‹ Œuvres complètes de Ch. Fourier (volume 2)Chapitre 55 sur 124 · La récompense aux vertus réelles · texte numérisé non relu

La récompense aux vertus réelles

4. L'emploi de ces vertus au bien public, dont elles sont isolées

en civilisation.

Attirer à l'industrie les deux âges opposés, celui au-dessous et celui au-dessus de la puberté, tel est le plus important des rôles réservés aux premiers amours de l'état sociétaire. On y organise, dans la tribu des jouvenceaux et jouvencelles, deux corporations qui forment, comme les petites hordes et les petites bandes, concurrence d'instincts et de sexes. Je donne à ces deux corps les noms de

Vestalat, contenant 2(3 vestales, lj3 vestels.

Damoisellat, — 1(3 damoiselles, 2(3 damoiseaux.

Le corps du vestalat pratique la chasteté jusqu'à un âge convenu, 4 8 ou 4 9 ans. Le corps du damoisellat se livre plus tôt à l'amour : l'option est libre à chacun, l'on peut s'engager à volonté dans l'un ou l'autre corps, et en sortir à volonté ; mais il faut, tant qu'on y figure, en observer les coutumes: virginité au vestalat, fidélité au damoisellat. Les harmoniens ont sur ce point des garanties suffisantes, même sur la fidélité des hommes, plus suspecte encore que celle des femmes.

Les jeunes gens ont peu d'inclination à imiter le chaste Joseph; il est dans l'ordre qu'ils soient en minorité au corps du vestalat ; encore faudra-t-il que ce corps présente de grands avantages, pour qu'un jeune homme se soumette jusqu'à 48 ou 49 ans à une chasteté bien constatée. Dissertons sur ces avantages que présentera le rôle vestalique , et répétons que les usages que je vais décrire ne pourront pas s'établir au début de l'harmonie; on ne les introduira partiellement qu'au bout de 4 0 ans, et pleinement qu'au bout de 40 ou 50 ans, lorsque lr génération élevée dans l'ordre civilisé sera éteinte.

En général, ce sont les caractères de forte trempe qui optent pour le vestalat et s'y maintiennent jusqu'au terme; les caractères de nuance douce préfèrent communément le damoisellat ou précocité en exercice amoureux. Pour la décence, une jeune fille, sortant du chœur des gymnasiennes, commence d'ordinaire par entrer au vestalat et y passer au moins quelques mois.

Les damoiselles et damoiseaux qui ont cédé à la tentation sont obligés de déserter les assemblées matinales de l'enfance; car fréquentant Tune des salles de la cour galante qui tient séance de 9 à 40 «heures du soir, ils ne pourraient pas se lever de bonne heure, comme l'enfance et le corp? du vestalat qui se couchent à

9 heures en hiver. Par suite de celte désertion et d'autres incidents, le corps damoisel est déconsidéré parmi l'enfance qui ne révère que le- corps vestalique. Toutes les jeunes tribus ont pour les vestales l'affection qu'on a pour un parti resté fidèle après une scission. Les petites hordes envisagent les damoiseaux comme les anges rebelles de Satan, elles escortent le char des hautes vestales.

Les tribus supérieures , âgées de 20 , 30 , 40 ans , ont pour la vestalité et virginité réelle une considération fondée sur d'autres motifs ; en sorte que le corps vestalique réunit au plus haut degré la faveur de l'enfance et de l'âge viril. C'est un ressort très, précieux pour le succès de l'industrie locale et des travaux d'armée.

La chasteté des vestales et vestels est d'autant mieux garantie qu'ils sont pleinement libres de quitter le corps en renonçant aux avantages du rôle : d'ailleurs cette chasteié qui dure tout au plus jusqu'à 49 ou 20 ans, peut finir légitimement à 48 et M ans, si le sujet trouve une alliance convenable dans son séjour aux armées dont je parlerai plus loin.

Les logements vestaliques sont disposés de manière à donner pleinegaraniiesur les moeurs secrètes : la civilisation n'a de garantie que sur les moeurs visibles, incorporation vestalique ne peut oœuçer que deux quartier» aôecté&à chacun de ses deux sexes. On m» voudrait pas se fier aux pètes et mères sur cette surveillance; ils sont trop aveugles sur les manœuvres de qui sait les flatter. Du reste les vestales et veatafe ne- sont peint en réclusion hors l'heure du coucher ; la fréquentation journalière du inonde est indispensable pour les vestales, obligées de suivre leurs travaux habituels dans vingt ou trente groupes d'un et d'autre sexe.

Elles ont leurs séances de cour et leurs poursuivante titrés» Les vestels ont aussi leurs poursuivantes. Le titre de poursuivant admit procure l'avantage d'être reçu, à la prochaine campagne, dans l'armée où figurera la personne courtisée. Ce titre est concédé par le corps vestalique, assisté de dignitaires féminins et masculins de la cour d'amour. Si c'est un homme qui postule, sa conduite est scrutée; on ne lui fait pas u» crime de l'inconstance, car elle a son utilité en harmonie ; mais sa examine si dans ses liaisons il a fait preuve de déférence et de loyauté, avec les femmes. Ceux qu'on appelle en France d'aimables roués, faisant tro-

phée de duper le sexe faible, seraient refusés, et de même ces aigrefins moraux, dont la feinte discrétion n'est qu'une ruse pour engeoler femmes et filles : ces canards sentimentaux sont souvent pires que les roués ; ceux-ci ne cherchent que le plaisir, les autres en veulent à la bourse ; leurs vertus ne sont qu'une comédie pour happer une riche héritière. Il est inutile d'ajouter qu'une femme sera soumise au même examen, si elle sollicite le titre de poursuivante d'un vestel ; on n'admettrait pas celle qui aurait fait de ses charmes un trafic direct, ou indirect selon la mode civilisée y qui alloue le titre d honnêtes et comme il faut à des femmes aussi vénales que le's courtisanes.

Des beaux esprits vont répondre : « On laissera vos, réunions vestaliques s'il y règne tant de bégueulerie. Quel homme voudra se faufiler avec un comité de femmes qui se donneraient les airs de censurer en plein conseil ses actions, ses habitudes, son caractère? Le vaudeville ferait justice de leur prudotte synagogue. » Voilà des objections de civilisé ; mais en harmonie un homme ne trouverait pas son compte à être mal dans l'opinion des vestales ; il serait le lendemain rayé du testament d'une cinquantaine de vieillards de qui il attend des legs et portions d'hoirie [Voyez section cinquième, les Hoiries disséminées). La vieillesse fondera son bien être et ses plaisirs sur l'appui de quatre corporations, vestales, petites hordes, faquiresses et fées sympathistes ; et comme elle ne sera pas tentée de retomber à la triste condition des vieillards civilisés , elle saura bien protéger les quatre appuis de son bonheur. D'ailleurs, le lustre des vestales sera fondé sur le besoin d'idolâtrie qui est une passion de tous les âges.

Les Romains, à part leur atrocité envers les vestales séduites, -eurent une idée heureuse en faisant de ces prétresses un objet d'idolâtrie publique, une classe intermédiaire entre l'homme et la divinité. Les harmoniens leur confient de même la garde du feu sacré, non pas d'un feu matériel, objet de vaine superstition, mais du feu vraiment sacré, celui des mœurs loyales et généreuses et de l'Attraction industrielle.

Chez de jeunes filles de 46 à 48 ans, rien ne commande mieux l'estime qu'une virginité non douteuse, un dévouement ardent aux travaux utiles et aux études. Quant aux travaux, les vestales sont coopératrices des petites hordes, excepté pour le genre immonde; mais lorsqu'on sonne le ban d'urgence, comme

pour enlèvement de récolte par imminence d orage, le corps vestalique et les petites hordes sont les premiers au poste.

Chaque phalange s'efforce de produire les plus célèbres vestales, et pour mettre en évidence les divers genres de mérite, on les distingue en vierges :

| 1° D'apparat ou beauté. 3° De talent.

' 3° De charité ou dévouement. 4° De faveur.

Sur cet assortiment, les moralistes diront qu'on ne doit rien donner à la faveur ; c'est en ne lui accordant rien que nos lois aboutissent à lui tout donner. Il faut, avec la faveur, agir comme avec le feu, à qui on fait sa part dans un incendie, a6n qu'il ne dévore pas tout. L'harmonie aura même des trônes, donnés spécialement à la faveur. Ceux qui prétendent l'exclure sont bien ignares ei\ mécanique de passions.

Chaque mois les vestales élisent un quadrille de présidence qui occupe le char dans les cérémonies , et fait aux jours de gala les honneurs de la phalange, dans les repas et assemblées d'étiquette. Lorsqu'un monarque y arrive, on se garde bien de l'obséder comme chez nous par un envoi de discoureurs glacials, pérorant sur les beautés du commerce et de la charte, sur leurs transports d'amour pour les pensions et les sinécures. Au lieu de cette escorte insipide, chaque phalange lui députe ses plus aimables vestales qui vont le recevoir aux colonnes du territoire, ou ses vestels si c'est une princesse.

Lors du rassemblement d'une armée, ce sont les vestales qui lui remettent l'oriflamme et qui y tiennent le premeir rang dans les fêtes, comme dans les séances d'industrie : la réunion des plus fameuses vestales est une des amorces qui attirent les jeunes gens à ces armées, où le travail, exécuté sous tente mobile, n'a rien de fatigant. Comme on y donne chaque soir des fêtes magnifiques , on n'a pas besoin d'y amener les jeunes gens la chaîne au cou, à l'instar de nos conscrits fiers du beau nom d'hommes libres. L'armée industrielle étant composée par tiers de bacchantes, bayadères, faquiresses, paladines, héroïnes, fées, magiciennes, et autres emplois féminins, on trouve pour ce service beaucoup plus de jeunes gens et de jeunes femmes qu'on n'en veut. C'est pourquoi l'admission est une récompense, et les vestales sont le premier corps qui doit y participer. On y admet toutes celles qui sont à leur deuxième année et même à la première en cas que la phalange y voie matière à spéculation.

L'un des services rendus par le corps vestalique, est de faire briguer l'admission à l'armée : là se décident les choix et unions avec les poursuivants ou avec des monarques de divers degrés, masculins et féminins, qui viennent à l'armée pour y faire choix d'une épouse ou d'un époux à leur goût; car les monarques ne sont pas esclaves en harmonie comme en civilisation où on les marie oppressivement, selon la mode chinoise, à femme ou homme qu'ils n'ont jamais vu.

Recommandé par tous les titres à la faveur de l'enfance et de l'âge mûr, il n'est pas étonnant que le corps vestalique soit l'objet d'une idolâtrie sociale, d'un culte semi-religieux. Le genre humain aime à se créer des idoles [IV, 236), et par suite de ce besoin générai, le corps vestalique devient en masse l'idole de la phalange : il a rang de corporation divine, ombre de Dieu. Les petites hordes qui n'accordent le premier salut à aucune puissance de la terre, inclinent leur drapeau devant le corps vestalique, révéré comme ombre de Dieu, et lui servent de garde d'honneur.

Les plus belles carrières ouvertes à cette corporation sont les sceptres gradués et l'hérédité ^rincière ; j'en vais donner une dé finition succincte.

4° Le& sceptres gradués. L'harmonie en a de tous degrés, depuis les couples régnant sur une seule phalange, jusqu'à ceux qui régnent sur le globe entier : cette échelle nécessaire en équilibre de passions, forme 4 3 degrés de souveraineté (4 2 et le pivotai, l'oyez II, 376).

Si dans chacun des 43 degrés Ton n'établissait qu'un couple de monarques, ce serait exciter les fureurs de l'ambition, comme dans l'état civilisé ; il faudra pour satisfaire cette passion , au moins seize et peut-être vingt-quatre couples de souverains dans chacun des 43 degrés.

Encore, parmi ces couples, établit-on des régies très-distinctes, de manière que le sexe masculin n'empiète pas sur les attributions du féminin ; qu'une Reine, une Impératrice, une Césanne, une Ommarquevne soient pas souveraines de nom et esclaves de fait, comme en civilisation où elles n'ont ni commandement, ni pouvoir positif; elles sont réduites au rôle servile de Sqluotjeuses, rôle que dédaigneraient des femmes harmoniennes élevées au véritable honneur, à la vraie liberté. Chez nous madame la présidente ne préside rien, madame la maréchale ne commande rien j leur rang n'est qu'une fumée honorifique. Une harmonienne

exerce les fonctions qu'indique son titre ; une présidente préside tel conseil, telle cour ; une maréchale commande telle armée. Les femmes figurant en tiers aux armées industrielles, si la réunion est de trois cent mille légionnaires, il s'y trouve cent mille femmes, bacchantes, bayadères, paladines, fées, magiciennes, etc., qui ne veulent point d'hommes pour les commander; elles ont leurs maréchales et officières de tous degrés.

U en est de même dans les 46 couples de souveraineté échelonnée en 43 degrés; sur ces postes, dont 4 4 sont électifs, l'un appartient au corps vestalique. Ainsi une vestale, pendant la courte durée de sa chasteté, peut être élue en degré suprême , Ohniarque du globe, ou

En 1 «degré Aœccste , régnant sur un tien du globe ; %• degvé Cs&&aiNK,«ur un 12e du globe; 3e degré Impératrice , sur un 48* environ ; 4e degré Calife, sur un 144e environ ; 5e degFé Soubake , sur un 576* environ ; 6e degré Reine, sur un 1728e environ; 7e degré Cacique , sur un 6912e environ.

Ces divers sceptres comportent de beaux traitements et offrent de vastes chances de gloire à une vestale. Les sceptres de 8e, 9e, 40e, 44 e, et 42e degrés devenant trop nombreux, n'ont de traitement que celui des frais qui sont presque insensibles, malgré le faste énorme des dignitaires (4).

(1) Comment un faste énorme coûtera-t-il fort peu de chose quand on voit la civilisation dépenser énormément pour un faste mesquin ? C'est que le luxe sociétaire est combiné avec l'industrie, dont il est isolé aujourd'hui; par exemple, dans toute phalange, les vestales primates vont en char a 12 chevaux blancs , trijugués et panachés de rose, avec un cortège brillant de fanfares , cavalerie et chars ; elles portent les pierreries du trésor , formé des dons que lui fait en mourant chaque sociétaire opulent; leur cortège, que je ne m'arrête pas à décrire, -est plus fastueux que celui d'un roi de France, allant au TeDeum en voitures de gala.

Cependant il en coûtera fort peu : cet attirail, au sortir delà, sera -employé au travail ; des chevaux blancs travailleront aussi bien que des noirs, cette horde brillante, ces faquirs et paladins, qui forment le cortège , seront une heure après aux jardins , aux ateliers. Le monarque même qu'on est allé recevoir, s'entremettra dans ceux des travaux pour lesquels il est passionné; il voudra connaître les procédés de cette phalangeoù il séjourne, les comparer avec ceux de sa phalange.

Quant à la dépense d'apparat, chars et costumes, c'est une portion du mobilier de la phalange : un beau char servira consécutivement

2° L'hérédité princiêre, le rôle de génitrice choisie par un prince de l'un des treize degrés.

Les princes en titre familial, qui sont les mêmes que nos rois et seigneurs actuels, se rendent à l'armée pour y faire choix d'une génitrice, ou d'un géniteur si c'est une princesse. D'ordinaire c'est aux vestales et vestels qu'ils donnent la préférence , quoique bien libres dans leurs choix. ( Voyez Ve section, aux Harmonies de paternité , pourquoi ils sont tenus d'aller faire le choix à l'armée, et comment cette formalité favorise leurs passions, en leur donnant la double faculté de choix d'une épouse et d'un successeur, deux libertés dont nos monarques civilisés sont dépouillés). Le titre de génitrice peut conduire au titre d'épouse de souverain, si la vestale devient mère : nos rois font cette distinction, rompent un mariage stérile. Il faudrait de longues explications sur cet ordre que la phalange d'essai ni la génération présente n'auront pas besoin de connaître (IV, 238).

Remarquons que le rôle vestalique doit , comme tout autre , donner cours aux 3 Passions dites Cabaliste, Papillonne et Composite. Il doit compenser quelques retards en amour par des chances de lustre immense et de haute fortune : à défaut, il ne serait plus rôle passionné, mais poste moral, fastidieux, accablant, comme celui de nos demoiselles, réduites à être toutes philosophes, à modérer leurs passions, étouffer leurs penchants affectueux, sans aucune indemnité pour cette pénible privation.

Au tableau des honneurs accordés en harmonie à la virginité, il conviendrait de joindre un parallèle des mépris qu'elle recueille en civilisation, où la faveur n'est que. pour le simulacre de virginité, pour les jongleries de libertines qui, dans le cours de plusieurs liaisons galantes, ont appris l'art de traire les hommes, imposer aux dupes, et se faire des preneurs parmi les aigrefins qui dirigent l'opinion (IV, 241).

à toutes les vestales ; on n'est pas obligé, comme en civilisation, d'acheter un mobilier d'apparat pour chaque individu, tenir des chevaux, des gardes et des valets oisifs hors des momens de réprésentation. No» coutumes ne créent que des oisifs payés chèrement par le peuple; en harmonie, les fonctionnaires sont productifs, ce sont tous gens qui, au sortir d'un cérémonial très-court, exercent et soutiennent des travaux utiles pour lesquels ils sont passionnés cabalistiquement ; de là vient qu'on créera vingt fois plus de dignitaires qu'en civilisation, au lieu de les supprimer selon l'avis de nos politiques.

Quel encouragement trouve parmi nous une fille décente à conserver sa virginité au-delà de seize ans ? Si elle est pauvre, elle n'engeolera pas les épouseurs, tous bons arithméticiens, sachant que les vertus ne sont pas des provisions pour le ménage. Ses parents seront réduits à spéculer sur quelque sexagénaire ou quelque dévergondé qui la prostituera par spéculation , elle ne trouvera pas même un honnête bomme de moyen âge ; sa beauté deviendra un sujet d'inquiétude maritale, sa vertu sera suspectée pour l'avenir.

Jouit-elle d'une fortune moyenne? elle sera pendant long-temps l'objet d un sordide négoce entre les courtiers et courtières de mariage, puis enfin livrée à quelque homme pétri de vices, car il y a beaucoup plus de mauvais maris que de bons.

Si elle chôme dix ans sans époux, elle est en butte au persifflage public : dès qu'elle atteint vingt-cinq ans, on commence à gloser sur sa virginité comme denrée suspecte ; et pour prix d'une jeunesse perdue dans les privations, elle recueille , a mesure qu'elle avance en âge, une moisson de quolibets dont toute vieille tille est criblée ; injustice bien digne de la civilisation ! elle avilit le sacrifice qu'elle a exigé : ingrate comme les républicains, elle paie le dévouement des jeunes filles par des outrages et des vexations. Faut-il s'étonner après cela qu'on ne trouve chez toute demoiselle peu surveillée, qu'un masque de chasteté ; que le simulacre d'une obéissance dont toute vierge serait punie dans sa vieillesse, par l'opinion même qui exige le sacrifice de sa belle jeunesse au préjugé !

Quoi de plus inutile qu'une virginité perpétuelle 1 c'est un fruit qu'on laisse corrompre au lieu de s'en nourrir : monstruosité digne de cet ordre civilisé qui prétend à la sagesse et à l'économie ! Et quand on garantirait à la fille décente un mariage pour prix de sa chasteté, sera-ce une récompense? elle risque fort de rencontrer un mari brutal, quinteux, joueur, débauché ; une honnête fille a rarement assez de finesse pour discerner les hypocrisies de ses prétendants, leur délicatesse fardée, dont une femme un peu manégée ne serait pas dupe : d'ailleurs s'il y a un bon parti en homme , il sera enlevé par quelque intrigante exercée à l'art d'ensorceler des amants; la fille décente y échouera, elle n'obtiendra qu'un stérile tribut d'estime, et vieillira dans le célibat.

Je devrais ici un chapitre spécial sur les vestels, un autre sur les damoiselles et damoiseaux ; mais on veut un abrégé qui ne

234 sECTroif m. — éducation barhonibnne.

peut se foire qu'en franchissant beaucoup (Tartieles nécessaires: ceux qui touchent aux relations d'amour ne peuvent pas #re effleurés, ce sont des sujets qui de prime-abord blessent le préjugé ; H faut donc les traiter à fond, pour démontrer que tfmdécence, l'hypocrisie et les mauvaises mœurs sont du côté des coutumes civilisées; et que les coutumes d'harmonie, quoique choquantes au premier aperçu, font naître toutes les vertus que rêve imrtnementla civilisation.

J'ai dû disserter préférablement sur le régime de -l'enfance harmonienne, parce que les dispositions dont il se compose ne contredisent que des systèmes, et rarement des préjugés; par exemple, si je décris les fonctions de bonnins etbonnines, dementorins et mentorines, faisant éclore les vocations industrielles de l'enfant, le dirigeant au mieux dans les voies de santé, de fortune, d'émulation, de bonnes mœurs, et sans frais, tout père à cette lecture s'écrie : voilà ce que je voudrais pour mes enfants; mais si j'entreprends de décrire des coutumes amoureuses autres que la vestalité, des moralistes hargneux vowt crier que je blesse les convenances : elles seront nécessairement blessées dans tout parallèle ; par exemple dans celui des mariages vestaliques avec les mariages civilisés, où la morale n'établit que des coutumes indécentes et scandaleuses : l'union des conjoints est précédée de cérémonies obscènes appelées noces, ou l'on entremet les calembourgeois et les ivrognes du quartier, qui viennent godailler, dégoiser quelques bordées de mauvaises plaisanteries sur la mariée.

Ces coutumes de dévergondage ne sauraient convenir à une société décente comme celle des vestales; elles ont des méthodes pour consommer les unions avant d'en informer les calembourgeois^ les ivrognes qui ne rapprennent que le lendemain, lorsqu'il ne reste plus de marge, ni pour leurs éternels jeux de mots, ni pour leur goinfrerie morale.

Vestels. On ne commettra pas, en harmonie, l'inconséquence de créer des vestales sans créer des vestels ; ce serait imiter la contradiction de nos coutumes qui prescrivent la chasteté aux filles et tolèrent la fornication chez les garçons. C'est proroquer d'un côté ce qu'on défend de l'autre : duplicité digne de la civilisation.

Quelle sera la classe de jeunes gens qui prendront parti au restalat? ce seront ceux qui, comme le fîls de Thésée, entraînés par des fonctions actives, inclinent peu à l'amour. Si la chasse à

ellle seule, suffisait pour distraire Hvppolyte de l'amour, que serace ÛHm ordre social où tout jouvenceau sera préoccupé d'une tftentaine d'intrigues industrielles et ambitieuses, pins intéressante-que n'est le médiocre plaisir de la chasse*?

Il est pour la vestalité masculine bien d'autres chances; d'abord famour pour une vestale dont on est poursuivant, et par suite admissible avec elle aux grandes armées. Lee années sont de douze degrés en harmonie; et une campagne vestahque y est 'comptée pour double,. même aux poursuivantes de vestels. Douze campagnes donnent le rang ôe paladin et patadme, officiers de l'unité universelle.

Les -vestels tant soit peu distingués , ont aux armées une belle chance d'ailianromonaroate; ils peuvent être choisis par quelque haute souveraine, comme géniteurs d'héritiers titulaires, et parvenir au titre d'époux, s*îl survient progéniture vivante. Qu'une souveraine perde son héritière, elle vient aux aimées choisir un géniteur; et c'est d'ordinaire sur un vestel que porte son ohoix.

La virginité des vestels sera applaudie même des femmes, qui aujourd'hui s'en moqueraient * eHes spéculeront bien différemment des dames civiliseeskqui, incertaines des jouissances futures, se pressent d'user les jeunes gens. On pourra voir à l'article Faquirat, que les femmes harmoniennesont des moyens décents de pourvoir à leurs plaisirs, et que l'essor de passions est assuré dans cet ordre à tous les âges, dans chaque sexe.

Bappeldns que ces coutumes qui, à la lecture, peuvent sembler romantiques, ont pour but de quadrupler la richesse effective, de vingtupler et quarantupler la richesse relative, en faisant coopérer l'amour, dans toutes ses variétés, au progrès de l'industrie. La richesse s'élèvera en proportion du libre essor de toutes les passions; c'est pour cela que les vieillards qui, en harmonie, aimeront les richesses et les plaisirs plus qu'on ne les aime à présent, seront les premiers à demander l'établissement de la liberté amoureuse, à l'époque où l'harmonie sociétaire sera parvenue au degré nécessaire pour fonder régulièrement ce genre de liberté, l'étayer de tous les contre-poids qui peuvent le garantir d'abus dans les divers âges, et le coordonner en tous sens au soutien de l'industrie. Ces contre-poids se, composent d'un grand nombre de corporations dont je ne peux pas traiter, et qui établissent la concurrence des instincts et des sexes.

D'autre part les vieillards s'apercevront bien vite qu'ils sont

les dupes du régime coè'rcitif et des astuces de civilisation. Les lois civilisées ayant été de tout temps l'ouvrage de la vieillesse, il est bizarre qu'elle les ait faites entièrement à son désavantage, et que nos vieillards aient organisé les amours et les relations de famille de manière à se faire haïr, persiffler et pousser dans la tombe par la jeunesse ; quelques rares exceptions confirment la règle : on voit, je le sais, des familles où, les enfants ne souhaitent pas la mort des vieillards; mais combien cette affection est rare, surtout parmi le peuple 1 Or, je ne peux pas dans cet ouvrage, supprimer, en faveur de quelques gens vertueux, la critique, de* vices généralement régnants.

Je reviendrai sur ce sujet ; car nous aurons sur l'amour, un grand problème à résoudre, celui de procurer aux pères et mères les jouissances de paternité dont ils sont presque entièrement privés dans l'état civilisé, en dépit des illusions dont ils se repaissent. Les harmonies de paternité étant intimement liées avec celles d'amour, il faudra traiter simultanément les deux sujets, et d'abord expliquer les harmonies de famille convoitées par tous les pères civilisés qui sont loin d'y parvenir : lorsqu'ils auront été convaincus que les accords d'amour et de famille sont inséparables, ils deviendront tolérante sur les innovations en régime amoureux , sans lesquelles il leur est impossible d'atteindre aux jouissances de famille où ils voudraient placer leur bonheur. Je renvoie à la cinquième section pour dissiper leurs illusions et leur duperie, bien expliquées (III, 60 et 96). Il n'est pas de classe plus froissée et plus /ondée à se plaindre de la civilisation.

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