‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 2)Chapitre 8 sur 361 · LE GRAND AIGLE · texte numérisé non relu

LE GRAND AIGLE

La première espèce est le grand aigle, que Belon , après Athénée , a nommé Y aigle royal, ou le roi des ciseaux : c’est en effet l’aigle d’espèce franche et de race noble , appelé par cette raison aetos gnésios par Aristote, et connu de nos nomenclateurs sous le nom d 'aigle doré. C’est le plus grand de tous les aigles; la femelle a jusqu’à trois pieds et demi de longueur, depuis le bout du bec jusqu’à l’extrémité des pieds, et plus de huit pieds et demi de vol ou d’envergure: elle pèse seize et même dix-huit livres l. Le

i. Voici ce que m’a écrit un de mes amis ( M. Hébert , receveur général à Dijon, qui a fait de trèsbonnes observations sur les oiseaux , qu’il m’a communiquées, et que j’aurai quelquefois occasion de citer avec reconnoissance) : «J’ai vu, dit-il, dans le pays de Bugey , de deux espèces d’aigles: le premier fut pris au château de Dorlau , dauï un

mâle est plus petit, et ne pèse guère que douze livres. Tous deux ont le bec très-fort, et assez semblable à de la corne bleuâtre, et les ongles noirs et pointus, dont le plus grand , qui est celui de derrière , a quelque-

filet à l’appàt d’un pigeon vivant ; il pesoit dixhuit livres; il étoit de couleur fauve (c’est le grand aigle, le même qui est représenté dans la Zoologie britannique , planche A ) ; il étoit très-fort et trèsméchant , et blessa cruellement au sein une femme qui avoit soin de la faisanderie : l’autre étoit presque noir. J’ai encore vu l’une et l’autre espèces de ces aigles a Genève , où on les nourrissoit dans des cages séparées : ils ont tous deux les jambes couvertes de plumes jusqu’à la naissance des doigts ; et les plumes de leurs Cuisses sont si longues et si touffues , qu’on croiroit , en voyant ces oiseaux d’un peu loin , qu’ils sont posés sur quelque petite éminence. On croiroit qu’ils sont de passage en Bugey, car on ne les y voit guère qu’au printemps et en automne.

OISEAUX DE PROIE

fois jusqu’à cinq pouces de longueur : les yeux sont grands, mais paroissent enfoncés dans une cavité profonde, que la partie supérieure de l’orbite couvre comme un toit avancé; l’iris de l’œil est d’un beau jaune clair, et brille d’un feu très-vif; l’humeur vitrée est de couleur de topaze; le cristallin, qui est sec et solide, a le brillant et l’éclat du diamant : l’œsophage se dilate en une large poche, qui peut contenir une pinte de liqueur : l’estomac, qui est au dessous, n’est pas, à beaucoup près, aussi grand que cette première poche ; mais il est à peu près également souple et membraneux. Cet oiseau est gras, surtout en hiver; sa graisse est blanche; et sa chair, quoique dure et fibreuse, ne sent pas le sauvage comme celle des autres oiseaux de proie.

On trouve cette espèce en Grèce ; en France, dans les montagnes du Bugey ; en Allemagne, dans les montagnes de Silésie, dans les fûrêts de Dantzick; dans les monts Carpatiens, dans les Pyrénées et dans les montagnes d’Irlande. On le trouve aussi dans l’Asie mineure et en Perse; car les anciens Perses avoient, avant les Romains, pris l’aigle pour leur enseigne de guerre : et c etoit ce grand aigle, cet aigle doré ( aquila fulva ), qui éloit dédié à Jupiter. On voit aussi, par le témoignage des voyageurs, qu’on le trouve en Arabie , en Mauritanie , et dans plusieurs autres provinces de l’Afrique et de l’Asie jusqu’en Tarlarie, mais point en Sibérie ni dans le reste du nord de l’Asie. Il en est à peu près de même en Europe; car cette espèce, qui est partout assez rare, l’est moins dans nos contrées méridionales que dans les provinces tempérées, et on ne la trouve plus dans celles de notre nord au delà du 55e degré de latitude : aussi ne l’a-t-on pas retrouvée dans l’Amérique septentrionale, quoique l’on y trouve l’aigle commun. Le grand aigle paroît donc être demeuré dans les pays tempérés et chauds de l’ancien continent, comme tous les autres animaux auxquels le grand froid est contraire, et qui, par celte raison, n’ont pu passer dans le nouveau.

L’aigle a plusieurs convenances physiques et morales avec le lion: la force, et par conséquent l’empire sur les autres oiseaux , comme le lion sur les quadrupèdes : la magnanimité; ils dédaignent également les petits animaux et méprisent leurs insultes; ce n’est qu’après avoir été long temps provoqué par les cris importuns de la corneille ou de la pie, que l’aigle se détermine à les punir de mort; d’ailleurs il ne veut d’autre bien

que celui qu’il conquiert, d’autre proie que celle qu’il prend lui-même; la tempérance : il ne mange presque jamais son gibier en entier, et il laisse, comme le lion, les débris et les restes aux autres animaux. Quelque affamé qu’il soit, il ne se jette jamais sur les cadavres. Il est encore solitaire comme le lion, habitant d’un désert dont il défend l’entrée et l’usage de la chasse à tous les autres oiseaux ; car il est peut-être plus rare de voir deux paires d’aigles dans la même portion de montagne , que deux familles de lions dans la même partie de forêt : ils se tiennent assez loin les uns des autres pour que l’espace qu’ils se sont départis leur fournisse une ample subsistance ; ils ne comptent la valeur et l’étendue de leur royaume que par le produit de la chasse. L’aigle a de plus les yeux étincelans, et à peu près de la même couleur que ceux du lion, les ongles de la même forme, l’haleine tout aussi forte , le cri également effrayant r. Nés tous deux pour le combat et la proie , ils sont également ennemis de toute société, également féroces, également fiers et difficiles à réduire; on ne peut les apprivoiser qu’en les prenant tout petits. Ce n’est qu’avec beaucoup de patience et d’art qu’on peut dresser à la chasse un jeune aigle d« cette espèce; H devient même dangereux pouf son maître, dès qu’il a pris de la force et de l’âge. Nous voyons, parle témoignage des auteurs , qu’anciennement on s’en servoit en Orient pour la chasse du vol; mais aujourd’hui on l’a banni de nos fauconneries : il est trop lourd pour pouvoir, sans grande fatigue, le porter sur le poing; jamais assez privé , assez doux , assez sur, pour ne pas faire craindre ses caprices ou ses momens de colère à son maître. Il a le bec et les ongles crochus et formidables; sa figure répond à son naturel. Indépendamment de ses armes, il a le corps robuste et compacte, les jambes et les ailes très-fortes , les os fermes , la chair dure, les plumes rudes3, l’attitude fière et droite, les mouvemens brusques et le vol très-rapide. C’est de tous les oiseaux celui qui s’élève le plus haut ; et c’est par cette raison que les anciens ont appelé l’aigle

1. Nous avons comparé l’aigle au lion , et le vautour au tigre : or l’on sait que le lion a la tète et le cou couverts d’une belle crinière, et que le tigre les a, pour ainsi dire, nus en comparaison du lion : il en est de même du vautour ; il a la tète et le cou dénués de plumes,, tandis que l'aigle les a bien garnis et couverts de plumes.

2. On prétend que les plumes de l’aigle sont si rudos , que , quand on les mêle avec des plumes d’autres oiseaux , elles les usent par le frottement.

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Ordre les Oiseaux de proie Famille les Diurnes Genre Vautours.

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Ordre des Oiseaux de proie Famille les Diurnes Ferire Griffon ■

1È GRAND AÏGLÈ 2$

l 'oiseau céleste , et qu’ils le regardoient dans les augures comme le messager de Jupiter. Il voit par excellence, mais il n’a que peu d’odorat en comparaison du vautour : il ne chasse donc qu’à vue; et lorsqu’il a saisi sa proie, il rabat son vol comme pour en éprouver le poids, et la pose à terre avant de l’emporter. Quoiqu’il ait l’aile très-forte, comme il a peu de souplesse dans les jambes, il a quelque peine à s’élever de terre, surtout lorsqu’il est chargé: il emporte aisément les oies, les grues; il enlève aussi les lièvres, et mèrne les petits agneaux, les chevreaux: et lorsqu’il attaque les faons et les veaux , c’est pour se rassasier, sur le lieu, de leur sang et de leur chair, et en emporter ensuite les lambeaux dans son aire ; c’est ainsi qu’on appelle son nid, qui est en effet tout plat, et non pas creux comme celui de la plupart des autres oiseaux : il le place ordinairement entre deux rochers, dans un lieu sec et inaccessible. On assure que le môme nid sert à l’aigle pendant toute sa vie : c’est réellement un ouvrage assez considérable pour n’ètre fait qu’une fois, et assez solide pour durer long-temps. Il est construit à peu près comme un plancher, avec de petites perches ou bâtons de cinq ou six pieds de longueur, appuyés par les deux bouts , et traversés par des branches souples , recouvertes de plusieurs lits de jonc et de bruyère. Ce plancher ou ce nid est large de plusieurs pieds, et assez ferme non seulement pour soutenir l’aigle, sa femelle et ses petits, mais pour supporter encore le poids d’une grande quantité de vivres. Il n’est point couvert par le haut , et n’est abrité que par l’avancement des parties supérieures du rocher. La femelle dépose ses œufs dans le milieu de cette aire; elle n’en pond que deux ou trois , qu’elle couve , dit-on , pendant trente jours : mais dans ces œufs il s’erï trouve souvent d’inféconds , et il est rare de trouver trois aiglons dans un nid 1 ; ordinairement il n’y en a

x. Un ami m’a assuré avoir trouvé en Auvergne un nid d'aigle, suspendu entre deux rochers, où il y avoit trois aiglons déjà forts. ( Ornith. de Salenie , p. 4- ) — Nota. M. Salerne ne rapporte ce fait que pour appuyer l’opinion qu’il a adoptée de M. Linnscus , que cet aigle produit quatre œufs ; mais je ne trouve pas que M. Linnæus ait affirmé ce fait particulièrement , et ce n’est qu’en général qu’il a dit que les oiseaux de proie produisoient environ quatre œufs : Nccipitres , nidos in altis , ova cireiter quatuor. ( Linn. , Sjst. nat., édit. X ,' tom. I, page Si.) Il est donc très-probable que cet aigle d’Auvergne, qui avoit produit trois aiglons, n’étoit pas de l’espèce du grand aigle, mais de celle du petit aigle ou du balbuzard, dont la ponte est en effet de trois ou quatre œufs.

qu’un ou deux. On prétend même que , dès qu’ils deviennent un peu grands, la mère tue le plus foible ou le plus vorace de ses petits. La disette seule peut produire ce sentiment dénaturé : les père et mère, n’ayant pas assez pour eux-mêmes , cherchent à réduire leur famille; et dès que les petits commencent à être assez forts pour voler et se pourvoir d’eux-mêmes, ils les chassent au loin, sans leur permettre de jamais revenir.

Les aiglons n’ont pas les couleurs du plumage aussi fortes que quand ils sont adultes: ils sont d’abord blancs, ensuite d’un jaune pâle, et deviennent enfin d’un fauve assez vif. La vieillesse, ainsi que les trop grandes diètes, les maladies, et la trop longue captivité les font blanchir. On assure qu’ils vivent plus d’un siècle, et l’on prétend que c’est moins encore de vieillesse qu’ils meurent, que de l’impossibilité de prendre de la nourriture , leur bec se recourbant si fort avec l’âge, qu’il leur devient inulile. Cependant on a vu sur des aigles gardés dans les ménageries qu’ils aiguisent leur bec, et que l’accroissement n’en étoit pas sensible pendant plusieurs années. On a aussi observé qu’on pouvoit les nourrir avec toutes sortes de chair, même avec celle des autres aigles , et que, faute de chair, ils mangent très-bien du pain, des serpens, des lézards, etc. Lorsqu’ils ne sont point apprivoisés, ils mordent cruellement les chais, les chiens, les hommes qui veulent les approcher. Us jettent de temps en temps un cri aigu , sonore , perçant et lamentable, et d’un son soutenu. L’aigle boit très-rarement , et peut-être point du tout, lorsqu’il est en liberté s parce que le sang de ses victimes suffit à sa soif. Ses excrémens sont toujours mous, et plus humides que ceux des autres oiseaux, même de ceux qui boivent fréquemment.

C’est à cette grande espèce qu’on doit rapporter un passage de Léon l’Africain, et tous les autres témoignages des voyageurs en Afrique et en Asie, qui s’accordent à dire que cet oiseau enlève non seulement les agneaux, les chevreaux, les jeunes gazelles, mais qu’il attaque aussi , lorsqu’il est dressé , les renards et les loups 2.

2. « L’empereur ( du Thibet) a plusieurs aigles privées , qui sont si âpres et ardentes, qu’elles arrêtent et prennent les lièvres , chevreuils, daims, et renards ; meme il y en a d’aucunes de si grande hardiesse et témérité , qu’elles osent bien assaillir et se ruer impétueusement sur le loup, auquel elle* font tant de vexation et de molestation , qu’il peut être pris plus facilement.» ( Marc Paul , liv. II, pag.

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