‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 2)Chapitre 49 sur 361 · L’ÉMERILLON · texte numérisé non relu

L’ÉMERILLON

L’oiseau dont il est ici question n’est point l’émerillon des naturalistes, mais l’émerillon des fauconniers, qui n’a été indiqué ni bien décrit par aucun de nos nomenclateurs : cependant c’est le véritable émerillon dont on se sert tous les jours dans la fauconnerie et que l’on dresse au vol pour la chasse. Cet oiseau est, à l’exception des pies-grièches, le plus petit de tous les oiseaux de proie, n’étant que de la grandeur d’une grosse grive : néanmoins on doit le regarder comme un oiseau noble et qui tient de plus près qu’un autre à l’espèce du fau- 1 con; il en a le plumage *, la forme et l’attitude ; il a le même naturel , la même docilité et tout autant d’ardeur et de courage. On peut en faire un bon oiseau de chasse : pour les alouettes, les cailles et même les

Eerdrix , qu’il prend et transporte , quoique eaucoup plus pesantes que lui ; souvent il les tue d’un seul coup, en les frappant de l’estomac sur la tête ou sur le cou.

Cette petite espèce, si voisine d’ailleurs

x. Il ressemble en effet, par les nuances et la distribution des couleurs, au faucon-sors.

Bcffon. YII.

de celle du faucon par le courage et le naturel, ressemble néanmoins plus au hobereau par la figure et encore plus au rochier : on le distinguera cependant du hobereau en ce qu’il a les ailes beaucoup plus courtes et qu’elles ne s'étendent pas, à beaucoup près, jusqu’à l’extrémité de la queue , au lieu que celles du hobereau s’étendent un peu au delà de cette extrémité : mais, comme nous l’avons déjà fait sentir dans l’article précédent, ses ressemblances avec le rochier sont si grandes, tant pour la grosseur et la longueur du corps, la forme du bec, des pieds et des serres, les couleurs du plumage, la distribution des taches, etc.... qu’on seroit très-bien fondé à regarder le rochier comme une variété de l’émerillon ou du moins comme une espèce si voisine, qu’on doit suspendre son jugement sur la diversité de ces deux espèces. Au reste , l’émerillon s’éloigne de l’espèce du faucon et de celle de tous les autres oiseaux de proie par un attribut qui le rapproche de la classe commune des autres oiseaux; c’est que le mâle et la femelle sont dans l’émerillon de la même grandeur, au lieu que, dans tous les autres

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oiseaux de proie , le mâle est bien plus petit que la femelle. Cette singularité ne tient donc point à leur manière de vivre , ni à rien de tout ce qui distingue les oiseaux de proie des autres oiseaux; elle sembleroit d’abord appartenir à la grandeur, parce que dans les pies-grièches, qui sont encore plus petites que les émerillons, le mâle et la femelle sont aussi de la même grosseur; tandis que dans les aigles, les vautours, les gerfauts, les autours, les faucons et les éperviers , le mâle est d’un tiers ou d’un quart plus petit que la femelle. Après avoir réfléchi sur cette singularité et reconnu qu’elle ne pouvoit pas dépendre des causes générales, j’ai recherché s’il n’y en avoit pas de particulières auxquelles on pût attribuer cet effet ; et j’ai trouvé, en comparant les passages de ceux qui ont disséqué des oiseaux de proie , qu’il y a dans la plupart des femelles un double cæcum assez gros et assez étendu, tandis que dans les mâles il n’y a qu’up cæcum, et quelquefois point du tout: cette différence de la conformation intérieure, qui se trouve toujours en plus dans les femelles que dans les mâles, peut être la vraie cause physique de leur excès en grandeur. Je laisse aux gens qui s’occupent d’anatomie à vérifier plus exactement ce fait, qui seul m’a paru propre à rendre raison de a supériorité de grandeur de la femelle sur e mâle, dans presque toutes les espèces des grands oiseaux de proie.

L’émerillon vole bas, quoique très-vite et très-légèrement; il- fréquente les bois et les buissons pour y saisir les petits oiseaux et chasse seul sans être accompagné de sa femelle : elle niche dans les forêts en montagnes et produit cinq ou six petits.

Mais, indépendamment de cet émerillon dont nous venons de donner l'histoire et la représentation, il existe une autre espèce d’émerillon mieux connue des naturalistes, dont M. Frisch a donné la figure (pi. lxxxix) et qui a été décrite d’après nature par M. Brisson. Cet émerillon diffère en effet , par un asse? grand nombre de caractères , de l’émerillon des fauconniers; il paroit même approcher beaucoup plus de l’espèce de la crécerelle, du moins autant qu’il nous est permis d’en juger par la représentation , n’ayant pu nous le procurer en nature : mais ce qui me semble appuyer notre conjecture, c’est que les oiseaux d’Amérique qui nous ont été envoyés sous les noms d 'émerillon de Cayenne , n° 444 ■> et émerillon de Saint- Domingue , n° 465 , ne nous paraissent être que des variétés d’une seule espèce ; et

peut-être l’un de ces oiseaux n’est-il que le mâle ou la femelle de l’autre : mais tous deux ressemblent si fort à l’émerillon donné par M. Frisch, qu’on doit les regarder comme étant d’espèces très-voisines ; et cet émerillon d’Europe, aussi bien que ces émerdlons d’Amérique dont les espèces sont si voisines, paroitront à tous ceux qui les considéreront attentivement beaucoup plus près de la crécerelle que de l’ émerillon des fauconniers, fl se peut donc que cette espèce ait passé d’un continent à l'autre; et en effet, M. Linnæus fait mention des crécerelles en Suède , et ne dit pas que les émerillons s’y trouvent. Ceci semble confirmer encore notre opinion , que ce prétendu émerillon des naturalistes n’est qu’une variété, ou tout au plus une espèce très-voisine de celle de la crécerelle: on pourroilmème lui donner un nom particulier, si on vouloit la distinguer, soit de l’éinerillop des fauconniers, soit de la crécerelle, et ce nom seroit celui qu’on lui donne dans les îles Antilles. « L’émerillon, dit le P. Du Tertre, que nos habitans appellent gry gry , à cause qu’en volant il jette un cri qu’ils expriment par ces syllabes gry gry, est un autre petit oiseau de proie qui n’est guère plus gros qu’une grive; il a toutes les plumes de dessus le dos et les ailes rousses , tachées de noir , et le dessous du ventre blanc , moucheté d’hermine ; il est armé de bec et de griffes à proportion de sa grandeur : il m fait la chasse qu’aux petits lézards et aux sauterelles, et quelquefois aux petits poulets, quand ils sont nouvellement éclos. Je leur en ai fait lâcher plusieurs fois, ajoute-t-il; la poule se défend contre lui et lui donne la chasse. Les habitans en mangent ; mais il n’est pas bien gras. »

La ressemblance du cri de cet émerillon du P. Du Tertre 1 avec le cri de notre crécerelle est encore un autre indice du voisinage de ces espèces; et il me paroit qu’on peut conclure assez positivement que tous ces oiseaux donnés par les naturalistes sous les noms A’ émerillon d’Europe, émerillon de la Caroline ou de Cayenne , et émerillon de Saint-Domingue ou des Antilles , ne font qu’une variété dans l’espèce de la crécerelle , à laquelle on pourroit donner le nom de gry gry , pour la distinguer de lg crécerelle commune.

i. Le cri de la çpéçerelle est prï, pri ; ce qui approche beaucoup de gry , gry , qui est le nom qu’on donne, aux Antilles, à cet oiseau, à cause de son cri,

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