ARTICLE PREMIER
Moyen facile (V augmenter la solidité, la force et la durée du Bois.
Il ne faut pour cela qu’écorcer l’arbre du haut en bas dans le temps de la sève , et le laisser sécher entièrement sur pied avant de l’abattre. Cette préparation ne demande qu’une très- petite dépense : on va voir les précieux avantages qui en résultent.
Les choses aussi simples et aussi aisées à trouver que l’est celle-ci n’ont ordinairement, aux yeux des physiciens , qu’un mérite bien léger : mais leur utilité suffit pour les rendre dignes d’être présentées ; et peut-être que l’exactitude et les soins que j’ai joints à mes recherches leur feront trouver grâce devant ceux mêmes qui ont le mauvais goût de n’estimer d’une découverte que la peine et le temps qu’elle a coûté. J’avoue que je suis surpris de me trouver le premier à annoncer celle-ci , surtout depuis que j’ai lu ce que Vitruve et Évelin rapportent à cet égard. Le premier nous dit , dans son Architecture , qu’avant d’abattre les arbres il faut les cerner par le pied jusque dans le cœur du bois, et les laisser ainsi sécher sur pied ; après ils sont bien meilleurs pour le service , auquel on peut même les employer tout de suite. Le second rapporte, daus son Traité des joréts , que le docteur Plot assure , dans son Histoire naturelle , qu’autour de Haffon en Angleterre on écorce les gros arbres sur pied dans le temps de la sève , qu’on les laisse sécher jusqu’à l’hiver suivant, qu’on les coupe alors, qu’ils ne laissent pas que de vivre sans écorce, que le bois en devient bien plus dur, et qu’on se sert de l'aubier comme du cœur. Ces faits sont assez précis , et sont rapportés par des auteurs d’un assez grand crédit pour avoir mérité l’attention des physiciens et même d.îs architectes; mais il y a lout lieu de croire qu’outre la négligence qui a pu les empêcher jusqu’ici de s’assurer delà vérité de ces faits, la crainte de contrevenir à l’ordonnance des eaux et forêts a pu retarder leur curiosité. Il est défendu, sous peine de grosses amendes , d’écorcer aucun arbre , et de le laisser sécher sur pied. Cette défense, qui d’ail-
leurs est fondée , a dû faire un préjugé contraire , 'qui sans doute aura fait regarder ce que nous venons de rapporter comme des faits faux, ou du moins hasardés ; et jeserois encore moi-même dans l’ignorance à cet égard, si les attentions de M. le comte de Maurcpas pour les sciences ne m’eussent procuré la liberté de faire mes expériences , sans avoir à craindre de les payer trop cher.
Dans un bois taillis nouvellement abattu, et où j’avois fait réserver quelques beaux arbres, le 3 de mai 1733, j’ai fait écorcer sur pied quatre chênes d’environ trente à quarante pieds de hauteur, et de cinq à six pieds de pourtour. Ces arbres étoient tous quatre très-vigoureux, bien en sève, et âgés d’environ soixante-dix ans. J’ai fait enlever l’écorce, depuis le sommet de la tige jusqu’au pied de l’arbre, avec une serpe. Cette opération est aisée, l’écorce se séparant trèsfacilement du corps de l’arbre dans le temps de la sève. Ces chênes étoient de l’espèce commune daus les forêts, qui porte le plus gros gland. Quand ils furent entièrement dépouillés de leur écorce, je fis abattre quatre autres chênes de la même espèce, dans le même terrain, et aussi semblables aux premiers que je pus les trouver. Mon dessein éloit d’en faire écorcer le même jour encore six, et en abattre six autres; mais je ne pus achever cette opération que le lendemain. De ces six chênes écorcés, il s’en trouva deux qui étoient beaucoup moins en sève que les quatre autres. Je fis conduire sous un hangar les six arbres abattus, pour les laisser sécher dans leur écorce jusqu’au temps que j’en aurois besoin pour les comparer avec ceux que j’avois fait dépouiller. Comme je m’imaginois que celte opération leur avoit fait grand tort, et qu’elle devuit produire un grand changement, j’allai, plusieurs jours de suite , visiter très-curieusement mes arbres écorcés; mais je n’aperçus aucune altération sensible pendant plus de deux mois. Enfin, le 10 juillet, l’im tjcs
EXPÉRIENCES SUR LES VÉGÉTAUX
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chênes, celui qui étoit le moins en sève dans le temps de l’écorcement, laissa voir les premiers symptômes de la maladie qui devoit bientôt le détruire ; ses feuilles commencèrent à jaunir du côté du midi, et bientôt jaunirent entièrement, séchèrent et tombèrent , de sorte qu’au 26 août il ne lui en restoit pas une. Je le fis abattre le 3o du même mois. J’étois présent. U étoit devenu si dur, que la cognée avoit peine à entrer, et qu’elle cassa , sans que la maladresse du bûcheron me parût y avoir part. L’aubier sembloit être plus dur que le cœur du bois, qui étoit encore humide et plein de sève.
Celui de mes arbres qui, dans le temps de l’écorcement , n’étoit pas plus en sève que le précédent ne tarda guère à le suivre; ses feuilles commencèrent à changer de couleur au i3 de juillet, et il s’en défit entièrement avant le xo de septembre. Comme je craignois d’avoir fait abattre trop tôt le premier, et que l’humidité que j’avois remarquée au dedans i ndiquoit encore quelque reste de vie, je fis réserver celui-ci pour voir s’il pousseroit des feuilles au printemps suivant.
Mes quatre autres chênes résistèrent vigoureusement ; ils ne quittèrent leurs feuilles que quelques jours avant le temps ordinaire, et même l’un des quatre , dont la tête étoit légère et peu chargée de branches, ne les quitta qu’au temps juste de leur chute naturelle : mais je remarquai que les feuilles , et même quelques rejetons de tous quatre, s’étoient desséchés du côté du midi plusieurs jours auparavant.
Au printemps suivant, tous ces arbres devancèrent les autres, et n’attendirent pas le temps ordinaire du développement des feuilles pour en faire paroître ; ils se couvrirent de verdure huit à dix jours avant la saison. Je prévis tout ce que cet effort devoit leur coûter. J’observai les feuilles : leur accroissement fut assez prompt, mais bientôt arrêté, faute de nourriture suffisante. Cependant elles vécurent : mais celui de mes arbres qui, l’année précédente, s’étoit dépouillé le premier, sentit aussi tout l’effet de l’état d’inanition et de sécheresse où il étoit réduit ; ses feuilles se fanèrent bientôt, et tombèrent pendant les chaleurs de juillet 1734. Je le fis abattre le 3o août, c’est-à-dire une année après celui qui l’avoit précédé. Je jugeai qu’il étoit au moins aussi dur que l’autre , et beaucoup plus dur dans le cœur dubois, qui étoit à peine encore un peu humide. Je le fis conduire sous un hangar où l’autre étoit déjà avec les six arbres dans
leur écorce auxquels je voulois les comparer.
Trois des quatre arbres qui me restoient quittèrent leurs feuilles au commencement de septembre ; mais le chêne à tête légère les conserva plus long-temps , et il ne s’en défit entièrement qu’au 22 du même mois. Je le fis réserver pour l’année suivante, avec celui des trois autres qui me parut le moins malade, et je fis abattre les deux plus foibles en octobre 1734. Je laissai deux de ces arbres exposés à l’air et aux injures du temps , et je fis conduire l’autre sous le hangar. Ils furent trouvés très-durs à la cognée, et le cœur du bois étoit presque sec.
Au printemps 1735, le plus vigoureux de mes deux arbres réservés donna encore quelques signes de vie ; les boutons se gonflèrent, mais les feuilles ne purent se développer : l’autre me parut tout-à-fait mort. En effet, l’ayant fait abattre au mois de mai, je reconnus qu’il n’avoit plus d’humide radical, et je le trouvai d’une très-grande dureté, tant en dehors qu’en dedans. Je fis abattre le dernier quelque temps après , et j,e les fis conduire tous deux au hangar, pour etre mis avec les autres à un nouveau genre d’épreuve.
Pour mieux comparer la force du bois des arbres écorcés avec celle du bois ordinaire , j’eus soin de mettre ensemble chacun des six chênes que j’avois fait amener en grume , avec un chêne écorcé , de même grosseur à peu près ; car j’avois déjà reconnu par expérience que le bois dans un arbre d’une certaine grosseur étoit plus pesant et plus fort que le bois d’un arbre plus petit , quoique de même âge. Je fis scier tous mes arbres par pièces de quatorze pieds de longueur ; j’en marquai les centres au dessus et au dessous; je fis tracer aux deux bouts de chaque pièce un carré de six pouces et demi, et je fis scier et enlever les quatre faces, de sorte qu’il ne me resta de chacune de ces pièces qu’une solive de quatorze pieds de longueur sur six pouces très-juste d’équarrissage ; je les fis travailler à la varlope, et réduire , avec beaucoup de précaution, et j’en fis rompre quatre de chaque espèce, afin de reconnoître leur force et d’être bien assuré de la grande différence que j’y trouvai d’abord.
La solive tirée du corps de l’arbre qui avoit péri le premier après l’écorcement pesoit 242 livres ; elle se trouva la moins forte de toutes , et rompit sous 7940 livres.
Celle de l’arbre en écorce que je lui comparai pesoit 234 livres; elle rompit sous 7320 livres.
SECOND MÉMOIRE
La solive du second arbre écorcé pesoit 249 livres; elle plia plus que la première, et rompit sous la charge de 8362 livres.
Celle de l’arbre en écorce que je lui comparai pesoit 236 livres; elle rompit sous la charge de 7385 livres.
La solive de l’arbre écorcé et laissé aux iojures du temps pesoit 258 livres; elle plia encore plus que la seconde, et ne rompit que sous 8926 livres.
Celle de l’arbre eu écorce que je lui comparai pesoit 239 livres, et rompit sous 7420 livres.
Enfin la solive de mon arbre à tète légère, que j’avois toujours jugé le meilleur, se trouva en effet peser 263 livres, et porta, avant que de rompre, 9046.
L’arbre que je lui comparai pesoit 238 livres, et rompit sous 7500 livres.
Les deux autres arbres écorcés se trouvèrent défectueux dans leur milieu , où il se trouva quelques nœuds , de sorte que je ne voulus pas les faire rompre; mais les épreuves ci-dessus suffisent pour faire voir que le bois écorcé et séché sur pied est toujours plus pesant , et considérablement plus fort que le bois gardé dans son écorce. Ce que je vais rapporter ne laissera aucun doute sur ce fait.
Du haut de la tige de mon arbre écorcé et laissé aux injures de l’air, j’ai fait tirer une solive de six pieds de longueur et de cinq pouces d’équarrissage. Il se trouva qu’à l’une des faces il y avoit un petit abreuvoir, mais qui ne pénétroit guère que d’un demipouce, et à la face opposée une tache large d’un pouce, d’un bois plus brun que le reste. Comme ces défauts ne me parurent pas considérables , je la fis peser et charger ; elle pesoit 75 livres. On la chargea, en une heure cinq minutes, de 85oo livres, après quoi elle craqua assez violemment. Je crus qu’elle alloit casser quelque temps après avoir craqué, comme cela arrivoit toujours ; mais ayant eu la patience d’attendre trois heures, et voyant qu’elle ne baissoit ni ne plioit, je continuai à la faire charger, et au bout d’une autre heure elle rompit enfin , après avoir craqué pendant une demi-heure sous la charge de 12745 livres. Je n’ai rapporté le détail de cette épreuve que pour faire voir que cette solive auroit porté davantage sans les petits défauts qu’elle avoit à deux de ses faces.
Une solive toute pareille, tirée du pied d’un des arbres en écorce, ne se trouva peser que 72 livres; elle étoit très-saine et sans aucun défaut. On la chargea en une
heure trente-huit minutes ; après quoi elle craqua très-légèrement , et cohtinua de craquer de quart d’heure en quart d’heurs pendant trois heures entières, et rompit <ui bout de ce temps sous la charge de 11889 livres.
Cette expérience est très-avantageuse au bois écorcé ; car elle prouve que le bois au dessus de la tige d’un arbre écorcé, même avec des défauts assez considérables, s’est trouvé plus pesant et plus fort que le bois tiré du pied d’un autre arbre non écorcé, qui d’ailleurs n’avoit aucun défaut : mats ce qui suit est encore plus favorable.
De l’aubier d’un de mes arbres écorcés , j’ai fait tirer plusieurs barreaux de trois pieds de longueur sur un pouce d’équarrissage, entre lesquels j’en ai choisi cinq des plus parfaits pour les rompi’e. Le premier pesoit 23 onces 5/32, et rompit sous 287 livres; le second pesoit 23 onces 6/32, et rompit sous 291 livres 1/2; le troisième pesoit 23 onces 4/32, et rompit sous 276' livres; le quatrième pesoit 23 onces 28/32, et rompit sous 291 livres; et le cinquième pesoit 23 onces i4/32, et rompit sous 291 livres 1/2. Le poids moyen est à peu près 23 onces 11/ 32, et la charge moyenne à peu près 287 livres. Ayant fait les mêmes épreuves sur plusieurs barreaux d’aubier d’un des chênes en écorce , le poids moyen se trouva de 23 onces 2/32, et la charge moyenne de 248 livres; et ensuite ayant fait aussi la même chose sur plusieurs barreaux de cœur du même chêne en ccorce , le poids moyen s’est trouvé de 25 onces io/32, et la charge moy enne de 256 livres.
Ceci prouve que l’aubier du bois écorcé est non seulement plus fort que l’aubier ordinaire, mais même beaucoup plus que le cœur de chêne non écorcé, quoiqu’il soit moins pesant que ce dernier.
Pour en être plus sûr encore, j’ai fait tirer de l’aubier d’un autre de mes arbres écorcés plusieurs petites solives de deux pic1-" de longueur sur un pouce et demi d’équairissage, entre lesquelles je ne pus en trouver que trois d’assez parfaites pour lesso mettre à l’épreuve. La première rompit sous 1294 livres; la seconde, sous 1219 livres; la troisième, sous 1247 livres, c’est-à-dire au poids moyen, sous 1253 livres ; mais de plusieurs solives semblables, que je tirai de l’aubier d’un autre arbre en écorce, le poids moyen de la charge ne se trouva que de 997 livres; ce qui fait une différeuce encore plus grande que dans 1’expérieiiçe précédente.
EXPÉRIENCES SCR LES VÉGÉTAUX
De l’aubier d’un autre arbre écorce et «éché sur pied , j’ai fait encore tirer plusieurs barreaux de deux pieds de longueur sur un pouce d’équarrissage, parmi lesquels j’en ai choisi six qui, au poids moyen, ont rompu sous la charge de 5 oi livres, et il n’a fallu que 353 livres au poids moyen pour rompre plusieurs solives d’aubier d’un arbre en écorce , qui portoit la même longueur et le même équarrissage, et même il n’a fallu que 379 livres au poids moyen pour rompre plusieurs solives de cœur de chêne en écorce.
Enfin de l’aubier d’un de mes arbres écorcés j’ai fait tirer plusieurs barreaux d’un pied de longueur sur un pouce d’équarrissage , parmi lesquels j’en ai trouvé dix-sept assez parfaits pour être mis à l’épreuve. Ils pesoient 7 onces 29/33 au poids moyen, et il a fallu, pour les rompre, la charge de 798 livres : mais le poids moyen de plusieurs barreaux d’aubier d’un de mes arbres en écorce n’étoit que 6 onces 28/32, et la charge moyenne qu’il a fallu pour rompre de semblables barreaux de cœur de cîiêne en écorce, par huit différentes épreuves, s’est trouvée de 73i livres. L’aubier des arbres écorcés et séchés sur pied est donc considérablement plus pesant que l’aubier des bois ordinaires , et beaucoup plus fort que le cœur même du meilleur bois. Je ne dois pas oublier de dire que j’ai remarqué, en faisant toutes ces épreuves, que la partie extérieure de l’aubier étoit celle qui résistoit davantage , en sorte qu’il falloit constamment une plus grande charge pour rompre un barreau d’aubier pris à la dernière circonférence de l’arbre écorcé, que pour rompre un pareil barreau pris au dedans. Cela est tout-à-fait contraire à ce qui arrive dans les arbres traités à l’ordinaire , dont le bois est plus léger et plus foible à mesure qu’il est le plus près de la circonférence. J’ai déterminé la proportion de cette diminution en pesant à la balance hydrostatique des morceaux du centre des arbres, des morceaux de la circonférence du bois parfait et des morceaux d’aubier; mais ce n’est pas ici le lieu d’en rapporter le détail : je me contenterai de dire que, dans les arbres écorcés, la diminution de solidité du centre de l’arbre à la circonférence n’est pas, à beaucoup près, aussi sensible, et qu’elle ne l’est même point du tout dans l’aubier.
Les expériences que nous venons de rapporter sont trop multipliées pour qu’on puisse douter du fait qu’elles concourent à
établir : il est donc très-certain que le bois des arbres écorcés et séchés sur pied est plus dur, plus solide, plus pesant, et plus fort que le bois des arbres abattus dans leur écorce, et de là je pense qu’on peut conclure qu’il est aussi plus durable. Des expériences immédiates sur la durée du bois seroient encore plus concluantes : mais notre propre durée est si courte , qu’il ne seroit pas raisonnable de les tenter. Il en est ici comme de l’âge des souches, et en général comme d’un très-grand nombre de vérités importantes que la brièveté de notre vie semble nous dérober à jamais : il faudroit laisser à la postérité des expériences commencées ; il faudroit la mieux traiter que l’on ne nous a traités nous-mêmes : car le peu de traditions physiques que nous oht laissé nos ancêtres devient inutile par le défaut d’exactitude ou par le peu d’intelligence des auteurs, et plus encore par les faits hasardés ou faux qu’ils n’ont pas eu honte de nous transmettre.
La cause physique de cette augmentation de solidité et de force dans le bois écorcé sur pied se présente d’elle-même : il suffit de savoir que les arbres augmentent en grosseur par des couches additionnelles de nouveau bois qui se forment à toutes les sèves entre l’écorce et le bois ancien. Nos arbres écorcés ne forment point de ces nouvelles couches; et quoiqu’ils vivent après l’écorcemeni , ils ne peuvent grossir. La substance destinée à former le nouveau bois se trouve donc arrêtée et contrainte de se fixer dans tous les vides de l’aubier et du cœur même de l’arbre : ce qui en augmente nécessairement la solidité , et doit par conséquent augmenter la force du bois; car j’ai trouvé, par plusieurs épreuves, que le bois le plus pesant est aussi le plus fort.
Je ne crois pas que l’explication de cet effet ait besoin d’être plus détaillée : mais, à cause de quelques circonstances particulières qu’il reste à faire entendre, je vais donner le résultat de quelques autres expériences qui ont rapport à cette matière.
Le 18 décembre, j’ai fait enlever des ceintures d’écorce de trois pouces de largeur, à trois pieds au dessus de terre, à plusieurs chênes de différens âges, en sorte que l’aubier paroissoit à nu et entièrement découvert. J’interoeptois par ce moyen le cours de la sève qui devoit passer par l’écorce et le bois : cependant , au printemps suivant, ces arbres poussèrent des feuilles comme les autres , et ils leur ressembloient
SECOND MÉMOIRE
en tout; je n’y trouvai même rien de remarquable qu’au 22 de mai ; j’aperçus alors de petits bourrelets d’environ une ligne de hauteur au dessus de la ceinture qui sortoient d’entre l’écorce et l’aubier tout autour de ces arbres. Au dessous de cette ceinture il ne paroissoit et il ne parut jamais rien. Pendant l’été, ces bourrelets augmentèrent d’un pouce en descendant et en s’appliquant sur l’aubier. Les jeunes arbres formèrent des bourrelets plus étendus que les vieux, et tous conservèrent leurs feuilles, qui ne tombèrent que dans le temps ordinaire de leur chute. Au printemps suivant , elles reparurent un peu avant celles des autres arbres : je crus remarquer que les bourrelets se gonflèrent un peu, mais ils ne s’étendirent plus. Les feuilles résistèrent aux ardeurs de l’été, et ne tombèrent que quelques jours avant les autres. Au troisième printemps , mes arbres se parèrent encore de verdure et devancèrent les autres : mais les plus jeunes , ou plutôt les plus petits, ne la conservèrent pas long-temps, les sécheresses de juillet les dépouillèrent ; les plus gros arbres ne perdirent leurs feuilles qu’en automne, et j’en ai eu deux qui en avoient encore après le quatrième printemps : mais tous ont péri à la troisième ou dans cette quatrième année depuis l’enlèvement de leur écorce. J’ai essayé la force du bois de ces arbres ; elle m’a paru plus grande que celle des bois abattus à l’ordinaire : mais la différence qui, dans les bois entièrement écorcés, est de plus d’un quart , n’est pas à beaucoup près aussi considérable ici , et même n’est pas assez sensible pour que je rapporte les épreuves que j’ai faites à ce sujet. Et en effet , ces arbres n’avoient pas laissé que de grossir au dessus de la ceinture; ces bourrelets n’étoient qu’une expansion du liber qui s'étoit formé entre le bois et l’écorce : ainsi la sève qui, dans les arbres entièrement écorcés, se trouvoit contrainte de se fixer dans les pores du bois et d’en augmenter la solidité, suivit ici sa route ordinaire , et ne déposa qu’une petite partie de sa substance dans l’intérieur de l’arbre; le reste fut employé à la formation de ce bois imparfait dont les bourrelets faisoient l’ap- ! pendice et la nourriture de l’écorce qui vél eut aussi long temps que l’arbre même. Au | dessous de la ceinture, l’écorce vécut aussi; mais il ne forma ni bourrelets ni nouveau bois : l’action des feuilles et des parties sui périeures de l’arbre pompoit trop puisj «animent la sève pour qu’elle pût se por-
ter vers l’écorce de la partie inférieure; et j’imagine que cette écorce du pied de l’arbre a plutôt tiré sa nourriture de l’humidité de l’air que de celle de la sève que les vaisseaux latéraux de l’aubier pouvoient lui fournir.
J’ai fait les mêmes épreuves sur plusieurs espèces d’arbres fruitiers; c’est un moyen sûr de hâter leur production ; ils fleurissent quelquefois trois semaines avant les autres et donnent des fruits hâtifs et assez bons la première année. J’ai même eu des fruits sur un poirier dont j’avois enlevé non seulement l’écorce , mais même tout l’aubier ; et ces fruits prématurés étoient aussi bons que les autres. J‘ai aussi fait écorcer du haut en bas de gros pommiers et des pruniers vigoureux. Cette opération a fait mourir, dès la première année, les plus petits de ces arbres ; mais les gros o:*t quelquefois résisté pendant deux ou trois ans; ils se couvroient , avant la saison , d’une prodigieuse quantité de fleurs, mais le fruit qui leur succédoit ne venoit jamais en maturité, jamais même à une grosseur considérable. J’ai aussi essayé de rétablir l’écorce des arbres, qui ne leur est que trop souvent enlevée par différens accidens, et je n’ai pas travaillé sans succès; mais cette matière est toute différente de celle que nous traitons ici , et demande un détail particulier. Je me suis servi des idées que ces expériences m’ont fait naître, pour mettre à fruit des arbres gourmands, et qui poussoient trop vigoureusement en bois. J’ai fait le premier essai sur un cognassier, le 3 avril ; j’ai enlevé en spirale l’écorce de deux branches de cet arbre; ces deux seules branches donnèrent des fruits , le reste de l’arbre poussa trop vigoureusement et demeura stérile. Au lieu d’enlever l’écorce, j’ai quelquefois serré la branche ou le tronc de l’arbre avec une petite corde ou de la filasse; l’effet étoit le même, et j’avois le plaisir de recueillir des fruits sur ces arbres stériles depuis long -temps. L’arbre en grossissant ne rompt pas le lien qui le serre; il se forme seulement deux bourrelets, le plus gros au dessus et le moindre au dessous de la petite corde; et souvent, dès la première ou la seconde année, elle se trouve recouverte et incorporée à la substance même de l’arbre.
De quelque façon qu’on intercepte donc la sève , on est sûr de hâter les productions des arbres , surtout l’épanouissement des fleurs et la production des fruits. Je ne donnerai pas l’explication de ce fait, on la
Si4 EXPÉRIENCES SUR LES VÉGÉTAUX.
trouvera dans la Statique des 'végétaux. Cette interception de la sève durcit aussi le bois , de quelque façon qu’on la fasse ; et plus elle est grande, plus le bois devient dur. Dans les arbres entièrement écorces, l’aubier ne devient si dur que parce que étant plus poreux que le bois parfait , il tire la sève avec plus de force et en plus grande quantité. L’aubier extérieur la pompe plus puissamment que l’aubier intérieur ; tout le corps de l’arbre tire jusqu’à ce que les tuyaux capillaires se trouvent remplis et obstrués. Il faut une plus grande quantité de parties fixes de la sève pour remplir la capacité des larges pores de l’aubier, que pour achever d’occuper les petits interstices du bois parfait ; mais tout se remplit à peu près également; et c’est ce qui fait que dans ces arbres la diminution de la pesanteur et de la force du bois, depuis le centre à la circonférence , est bien moins considérable que dans les arbres revêtus de leur écorce ; et ceci prouve en même temps que l’aubier de ces arbres écorces ne doit plus être regardé comme imparfait , puisqu’il a acquis en une année ou deux, par Pécorcement, la solidité et la force qu’autrement il n’auroit acquises qu’en douze ou quinze ans; car il faut à peu près ce temps dans les meilleurs terrains pour transformer l’aubier en bois parfait. On ne sera donc pas contraint de retrancher l’aubier comme on l’a toujours fait jusqu’ici, et de le rejeter ; on emploiera les arbres dans toute leur grosseur; ce qui fait une différence prodigieuse, puisque l’on aura souvent quatre solives dans un pied d’arbre duquel on n’auroit pu en tirer que deux ; un arbre de quarante ans pourra servir à tous les usages auxquels on emploie un arbre de soixante ans ; en un mot , cette pratique aisée donne le double avantage d’augmenter non seulement la force et la solidité , mais encore le volume du bois.
Mais, dira-t-on, pourquoi l’ordonnance a-t-elle défendu l’écorcement avec tant de sévérité? n’y auroit-il pas quelque inconvénient à le permettre , et cette opération ne fait-elle pas périr les souches ? Il est vrai qu’elle leur fait tort ; mais ce tort est bien moindre qu’on ne l’imagine, et d’ailleurs il n’est que pour les jeunes souches, et n’est sensible que dans les taillis. Les vues de l’ordonnance sont justes à cet égard, et sa sévérité est sage; les marchands de bois font écorcer les jeunes chênes dans les taillis, pour vendre l’écorce, qui s’emploie à tanner les cuirs ; c’est là le seul motif de
l’écorcement. Comme il est plus aisé d’enlever l’écorce lorsque l’arbre est sur pied qu’après qu’il est abaitu, et que de celte façon un plus petit nombre d’ouvriers peut faire la même quantité decorces, l’usage d’écorcer sur pied se seroit rétabli souvent sans la rigueur des lois; or , pour un trèsléger avantage, pour une façon un peu moins chère d’enlever l’écorce , on faisoit un tort considérable aux souches. Dans un canton que j’ai fait écorcer et sécher sur pied, j’en ai compté plusieurs qui ne repoussoient plus , quantité d’autres qui repoussoient plus foiblement que les souches ordinaires ; leur langueur a même été durable ; car après trois on quatre ans , j’ai vu leurs rejetons ne pas égaler la moitié de la hauteur des rejetons ordinaires de même âge. La défense d’écorcer sur pied est donc fondée en raison ; il conviendroit seulement de faire quelques exceptions â cette règle trop générale. Il en est tout autrement des futaies que des taillis ; il faudroit permettre d'écorcer les baliveaux et tous les arbres de service ; car on sait que les futaies abattues ne repoussent presque rien ; que plus un arbre est vieux lorsqu’on l’abat , moins sa souche épuisée peut produire. Ainsi, soit qu’on écorce ou non, les souches des arbres de service produisent peu lorsqu’on aura attendu le temps de la vieillesse de ces arbres pour les abattre. A l’égard des arbres de moyen âge qui laissent ordinairement à leur souche la force de reproduire , l’écorcèment ne la détruit pas; car, ayant observé les souches de mes six arbres écorcés et séchés sur pied , j’ai eu le plaisir d en voir cruatre couverts d’un assez grand nombre de rejetons; les deux autres n’ont poussé que très-foiblement; et ces deux souches sont précisément celle des deux arbres qui , dans le temps de Pécorcement, étoient moins en sève que les autres. Trois ans après l’écorcement , tous ces rejetons avoient trois à quatre pieds de hauteur; et je 11e doute pas qu’ils ne se fussent élevés bien plus haut si le taillis qui les environne, et qui les a devancés, ne les privoit pas des influences de Pair libre, si nécessaire à l’accroissement de toutes les plantes.
Ainsi Pécorcement ne fait pas autant de mal aux souches qu’on pourroit le croire. Cette crainte ne doit pas empêcher l’établissement de cet usage facile et très-avantageux : mais il faut le restreindre aux arbres destinés pour le service, et il faut choisir le temps de la plus grande sève pour faire cette opération ; car alors les canaux sont plus ou-
SECOND MÉMOIRE
verts , la force de succion est plus grande , les liqueurs coulent plus aisément , passent plus librement , et par conséquent les tuyaux capillaires conservent plus long-temps leur puissance d’attraction, et tous les canaux ne se ferment que long-temps après l’écorcement : au lieu que dans les arbres écorcés avant la sève, le chemin des liqueurs ne se trouve pas frayé, et, la route la plus commode se trouvant rompue avant que d’avoir servi , la sève ne peut se faire passage aussi facilement ; la plus grande partie des canaux ne s’ouvre pas pour la recevoir, son action pour y pénétrer est impuissante, et ces tujaux sevrés de nourriture sont obstrués faute de tension : les autres ne s’ouvrent jamais autant qu’ils l’auroient fait dans l’état naturel de l’arbre ; et à l’arrivée de la sève , ils ne présentent que de petits orifices qui, à la vérité, doivent pomper avec beaucoup de force, mais qui doivent toujours être plutôt remplis et obstrués que les tuyaux ouverts et distendus des arbres que
la sève a humectés et préparés avant l’écorcement : c’est ce qui a fait que, dans nos expériences, les deux arbres qui n’étoient pas aussi en sève que les autres ont péri les premiers, et que leurs souches n’ont pas eu la force de reproduire. Il faut donc attendre le temps de la plus grande sève pour écorcer : on gagnera encore à cette attention une facilité très-grande de faire cette opération , qui , dans un autre temps , ne laisseroit pas d’être assez longue, et qui, dans cette saison de la sève, devient un très-petit ouvrage , puisqu’un seul homme monté au dessus d’un grand arbre peut l’écorcer du haut en bas en moins de deux heures.
Je n’ai pas eu occasion de faire les mêmes épreuves sur d’autres bois que le chêne : mais je ne doute pas que l’écorcement et le dessèchement sur pied ue rendent tous les bois, de quelque espèce qu’ils soient, plus compactes et plus fermes : de sorte que je pense qu’on ne peut trop étendre et trop recommander cette pratique.