‹ Œuvres complètes de Ch. Fourier (volume 2)Chapitre 76 sur 124 · CHAPITRE XXXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIX

Du vrai bonheur (III, 183).

Je n'ai vu qu'un écrivain civilisé qui ait un peu approché de la définition du vrai bonheur; c'est M. Bentham, qui exige des réalités et non des illusions : tous les autres sont si loin du but, qu'ils ne sont pas dignes de critique. Il existait à Rome, au temps de Varron, 278 opinions contradictoires sur le vrai bonheur; on en trouverait bien davantage à Paris, surtout depuis que nos controversistes suivent deux routes diamétralement opposées; les uns prêchant le mépris des richesses et l'amour des plaisirs qu'on goûte sous le chaume, les autres excitant la convoitise effrénée des richesses ; les moralistes plaidant pour l'auguste vérité, les économistes pour le trafic et le mensonge.

Débrouillons en peu de mots la vieille controverse de bonheur, Tune des Tours de Babel de la ténébreuse philosophie: Dieu nous a donné douze passions, nous ne pouvons être heureux qu'en les satisfaisant toutes les douze. S'il y en a une seule d'entravée, le corps ou l'âme est en souffrance ; mais loin de pouvoir satisfaire chaque jour les douze passions, notre peuple essuiera plutôt douze disgrâces, car il en est 24 qui le menacent et le poursuivent sans cesse (M, 494 et 555). Les riches, mieux partagés sans doute, sont encore bien loin du bonheur, et ne peuvent guère se le procurer une seule fournée. J'en ai %donné pour preuve le détail d'une journée de vrai bonheur (IV, 535, 543), où l'on voit qu'il n'est pas même possible de faire lever par plaisirs les gens riches ; ils corn-

mencent leur journée par une lutte entre le plaisir et l'ennui ; dans une belle matinée d'été chacun voudrait être levé dès l'aurore, mais chacun est retenu par l'ennui de s'habiller et de quitter le lit qui est un plaisir simple. Voilà un pauvre début de journée; plaisir simple et perspective d'un quart d'heure d'ennui : il manque à tous les civilisés une passion véhémente qui les sorte du lit par amorce d'un plaisir composé, assez fortpour faire dédaigner le plaisir simple de rester au lit.

Le jeu des trois passions mécanisantes exigeant de courtes séances, il faut, pour le courant de la journée, au moins quatorze séances, savoir : une majorité de 8 séances en plaisirs composés, 5 en plaisirs simples pour délassement des composés, plus un ou deux parcours, genre de jouissance tout-à-fait inconnu des civilisés, et qu'il faut définir.

Le parcours est l'amalgame d'une quantité de plaisirs goûtés successivement dans une courte féance, enchaînés avec art, se rehaussant l'un par l'autre, se succédant à des instants si rapprochés qu'on ne fasse que glisser sur chacun. L'on peut; dans le cours d'une heure, éprouver une foule de plaisirs différents et pourtant alliés, quelquefois réunis dans un même local, par exemple:

Léandre vient de réussir auprès de la femme qu'il courtisait. Cest plaisir composé, pour sens et âme. Elle lui remet l'instant d'après un brevet de fonction lucrative qu'elle lui à procurée ; c'est un 2e plaisir. Un quart d'heure après elle le fait passer au salon où il trouve des surprises heureuses, la rencontre d'un ami qu'il avait cru mort ; 3e plaisir. Peu après entre un homme célèbre, Buffon. ou Corneille, que Léandre désirait connaître et qui vient au dîné ; 4e plaisir. Ensuite un repas exquis, 5e plaisir. Léandre s'y trouve à côté d'un homme puissant qui peut l'aider de son crédit et qui s'y engage, 6e plaisir. Dans le cours du repas un message vient lui annoncer le gain d'un procès , 7e plaisir.

Toutes ces jouissances, cumulées dans l'intervalle d'une heure, composeront un parcours qui doit rouler sur un plaisir de base continué dans tout le cours de la séance. Ici Léandre atteint le but par la compagnie de sa nouvelle conquête et le succès affiché au repas C'est le plaisir pivotai qui broche sur le tout, et intervient en continuité pendant la durée des sept autres. Cette sorte - de plaisir, nommé Parcours, est inconnue en civilisation; les rois mêmes ne peuvent pas se procurer des parcours, charme très fréquent en harmonie, où un homme riche est assuré de rencontrer

35Q section y. — pe l'équilibre général des passions.

chaque jour au moins deux parcoure, indépendamment des séances déplaisir composé à 2 jouissances, sur-composé à 3, etbi-com-* posé à & jouissances cumulées. Qaon juge après cela du dénuement des civilisés en fait de bonheur 1 Voyez. (III, 483) la. définition méthodique du vrai bonheur.

Lee parcours à septuple variante sont des jouissances réservée* à la haute harmonie. Dans le début on aura à peine des parcours ^.quadruple variante; ce sera déjà merveille pour des échappés de civilisation, qui ne peuvent pas se procurer une seule journée, de vrai bonheur. Pour composer à un civilisé une journée de cette espèce, il m'a fallu supposer (IV, 535) une réunion de jouissances beaucoup plus nombreuses et plus rapprochées que ne le comporte l'état civilisé; encore ai-je dû, en recourant à cette hypothèse, commettre 2 fautes: l'une d'y entremettre l'amour, qui est crime selon les lois civilisées, l'autre d'admettre dans la distribution de cette journée neuf vices d'équilibre passionnel, neuf lésions que n'éprouverait pas un harmouien. Je les ai admises parce que la civilisation est si bornée en plaisirs, que je n'ai trouvé dans les faibles ressources qu'elle présente aucun moyen de remplir le cadre d'une journée complètement heureuse, telle que l'obtiendra chaque jour le plus pauvre des harmoniens. Les civilisés sont si dénués de jouissances, que lorsqu'ils ont eu quelque sujet de charme, quelque fôte passable, ils en rabâchent pendant une semaine entière ; encore ces fêtes ne sont elles que de mauvaises caricatures des plaisirs vrais, des équilibres de passions que l'har- 'monie fait régner dans tous ses travaux, ses repas et ses festivités. On peut s'en convaincre par l'exposé des neuf vices (IV, 543) que j'ai été obligé d'introduire dans l'emploi d'une journée heureuse, bornée aux ressources de la mesquine civilisation.

Outre l'inconvénient de rareté de plaisirs, elle ignore complètement l'art de les aménager. Telle jouissance est usée au bout d'une quinzaine; elle se serait soutenue plusieurs mois, si on l'eût distribuée avec discernement et variantes nombreuses ; mais la civilisation, en fait de plaisirs, mange son blé en herbe, épuise une jouissance en peu de temps, faute de variété pour la relayer. Aussi les riches civilisés sont-ils accablés de maladies résultant de ces excès. En harmonie l'aménagement des plaisirs est calcul de haute politique sociale, fonction des autorités principales: on n'y use aucune jouissance, parce que les relais et nouveautés surabondent. Si tel amusement n'est séduisant que de mois en mois,

NOTICE X. — CHAPITRE XL. 35l

on en a mille autres à mettre en scène dans l'intervalle, afin d& varier artistement les nuances de bonheur, d'une.séance à l'autre, d'un repas à l'autre, de jour en jour, de semaine en semaine, de mois en mois, de saison en saison, d'année en année, d'âge en âge, etc., jusqu'au terme d'une pleine carrière estimée 444 ans,, âge auquel les riches harmoniens atteindront plus facilement que les pauvres, par l'extrême variété de plaisirs qui est le plus sûr garaut contre les excès.

Quel sujet de réflexion pour celte philosophie qui place le bonheur en civilisation, et qui raisonne sur l'équilibre des passions aussi judicieusement qu'un aveugle-né, raisonnant sur les couleurs !

Pour compléter la leçon, il faudrait disserter sur le triste sort de tant de civilisés qui, pourvus de santé, fortune et moyens de bien-être, n'arrivent qu'à un extrême malheur. Les contretemps de toute espèce, les disgrâces fondent parfois sur le riche comme sur le pauvre : le jeu, les pièges, la mort d'un enfant, L'inconduite d'une femme, les maladies, les échecs d'ambition* les revers de parti viennent empoisonner la vie de ceux dont, on vante la condition comme suprême bonheur. Qu'est-ce donc de ceux que l'indigence accable, et quel parallèle à faire de tant (te misères avec l'immensité de plaisirs qui seront prodigués à tous, dès qu'un fondateur aura fait l'épreuve d'où dépend l'issue de civilisation et l'ayénement aux destinées heureuses l

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