DE LA MANGANÈSE
apathiques blanches, grises, ou jaunâtres, qui n’en contiennent plus ou moins. « J’en ai, dit-il, constamment retiré de toutes celles que j’ai essayées, une portion plus ou moins grande, selon l’état de la mine ; car plus les mines de fer approchent de la couleur brune, moins il y a de manganèse, et celles qui sont noires n’en contiennent point du tout. »
La manganèse paroît souvent cristallisée dans sa mine, à peu près comme la pierre calaminaire, et c’est ce qui a fait croire à quelques chimistes qu’elle contenoit du zinc : mais d’autres chimistes , et particulièrement M. Bergman, ont démontré par l’analyse qu’il n’entre point de zinc dans sa composition. D'ailleurs cette forme des cristallisations de la manganèse varie beaucoup ; il y a des mines de manganèse cristallisées en aiguilles, qui ressemblent par leur texture à certaines mines d’antimoine, et qui n’en diffèrent à l’œil que par leur couleur grise foncée et moins brillante que celle de l’antimoiue ; et ce qu’il y a de remarquable et de singulier dans la forme aiguillée de la manganèse, c’est qu’il semble que celte forme provient de sa propre substance et non pas de celle du soufre; car la manganèse n’est point du tout mêlée d’antimoine, et elle n'exhale aucune odeur sulfureuse sur les charbons ardens. Au reste, le plus grand nombre des manganèses ne sont pas cristallisées ; il s’en trouve beaucoup plus en masses dures et informes, que l’on a prises longtemps, et avec quelque fondement, pour des mines de fer. On doit aussi rapporter à la manganèse ce que plusieurs auteurs ont écrit de cette substance sous le nom d 'hématites noires , mamelonnées , 'veloutées , etc.
On trouve des mines spathiques de fer, et par conséquent de la manganèse , dans plusieurs provinces de France, en Dauphiné, en Roussillon ; d’autres à Baigorry et dans le comté de Foix. Il y en a aussi une mine très- abondante en Bourgogne, près de la ville de Mâcon; cette mine est même en pleine exploitation, et l’on en débite la manganèse pour les verreries et faïenceries. On trouve dans cette mine plusieurs sortes de manganèses; savoir, la manganèse en chaux noire, la manganèse en masses solides et noires , et la manganèse cristallisée en rayons divergens.
La mine de manganèse ne se réduit que difficilement en régule, parce qu’elle est très-difficile à fondre et en même temps très-disposée à passer à l'état de verre. Ce régule est au moins aussi dur que le fer; sa
surface est noirâtre, et dans l’intérieur il est d’un blanc brillant, qui bientôt se ternit à l’air; sa cassure présente des grains assez grossiers et irréguliers. En le pulvérisant, il devient sensiblement attirahle à l’aimant : un premier degré de calcination le convertit en une chaux blanche , qui se noircit par une plus forte chaleur, et son volume augmente d’un cinquième environ. Si l’on met ce régule dans un vaisseau bien clos, il se convertit par l’action du feu en un verre jaune obscur, et le fer qu’il contient se sépare en partie, et forme un petit bouton ou globule métallique.
Le régule de manganèse se dissout par les trois acides minéraux, et ses dissolutions sont blanches ; la chaux noire de manganèse se dissout dans l’alcali fixe du tartre, et lui communique sur-le-champ une belle couleur bleue.
Ce régule refuse de s’unir au soufre, et ne s’allie que très-difficilement avec le zinc; mais il se mêle avec tous les autres minéraux métalliques ; lorsqu’on l’allie dans une certaine proportion avec le cuivre, il lui ôte sa couleur rouge sans lui faire perdre sa ductilité. Au reste, ce régule contient toujours du fer, et il est, comme celui du nickel, celui du cobalt,, et comme la platine, si intimement uni avec ce métal , qu’on ne peut jamais l’en séparer totalement. Ce sont des alliages faits par la nature, que l’art ne peut détruire, et dont la substance, quoique composée, est aussi fixe que celle des métaux simples.
La manganèse est d’un grand usage dans les manufactures des glaces et des verres blancs ; en la fondant avec le verre, elle lui donne une couleur \iolet!e, dont l’intensité est toujours proportionnelle à sa quantité, en sorte que l’on peut diminuer cette couleur violette jusqu’à la rendre presque inapercevable ; et en même temps la manganèse a la propriété de chasser les autres couleurs obscures du verre, et de le rendre plus blanc, lorsqu’elle n’est employée qu’à la très-petite dose convenable à cet effet. C’est dans la fritte du verre qu’il faut mêler celte petite quantité de manganèse; sa couleur violette, en s’évanouissant, fait disparoître les autres couleurs; et il y a toute apparence que cette couleur violette, qu’on ne peut apercevoir lorsque la manganèse est en trèspetite quantité, ne laisse pas d’exister dans la substance du verre qu’elle a blanchi; car M. Macquer dit avoir vu un morceau de verre très-blanc qui n’avoit besoin que d’être chauffé jusqu’à un certain point pour
MINÉRAUX
devenir d’un très-bëau bleu violet *. Il faut également calbiner toutes les manganèses pour leur enlever les minéraux volatils qu’elles peuvent contenir : il faut les fondre souvent à plusieurs reprises avec du nitre purifié; car ce sel a la propriété de développer et d’exalter la couleur violette de la manganèse. Après cette première prépara-
i. M. de l.a Peyrouse dit aussi qu’on peut faire disparoître et reparoilre à la flamme d’une bougie la belle couleur violette que la maiigünèsé donne au
verre de borax.
tion , il faut encore la faire refondre , toujours avec un peu de nitre, en la mêlant avec la fritte du verre auquel du veut donner la belle couleur violette : il est néanmoins très-difficile d’obtenir celte coulent dans tonte sa beauté, si l’on u’a pas appris par l’expérience la manière de conduire le feu de vitrification ; car cette couleur violette se change en brun, et même en noir, où s’évanouit lorsqu’on n’atteint pas ou que l’on passe le degré de feu convenable , et que l’usage seul peut apprendre à saisir.
DE L’ARSENIC
Dans l’ordre des minéraux , c’est ici que finissent les substances métalliques, et que commencent les matières salines. La nature nous présente d’abord deux métaux , l’or et l’argent , qu’on a nommés parfaits , parce que leurs substances sont pures, ou toutes deux alliées l’une avec l’autre , et que toutes deux sont egalement fixes, également inaltérables, indestructibles par l’action des clémens; ensuite elle nous offre quatre autres métaux , le cuivre , le fer, l’étain , et le plomb, qu’on a eu raison de regarder comme métaux imparfaits , parce que leur substance ne résiste pas à l’action des élémens , qu’elle se brûle par le feu, et qu’elle s’aliere et même se décompose par l’impression des acides et de l’eau. Après ces six métaux tous plus ou moins durs et solides, on irouve tout à coup une matière fluide, le mercure, qui , par sa densité et par quelques autres qualités, paroit s’approcher de la nature des métaux parfaits, tandis que par sa volalililé et par sa liquidité, il se rapproche encore plus de la nature de l’eau. Ensuite se présentent trois matières métalliques auxquelles on a donné le nom de demi-métaux , parce qu’à l’exception de la ductilité, ils ressemblent aux métaux imparfaits : ces demi-métaux sont l’antimoine, le bismuth, et le zinc, auxquels on a voulu joindre le cobalt, le nickel, et la manganèse; et de même que dans les métaux il y a des différences très-marquées entre les parfaits et les imparfaits, il se trouve aussi des différences très-sensibles entre les demi-métaux. Ce nom, ou .plutôt cette dénomination, convient assez à ceux qui, comme l'antimoine, le bismuth , et le zinc, ne sont point mixtes, ou peuvent être rendus purs par notre art : mais il me semble que ceux qui,
comme le cobalt, le nickel, et la manganèse, ne sont jamais purs, et sont toujours mêlés de fer ou d’autres substances différentes de la leur propre , ne doivent pas être mis au nombre des demi-métaux, si l’on veut que l’ordre des dénominations suive celui des qualités réelles; car, en appelant demi-métaux les matières qui ne sont que d’une seule substance, on doit imposer un autre nom à celles qui sont mêlées de plusieurs substances.
Dans cette suite de métaux , demi-métaux, et autres matières métalliques, on ne voit que les degrés successifs que la nature met dans toutes les classes de ses productions : mais l’arsenic, qui paroît être la dernière nuance de cette classe des matières métalliques , forme en même temps un degré, une ligne de séparation qui remplit le grand intervalle entre les substances métalliques et les matières salines. Et de même qu’après les métaux on trouve la platine qui n’est point un métal pur, et qui , par son magnétisme constant , paroît être un alliage de fer, et d’une matière aussi pesante que l’or, on trouve aussi après les demi-métaux le cobalt, le nickel, et la manganèse, qui, étant toujours attirables, sont par conséquent alliés de fer uni à leur propre substance : l’on doit donc, en rigueur, les séparer tous trois des demi-métaux, connue on doit de même séparer la platine des métaux, puisque ce ne sont pas des substances pures , mais mixtes et toutes alliées de fer, quoiqu’elles donnent leur régule sans aucun mélange que celui des parties métalliques qu’elles recèlent; et quoique Parsème donne de même son régule , on doit encore le séparer de ces trois dernières matières, parce que sou essence est autant saline que métallique.
DE L’ARSENIC
En effet, l’arsenic, qui, dans le sein de la terre, se présente en masses pesantes et dures comme les autres subsiances métalliques , offre en même temps toutes les propriétés des matières salines ; comme les sels, il se dissout dans l’eau ; mêlé comme les salins avec les matières terreuses, il en facilite la vitrification; il s’unit, p;ir le moyen du feu, avec les autres sels qui ne s’unissent pas plus que lui avec les métaux; comme les Sels, il décrépite et se volatilise au feu, et jette de même des étincelles dans l’obscurité; il fuse aussi comme les sels, et coule en liquide épais sans brillant métallique : il a donc toutes les propriétés des sels; mais, d’autre part , son régule a les propriétés des matières métalliques.
L’arsenic, dans son état naturel, peut donc être considéré comme un sel métallique; et comme ce sel, par ses qualités, diffère des acides et des alcalis, il me semble qu’on doit compter trois sels simples dans la nature, l’acide, l’alcali, et l’arsenic, qui répondent aux trois idées que nous nous sommes formées de leurs effets, et qu’on peut désigner par les dénominations de s al acide , sel caustique, et corrosif; et il me paroit encore que ce dernier sel, l’arsenic, a tout autant et peut-être plus d’influence que les deux autres sur les matières que la nature travaille. L’examen que nous allons faire des autres propriétés de ce minéral métallique et salin , loin de faire tomber cette idée, la justifiera pleinement, et même la confirmera dans toute son étendue.
On ne doit donc pas regarder l’arsenic naturel comme un métal ou demi-métal, quoiqu'on le trouve communément dans les mines métalliques, puisqu’il n’y existe qu’accideutellement et indépendamment des métaux ou demi-métaux avec lesquels il est mêlé : on ne doit pas regarder de même comme une chaux purement métallique l’arsenic blanc qui se sublime dans la fonte de différens minéraux , puisqu’il n’a pas les propriétés de ces chaux , et qu’il en offre de contraires; car cet arsenic qui s’est volatilisé reste constamment volatil , au lieu que les chaux des métaux et des demi-métaux sont toutes constamment fixes : de plus, cette chaux, ou plutôt cette fleur d’arsenic est solubre dans tous les acides, et même dans l’eau pure comme les sels, tandis qu’aucune chaux métallique ne se dissout dans l’eau et n’est même guère attaquée par les acides. Cet arsenic, comme les sels, se dissout et se cristallise, au moyen de l’ébullition , en cristaux jaunes et transparens : il
répand, lorsqu’on le chauffe, uné très-fortè odeur d’ail ; mais sur la langue, sa saveur est très-âcre , il y fait une corrosiod ; et pris intérieurement , il donne la mort eh corrodant l’estomac et les intestins. Toùtés les chaux métalliques , au contraire , sont presque sans odeur el sans saveur. Cet arsenic blanc n’est donc pas une vraie chaux métallique , mais plutôt un sel particulier plus actif, plus âcre, et plus corrosif que l’acide et l’alcali. Enfin cet arsenic est toujours très-fusible, au lieu que les chaux métalliques sont toutes plus difficiles à fondre que le métal même : elles ne contractent aucune union avec les matières terreuses , et l’arsenic , au contraire, s’y réunit au point de soutenir avec elles le feu de la vitrification; il entre, comme les autres sels, dans la composition des verres; il leur donne une blancheur qui se ternit bientôt à l’air, parce que l’humidité agit sur lui comme sur les autres sels. Toutes les chaux métalliques donnent au verre de la couleur; l’arsenic ne leur en donne aucune, et ressemble encore par cet effet aux salins qu’on mêle avec le verre. Ces seuls faits sont, ce me semble , plus que suffisans pour démontrer que cet arsenic blanc n’est point une chaux métallique, ni demi-métallique, mais un vrai sel dont la substance active est d’une nature particulière et différente de celle cje l’acide et de l’alcali.
Cet arsenic blanc qui s’élève par sublimation dans la fonte des mines n’étoit guère connu des anciens 1 ; et nous ne devons pas nous féliciter de cette découverte, car elle a fait plus de mal que de bien : on auroit même du proscrire la recherche, l’usage, et le commerce de cette matière funeste, dont les lâches scélérats n’ont que trop de facilité d’abuser. N'accusons pas la nature de nous avoir préparé des poisons et des movens de destruction : c’est à nous-mêmes, c’est à notre art ingénieux pour le mal , qu’on doit la poudre à canon, le sublimé corrosif, l’arsenic blanc aussi corrosif. Dans lesein.de la terre, on trouve du soufre et du salpêtre; mais la nature ne les avoit pas combinés comme l’homme, pour en faire le plus grand , le plus puissant instrument de la mort : elle n’a pas sublimé l’acide marin avec le mercure pour en faire un poison ; elle ne nous présente l’arsenic que dans un
i. La seule indication précise que l’on ait sur l’arsenic se trouve dans ùn passàge d’ H vtëenife , qui vivoit dans le ouzième siècle. M. Bergman oite ce passage, par lequel il paroit qu’on ne connoissoit pas alors l’arsenic blanc sublimé.
MINERAUX
état où ses qualités funestes ne sont pas développées : elle a rejeté, recelé ces combinaisons nuisibles, en même temps qu’elle cesse de faire des rapprochemens utiles et des unions prolifiques : elle garantit, elle défend, elle conserve, elle renouvelle, et tend toujours beaucoup plus à la vie qu’à fa mort.
L’arsenic, dans son état de nature, n’est donc pas un poison comme notre arsenic factice. Il s’en trouve de plusieurs sortes, et de différentes formes , et de couleurs diverses, dans les mines métalliques. U s’en trouve aussi dans les terrains volcanisés sous une forme différente de toutes les autres, et qui provient de son union avec le soufre: on a donné à cet arsenic le nom d 'orpiment lorsqu’il est jaune, et celui de réalgar quand il est rouge. Au reste , la plupart des mines d’arsenic noires et grises sont des mines de cobalt mêlées d’arsenic; cependant M. Bergman assure qu’il se trouve de l’arsenic vierge en Bohème, en Hongrie, en Saxe, etc., et que cet arsenic vierge contient toujours du fer. M. Monnet dit aussi qu’il s’en trouve en France, à Sainte-Marie-aux-Mines, et que cet arsenic vierge est une substance des plus pesantes et des plus dures que nous connoissions , qui ne se brise que difficilement, et qui présente dans sa fracture fraîche un grain brillant semblable à celui de l’acier; qu’il prend le poli et le brillant métallique du fer ; que son éclat se ternit bien vite à l’air; qu’il se dissout dans les acides , etc. Si j’avois moins de confiance aux lumières de M. Monnet , je eroirois, à cette description, que son arsenic vierge n’est qu’une espèce de marcassite ou pyrite arsenicale : mais ne les ayant pas comparés, je ne dois tout au plus que douter, d’autant que le savant M. de Morveau dit aussi « qu’on trouve de l’arsenic vierge en masse informe, grenue, en écailles, et friable; de l’arsenic noir mêlé de bitume, de l’arsenic gris testacé, de l’arsenic blanc cristallisé en gros cubes. » Mais toutes ces formes pourroient être des décompositions d’arsenic ou des mélanges avec du cobalt et du fer. D’ailleurs la mine d’arsenic en écailles, ni même le régule d’arsenic, qui doit être encore plus pur et plus dense que l’arsenic vierge, ne sont pas aussi pesans que le suppose M. Monnet; car la pesanteur spécifique de la mine écailleuse d arsenic n’est que de 57249, et celle du régule d’arsenic de 57633, tandis que la pesanteur spécifique du régule de cobalt est de 78119, et celle du régule de nickel de 78070. Il
est donc certain que l’arsenic vierge n’est pas, à beaucoup près, aus>i pesant que ces régules de cobalt et de nickel.
Quoi qu’il en soit , l’arsenic se rencontre dans presque loutes les mines métalliques, et surtout dans les mines d’étain; c’est même ce qui a fait donner à l’arsenic, comme au soufre, le nom de minéralisateur. Or, si l’on veut avoir une idée nette de ce que signifie le mot de minéralisation , on ne peut l’interpréter que par celui de l’altération que certaines substances actives produisent sur les minéraux métalliques; la pyrite, ou, si l’on veut , le soufre minéral, agit comme un sel par l’acide qu’il contient; le foie de soufre agit encore plus généralement par son alcali; et l’arsenic, qui est un autre sel souvent uni avec la matière du feu dans la pyrite, agit avec une double puissance; et c’est de l’action de ces trois acides alcalis et arsenicaux, que dépend l’altération ou minéralisation de toutes les substances métalliques, parce que tous les autres sels peuvent se réduire à ceux-ci.
L’arsenic a fait impression sur toutes les mines métalliques, dans lesquelles il s’est établi dès le temps de la première formation des sels après la chute des eaux et des autres matières volatiles; il semble avoir altéré les métaux , à l’exception de l’or ; il a produit avec le soufre pyriteux et le foie de soufre les mines d'argent rouges , blanches , et vitreuses; il est entré dans la plupart des mines de cuivre , et il adhère tres-fortement à ce métal ; il a produit la cristallisation des mines d’étain et de celles de plomb qui se présentent en cristaux blancs et verts, enfin il se trouve uni au fer dans plusieurs pyrites, et particulièrement dans la pyrite blanche que les Allemands appellent mispickel , qui 11’est qu’un composé de mine de fer et d’une grande quantité d’arsenic. Les mines d’antimoine, de bismuth , de zinc, et surtout celles de cobalt, contiennent aussi de l’arsenic; presque toutes les matières minérales en sont imprégnées ; il y a même des terres qui sont sensiblement arsenicales: aucune matière 11’est donc plus universellement répandue. La grande et constante volatilité de l’arsenic, jointe à la fluidité qu’il acquiert en se dissolvant dans l’eau , lui donne la faculté de se transporter en vapeurs et de se déposer partout , soit en liqueur, soit en masses concrètes ; il s’attache à toutes les substances qu’il peut pénétrer et les corrompt presque toutes par l’acide corrosif de son sel.
L’arsenic est donc l’une des substances
de l’arsenic.
les plus actives du règne minéral : les matières métalliques et terreuses ou pierreuses ne sont en elles-mêmes que des substances passives ; les sels seuls ont des qualités actives , et le soufre doit être considéré comme un sel , puisqu’il contient de l’acide qui est l’un des premiers principes salins. Sous ce point de vue , les puissances actives sur les minéraux en général semblent être représentées par trois agens principaux, le soufre pyriteux , le foie de soufre et l’arsenic , c’est-à-dire par les sels acides, alcalins, et arsenicaux; et le foie de soufre qui contient l’alcali uni aux principes du soufre agit par une double puissance, et altère non seulement les substances métalliques, mais aussi les matières terreuses.
Mais quelle cause peut produire cette puissance des sels , quel élément peut les rendre actifs, si ce n’est celui du feu qui est fixé dans ces sels? car toute action qui, dans la nature , ne tend qu’à rapprocher, à réunir les corps, dépend de la force générale de l’attraction , tandis que toute action contraire qui ne s’exerce que pour séparer, diviser, et pénétrer les parties constituantes des corps, provient de cet élément, qui, par sa force expansive , agit toujours en sens contraire de la puissance attractive , et seul peut séparer ce qu’elle a réuni , résoudre ce qu’elle a combiné, liquéfier ce qu’elle a rendu solide , volatiliser ce qu’elle tenoit fixe, rompre, en un mot, tous les liens par lesquels l’attraction universelle tiendroit la nature enchaînée et plus qu’engourdie, si l’élément de la chaleur et du feu qui pénètre jusque dans ses enlrailes n’y entretenoit le mouvement nécessaire à tout développement, toute production, et toute génération.
Mais, pour ne parler ici que du règne minéral , le grand altérateur, le seul minéralisateur primitif est donc le feu ; le soufre , le foie de soufre , l’arsenic , et tous les sels, ne sont que ses inslrumens; toute minéralisation n’est qu’une altération par division , dissolution , volatilisation, précipitation , etc. Ainsi les minéraux ont pu être altérés de toutes manières, tant par le mélange des matières passives dont ils sont composés que par la combinaison de ces puissances animées par le feu , qui les ont plus ou moins travaillés , et quelquefois au point de les avoir presque dénaturés.
Mais pourquoi , me dira-t-on , cette minéralisation , qui, selon vous, n’est qu’une altération , se porte-t-elle plus généralement sur les matières métalliques que sur les matières terreuses ? De quelle cause , en un Buffon, III.
Si
mot, ferez -vous dépendre cè rapport si marqué entre le minéralisateur et le métal? Je répondrai que, comme le feu primitif a exercé toute sa puissance sur les matières qu’il a vitrifiées, il les a dès lors mises hors d’atteinte aux petites actions particulières que le feu peut exercer encore par le moyen des sels sur les matières qui ne se sont pas trouvées assez fixes pour subir la vitrification ; que toutes les subsiances métalliques, sans même en excepter celle de l’or, étant susceptibles d’être sublimées par l’action du feu , elles se sont séparées de la masse des matières fixes qui se vitrifioient ; que ces vapeurs métalliques, reléguées dans l’atmosphère tant qu’a duré l’excessive chaleur du globe, en sont ensuite descendues, et ont rempli les fentes du quartz et autres cavités de la roche vitreuse , et que par conséquent ces matières métalliques ayant évité par leur fuite et leur sublimation la plus grande action du feu , il n’est pas étonnant qu’elles ne puissent éprouver aucune altération par l’action secondaire de la petite portion particulière du feu contenue dans les sels ; tandis que les substances calcaires n’ayant été produites que les dernières, et n’ayant pas subi l’action du feu primitif, sont, par cette raison , très - susceptibles d’altération par l'action de nos feux, et par le foie de soufre, dans lequel la substance du feu est réunie avec l’alcali.
Mais c’est assez nous arrêter sur cet objet général de la minéralisation, qui s’est présenté avec l’arsenic parce que ce sel âcre et corrosif est l’un des plus puissans minéralisateurs par l’action qu’il exerce sur les métaux : non seulement il les altère et les minéralisé dans le sein de la terre, mais il en corrompt la substance ; il s’insinue et se répand en poison destructeur dans les minéraux comme dans les corps organisés ; allié avec l’or et l’argent en très-petite quantité, il leur enlève l’attribut essentiel à tout métal eu leur ôtant toute ductilité , toute malléabilité ; il produit le même effet sur le cuivre ; il blanchit le fer plus que le cuivre, sans cependant le rendre aussi cassant ; il donne de même beaucoup d’aigreur à l’étain et au plomb, et il ne fait qu’augmenter celle de tous les demi-métaux ; il en divise donc encore les parties lorsqu’il n’a plus la puissance de les corroder ou détruire. Quelque épreuve qu’on lui fasse subir, en quelque état qu’on puisse le réduire , l’arsenic ne perd jamais ses qualités pernicieuses; en régule, en fleurs, en chaux, en verre, il est toujours poison ; sa vapeur seule reçue dans les pou-
MINÉRAUX
mons suffit pour donner la mort ; et l’on ne peut s’empêcher de gémir en voyant le nombre des victimes immolées, quoique volon- •taireinent, dans les travaux des mines qui contiennent de l’arsenic. Ces malheureux mineurs périssent presque (ous au bout de quelques années, et les plus vigoureux ont bientôt languissans : la vapeur, l’odeur seule de l’arsenic leur altère la poitrine, et cependant ils ne prennent pas , pour éviter ce mal , toutes les précautions nécessaires. D’abord il s’élève assez souvent des vapeurs arsenicales dans les souterrains des mines dès qu’on y fait du feu; et, de plus, c’est en faisant, au marteau, des tranchées dans la roche du minéral , pour le séparer et l’enlever en morceaux, qu’ils respirent cette poussière arsenicale qui les tue comme poison, et les incommode comme poussière; car nos tailleurs de pierre de grès sont trèssouvent malades du poumon , quoique cette poussière de grès n’ait pas d’autre mauvaise qualité que sa très-grande ténuité : mais dans toutes les circonstances où l’appât du gain commande , on voit avec plus de peine que de surprise la santé des hommes comptée pour rien , et leur vie pour peu de chose.
L’arsenic , qui malheureusement se trouve si souvent et si abondamment dans la plupart des mines métalliques, y est presque toujours en sel cristallin ou en poudre blanche : il ne se trouve guère que dans les volcans agissans ou éteints sous la forme d’orpiment ou de réalgar ; ou assure néanmoins qu’il y en a dans les mines de Hongrie, à Kremnitz, à Newsol, etc. La substance de ces arsenics mêlés de soufre est disposée par lames minces ou feuillets ; et , par ce caracç- tère, on peut toujours distingner l’orpiment f naturel de l’artificiel , dont le tissu est plus confus. Le réalgar est aussi disposé par feuillets, et ne diffère de l’orpiment jaune que par sa couleur rouge; il est encore plus rare que l’orpiment; et ces deux formes sous lesquelles se présente l’arsenic ne sont pas communes, parce qu’elles ne proviennent que de l’action du feu , et l’orpiment et le réalgar n’ont été formés que par celui des volcans ou par des incendies de forêts, au lieu que l’arsenic se trouve en grande quanjj tité sous d’autres formes dans presque toutes >j les mines , et surtout dans celles de cobalt.
Pour recueillir l’arsenic, et en éviter en même temps les vapeurs funestes, on construit des cheminées inclinées et longues de vingt à trente toises au dessus des fourneaux ou l’on travaille la mine de cobalt; et l’on a
observe que l’arsenic qui s’élève le plus haut est aussi le plus pur et le plus corrosif. Pour ramasser sans danger cette poudre pernicieuse, il faut se couvrir la bouche et le nez, et ne respirer l’air qu’à travers une toile; et comme cette poudre arsenicale se dissout dans les graisses et les huiles aussi bien que dans l’eau , et qu’une très-pelite quantité suffit pour causer les plus funestes effets, la fabrication devroit en être défendue et le commerce proscrit.
Les chimistes, malgré le danger, n’ont pas laissé de soumettre cette poudre arsenicale à un grand nombre d’épreuves pour la purifier et la convertir en cristaux ; ils la mettent dans des vaisseaux de fer exactement fermés, où elle se sublime de nouveau sur le feu.
Les vapeurs s’attachent au haut du vaisseau en cristaux blancs et transparens comme du verre; et lorsqu’ils veulent faire de l’arsenic jaune ou rouge semblable au réalgar et à l’orpiment , ils mêlent cette poudre d’arsenic avec une certaine quantité de soufre pour les sublimer ensemble; la matière sublimée devient jaune comme l’orpiment, ou rouge comme le réalgar, selon la plus ou moins grande quantité de soufre qu’on y aura mêlée. Enfin, si l’on fond de nouveau ce réalgar artificiel , il deviendra transparent et d’un rouge de rubis : le réalgar naturel n’est qu’à demi transparent : souvent même il est opaque , et ressemble beaucoup au cinabre. Ces arsenics jaunes et rouges sont, comme l’on voit, d’une formation bien postérieure à celle des mines arsenicales, puisque le soufre est entré dans leur composition, et qu’ils ont été sublimés ensemble par les feux souterrains. On assure qu’à la Chine l’orpiment et le réalgar se trouvent en si grandes masses, qu’on en a fait des vases et des pagodes : ce fait démontre l’existence présente ou passée des volcans dans cette partie de l’Asie.
Pour réduire l’arsenic en régule, on en mêle la poudre blanche sublimée avec du savon noir, et même avec de l’huile : on fait sécher cette pâte humide à petit feu dans un matras , et on augmente le degré de feu jusqu’à rougir le fond de ce vaisseau.
M. Bergman donne la pesanteur spécifique de ce régule dans le rapport de 83 10 à 1000 ; ce qui , à soixante-douze livres le pied cube d’eau, donne cinq cent quatre-vingt-dixhuit livres trente-quatre centièmes pour le poids d’un pied cube de régule d’arsenic. Ainsi la densité de ce régule est un peu plus grande que celle du fer , et à peu près égale
DE L’ARSENIC. 83
à la densité de l’acier. Ce régule d’arsenic a, comme nous l’avons dit , plusieurs propriétés communes avec les demi-métaux; il ne s’unit point aux terres ; il ne se dissout point dans l’eau; il s’allie aux métaux sans leur ôter l’éclat métallique, et dans cet état de régule l’arsenic est plutôt un demi-métal qu’un sel.
On a donné le nom de 'verre d’arsenic aux cristaux qui se forment par la poudre sublimée en vaisseaux clos : mais ces cristaux transparens ne sont pas du verre, puisqu’ils sont solubles dans l’eau , et ce qui le démontre encore c’est que cette même poudre blanche d’arsenic prend cet état de pré-
tendu verre par la voie humide et à la simple chaleur de l’eau bouillante.
Lorsqu’on veut purger les métaux de l’arsenic qu’ils contiennent , on commence par le volatiliser autant qu’il est possible; mais comme il adhère quelquefois très-fortement au métal , et surtout au cuivre , et que par le feu de fusion on ne l’en dégage pas en entier, on ne vient à bout de le séparer de la matte que par l’intermède du fer, qui , ayant plus d’affinité que le cuivre avec l’arsenic, s’en saisit et en débarrasse le cuivre. On doit faire la même opération, et par le même moyen, en raffinant l’argent qui se tire des mines arsenicales.