ce que les sauvages des Amazones ou du Paraguay sont en Amérique. On a trouvé des hommes policés, des empires et des rois au Pérou, au Mexique, c’est-à-dire, dans les contrées de l’Amérique les plus élevées, et par conséquent les plus anciennes; les sauvages au contraire se sont trouvés dans les contrées les plus basses et les plus nouvelles : ainsi on peut présumer que dans l’intérieur des terres australes on trouverait aussi des hommes réunis en société dans les contrées élevées, d’où ces grands fleuves qui amènent à la mer ces glaces prodigieuses tirent leur source.
L’intérieur de l’Afrique nous est inconnu1, presque autant qu’il l’était aux anciens; ils avaient, comme nous, fait le tour de cette presqu’île par mer, mais à la vérité ils ne nous avaient laissé ni cartes ni description de ces côtes. Pline nous dit qu’on avait , dès le temps d’Alexandre, fait le tour de l’Afrique, qu’on avait reconnu dans la mer d’Arabie des débris de vaisseaux espagnols, et que Hannon, général carthaginois, avait fait le voyage depuis Gades jusqu’à la mer d’Arabie, qu’il avait même donné par écrit la relation de ce voyage. Outre cela, dit-il, Cornélius Nepos nous apprend que de son temps un certain Eudoxe, persécuté parle roi Lathurus, fut obligé de s’enfuir; qu’étant parti du golfe Arabique, il était arrivé à Gades, et qu’avant ce temps on commerçait d’Espagne en Éthiopie par la mer. (Voyez Pline, Hist. nat. tom. I, lib. 2.) Cependant, malgré ces témoignages des anciens, on s’était persuadé qu’ils n’avaient jamais doublé le cap de Bonne-Espérance , et l’on a regardé comme une découverte nouvelle cette route que les Portugais ont prise les premiers pour aller aux grandes Indes : on ne sera peutêtre pas fâché de voir ce qu’on en croyait dans le ixe siècle.
« On a découvert de notre temps une chose toute nouvelle , et qui était « inconnue autrefois à ceux qui ont vécu avant nous. Personne ne croyait « que la mer, qui s’étend depuis les Indes jusqu’à la Chine, eût communica- « lion avec la mer de Syrie , et on ne pouvait se mettre cela dans l’esprit. « Voici ce qui est arrivé de notre temps , selon ce que nous en avons appris :
1. Voyez , sur les derniers progrès faits dans l'intérieur de l’Afrique , le grand Atlas géographique de M. Brué ; Paris , 1836. — Voyez aussi M. Jomard : Coup d’œil sur le progrès et l’état actuel des découvertes dans l’intérieur de l’Afrique (Bull, de la Soc. de Géogr., t. II, lre série, ’<’• 239); M. Vivien de Saint-Martin (Ibid, t. II, 3e série, p .370, t. VIII, 3e série, p. 282), etc., etc.
« On a trouvé dans la mer de Roum ou Méditerranée les débris d’un vaisseau « arabe que la tempête avait brisé, et tous ceux qui le montaient étant péris, « les flots l'ayant mis en pièces, elles furent portées par le vent et par la « vague jusque dans la mer des Cozars , et de là au canal de la mer Médite terranée, d’où elles furent enfin jetées sur la côte de Syrie. Cela fait voir « que la mer environne tout le pays de la Chine et de Cila , l’extrémité du « Turquestan et le pays des Cozars; qu’ensuite elle coule par le détroit « jusqu’à ce qu’elle baigne la côte de Syrie. La preuve est tirée de la contt struction du vaisseau dont nous venons de parler; car il n’y a que les vais- « seaux de Siraf, dont la fabrique est telle que les bordages ne sont point «cloués, mais joints ensemble d’une manière particulière, de même que « s’ils étaient cousus; au lieu que ceux de tous les vaisseaux de la mer Médi- « terranée et de la côte de Syrie sont cloués, et ne sont pas joints de cette « manière. » (Voyez les Anciennes relations des Voyages faits par terre à la Chine, pag. 53 et 54.)
Voici ce qu’ajoute le traducteur de cette ancienne relation.
« Abuziel remarque comme une chose nouvelle et fort extraordinaire, « qu’un vaisseau fut porté de la mer des Indes sur les côtes de Syrie. Pour « trouver le passage dans la mer Méditerranée , il suppose qu’il y a une « grande étendue de mer au-dessus de la Chine , qui a communication avec « la mer des Cozars, c’est-à-dire, de Moscovie. La mer qui est au delà du « cap des Courants était entièrement inconnue aux Arabes à cause du péril « extrême de la navigation, et le continent était habité par des peuples si « barbares, qu’il n'était pas facile de les soumettre, ni même de les civiliser « par le commerce. Les Portugais ne trouvèrent depuis le cap de Bonnc- « Espérance jusqu’à Sofiala aucuns Maures établis , comme ils en trouvèrent « depuis dans toutes les villes maritimes jusqu’à la Chine. Cette ville était la « dernière que connaissaient les géographes, mais ils ne pouvaient dire si « la mer avait communication par l’extrémité de l’Afrique avec la mer de « Barbarie, et ils se contentaient de la décrire jusqu’à la côte de Zinge qui « est celle de la Cafrerie ; c’est pourquoi nous ne pouvons douter que la pre- « mière découverte du passage de cette mer par le cap de Bonne-Espérance « n’ait été faite par les Européens sous la conduite de Vasco de Gama , ou au « moins quelques années avant qu’il doublât le cap, s’il est vrai qu’il se soit « trouvé des cartes marines plus anciennes que cette navigation , où le cap « était marqué sous le nom de Fronteira da Afriqua. Antoine Gai van «témoigne, sur le rapport de Francisco de Sousa Tavares, qu’en 1528 « l’infant dom Fernand lui fit voir une semblable carte qui se trouvait dans « le monastère d’Acoboca, et qui était faite il y avait 120 ans, peut-être « sur celle qu’on dit être à Venise dans le trésor de saint Marc, et qu’on « croit avoir été copiée sur celle de Marc Paolo , qui marque aussi la pointe « de l’Afrique, selon le témoignage de Ramusio, etc. » L’ignorance de ces
siècles au sujet de la navigation autour de l’Afrique paraîtra peut-être moins singulière que le silence de l’éditeur de cette ancienne relation au sujet des passages d’Hérodote, de Pline, etc., que nous avons cités, et qui prouvent que les anciens avaient fait le tour de l’Afrique.
Quoi qu’il en soit, les côtes de l’Afrique nous sont actuellement bien connues; mais, quelques tentatives qu’on ait faites pour pénétrer dans l’intérieur du pays, on n’a pu parvenir à le connaître assez pour en donner des relations exactes. Il serait cependant fort à souhaiter que par le Sénégal ou par quelque autre fleuve on pût remonter bien avant dans les terres et s’y établir; on y trouverait, selon toutes les apparences, un pays aussi riche en mines précieuses que l’est le Pérou ou le Brésil, car on sait que les fleuves de l’Afrique charrient beaucoup d’or; et comme ce continent est un pays de montagnes très-élevées, et que d’ailleurs il est situé sous l’équateur, il n’est pas douteux qu’il ne contienne, aussi bien que l’Amérique, les mines des métaux les plus pesants, et les pierres les plus compactes et les plus dures.
La vaste étendue de la Tartarie septentrionale et orientale n’a été reconnue que dans ces derniers temps. Si les cartes des Moscovites sont justes, on connaît à présent les côtes de toute cette partie de l’Asie, et il paraît que depuis la pointe de la Tartarie orientale jusqu’à l’Amérique septentrionale, il n’y a guère qu’un espace de quatre ou cinq cents lieues; on a même prétendu tout nouvellement que ce trajet était bien plus court, car dans la Gazette d’ Amsterdam du 24 janvier 1747, il est dit à l’article de Pétersbourg que M. Stoller avait découvert au delà de Kamtschatka 1 une des îles de l’Amérique septentrionale, et qu’il avait démontré qu’on pouvait y aller des terres de l’empire de Russie par un petit trajet. Des jésuites et d’autres missionnaires ont aussi prétendu avoir reconnu en Tartarie des sauvages qu’ils avaient catéchisés en Amérique, ce qui supposerait en effet que le trajet serait encore bien plus court. ( Yoyez Y Histoire de la nouvelle France, par le père Charlevoix, t. III, p. 30 et 31.) Cet auteur prétend même que les deux continents de l’ancien et du nouveau monde se joignent par le nord2, et il dit que les dernières navigations des Japonais donnent lieu déjuger que le trajet dont nous avons parlé n’est qu’une baie, au-dessus de laquelle on peut passer par terre d’Asie en Amérique; mais cela demande confirmation, car jusqu’à présent on a cru, avec quelque sorte de vraisemblance, que le continent du pôle arctique est séparé en entier des autres continents, aussi bien que celui du pôle antarctique.
L’astronomie et l’art de la navigation sont portés à un si haut point de perfection, qu’on peut raisonnablement espérer d’avoir un jour une con-