CHAPITRE IH
Détail* dlstriButifs sur le personnel des série» passionnées*
Nous donnons le nom de groupe à une assemblée quelconque, même à une troupe de badauds réunis par ennui, sans passion, sans but; esprits vides, gens occupés à tuer le temps, à attendre des nouvelles. En théorie des passions, l'on entend par groupe une masse liguée par identité de goût pour une fonction exercée. Trois hommes vont diner ensemble : on leur sert une soupe qui plaît à deux et déplaît au troisième ; en ce moment ils ne forment pas un groupe, car ils sont discordants sur la fonction qui les occupe. Il n'y a pas entre eux identité de goût passionné pour la soupe servie.
Les deux à qui plaît ce potage forment un groupe faux. Pour être juste et. susceptible d'équilibre passionnel, un groupe doit s'élever à trois au moins, être disposé comme la machine appelée balance, qui se compose de trois forces, dont la moyenne maintient l'équilibre entre les deux extrêmes. Bref, il n'y a pas groupe à moins de trois personnes homogènes en goût sur la fonction exercée.
On répond : « ces trois hommes, quoique discordants sur » une bagatelle qui est la soupe, s'accordent sur l'objet essen- » tiel de la réunion, sur l'amitié ; ils sont intimes ; » en ce cas, le groupe est défectueux , car il est simple, il est réduit à un lien de l'ame. Pour l'élever au composé, il faut y ajouter un lien sensuel, une soupe qui convienne à tous trois.
« Bah 1 s'ils ne sont pas d'accord sur la soupe, ils Je seront sur » d'autres mets. D'ailleurs, ce groupe a réellement deux liens; car, » outre le lien d'amitié, ces trois hommes ont celui d'ambition, de » ligue cabalistique ; ils se réunissent à dîné pour concerter une • intrigue d'élection : voilà donc le double lien, le lien composé , que vous exigez. »
Ce ne serait qu'un lien composé bâtard, formé de deux liens de l'ame ; le composé pur exige un alliage de plaisirs de l'ame et des sens, et doit être exempt de dissidence : or, ici le repas commence par une dissidence sur la soupe, et le groupe est faussé malgré le double lien.
Ce sera bien pi3 si nous passons au pain et au vin. Les convives À, B, C, auront sur le pain des goûts très-opposés, une divergence complète ; par exemple, sur le degré de salaison : A veut le pain très-salé, B le préfère mi-salé, C le demande peu salé. Cependant on ne leur sert qu'une sorte de pain, selon l'usage civilisé; il en faudrait au moins neuf sortes; savoir : trois degrés en salaison, trois en levain, trois en cuisson ; encore faudrat-il que ces neuf variétés de préparation soient différenciées sur trois sortes de farines; une farine acidulée, recueillie en terrain pierreux, une farine moyenne, et une grasse, comme le gruau de Chartres. En total, il faut vingt-sept sortes de pain pour donner à un groupe de trois hommes un dîné harmonique, un service concordant avec les passions et l'attraction. On doit établir pareille échelle de variétés sur le vin, la soupe, et sur la plupart des mets qui figurent au festin.
c Eh ! s'il faut tant de raffinements dans votre nouveau monde
• industriel, pour donner à dîner à trois hommes, on ne pourra » jamais les contenter, encore moins satisfera-t-on les huit cents » millions d'habitants dont le globe est meublé. »
On se trompe : la théorie des Séries passionnées fournit le moyen de satisfaire en détail toutes ces fantaisies , et cent mille autres que créera le régime sociétaire. Aussi ai-je dit qu'un monarque civilisé se trouvera beaucoup moins heureux que le moindre des harmonieux, peuples sociétaires : un enfant de sept ans, élevé dans l'harmonie, se moquera de nos sybarites actuels; il saura leur prouver qu'à chaque minute ils commettent des fautes grossières contre le raffinement des plaisirs sensuels et animiques. Sans cette nouvelle science de développement et raffinement des passions, Ton ne parviendrait pas à former des séries bien méthodiques, aptes à remplir les trois conditions (54).
Et comme les Séries passionnées ne se composent que de groupes, il faut, avant tout, apprendre à former les groupes.
« Ha ! ha 1 les groupes, c'est un sujet plaisant que les groupes : » ça doit être amusant les groupes ! »
Ainsi raisonnent les beaux esprits quand on parle de groupes : il faut d'abord essuyer d'eux une bordée de fades équivoques ; mais que le sujet. soit plaisant ou non, il est certain qu'on ne connaît rien aux groupes, et qu'on ne sait pas même former un groupe régulier de trois personnes, encore moins de trente.
Cependant nous avons de nombreux traités sur l'étude de l'homme : quelles notions peuvent-ils nous donner sur ce sujet, s'ils négligent la partie élémentaire, l'analyse des groupes (111,337)? Toutes nos relations ne tendent qu'à former des groupes , et ils n'ont jamais été l'objet d'aucune étude.
Les chilisés ayant l'instinct du faux, étant portés à préférer toujours le faux au vrai, ont choisi pour pivot de leur système social un groupe essentiellement faux; c'est le couple conjugal, groupe faux par le nombre borné à deux, faux par l'absence de liberté, et faux par les divergences ou dissidences de goûts, qui éclatent dès le premier jour sur les dépenses, les mets, les fréquentations, et sur cent menus détails, comme le degré de chaleur des appartements. Or, si on ne sait pas harmoniser les groupes primordiaux, ceux de deux à trois personnes, on saura encore moins harmoniser l'ensemble.
Je n'ai parlé que des sous-grovpes , dont le minimum est de trois personnes ; un plein groupe, en mécanique sociétaire, doit
être de sept au moins, parce qu'il doit contenir trois subdivisions, dites sous-groupes, dont la moyenne soit plus forte que les extrêmes qu'elle doit tenir en balance. Le groupe de sept fournit les trois divisions deux, trois, deux, appliquées à trois parcelles d'une fonction. Dans ce cas, les groupes de deux, quoique faux, en action isolée, deviennent recevables par alliage à d'autres.
Si le centre, formé de trois personnes, est en balance avec les sous-groupes, deux et deux, formant les extrêmes, c'est que le centre est toujours affecté à la fonction la plus attrayante ; il a donc en supériorité de nombre, un, et en supériorité d'attraction, in. Dès-lors son influence égale celle des quatre sectaires appliqués à deux autres fonctions.
Un groupe serait mal équilibré à six sectaires formant les divisions deux, deux, deux : son centre serait aussi faible en nombre que chaque aile; or, il faut, en principe, renforcer le centre et faire les ailes inégales, donner à l'aile ascendante plus de nombre qu'à l'aile descendante ; voici pour exemple trois divisions appliquées à douze, seize et vingt^quatre.
\% Sectaires divisés par 4, 5, 3.
46 — par 2, 3—2, 3, 2—2,2.
24 — par 2, 4, 2—3,4,2—2,3,2.
Ces divisions ne doivent pas s'établir par ordre d'un chef, mais par attraction, par emploi spontané. Il faut que l'attraction seule détermine vingt-quatre sectaires cultivant telle fleur, tel légume, à former les neuf sous-groupes indiqués, et à les affecter à autant de fonctions distinctes. C'est ce que j'ai nommé régime parcel* faire au deuxième chapitre. (54)
Dans cet abrégé il faudrait donner au moins trente pages à ces détails minutieux sur la distribution des groupes, et je ne veux pas excéder trois pages. D'après cette brièveté d'instructions élémentaires, on fera des fautes innombrables dans une fondation sociétaire où je ne serai pas présent; les groupes, les séries chancelleront, manqueront d'attraction, seront divergents et faussés en tous sens ; on en accusera ma théorie et bien à tort, il faudra accuser la tyrannie de l'opinion qui ne permet pas aux inventeurs de donner des théories suffisantes. On accorde un espace de cinq à six volumes à un Traité de chimie, de botanique et même à un roman; on permet à peine un volume à l'inventeur de la science d'où dépend le sort du genre humain ! Continuons.
Les séries se distribuent de la même manière que les groupes;
elles opèrent sur les groupes comme ceux-ci opèrent sur les individus. Elles doivent contenir au moins cinq groupes. Le nombre vingt-quatre est le plus bas qui puisse fournir une série complète ; la division donnée plus haut pour vingt-quatre sectaires, remplit sept conditions exigibles , savoir :
Les trois groupes 2, 4,2,-3, 4,2—2, 3, 2, inégaux.
Le central plus fort que chacun des extrêmes.
L'extrême supérieur plus fort que l'inférieur.
Les deux extrêmes subdivisés en trois termes.
Le moindre groupe élevé au minimum de sept membres.
Les sous-groupes de chaque terme renforcés sur le centre. Les trois groupes en progression régulière de 7, 8, 9.
Cette série est donc rigoureusement exacte, quoique limitée au plus petit nombre possible : vingt-trois ne pourrait remplir ni la •troisième ni la sixième condition.
Un groupe est suffisant à sept, mais il est plus parfait à neuf, et peut ajouter à ses trois sous-groupes un pivot ou chef, et un ambigu ou sectaire de transition; exemple :
Tansition ,
ambigu,
Allé super*,
bacheliers,
Centre,
adeptes,
Àileinfér*,
novices»
Hvot,
chef»
Cette distribution s'établit naturellement dans toute réunion d'industrie ou de plaisir, si on y donne libre cours aux passions et instincts. L'homme étant par instinct ennemi de l'égalité, et enclin au régime hiérarchique ou progressif, cette échelle graduée s'établira dans une série de neuf groupes, comme dans un groupe de neuf individus, s'il y a pleine liberté.
Les nombres sept et vingt-quatre étant le minimum d'un groupe complet et d'une série complète, il faut, pour établir un service actif sur ce nombre, suppléer aux malades et absents, élever au moins le groupe à douze et la série à quarante sectaires, moyennant quoi l'on pourra avoir des chefs et sous-chefs, des ambigus et sous-ambigus.
Dans toute série, l'aile ascendante se compose des groupes exerçant sur les genres les plus mâles ; l'aile descendante comprend les genres bénin et trivial; le centee -contient les genres les plus nobles et les plu$ attrayants, parce qu'il doit, je l'ai dit, contre-
60 SECTION I. — ANALYSE DE LATTKAt.TlUN PASSIONNÉE.
balancer les deux ailes par double supériorité, en nombre de sectaires et en dose d'attraction. Exemple tiré d'une série de wiristes.
ambigu , 4 groupes cultivant coings, sortes bâtardes.
Aile asc* 10 — cultivant poires cassantes.
Centre, 12 — cultivant poires fondantes.
Aile desc*, 8 — cultivant poires farineuses.
Pivot, % — d'état-major en industrie et en apparat.
L'ensemble des séries formant une phalange se divise en neuf degrés^ ou puissances , savoir :
1° de classe, 5° de variété, d'ambigu,
2» d'ordre , 6* de ténuité , d'infinitésimal ,
3° de genre, T de minimité, 4° d'espèce,
Il serait trop long d'entrer dans les détails qu'exige ce sujet, et il est inutile de les donner trop courts sur une matière si neuve : j'en parlerai à l'occasion. [Voyez pour détails sur le mode ambigu, IV, 328, et sur le mode infinitésimal, IV, 333.)
Insistons sur l'étourderie de cette civilisation qui prétend avoir étudié l'homme, et qui a oublié d'analyser les groupes, leurs propriétés contrastées (III, 344), leurs essors en divers degrés (III, 352). C'est une gaucherie de même force que si, en agriculture, on eût oublié les graminées ; et que le blé, l'orge, l'avoine fussent encore dédaignés, méconnus, comme le café l'a été pendant plusieurs mille ans, jusqu'à ce que des chèvres par leur ivresse en eussent décelé les propriétés.
Le monde savant a ce caractère de servilité, persistance dans un préjugé, parce que tel maître en était imbu. Àristote n'a pas fait mention du café, vingt siècles suivants en concluent que le cafier et sa fève ne sont pas dignes d'attention. Platon n'a fait aucune analyse des groupes,, donc les groupes ne sont pas dignes d'étude. Ainsi opine le génie civilisé ; puis il prétend avoir perfectionné la raison !!!