‹ Œuvres complètes de Ch. Fourier (volume 2)Chapitre 90 sur 124 · CHAPITRE SLV · texte numérisé non relu

CHAPITRE SLV

Il est aisé de comprimer les passions par violence : la philosophie les supprime d'un trait de plume ; les verrous et le sabre viennent à l'appui de la douce morale. Mais la nature appelle de ces jugements, elle reprend en secretses droits : la passion étouffée sur un point se fait jour sur un autre, comme les eaux barrées par upe digue ; elle se répercute comme l'humeur de l'ulcère fermé trop tôt,

Naturam çxpellas furcâ tamenusque recurret.yCeMe récurrence ou retour des passions vers leurs buts (47), vers le luxe, les groupes, le mécanisme et l'unitéisme, produit des effets comparables à celui qu'on appelle en physique diffraction, qu réflexion des couleurs à la surface des corps noirs et opaques. JLa civilisation est, au figuré, un corps opaque , tout noir de fourberie et de crime ; cependant elle présente quelques reflets d'harmonie. Une description va expliquer cet effet, apprendre à discerner un ordre de caractères bien précieux et bien inconnus.

Je choisis 2 exemples tirés du jeu et du bon ton ; ce sont deux effets dépassions répercutées, deux récurrences de la cabaliste et de l'unitéisme.

Le jeu est un aliment factice qu'on donne à la manie d'intrigue dout l'homme est possédé par aiguillon de la 4 0e passion, dite cabalisje(69). les esprits vides, comme les paysans, aiment beaucoup le jeu ; il développe en eux la passion dite cabaliste, qui n'a guère d'aliment sous le chaume ; il plaît de même aux têtes ardpate^, faute d'activité suffisante en intrigue : il convient à une compagnie d'éliquette, parce que la vérité en est bannie par les convenances ; la passion ne peut pas s'y montrer, tout y est gjacjal; H fout créer à cette assemblée une intrigue artificielle par le.

moyen des cartes ; mais on ne proposera pas les cartes à des gens qui ont une véritable intrigue en action : un conciliabule d'agioteurs qui machinent un coup de filet, une rafle pour la bourse du lendemain ; des amants qui se réunissent en orgie galante pendant les instants où les pères sont absents ; des conspirateurs qui se concertent au moment de frapper le grand coap, regarderaient en pitié la proposition de jouer aux cartes. Là où est l'intrigue réelle, il n'est pas besoin d'intrigue factice comme celle du jeu, des romans, de la comédie, etc. Aussi les harmoniens n'auront-ils emploi des cartes que pour les malades et infirmes, hors d'état de prendre une part active aux intrigues industrielles, qui préoccuperont tellement, qu'aucun être en santé ne voudra jouer; il n'aura déjà pas assez de la journée pour subvenir aux intrigues réelles qui seront au nombre d'une trentaine chaque jour, à n'en supposer que deux par chaque séance industrielle ou autre.

Le don ton est un effet de la passion unitéisme (54), qui se répercute faute d'essor. Le bon ton, en civilisation, n'entraîne qu'à l'oisiveté, au train de vie des gens dits comme il faut, qui sont oisifs, oppresseurs de la multitude laborieuse. Il y a pourtant dans le bon ton un très-beau côté qui est l'unité passionnée en mœurs et usages. C'est un brillant effet du bon ton, que de déterminer toute la belle compagnie d'Europe à adopter des langages unitaires, comme le français pour la conversation, et r italien pour la musique. Sous ce rapport, le bon ton est image renversée de l'harmonie sociétaire, où les mœurs ne régneront que par le consentement unanime, sans intervention de morale, ni de lois, encore moins de châtiments. Mais le bon ton chez les harmoniens entraînera au travail productif; il dirigera à ce but toutes les classes et toutes les passions. Chez nous, au contraire, il n'excite qu'à l'indolence et aux mœurs dangereuses ; il est donc image renversée et non pas image directe de l'uni té isme, qui conduirait à l'industrie.

Il en est de même de la 40e passion, la cahaliste, citée plus haut: ses intrigues ne tourneront en harmonie qu'à l'avantage de l'industrie j chez nous, elles ne produisent que le mal, en tout sens , par le jeu et autres désordres qui sont image des cabales industrielles de l'harmonie , mais images rencertées produisant le mal.

Il existe une grande différence de propriétés entre les deux répercussions que je viens de citer. Le bon ton produit des effets

brillants et souvent très-utiles , dont le seul tort est de ne pas entraîner à l'industrie; le jeu produit des effets odieux, la ruine des famill s, le crime, le suicide. Il faut donc distinguer, dans les passions répercutées ou récurrentes, deux genres trés-opposés : l'harmonique et le subversif. Celles qui conduisent aux accords, comme le bon ton, sont du genre précieux que je nomme harmonique, ou récurrence directe vers le but; celles qui conduisent aux discordes et aux crimes, sont du genre malfaisant que je nomme subversif, ou récurrence inverse vers le but. Les deux genres ont une propriété commune et très-brillante, c'est de donner, en mode renversé, des images de l'harmonie; d'en peindre tous les détails dans le jeu des passions répercutées. ( Leur nom régulier serait diffractées, mais on ne veut point de mots scientifiques.)

Précisons bien le sens de cette expression, image en mode renversé: les passions répercutées, au lieu de conduire le monde social \ , au luxe, 2, aux séries de groupes, 3, au mécanisme 4, à l'unité, le conduisent à l'appauvrissement, à la désunion, à la confusion, à la duplicité d'action. Elles opèrent comme uu miroir qui renverse l'objet tout en le retraçant fidèlement ; en effet, les violentes émotions des joueurs de tripot élèvent la passion au même degré de véhémence où s'élèveront les intrigues industrielles de l'harmonie, qui stimuleront plus vivement que nos fêtes civilisées; et de même la docilité, l'unité passionnée d'une réunion de cour pour les manières dites bon ton, malgré la gêne qui y est attachée, celte déférence mutuelle, est l'image de l'accord unitaire des harmoniens pour la distribution judicieuse des relations industrielles, aussi utiles que les momeries d'étiquette sont superflues.

Un détail très-intéressant dans l'analyse de ces caractères, que je nomme répercutés ou récurrents ( nom que leur donne Horace), est de distinguer leur engrenage , discerner à quelle période sociale ils sont empruntés.

S'il est vrai, selon les philosophes, que tout est lié dans le système de l'univers (1 4), chacune des neuf périodes sociales, mentionnées à l'avant-propos, doit se lier aux autres par certains caractères empruntés des périodes supérieures ou inférieures, et formant engrenage de son système dans ces périodes. Athènes, quoique société civilisée, engrenait dans la société barbare, par l'esclavage des industrieux et par les cruautés exercées envers

44$ SECTION Vf. — ÀIÏALYSE* Dt LA CIVILISATION.

cmt. Noiisewgreitons en barbarie par le code militaire, coutume pieklement' barbare, quoique nécessaire: Le besoin et l'instinct foTcen* cha«fue période à emprunter sur ses voisines: ainsi le système ménétMre, tout opposé aux règles de la libre concurrence, est un emprunt sar la période $, GABAimSMB, où lron saurait organiser les vraies garanties sociales dont la civilisation n'a aucune' ctHmafesaneedaiis ses bavardages de liberté.

Les* barbare» mêmes opèrent cet engrenage de caractères, et franchissent 1» période civilisée pour aller emprunter, sur la période 6e, garantisme, le caractère nommé parmi nous système monétaire, qui n'eèt qu'un rameau de la concurrence véridique ou Réfei* ÊxcttfsiVE contre-balancée. La civilisation, 5* période, frtmehit de- même le garantisme, 6e période, pour emprunter sur la 7e, sociantishe, séries industr. simples, une coutume très-ingétàeuse ; celle des postes en relais, qui est une véritable série industriette- simple, opérant 1® en courtes séances, 2d en exercice parcellaire, 3° en échelle compacte. Ce sont les trois conditions requises pour une série industrielle (ch. V et VI).

Répliquera-ton que les postes en relais sont un usage de civilisation perfectible-, qu'elles sont donc partie intégrante et caractère de* civilisation? Non vraiment; la poste en relais est un caractère d'emprunt; d'engrenage pris sur une période supérieure. Le- besoin des gouvernements leur a suggéré cette méthode; l'instinct en a fait aisément l'invention: elle n'est* pas moins un caractère ttltra-KsivUisé, et qui prouve, ainsi que le régime des monnaies, que toute© que nous avons dé bon en civilisation est étranger à cette société, et provient d'engrenages ou caractères empruntés sur dès sociétés plus élevées. La méthode civilisée consisterait à se voiturer avec les mêmes chevaux qui , pour vous conduire de Paris à Lyon, emploieraient deux cents heures au moins, tandis que la poste vous y mène en 43 heures. C'est quadruple bénéfice dé temps : si la poste est plus coûteuse , cela tient aux lacunes industrielles du régime civilisé. La posté, en harmonie', coûtera bien moins que le voyage à mêmes chevaux; mais dès à présent, la poste en relais nous donne déjà sur le temps., une1 économie du quadruplé. C'est la propriété générale dès sériés industrielles de donner quadruple bénéfice, en tout parallèle dvec l'industrie civilisée.

A quelle branche dé passion se rattache cette invention fia l% poste en relais, qui n'était pas connue des anciens? EÏÏe tient à

NSTteB'Xlft — CHAPITRE XLV. 407

l'ambition et au tact'; à f <rmWfftro, par impatience de célérité dans les entreprises et les relations; au tact, par impatience du dégoût causé par la voiture au pas. C'est donc, jo l'ai dit plus haut, un effort de passions entravées sur quelque point,, et qui se font jour sur un autre point : c'est une répercussion, oo récurrence de genre harmonique, puisqu'elle produit le bien; elle est subversive en quelques points, comme dans la» coutume française de surcharger , forcer et crever les chevaux de poste , qui seront ménagés, en harmonie, plus que-ne le sont aujourd'hui les petites maîtresses.

Le seul caractère de répercussion, nommé postes en relais, fournirait un ample chapitre, si je voulais l'analyser en plein. Que serait-ce d'une analyse de 400 caractères de répercussion dont j'ai le recueil 1 Qu'on juge par là de l'énorme travail qu'exigerait une analyse de civilisation 1 Voilà un seul ordre de caractètwqur emploierait cent chapitres.

^»is ce- triage des caractères, sans ce classement qui rapporte à eftaque période ce qui lui appartient , on ne peut pas juger des progrès ou déclins sociaux. C'est faute de ce triage que les philosophes s'embrouillent à qui mieux mieux dans leurs opinions sur cette société : elle est? 5e en échelle. Avance-t-elle, quand elle conserve des caractères d'échelon, na2« sauvage, 3e patriarcal r 4e barbare, dont elle devrait chercher à se dégager?

Loin de là, notre civilisation, dite perfectible, s'obstine à engrener en sauvagerie par déni de minimun% abandon des vieillards et des pauvres; vice pardonnable aux sauvages, parce que, dans les disettes, là horde n'a réellement pas dé quoi alimenter celui' qui ne chasse ni ne pèche : mais là civilisation est-elle recevante à dire qu'elle manque d'approvisionnements? Aux caractères sauvages, elle en joint d'autres, empruntés de périodes patriarcales et barbares;, tant qu'on ne distinguera pas ce mélange, il sera impossible de voir clair dans le dédale nommé civilisation-.

Sur une- liste d'environ cinquante caractères de répercussion harmonique, il en est très peu qui ne soient d'un vif intérêt, par la surprise et la confusion qu'ils exciteraient, en prouvant que la civilisation n'a de bon. que ce qu'elle vole aux périodes, supérieures, comme les caractères suivants qui sont autant de larcins, ott si l'on veut, des emprunts,. des engrenages sur le mécanisme <L» garanties, 6e période.

1. L'unité scientifique, ou accord des sociétés savantes, malgré les

guerres et rivalités nationales.

2. La guerre mixte ou relations amicales, hors de combat, entre les

troupes belligérantes.

5. Les ouvriers artistes, figurant au théâtre en acteurs et choriste*

(Usage d'Italie, de Toulouse).

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