M. Dutens
ÉMERAUDE. 109
Pline fait rénumération, la plupart 11e sont en effet que de fausses émeraudes; mais il a dû voir, comme nous, que Pline en distingue trois comme supérieures à toutes les autres*. Il est donc évident que, dans ce grand nombre de pierres auxquelles les anciens donnoieut le nom générique de smaragdes , ils avoient néanmoins très-bien su distinguer et connoitre Péméraude véritable, qu’ils caractérisent, à ne pas s’y méprendre, par sa couleur , sa transparence , et son éclat. L’on doit en effet la séparer et la placer à une grande distance de toutes les autres pierres vertes , telles que les prases , les tluors verts , les inalachistes, et les autres pierres vertes opaques de la classe du jaspe , auxquelles les anciens appliquoient improprement et génériquement le nom de sntaragdes.
Ce n’étoit donc pas d’émeraude , mais de quelques uns de ces faux et grands smaragdes , qu’étoient faites les colonnes et les statues prétendues d’émeraude dont parle 1 antiquité 2, de même que les très-grands vases ou morceaux d’émeraude que l’on montre encore aujourd’hui dans quelques endroits, tels que la grande jatte du trésor de Gênes 5,
1. La première est l'émeraude nommée par les anciens pierre de Scythie , et qu'ils ont dit être la plus belle de toutes ; la seconde , qui nous paroit être aussi une émeraude véritable, est la bactriane , à laquelle Pline attribue la même dureté et le meme éclat qu’à l'émeraude scytbique, mais qui, ajoutet-il , est toujours fort petite ; la troisième , qu’il nomme émeraude de Coptos , et qu’il dit être en morceaux assez gros , mais qui est moins parfaite , moins transparente , et u’ayant pas le vif éclat des deux premières ; les neuf autres sortes étoient celles de Chypre, d’ Ethiopie , d ' Herminie , de Perse, de Médie , de V Attique , de Lacédémone, de Carthage , et celle d’Arabie , nommée cholus.... La plupart de celles-ci , disent les anciens eux-mêmes , ne inéritoient pas le nom d’éineraudes , et n’étoient , suivant l’expression de Théophraste, que de fausses émeraudes ( pseudosmaragdi ) , numéros 45 et 46- On les trou voit communément dans les environs des mines de cuivre ; circonstance qui peut nous les faire regarder comme des fluors verts, ou peut-être même des malachites.
2. Telle étoit encore la statue de Minerve , faite d’émeraude, ouvrage fameux de Dipœnus et Scyilis.
3. M. de La Condamine, qui s’est trouvé à Gènes avec MM. les princes Corsini, petits-neveux du pape Clément XII , a eu par leur moyen occasion d’examiner attentivement ce vase a la lueur d’un flambeau. La couleur lui en a paru d’un vert très-foncé : il n’y aperçut pas la moindre trace de ces glaces, pailles, puages, et autres defauts de transparence si communs dans les émeraudes et dans toutes les pierres précieuses un peu grosses , même dans le cristal de roche; mais il y distingua très-bien plusieurs petits vides semblables à des bulles d’air de forme ronde nu oblougiie , telles qu’il s’en trouve communément dans les cristaux ou verres fondus, soit blancs, soit colorés....
Le doute de M. de La Condamine sur ce vase
la pierre verte pesant vingt -neuf livres, donnée par Charlemagne au couvent de Reichenau 4 , ne sont que des prismes ou des prases , ou même des verres factices ; or, comme ces émeraudes supposées ne prouvent rien aujourd’hui contre l’existence de la véritable émeraude , ces mêmes erreurs dans l’antiquité ne prouvent pas davantage.
D’apres tous ces faits, comment peut-on douter de l’existence de l’émeraude en Italie, en Grèce , et dans les autres parties de l’ancien continent avant la découverte du nouveau ? Comment d’ailleurs se prêter à la supposition forcée que la nature ait réservé exclusivement à l’Amérique cette production qui peut se trouver dans tous les lieux où elle a formé des cristaux ? et ne devons-nous pas être circonspects, lorsqu’il s’agit d’admettre des faits exlraordinaires et isolés comme le seroit celui-ci? Mais, indépendamment de la multitude des témoignages anciens, qui prouvent que les émeraudes étoient. connues et communes dans l’ancien continent avant la découverte du nouveau, on sait par des observations récentes qu’il se trouve aujourd’hui des émeraudes en Allemagne5, en Angleterre, eu Italie; et il seroit bien étrange, quoi qu’en disent quelques voyageurs, qu’il n’y en eut point en Asie. Tavernier et Chardin ont écrit que les terres d’Orient ne produisoient point d’émeraudes, et néanmoins Chardin, relateur véridique, convient qu’avant la découverte du Nouveau - Monde , les Persans tiroient des émeraudes de l’Égypte , et que leurs anciens
soi-disant d’émeraude n’est pas nouveau. « Il est , dit il, clairement indiqué par les expressions qu’employoit Guillaume , archevêque de Tyr, il y a quatre siècles , en disant qu’à la prise de Césarée ce vase échut pour une grande somme d’argent aux Génois, qui le crurent d’émeraude, et qui le montrent encore comme tel et comme miraculeux aux voyageurs. Au reste, continue l’auteur, il ne tient qu’à ceux à qui ces soupçons peuvent déplaire de les détruire s’ils ne sont pas fondés. »
4 « On me montra ( à l’abbaye de Reichenau près de Constance) une prétendue émeraude d’une prodigieuse grandeur : elle a quatre côtés inégaux, dont le plus petit n’a pas moins de neuf pouces , et dont le plus long a près de deux pieds ; son épaisseur est d’un pouce, et son poids de vingt-neuf livres. Le supérieur du couvent l’estime cinquante mille florins; mais ce prix se réduiroit à bien peu, si, comme je le présume, cette émeraude n’étoit autre chose qu’un spath fluor transparent d’un assez beau vert. » (Lettres de M, IP'illiam Cote sur l’étal de la Suisse, page 21.)
5. Il est parlé, dans quelques relations, d’une tasse d’émeraude, de la grandeur d’une tasse ordinaire, qui est conservée à Vienne dans le cabinet de l’empereur, et que des morceaux qu’on a ménagés eu creusant cette tasse ou a fait une garniture complète pour l’impératrice.
MINÉRAUX
no
poètes en ont fait mention ; que de son temps on connoissoit en Perse trois sortes de ces pierres , savoir : l’émeraude d’Égvpte, qui est la plus belle, ensuite les émeraudes ' vieilles , et les émeraudes nouvelles: il dit même avoir vu plusieurs de ces pierres ; mais il n’en indique pas les différences , et il se contente d’ajouter que, quoiqu'elles soient d’une très-belle couleur et d’un poli vif, il croit en avoir vu d’aussi belles qui venoient des Indes occidentales. Ceci prouveroit ce que l’on doit présumer avec raison : c’est que l’émeraude se trouve dans l’ancien continent aussi bien que dans le nouveau , et qu’elle est de même nature en tous lieux; mais comme l’on n'en connoit plus les mines en Égypte ni dans l’Inde , et que néanmoins il y avoit beaucoup d’émeraudes en Orient avant la découverte du Nouveau-Monde, ces voyageurs ont imaginé que ces anciennes émeraudes avoient été apportées du Pérou aux Philippines , et de là aux Indes orientales et en Égypte. Selon Tavernier, les anciens Péruviens en faisoient commerce avec les habitans des îles orientales de l’Asie ; et Chardin, en adoptant cette opinion , dit que les émeraudes qui de son temps se trouvoient aux Indes orientales, en Perse, et en Égvptje, venoient probablement de ce commerce avec les Péruviens , qui avoient traversé la mer du Sud long-temps avant que les Espagnols eussent fait la conquête de leur pays. Mais étoit-il nécessaire de recourir à une supposition aussi peu fondée pour expliquer pourquoi l’on a cru ne voir aux Indes orientales , en Égypte, et eu Perse , que des émeraudes des Indes occidentales? La raison en est bien simple; c’est que les émeraudes sont les mêmes partout , et que , comme les anciens Péruviens en avoient ramassé une très-grande quantité, les Espagnols en ont tant apporté aux Indes orientales , qu’elles ont fait disparoître le nom et l’origine de celles qui s’y trouvoient auparavant , et que, par leur entière et parfaite ressemblance, ces émeraudes de l’Asie ont été et sont encore aujourd’hui confondues avec les émeraudes de l’Amérique.
Cette opinion , que nous réfutons, paroit n’être que le produit d’une erreur de nomenclature : les naturalistes récens ont donné, avec les joailliers, la dénomination de pierres orientales à celles qui ont une belle transparence , et qui en même temps sont assez dures pour recevoir un poli vif; et ils appellent pierres occidentales 1 cellès qu’ils
i. Boèce paroît être l’anteur de la distinction des émeraudes en orientales et occidentales, il
croient être du même genre , et qui ont moins d’éclat et de dureté. Et comme l’émeraude n’est pas plus dure en Orient qu’en Occident , ils ont conclu qu’il n’y avoit point d’émeraudes orientales, tandis qu’ils auroient dû penser que celte pierre étant partout la même, comme le cristal, l’améthyste, etc., elle ne pouvoit pas être reconnue ni dénommée par la différence de son éclat et de sa dureté.
Les émeraudes étoient seulement plus rares et plus chères avant la découverte de l’Amérique ; mais leur valeur a diminué en même raison que leur quantité s’est augmentée. « Les lieux , dit Joseph Acosta, où l’on a trouvé beaucoup d’émeraudes (et où l’on en trouvoit encore de son temps en plus grande quantité) sont au nouveau royaume de Grenade et au Pérou : proche de Monta et de Porto- Vieil , il y a un terrain qu’on appelle terre des émeraudes ; mais on n’a point encore fait la conquête de cette terre. Les émeraudes naissent des
pierres en forme de cristaux J’en ai
vu quelques-unes qui étoient moitié blanches et moitié vertes, et d’autres toutes blanches... En l’année 1587, ajoute cet historien , l’on apporta des Indes occidentales en Espagne deux canons d’émeraude , dont chacun pesoit pour le moins quatre arrobes. » Mais je soupçonne avec raison que ce dernier fait est exagéré; car Garcilasso dit que la plus grosse pierre de cette espece , que les Péruviens adoroient comme la déesse-mère des émeraudes , n’éloit que de la grosseur d’un œuf d’autruche , c’està-dire d’environ six pouces sur son grand diamètre; et cette pierre-mère des émeraudes n’étoit peut - être elle - même qu’une prime d’émeraude , qui , comme la prime d’améthyste, n’est qu’une concrétion plus ou moins confuse de divers petits canons ou cristaux de ces pierres. Au reste, les primes d’émeraude sont communément fort nuageuses, et leur couleur n’est pas d’un vert pur, mais mélangé de nuances jaunâtres ; quelquefois néanmoins cette couleur verte est aussi franche dans quelques endroits de ces primes que dans l’émeraude même , et Boèce remarque fort bien que , dans un morceau de prime nébuleux et sans éclat, il se trouve souvent quelque
caractérise les premières par leur grand brillant , leur pureté, et leur excès de dureté. 11 se trompe quant à ce dernier point , et de Laët s’est de même trompé d’après lui ; car on ne trouve pas entre les émeraudes cette différence de dureté, et toutes u’ooi à peu près que la dureté du cristal de roche.
ÉMERAUDE
partie brillante qui , étant enlevée et taillée, donne une vraie et belle émeraude.
U seroit assez naturel de penser que la belle couleur verte de l’émeraude lui a été donnée par le cuivre ; cependant M. Demeste dit que « cette pierre paroit devoir sa couleur verte au cobalt, parce qu’en fondant des émeraudes du Pérou avec deux parties de verre de borax , on obtient un email bleu. « Si ce fait se trouve constant et général pour toutes les émeraudes, on lui sera redevable de l’avoir observé le premier ; et , dans ce cas , on devroil chercher et on pourroit trouver des émeraudes dans le voisinage des mines de cobalt.
Cependant cet émail bleu que donne l'émeraude fondue avec le borax ne provient pas de l'émeraude seule; car les émeraudes qu’on a ex posées au miroir ardent ou au feu violent de nos fourneaux commencent par y perdre leur couleur verte : elles deviennent friables, et finissent par se fondre sans prendre une couleur bleue. Ainsi l’émail bleu produit par la fusion de l’émeraude au moyeu du borax provient peutêtre moins de cette pierre que du borax même, qui, comme je l’ai dit, contient une base métallique ; et ce que cette fusibilité de l'émeraude nous indique de plus réel , c’est que sa substance quartzeuse est mêlée d’une certaine quantité de schorl, qui la rend plus fusible que celle du cristal de roche pur.
La pierre à laquelle on a donné le nom d 'émeraude du Brésil présente beaucoup plus de rapports que l’emeraude ordinaire avec les schorls ; elle leur ressemble par la forme, et se rapproche de la tourmaline par ses propriétés électriques : elle est plus pesante et d’un vert plus obscur que l’émeraude du Pérou 1 ; sa couleur est à peu près la même que celle de notre verre à bouteilles : ses cristaux sont fortement striés ou cannelés dans leur longueur, et ils ont encore un autre rapport avec les cristaux du schorl par la pyramide à trois faces qui les termine ; ils croissent, comme tous les autres eris-
i. La pesanteur spécifique de l’émeraude du Brésil est de 3i555 , et celle de l'émeraude du Pérou n’est que de *7755.
lit
taux , contre les parois et dans les fentes des rochers vitreux. On ne peut donc pas douter que cette émeraude du Brésil ne soit, comme les autres émeraudes, une stalactite vitreuse, teinte d’une substance métallique, et mêlée d’une grande quantité de schorl qui aura considérablement augmenté sa pesanteur; car la densité du schorl vert est plus grande que celle de cette émeraude 2. Ainsi c’est au mélange de ce schorl vert qu’elle doit sa couleur, son poids, et sa forme.
L’émeraude du Pérou, qui est l’émeraude de tout pays , n’est qu’un cristal teint et mêlé d’une petite quantité de schorl qui suffit pour la rendre moins réfractaire que le cristal de roche à nos feux. Il faudroit essayer si l’émeraude du Brésil, qui contient une plus grande quantité de schorl, et qui en a pris son plus grand poids et em prunlé sa figuration, ne se fondroit pas encore plus facilement que l’émeraude commune.
Les émeraudes , ainsi que les améthystes violettes ou pourprées, les cristaux-topazes, les chrysolithes dont le jaune est mêlé d’un peu de vert, les aigues-marines verdâtres ou bleuâtres, le saphir d’eau légèrement teint de bleu, le ^ld-spath de Russie, e^ toutes les autres pierres transparentes que nous avons ci-devant indiquées, 11e sont donc que des cristaux vitreux, teints de ces dix erses couleurs par les vapeurs métalliques qui se sont rencontrées dans le lieu de leur formation, et qui se sont mêlées avec le suc vitreux qui fait le fonds de leur essence : ce ne sont que des cristaux colorés dont la substance, à l’exception de la couleur, est la même que celle du cristal de roche pur, ou de ce cristal mêlé de feldspath et de schorl. On ne doit donc pas mettre les émeraudes au rang des pierres précieuses, qui, par la densité, la dureté, et l’homogénéité, sont d’un ordre supérieur, et dont nous prouverons que l’origine est toute différente de celle des émeraudes et de toutes les autres pierres transparentes, vitreuses, ou calcaires.
2. La pesanteur spécifique du schorl vert est de 34529 , et celle de l’émeraude du Brésil de 3i555.
PÉRIDOT.
Ii- en est du péridot comme de l’émeraude du Brésil ; il tire également son origine du schorl, et la même différence de densité qui se trouve entre l’émeraude du Brésil et les autres émeraudes se trouve aussi entre la chrysolithe et le péridot : cependant on n’a voit jusqu’ici distingué ces deux dernières pierres que par les nuances des couleurs jaune et verte dont elles sont toujours teintes. Le jaune domine sur le vert dans les chrysolithes, et le vert domine sur le jaune dans les péridots; et ces deux pierres offrent toutes les nuances de couleurs entre les topazes, qui sont toujours purement jaunes, et les émeraudes, qui sont purement vertes. Mais les chrysolithes diffèrent des péridots par le caractère essentiel de la densité : le péridot pèse spécifiquement beaucoup plus1 ; et il paroît, par le rapport des pesanteurs respectives , que la chrysolithe, comme nous l’avons dit, est un extrait du quartz, un cristal coloré, et que les péridots, dontTP^esanteur spécifique est bien plus grande 2, ne peuvent provenir que des schorls également denses. On doit donc croire que les péridots sont des extraits du schorl , tandis que les chrysolithes sont des cristaux du quartz.
Nous connoissons deux sortes de péri-
1. La pesanteur spécifique de la chrysolithe du Brésil est de 26923 , et celle de la chrysolithe de l’ancien continent est de 27821 ; ce qui ne s’éloigne pas beaucoup de la pesanteur 26548 du cristal , et de celle de la topaze de Bohême, qui est de 2654<- (Table de \1. Brisson.)
2. Le pesanteur spécifique du péridot occidental est de 30989 , et celle du schorl cristallisé est de
30926. (Table de M. Brisson.)
dots, l’un qu’on nomme oriental , et dont la densité est considérablement plus grande que celle du péridot occidental : mais nous connoissons aussi des schorls dont les densités sont dans le même rapport. Le schorl cristallisé correspond au péridot occidental , et le schorl spathique au péridot oriental; et même cette densité du péridot oriental n’est pas encore aussi grande que celle du schorl vert3; et ce qui confirme ici mon opinion, c’est que les péridots se cristallisent en prismes striés comme la plupart des schorls : j’ignore, à la vérité , si ces pierres sont fusibles comme les schorls; mais je crois pouvoir le présumer, et j’invite les chimistes à nous l’apprendre.
M. l'abbé de Rochon, qui a fait un grand nombre d’expériences sur la réfraction des pierres transparentes, m’a assuré que le péridot donne une double réfraction beaucoup plus forte que celle du cristal de roche et moindre que celle du cristal d’Islande ; de plus, le péridot a, comme le cristal de roche , un sens dans lequel il n’y a point de double réfraction; et puisqu’il y a une une différence encore plus grande dans les deux réfractions du péridot que dans celles du cristal, on doit en conclure que sa substance est composée de couches alternatives d’une densité plus différente qu’elle ne l’est dans celles qui composent le cristal de roche.
3. La pesanteur spécifique du péridot oriental est de 33548, celle du schorl spathique est de 33852, et celle du schorl olivâtre ou vert est de 34729. (Table de M. Brisson.)