LA PERDRIX DE LA. NOUVELLE-ANGLETERRE
les perdrix, lesquelles certainement n’ont pas l’aile assez forte ni le vol assez élevé pour avoir pu traverser les mers qui séparent le vieux continent du nouveau.
L’oiseau dont il s’agit ici est plus petit que la perdrix grise; il a l’iris jaune, le bec noir, la gorge blanche , et deux bandes de la même couleur, qui vont de la base du bec jusque derrière la tète en passant sur les yeux : il a aussi quelques taches blanches au haut du cou. Le dessous du corps est
jaunâtre rayé de noir, et le dessus d’un brun tirant au roux, à peu près comme dans la perdrix rouge, mais bigarré de noir. Cet oiseau a la queue courte comme toutes les perdrix. U se trouve non seulement dans la Nouvelle- Angleterre , mais encore à la Jamaïque, quoique ces deux chinas soient différens.
M. Albin en a nourri assez long-temps avec du blé et du chènevis.
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LA CAILLE»
Théophraste trouvoit une si grande ressemblance entre les perdrix et les cailles, qu’il donnoit à ces dernières le nom de perdrix naines; et c’est sans doute par une suite de cette méprise, ou par une erreur semblable , que les Portugais ont appelé la perdrix codornix , et que les Italiens ont appliqué le nom de coturnice à la bartavelle ou perdrix grecque. Il est vrai que les perdrix et les cailles ont beaucoup de rapport entre elles : les unes et les autres sont des oiseaux pulvérateurs , à ailes et à queue courtes , et courant fort vite , à bec de gallinacés , à plumage gris moucheté de brun , et quelquefois tout blanc; du reste, se nourrissant, s’accouplant, construisant leur nid, couvant leurs œufs , menant leurs petits , à peu près de la même manière , et toutes deux ayant le tempérament fort lascif, et les mâles une grande disposition à se battre : mais , quelque nombreux que soient ces rapports , ils se trouvent balancés par un nombre presque égal de dissemblances , qui font de l’espèce des cailles une espèce toutà-fait séparée de celle des perdrix. En effet, i° les cailles sont constamment plus petites que les perdrix, en comparant les plus grandes races des unes aux plus grandes races des autres, et les plus petites aux plus petites. 2° Elles n’ont point derrière les yeux cet espace nu et sans plumes qu’ont les perdrix , ni ce fer à cheval que les mâles de celles-ci ont sur la poitrine, et jamais on n’a vu de véritables cailles à bec et pieds rouges. 3° Leurs œufs sont plus petits et d’une tout autre couleur. 4° Leur voix est aussi différente ; et , quoique les unes et les autres fassent entendre leur cri d’amour à peu près dans le même temps, il n’en est ‘ pas de même du cri de colère , car la perdrix le fait entendre avant de se battre, et la caille en se battant. 5° La chair de celle-ci est d’une saveur et d’une texture toute différente , et elle est beaucoup plus chargée
i. En latin, cotumix ; en espagnol, cuadervi; en italien , guaglia ; en allemand , wachtel ; en anglois , qitail.
Frisch prétend, planche cxvii, que du temps de Charlemagne on lui donnoit le nom de quacara : quelques-uns lui ont aussi donné celui de currelius ,
de graisse. 6° Sa vie est plus courte. 70 Elle est moins rusée que la perdrix , et plus facile à attirer dans le piège , surtout lorsqu’elle est encore jeune et sans expérience. Elle a les mœurs moins douces et le naturel plus rétif ; car il est extrêmement rare d’en voir- de privées : à peine peut-on les accoutumer à venir à la voix, étant renfermées de jeunesse dans une cage. Elle a les inclinations moins sociales ; car elle ne se réunit guère par compagnies , si ce n’est lorsque la couvée , encore jeune , demeure attachée à la mère , dont les secours lui sont nécessaires , ou lorsqu’une même cause agissant sur tou le l’espèce à la fois et dans le même temps , 011 en voit des troupes nombreuses traverser les mers et aborder dans le même pays : mais cette association forcée ne dure qu’aulant que la cause qui l’a produite; car, dès que les cailles sont arrivées dans les pays qui leur convient , et qu’elles peuvent vivre à leur gré, elles vivent solitairement. Le besoin de l’amour est le seul lien qui les réunit : encore ces sortes d’unions sont-elles sans consistance pendant leur courte durée; car les mâles , qui recherchent les femelles avec tant d’ardeur, n’ont d’attachement de préférence pour aucune en particulier. Dans cette espèce , les accouplemens sont fréquens, mais l’on ne voit pas un seul couple: lorsque le désir de jouir a cessé, toute société est rompue entre les deux sexes; le mâle alors non seulement quitte et semble fuir ses femelles , mais il les repousse à coups de bec , et ne s’occupe en aucune façon du soin de la famille. De leur côté , les petits sont à peine adultes qu’ils se séparent ; et , si on les réunit par force dans un lieu fermé, ils se battent à outrance les uns contre les autres, sans distinction de sexe, et ils finissent par se détruire i. 2.
L’inclination de voyager et de changer de climat dans certaines saisons de l’année est , comme je l’ai dit ailleurs, l’une des affec-
ètj’en dirai plus bas la raison: quoi qu’il en soit, ces deux noms ont été omis par M. Brisson.
2. Les anciens savoient bien cela, puisqu’ils disoient des enfans querelleurs et mutins , qu’ils éloient querelleurs comme des cailles tenues en cage. (Aristophane.)
a6o LA CAILLE.
tions les plus fortes de l’instinct des cailles.
La cause de ce désir ne peut être qu’une cause très-générale, puisqu’elle agit non seulement sur toute l’espèce , mais sur les individus même séparés, pour ainsi dire , de leur espèce , ei à qui une étroite captivité ne laisse aucune communication avec leurs semblables. On a vu de jeunes cailles élevées dans des cages presque depuis leur naissance, et qui ne pouvoient ni connoitre ni regretter la liberté , éprouver régulièrement deux fois par an , pendant quatre années , une inquiétude et des agitations singulières dans les temps ordinaires de la passe, savoir, au mois d’avril et au mois de septembre : celte inquiétude duroit environ trente jours à chaque fois , et recommençoil tous les jours une heure avant le coucher du soleil ; on voyoit alors ces cailles prisonnières aller et venir d’un bout de la cage à l’autre, puis s’élancer contre le filet qui lui servoit de couvercle , et souvent avec une telle violence, qu’elles retomboient tout étourdies; la nuit se passoit presque entièrement dans ces agitations, et le jour suivant elles paroissoient tristes, abattues, fatiguées, et endormies. On a remarqué que les cailles qui vivent dans l’état de liberté dorment aussi une grande partie de la journée; et si l’on ajoute à tous ces faits, qu’il est trèsrare de les voir arriver de jour, on sera, ce me semble , fondé .à conclure que c’est pendant la nuit qu’elles voyagent, et que ce désir de voyager est inné chez elles , soit qu’elles craignent les températures excessives, puisqu’elles se rapprochent constamment des contrées septentrionales pendant l’été , et des méridionales pendant l’hiver; ou , ce qui semble plus vraisemblable , qu’elles n’abandonnent successivement les différens pays que pour passer de ceux où les récoltes sont déjà faites, dans ceux où elles sont encore à faire , et qu’elles ne changent ainsi de demeure que -pour trouver toujours une nourriture convenable pour elles et pour leur couvée.
Je dis que celte dernière cause est la plus vraisemblable ; car, d’un côté , il est acquis par l’observation que les cailles peuvent trèsbien résister au froid , puisqu’il s’en trouve en Islande , selon M. Horrebow , et qu’on en a conservé plusieurs années de suite dans une chambre sans feu , et qui même étoit tournée au nord , sans que les hivers les plus rigoureux aient paru les incommoder, ni même apporter le moindre changement à leur manière de vivre. D’un autre côté, il semble qu’une des choses qui les fixent dans
un pays, c’est l’abondance de l’herbe, puisque, selon la remarque des chasseurs , lorsque le printemps est sec, et que par conséquent l’herbe est moins abondante, il y a aussi beaucoup moins de cailles le reste de l’année : d’ailleurs le besoin actuel de nourriture est une cause plus déterminante , plus analogue à l’instinct borné de ces petits animaux, et suppose en eux moins de cette prévoyance que les philosophes accordent trop libéralement aux bêtes. Lorsqu’ils ne trouvent point de nourriture dans un pays, il est tout simple qu’ils en aillent chercher dans un autre : ce besoin essentiel les avertit, les presse, met en action toutes leurs facultés ; ils quittent une terre qui ne produit plus rien pour eux : ils s’élèvent en l’air, vont à la découverte d’une contrée moins dénuée, s’arrêtent où ils trouvent à vivre; et, l’habitude se joignant à l’instinct qu’ont tous les animaux , et surtout les animaux ailés , d’éventer de loin leur nourriture, il n’est pas surprenant qu’il en résulte une affection, pour ainsi dire, innée, et que les mêmes cailles reviennent tous les ans dans les mêmes endroits; au lieu qu’il seroit dur de supposer, avec Aristote , que c’est d’après une connoissance réfléchie des saisons qu’elles changent deux fois par an de climat, pour trouver toujours la température qui leur convient, comme faisoient autrefois les rois de Perse ; encore plus dur de supposer, avec Calesby, Belon , et quelques autres , que , lorsqu’elles changent de climat, elles passent sans s’arrêter dans les lieux qui pourroient leur convenir en-decà de la ligne, pour aller chercher aux antipodes précisément le même degré de latitude auquel elles étoient accoutumées de l’autre côté de l’équateur ; ce qui supposeroit des connoissances , ou plutôt des erreurs scientifiques auxquelles l’instinct brut est beaucoup moins sujet que la raison cultivée.
Quoi qu’il en soit , lorsque les cailles sont libres, elles ont un temps pour arriver et un temps pour repartir : elles quittoient la Grèce, suivant Aristote , au mois boedvomion , lequel comprenoit la fin d’août et le commencement de septembre; en Silésie, elles arrivent au mois de mai , et s’en vont sur la fin d’août; nos chasseurs disent qu’elles arrivent dans notre pays vers le io ou le 12 de mai; Aloysius Mundella dit qu’on les voit paroître dans les environs de Yenise vers le milieu d’avril; Olina fixe leur arrivée dans la Campagne de Rome aux premiers jours d’avril : mais presque tous conviennent qu’elles s’en vont à la première
LA CAILLE
gelée d’automne , dont l’effet est d’altérer la qualité des herbes et de faire disparaître les insectes; et si les gelées du mois de mai ne les déterminent point à retourner vers le sud , c’est une nouvelle preuve que ce n’est point le froid qu’elles évitent, mais qu’elles cherchent de la nourriture dont elles ne sont point privées par les gelées du mois de mai. Au reste , il 11e faut pas regarder ces temps marqués par les observateurs comme des époques fixes auxquelles la nature daigne s’assujettir ; ce sont au contraire des termes mobiles qui varient entre certaines limites d’un pays à l’autre, suivant la température du climat , et même d’une année à l’autre dans le même pays, suivant que le chaud et le froid commencent plus tôt ou plus tard, et que par conséquent la maturité des récoltes et la génération des insectes qui servent de nourriture aux cailles sont plus ou moins avancées.
Les anciens et les modernes se sont beaucoup occupés de ce passage des cailles et des autres oiseaux voyageurs : les uns l’ont chargé de «circonstances plus ou moins merveilleuses ; les autres, considérant combien ce petit oiseau vole difficilement et pesamment , l’ont révoqué en doute , et ont eu recours, pour expliquer la disparition régulière des cailles en certaines saisons de l’année, à des suppositions beaucoup plus révoltantes. Mais il faut avouer qu’aucun des anciens n’avoit élevé ce doute : cependant ils savoient bien que les cailles sont des oiseaux lourds , qui volent très-peu et presque malgré eux ; que , quoique trèsardens pour leurs femelles , les mâles ne se servent pas toujours de leurs ailes pour accourir à leur voix, mais qu’ils font souvent plus d’un quart de lieue à travers l’herbe la plus serrée pour les venir trouver ; enfin qu’ils ne prennent l’essor que lorsqu’ils sont tout-à-fait pressés par les chiens ou par les chasseurs. Les anciens savoient tout cela , et néanmoins il ne leur est pas venu dans l'esprit que les cailles se retirassent aux approches des froids dans des trous pour y passer l’hiver, dans un état de torpeur et d’engourdissement, comme font les loirs, les hérissons , les marmottes , les chauvesouris , etc. C’étoit une absurdité réservée à quelques modernes , qui ignoroient sans doute que la chaleur intérieure des animaux sujets à l’engourdissement étant beaucoup moindre qu’elle ne l’est communément dans les autres quadrupèdes , et à plus forte raison dans les oiseaux, elle avoit besoin d’être aidée par la chaleur extérieure de l’air,
comme je l’ai dit ailleurs; et que lorsque ce secours vient à leur manquer, ils tombent dans l’engourdissement, et meurent même bientôt , s’ils sont exposés à un froid trop rigoureux. Or certainement cela n’est point applicable aux cailles , en qui l’on a même reconnu généralement plus de chaleur que dans les autres oiseaux, au point qu’en France elle a passé en proverbe r, et qu’à la Chine on se sert de ces oiseaux pour se tenir chaud en les portant tout vivans dans les mains. D’ailleurs on s’est assuré , par observation continuée plusieurs annéès , qu’elles ne s’engourdissent point , quoique tenues pendant tout l’hiver dans une chambre exposée au nord et sans feu, ainsi que je l’ai dit ci-dessus d’après plusieurs témoins oculaires et très-dignes de foi qui me l’ont assuré. Or, si les caiiles ne se cachent ni ne s’engourdissent pendant l’hiver, comme il est sur qu’elles disparoissent dans cette saison , 011 ne peut douter qu’elles ne passent d’un pays dans un autre ; et c’est ce qui est prouvé par un grand nombre d’autres observations.
Bclon, se trouvant en automne sur un navire qui passoit de Rhodes à Alexandrie, vit des cailles qui alloient du septentrion au midi ; et plusieurs de ces cailles ayant été prises par les gens de l’équipage , on trouva dans leur jabot des grains de froment bien entiers. Le printemps précédent , le même observateur, passant de l’ île de Zante dans la Morée , en avoit vu un grand nombre qui alloient du midi au septentrion; et il dit qu’en Europe , comme en Asie , les cailles sont généralement oiseaux de passage.
M. le commandeur Godeheu les a vues constamment passer à Malte au mois de mai, par certains vents , et repasser au mois de septembre. Plusieurs chasseurs m’ont assuré que, pendant les belles nuits du printemps, 011 les entend arriver, et que l’on distingue très-bien leur cri, quoiqu’elles soient à une très-grande hauteur : ajoutez cà cela qu’on ne fait nulle paî t une chasse aussi abondante de ce gibier que sur celles de nos côtes qui sont opposées à celles d’Afrique ou d’Asie, et dans les îles qui se trouvent entre deux, puisque toutes celles de l’Archipel, et jusqu’aux écueils, en sont couverts, selon M. de Tournefort , dans certaines saisons de l’année ; et plus d’une de ces îles en a pris le nom d 'Ortygia 2. Dès le siècle de Yar-
x. On dit vulgairement, chaud comme une caille.
2. Ce nom d ’Ortjgia, formé du mot grec orlux qui signifie caille , a été donné aux deux Délos , selon Phanodémus dans Athénée : on l’a encore ap.
LA CAILLE
ît6a
ron , l’on avoit remarqué qu’au temps de l’arrivée el du départ des cailles on en voyoit une multitude prodigieuse dans les îles de Pontia, Pandataria, et autres qui avoisinent la partie méridionale de l’Italie, et où elles faisoient apparemment une station pour se reposer. Vers le commencement de l’automne, on en prend une si grande quantité dans l’île de Caprée, à l’entrée du golfe de Naples , que le produit de cette chasse fait le principal revenu de l’évêque de l’île , appelé par cette raison l'évêque des cailles ; on en prend aussi beaucoup dans les environs de Pesaro , sur le golfe Adriatique, vers la fin du printemps, qui est la saison de leur arrivée; enfin il en tombe une quantité si prodigieuse sur les côtes occidentales du royaume de Naples, aux environs de Nettuno, que, sur une étendue de côtes de quatre ou cinq milles, on en prend quelquefois jusqu’à cent milliers dans un jour, et qu’on les donne pour quinze jules les cent (un peu moins de huit livres de notre monnoiej à des espèces de courtiers qui les font •passer à Rome , où elles sont beaucoup moins communes1. Il en arrive aussi des nuées au printemps sur les côtes de Provence , particulièrement dans les terres de M. l’évêque de Fréjus, qui avoisinent la mer; elles sont si fatiguées, dit-on, de la traversée, que les premiers jours on les prend à la main.
Mais , dira-t-on toujours , comment un oiseau si petit, si foible, qui a le vol si pesant et si bas , peut-il , quoique pressé par la faim, traverser de grandes étendues de mer? J’avoue que, quoique ces grandes étendues de mer soient interrompues de distance en distance par plusieurs îles où les cailles peuvent se reposer, telles que Minorque, la Corse , la Sardaigne , la Sicile, les îles de Malte, de Rhodes, toutes les îles de l’Archipel; j’avoue, dis-je , que , malgré cela , il leur faut encore du secours : et Aristote l’avoit fort bien senti; il savoit même quel éloit celui dont elles usoient le plus communément ; mais il s’étoit trompé,- ce me semble, sur la manière dont elles s’en aidoient : «Lorsque lèvent du nord souffle, dit-il, les cailles voyagent heureusement; mais si c’est le vent du midi , comme son effet est d’appesantir et d’humecter, elles
pliqué à une autre petite île vis-à-vis Syracuse , et même à la ville d’Éphèse, selon Étienne de Byzance et Eustathe.
i. Cette chasse est si lucrative, que le terrain où elle se fait par les habitans de Rettano est d’une chcrlé exorbitante.
volent alors plus difficilement, et elles expriment la peine et l’effort par les cris qu’elles font entendre en volant. » Je crois , en effet, que c’est le vent qui aide les cailles à faire leur voyage, non pas le vent du nord , mais le vent favorable ; de même que ce n’est point le vent du sud qui retarde leur course, mais le vent contraire; et cela est vrai dans tous les pays où ces oiseaux ont un trajet considérable à faire par dessus les mers.
M. le commandeur Godeheu a très-bien remarqué qu’au printemps les cailles n’abordent à Malte qu’avec le nord-ouest, qui leur est contraire pour gagner la Provence, et qu’à leur retour c’est le sud-est qui les amène dans cette île , parce qu’avec ce vent elles ne peuvent aborder en Barbarie. Nous voyons même que l’auteur de la nature s’est servi de ce moyen, comme le plus conforme aux lois générales qu’il avoit établies , pour envoyer de nombreuses volées de cailles aux Israélites dans le désert; et ce vent, qui étoit le sud-ouest, passoiten effet en Égypte, en Ethiopie et sur les côtes delà mer Rouge, et , en un mot , dans les pays où les cailles sont en abondance.
Des marins que j’ai eu occasion de consulter m’ont assuré que , quand les cailles étoient surprises dans leur passage par le vent contraire , elles s’abattoient sur les vaisseaux qui se trouvoient à leur portée , comme Pline l’a remarqué, et tomboienl souvent dans la mer, et qu’alors on les voyoit flolter et se débattre sur les vagues , une aile en l’air, comme pour prendre lèvent; d’où quelques naturalistes ont pris l’occasion de dire qu’en partant elles se munissoient d’un petit morceau de bois qui put leur servir d’une espèce de point d’appui ou de radeau, sur lequel elles se délassoient de temps en temps, en voguant sur les flots, de la fatigue de voguer dans l’air : on leur a fait aussi porter à chacune trois petites pierres dans le bec, selon Pline , pour se soutenir contre le vent, et, selon Oppien, pour reconnoître en les laissant tomber une à une, si elles avoient dépassé Ja mer ; et tout cela se réduit à quelques petites pierres que les cailles avalent avec leur nourriture , comme tous les granivores. En général, on leur a prêté des vues, une sagacité, un discernement, qui feroient presque douter que ceux qui leur ont fait honneur de ces qualités en aient fait beaucoup d’usage eux-mêmes. On a observé que d’autres oiseaux voyageurs, tels que le râle terrestre , accompagnoient les cailles, et que l’oiseau de proie ne raanquoit pas d’en attraper quelqu’une à leur
LÀ CAILLE
arrivée : de là on a prétendu qu’elles avoient de bonnes raisons pour se choisir un guide ou chef d’une autre espèce, que l'on a appelé roi des cailles ( ortygometra ) ; et cela, parce que la première arrivante devant être la proie de l’oiseau carnassier, elles tàchoient de détourner ce malheur sur une tète étrangère.
Au reste, quoiqu’il soit vrai en général que les cailles changent de climat, il en reste toujours quelques-unes qui n’ont pas la force de suivre les autres, soit qu’elles aient été blessées à l’aile , soit quelles soient surchargées de graisse, soit que, provenant d’une seconde ponte, elles soient trop jeunes et trop foibles au temps du départ ; et ces cailles traîneuses tâchent de s’établir dans les meilleures expositions du pays où elles sont contraintes de rester. Le nombre en est fort petit dans nos provinces ; mais les auteurs de la Zoologie britannique assurent qu’une partie seulement de celles qu’on voit en Angleterre, quitte entièrement l’ile, et que l’autre partie se contente de changer de quartier, passant , vers le mois d’octobre , de l’intérieur des terres dans les provinces maritimes, et principalement dans celles d’Essex , où elles restent tout l’hiver ; lorsque la gelée ou la neige les oblige de quitter les jachères et les terres cultivées , elles gagnent les cotes de la mer, où elles se tiennent parmi les plantes maritimes, cherchant les meilleurs abris , et vivant de ce qu’elles peuvent attraper sur les algues , entre les limites de la haute et basse mer. Ces mêmes auteurs ajoutent que leur première apparition dans le comté d’Essex se rencontre exactement chaque année avec leur disparition du milieu des tei'res. On dit aussi qu’il en reste un assez bon nombre en Espagne et dans le sud de l’Italie , où l’hiver n’es,t presque jamais assez rude pour faire périr ou disparoître entièrement les insectes ou les graines qui leur servent de nourriture.
A. l’égard de celles qui passent les mers , il n’y a que celles qui sont secondées par un vent favorable qui arrivent heureusement; et si ce vent favorable souffle rarement au temps de la passe, il en arrive beaucoup moins dans les contrées où elles vont passer l’été : dans tous les cas, on peut juger assez sûrement du lieu d’où elles viennent par la direction du vent qui les apporte.
Aussitôt que les cailles sont arrivées dans nos contrées, elles se mettent à pondre: elles ne s’apparient point, comme je l’ai déjà remarqué ; et cela seroit difficile, si le nombre des mâles est, comme on l’assure,
beaucoup plus grand que celui des femelles : la fidélité , la confiance , ,1’attachement personne), qui seroient des qualités estimables dans les individus , seroient nuisibles à l’esèce ; la foule des mâles célibataires trouleroit tous les mariages, et finiroit par les rendre stériles ; au lieu que n’y ayant point de mariage , ou plutôt n’y en ayant qu’un seul de tous les mâles avec toutes les femelles, il y a moins de jalousie, moins de rivalité, et , si l’on veut , moins de moral dans leurs amours ; mais aussi il y a beaucoup de physique; on a vu un mâle réitérer dans un jour jusqu’à douze fois ses approches avec plusieurs femelles indistinctement. Ce n’est que dans ce sens qu’on a pu dire que chaque mâle suflisoit à plusieurs femelles; et la nature, qui leur inspire cette espèce de libertinage, en tire parti pour la multiplication de l’espèce : chaque femelle dépose de quinze à vingt œufs dans un nid qu’elle sait creuser dans la terre avec ses ongles , qu’elle garnit d’herbes et de feuilles, et qu’elle dérobe autant qu’elle peut à l’œil perçant de l’oiseau de proie ; ces œufs sont mouchetés de brun sur un fond grisâtre : elle les couve pendant environ trois semaines ; l’ardeur des mâles est un bon garant qu’ils sont tous fécondés , et il est rare qu’il s’en trouve de stériles.
Les auteurs de la Zoologie britannique disent que les cailles en Angleterre pondent rarement plus de six ou sept œufs. Si ce fait est général et constant, il faut en conclure qu’elles y sont moins fécondes qu’en France, en Italie, etc.; reste à observer si cette moindre fécondité tient à la température plus froide , ou à quelque autre qualité du climat.
Les cailleteaux sont en état de courir presque en sortant de la coque, ainsi que les perdreaux ; mais ils sont plus robustes à quelques égards, puisque, dans l’état de liberté, ils quittent la mère beaucoup plus tôt, et que même dès le huitième jour on peut entreprendre de les élever sans son secours. Cela a donné lieu à quelques personnes de croire que les cailles faisoient deux couvées par été : mais j’en doute fort, si ce n’est peut-être celles qui ont été troublées et dérangées dans leur première ponte ; il n’est pas même avéré qu’elles en recommencent une autre lorsqu’elles sont arrivées en Afrique au mois de septembre, quoique cela soit beaucoup plus vraisemblable, puisqu’au moyen de leurs migrations régulières elles ignorent l’automne et l’hiver, et que l’année n’est composée pour elles que de deux prin-
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temps et de deux étés , comme si elles ne changeoient de climat que pour se trouver perpétuellement dans la saison de l’amour et de la fécondité.
Ce qu’il y a de sur c’est qu’elles quittent leurs plumes deux fois par an , à la fin de l’hiver et à la fin de l’été : chaque mue dure un mois ; et lorsque leurs plumes sont revenues , elles s’en servent aussitôt pour changer de climat si elles sont libres ; et si elles sont en cage , c’est le temps où se marquent ces inquiétudes périodiques qui répondent au temps du passage.
fl ne faut aux cailleteaux que quatre mois pour prendre leur accroissement et se trouver en état de suivre leurs pères et mères dans leurs voyages.
La femelle diffère du mâle en ce qu’elle est un peu plus grosse , selon Aldrovande (d’autres la font égale , et d’autres plus petite) ; qu’elle a la poitrine blanchâtre , parsemée de taches noires et presque rondes , tandis que le mâle l’a roussâtre , sans mélange d’autres couleurs. Il a aussi le bec noir, ainsi que la gorge et quelques poils autour de la hase du bec supérieur l. Enfin on a remarqué qu'il avoit les testicules très-gros , relativement au volume de son corps : mais cette observation a sans doute été faite dans la saison de l’amour, temps où en général les testicules des oiseaux grossissent considérablement.
Le mâle et la femelle ont chacun deux cris , l’un plus éclatant et plus fort , l’autre plus foible. Le mâle fait ouan, otian, ouan, ouan ; il ne donne sa voix sonore que lorsqu’il est éloigné des femelles , et il ne la fait jamais entendre en cage pour peu qu’il ait une compagne avec lui. La femelle a un cri que tout le monde connoît, qui ne lui sert que pour rappeler son mâle; et quoique ce cri soit foible, et que nous ne puissions l’entendre qu’à une petite distance, les mâles y accourent de près d’une demi-lieue: elle a aussi un petit son tremblotant cri , cri . Le mâle est plus ardent que la femelle ; car celle-ci ne court point à ia voix du mâle , comme le mâle accourt à la voix de la femelle dans le temps de l’amour, et souvent avec une telle précipitation , un lel abandon de lui-même, qu’il vient la chercher jusque dans la main de l’oiseleur.
La caille, n° 170, ainsi que la perdrix et beaucoup d’autres animaux, 11e produit que
1. Quelques naturalistes ont pris le mâle pour la femelle. J’ai suivi dans cette occasion l’avis des chasseurs , et surtout de ceux qui en chassant savent o ryer,
lorsqu’elle est en liberté : on a beau fournir à celles qui sont prisonnières dans des cages tous les matériaux qu’elles emploient ordinairement dans la construction de leurs nids , elles ne nichent jamais , et ne prennent aucun soin des œufs qui leur échappent et qu’elles semblent pondre malgré elles.
On a débité plusieurs absurdités sur la génération des cailles. On a dit d’elles comme des perdrix, qu’elles étoient fécondées par le vent : cela veut dire qu’elles pondent quelquefois sans le secours du mâle. On a dit qu’elles s’engendroient des thons que la mer agitée rejette quelquefois sur les côtes de Libye ; qu’elles paroissoient d’abord sous la forme de vers , ensuite sous celle de mouches, et que, grossissant par degrés , elles devenoient bientôt des sauterelles , et enfin des cailles, c’est-à-dire que des gens grossiers ont vu des couvées de cailles chercher dans les cadavres de ces thons laissés par la mer, quelques insectes qui y étoient éclos , et qu’ayant quelques notions vagues des métamorphoses des insectes , ils ont cru qu’une sauterelle pouvoit se changer en caille, comme un vers se change en un insecte ailé. Enfin on a dit que le mâle s’accouploit avec le crapaud femelle ; ce qui n’a pas même d’apparence de fondement.
Les cailles se nourrissent de blé , de millet, de chènevis, d’herbe verte, d’insectes, de toutes sortes de graines, même de celle d'ellébore ; ce qui avoit donné aux anciens de la répugnance pour leur chair, joint à ce qu’ils croyoient que c’étoit le seul animal avec l’homme qui fût sujet au mal caduc : mais l’expérience a détruit ce préjugé.
En Hollande, où il y a beaucoup de ces oiseaux , principalement sur les côtes , on appelle les baies de bryone ou couleuvrée , baies aux cailles ; ce qui suppose en elles un appétit de préférence pour cette nourriture.
Il semble que le boire ne leur soit pas absolument nécessaire : car des chasseurs m’ont assuré qu’on 11e les voyoit jamais aller à l’eau ; et d’aulres, qu’ils en avoient nourri pendant une année entière avec des graines sèches et sans aucune sorte de boisson , quoiqu’elles boivent assez fréquemment lorsqu’elles en ont la commodité ; ce retranchement de toute boisson est même le seul moyen de les guérir, lorsqu’elles rendent leur eau, c’est-à-dire lorsqu’elles sont attaquées d’une espèce de maladie dans laquelle elles ont presque toujours une goutte d’eau au bout du bec,
LÀ CAILLE
Quelques-uns ont cru remarquer qu’elles troubloient l’eau avant que de boire , et l’on n’a pas manqué de dire que c’étoit par un motif d’envie ; car on ne finit pas sur les motifs des bêtes. Elles se tiennent dans les champs, les prés, les vignes, mais très-rarement dans les bois, et elles ne se perchent jamais sur les arbres. Quoi qu’il en soit , elles prennent beaucoup plus de graisse que les perdrix : on croit que ce qui y contribue , c’est l’habitude où elles sont de passer la plus grande partie de la chaleur du jour sans mouvement ; elles se cachent alors dans l’herbe la plus serrée, et on les voit quelquefois demeurer quatre heures de suite dans la même place, couchées sur le côté et les jambes étendues : il faut que le chien tombe absolument dessus pour les faire partir.
On dit qu’elles ne vivent guère au delà de quatre ou cinq ans ; et Olina regarde la brièveté de leur vie comme une suite de leur disposition à s’engraisser : Artémidore l’attribue à leur caractère triste et querelleur : et tel est en effet leur caractère ; aussi n’at-on pas manqué de les faire battre en public pour amuser la multitude. Solon vouloit même que les enfans et les jeunes gens vissent ces sortes de combats pour y prendre des leçons de courage; et il falloit bien que cette sorte de gymnastique, qui nous semble puérile, fût en honneur parmi les Romains, et qu’elle tînt à leur politique , puisque nous voyons qu’Auguste punit de mort un préfet d’Égypte pour avoir acheté et fait servir sur sa table un de ces oiseaux qui avoit acquis de la célébrité par ses victoires. Encore aujourd’hui on voit de ces espèces de tournois dans quelques villes d’Italie : on prend deux cailles à qui on donne à manger largement; on les met ensuite vis-à-vis l’une de l’autre , chacune au bout opposé d’une longue table , et l’on jette entre deux quelques grains de millet (car, parmi les animaux, il faut un sujet réel pour se battre) ; d’abord elles se lancent des regards menaçans ; puis, partant comme un éclair, elles se joignent , s’attaquent à coups de bec , et ne cessent de se battre , en dressant la tête et s’élevant sur leurs ergots, jusqu’à ce que l’une cède à l’autre le champ de bataille. Autrefois on a vu ces espèces de duels se passer entre une caille et un homme. La caille étant mise dans une grande caisse , au milieu d’un cercle qui étoit tracé sur le fond , l’homme lui frappoit la tête ou le bec avec un seul doigt, ou bien lui arrachoit quelques plu-
mes : si la caille , en se défendant , ne sortoit point du cercle tracé , c’étoit son maître qui gaguoit la gageure ; mais si elle mettoit un pied hors de la circonférence , c’étoit son digne antagoniste qui étoit déclaré vainqueur, et les cailles qui avoient été souvent victorieuses , se vendoient fort cher. Il est à remarquer que ces oiseaux , de même que les perdrix et plusieurs autres, ne se battent ainsi que contre ceux de leur espèce ; ce qui suppose en eux plus de jalousie que de courage ou même de colère.
On juge bien qu’avec l’habitude de chan ger de climat et de s’aider du vent pour faire ses grandes traversées, la caille doit être un oiseau fort répandu : et, en effet, on la trouve au cap de Bonne-Espérance et dans toute l’Afrique habitable, en Espagne, en Italie, en France, en Suisse, dans les Pays-Bas et en Allemagne , en Angleterre , en Écosse, en Suède et jusqu’en Islande; du côté de l’est, en Pologne , en Russie, en Tartarie et jusqu’à la Chine. Il est même très-probable qu’elle a pu passer en Amérique , puisqu’elle se répand chaque année assez près des cercles polaires qui sont les points où les deux eontinens se rapprochent le plus ; et , en effet , on en trouve dans les îles Malouines , comme nous le dirons plus bas. En général , on en voit toujours plus sur les côtes de la mer et aux environs que dans l’intérieur des terres.
La caille se trouve donc partout, et partout on la regarde comme un tort bon gibier, dont la chair est de fort bon goût et aussi saine que peut l’être une chair aussi grasse. Aldrovande nous apprend même qu’on en fait fondre la graisse à part, et qu’on la garde pour servir d’assaisonnement; et nous avons vu plus haut que les Chinois se servoient de l’oiseau vivant pour s’échautfev les mains.
On se sert aussi de la femelle, ou d’un appeau qui imite son cri, pour attirer les mâles dans le piège ; on dit même qu’il ne faut que leur présenter un miroir avec un filet au devant , où ils se prennent en accourant à leur image , qu’ils prennent pour un autre oiseau de leur espèce : à la Chine , ou les prend au vol avec des troubles légères que les Chinois manient fort adroitement ; et, en général, tous les pièges qui réussissent pour les autres oiseaux sont bons pour les cailles, surtout pour les mâles, qui sont moins défians et plus ardens que leurs femelles , et que l’on mène partout où l’oq veut en imitant la voix de celles-ci.
LA CAILLE
Cette ardeur des cailles a donné lieu d’attribuer à leurs œufs, à leur graisse, etc., la propriété de relever les forces abattues et d’exciter les tempéramens fatigués ; on a meme été jusqu’à dire que la seule présence
d’un de ces oiseaux dans une chambre procurait aux personnes qui y couchoient des songes vénériens. Il faut citer les erreurs , afin qu’elles se détruisent elles-mêmes.
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LE CHROKIEL,