‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 2)Chapitre 47 sur 361 · LA CRÉCERELLE · texte numérisé non relu

LA CRÉCERELLE

La crécerelle est l’oiseau de proie le plus commun dans la plupart de nos provinces de France et surtout en Bourgogne : il n’y a point d’ancien château ou de tour abandonnée qu’elle ne fréquente et qu’elle n’habite; et c’est surtout le matin et le soir qu’on la voit voler autour de ces vieux bâtimens, et on l’entend encore plus souvent qu’on ne la voit; elle a un cri précipité, pli pli pii, ou prï prï prï, qu’elle ne cesse de répéter en volant et qui effraie tous les petits oiseaux sur lesquels elle fond comme une flèchç et qu’elle saisit avec ses serres : si par hasard elle les manque du premier coup, elle les poursuit sans crainte du danger jusque dans les maisons ; j’ai vu plus d’une fois mes gens prendre une crécerelle et le petit oiseau qu’elle poursuivoit, en fermant la fenêtre d’une chambre ou la porte d’une

galerie qui étoient éloignées de plus de cent toises des vieilles tours d’où elle étoit partie. Lorsqu’elle a saisi et emporté l’oiseau, elle le tue et le plume très-proprement avant de le manger : elle ne prend pas tant de peine pour les souris et les mulots ; elle avale les plus petits tout entiers et dépèce les autres. Toutes les parties molles du corps de la souris se digèrent dans l’estomac de cet oiseau : mais la peau se roule et forme une petite pelote qu’il rend par le bec et non par le bas ; car ses excrémens sont presque liquides et blanchâtres. E11 mettant ces pelotes qu’elle vomit dans l’eau chaude pour les ramollir et les étendre, on retrouve la peau entière de la souris, comme si on l’eût écorchée. Les ducs, les chouettes, les buses et peut-être beaucoup d’oiseaux de proie , rendent de pareilles pelotes, dans lesquelles,

OISEAUX DE PROIE

outre la peau roulée, il se trouve quelquefois des portions les plus dures des os : il en est de même des oiseaux pêcheurs ; les arêtes et les écailles des poissons se roulent dans leur estomac et ils les rejettent par le bec.

La crécerelle est un assez bel oiseau : elle a l'œil vif et la vue très-perçante, le vol aisé et soutenu; elle est diligente et courageuse; elle approche, par le naturel, des oiseaux nobles et généreux ; on peut même la dresser, comme les émerillons, pour la fauconnerie. La femelle est plus grande que le mâle et elle en diffère en ce qu’elle a la tête rousse, le dessus du dos, des ailes et de la queue, rayé de bandes transversales brunes, et qu’en même temps toutes les plumes de la queue sont d’un brun roux plus ou moins foncé; au lieu que, dans le mâle, la tête et la queue sont grises et que les parties supérieures du dos et des ailes sont d’un roux vineux, semé de quelques petites taches noires. On peut voir les différences du mâle et de la femelle dans les planches enluminées que nous avons citées.

TsTous ne pouvons nous dispenser d’observer que quelques-uns de nos nomenclateurs modernes ont appelé épervier des alouettes la crécerelle femelle, et qu’ils en ont fait une espèce particulière et différente de celle de la crécerelle.

Quoique cet oiseau fréquente habituellement les vieux bâtimens , il y niche plus rarement que dans les bois , et lorsqu’il ne dépose pas ses œufs dans des trous de murailles ou d’arbres creux, il fait une espèce de nid très-négligé, composé de bûchettes et de racines et assez semblable à celui des geais, sur les arbres les plus élevés des forêts : quelquefois il occupe aussi les nids que les corneilles ont abandonnés. Il pond plus souvent cinq œufs que quatre et quelquefois six et même sept , dont les deux bouts sont teints d’une couleur rougeâtre ou jaunâtre, assez semblable à celle de son plumage. Ses petits, dans le premier âge, ne sont couverts que d’un duvet blanc ; d’abord il les nourrit avec des insectes et ensuite il leur apporte des mulots en quantité, qu’il aperçoit sur terre du plus haut des airs, où il tourne lentement et demeure souvent stationnaire pour épier son gibier, sur lequel il fond en un instant : il enlève quelquefois une perdrix rouge beaucoup

plus pesante que lui ; souvent aussi il prend des pigeons qui s’écartent de leur compagnie : mais sa proie la plus ordinaire , après les mulots et les reptiles, sont les moineaux; les pinsons et les autres petits oiseaux. Comme il produit en plus grand nombre que la plupart des autres oiseaux de proie , l’espèce est plus nombreuse et plus répandue ; on la trouve dans toute l’Europe , depuis la Suède jusqu’en Italie et en Espagne; on la retrouve même dans les pays tempérés de l’Amérique septentrionale. Plusieurs de ces oiseaux restent pendant toute l’année dans nos provinces de France : cependant j’ai remarqué qu’il y en avoit beaucoup moins en hiver qu’en été; ce qui me fait Groire que plusieurs quittent le pays pour aller passer ailleurs la mauvaise saison.

J’ai lait élever plusieurs de ces oiseaux dans de grandes volières ; ils sont , comme je l’ai dit, d’un très-beau blanc pendant le premier mois de leur vie, apres quoi les plumes du dos deviennent roussâtres et brunes en peu de jours. Us sont robustes et aisés à nourrir; ils mangent la viande crue qu’on leur présente à quinze jours ou trois semaines d’âge : ils connoissent bientôt la personne qui les soigne et s’apprivoisent assez pour ne jamais l’offenser. Ils font entendre leur voix de très-bonne heure ; et , quoique enfermés , ils répètent le même cri qu’ils font en liberté : j’en ai vu s’échapper et revenir d’eux-mêmes à la volière, après un jour ou deux d’absence et peut-être d’abstinence forcée.

Je ne commis point de variétés dans cette espèce, que quelques individus qui ont la tète et les deux plumes du milieu de la queue grises, tels qu’ils nous sont représentés par M. Frisch (pl. rxxxv); mais M. Salerne fait mention d’une crécerelle jaune qui se trouve en Sologne et dont les œufs sont de cette même couleur jaune. « Cette crécerelle, dit-il , est rare et quelquefois elle se bat généreusement contre le Jean-le-blanc qui , quoique le plus fort, est souvent obligé de lui céder. On les a vus, ajoute-t-il, s'accrocher ensemble en l’air et tomber de la sorte par terre, comme une motte ou une pierre. » Ce fait me paroît bien suspect, car l’oiseau Jean-le-blanc est non seulement très-supérieur à la crécerelle par la force, mais il a le vol et toutes les allures si différentes , qu’ils ne doivent guère se rencontrer.

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