‹ Œuvres complètes de Ch. Fourier (volume 3)Chapitre 22 sur 83 · Composée postérieure · texte numérisé non relu

Composée postérieure

£ ( 5. Collusoire :

p Politiques < 6. Conflictive :

( 7. Répercutée;

Y Déraison spéculative.

\ Provocation a l'égoïsme.

* [ Scandale de fausse affection , perfidie reconnue , mariage ah irato.

Pères, affection faussée; filles sacrifiées au cloître, et

cadets.

Ita, Privation de lien ,

Embarras de domesticité, marâtres. ]

nr. 5

98 CIS-LÉGOMÈNES.

X Stagnation en échelle : tout languit sur ce globe ; oui progrès yers le bien, quoi qu'en disent les chantres de perfectibilité. Au lieu de progrès, c'est de la dégénération qu'on observe de toute part. On ne voit que subversion matérielle des climats, et subversion politique des sociétés. À l'heure où j'écris, 1er. juin 1822, on en dislingue deux effets bien frappants.

Subversion matérielle. Dernière semaine de mai 1821 , gelées qui enlèvent moitié de diverses récoltes, et saison hivernale prolongée et consécutive plusieurs semaines avant et après cette époque. Dernière semaine de mai 1822, chaleurs de la canicule; thermomètre de Réaumur à 25 degrés, avec saison estivale consécutive depuis plusieurs semaines , quoiqu'en printemps.

Subversion spirituelle. Mai 1822, indifférence parmi la chrétienté sur ce que ses féroces amis, les Turcs, ont égorgé à Scio 40,000 chrétiens sans défense , la plupart faisant acte de soumission , et 20,000 femmes âgées ; emmené 20,000 jeunes femmes en esclavage , et 40,000 enfants pour les élever dans la religion mahométane. Grands éloges à la Russie , sur ce qu'elle reste , avec ses 912,000 soldats, spectatrice indifférente du massacre d'une nation chrétienne dont elle est , par les traités de Kainardgi et Bucharest, protectrice obligée.

Sur tant d'horreurs, la mercantile Europe ne donne pas même signe d'émotion : ce bouleversement des mœurs, des saisons et des esprits, n'est-il pas un témoignage irrécusable de subversion physique et morale ?

Mais quel rapport entre ces événements et le mariage, sujet de l'article ? Un rapport très-intime ; l'article tend à prouver que le monde social tombe en marche rétrograde, s'il tarde à utiliser les essors du mouvement , tels

que mariage, commerce» [concentration actionnaire, 4e. phase ] et autres. Les conserver avec leurs vices , n'essayer ni ne chercher de remède , c'est une stagnation qui mène à l'empirisme» de même qu'une maladie négligée fait bientôt un progrès colossal.

On n'est pas impunément statiennaire en mouvement social. L'immobilisme vanté par de petits esprits a déjà la propriété notoire de détériorer forêts et climatures : il vient un temps où le mal matériel engendre le spirituel , et tous deux réunis ont bientôt miné un globe : le nôtre est arrivé à ce point de dégradation; il pèche par stagnation sociale et délai de transition , empirisme par commerce et mariage. C'est un caractère négatif, et par cette raison .noté 3 inverse. Je passe aux caractères de gamme positive.

1°. Dépravation interne masculine. Le monde se composant de dupes et de fripons, il semble que les restitutions devraient favoriser la classe exposée aux duperies. Le mariage , au contraire , est tout au désavantage des gens confiants; il semble inventé pour récompenser les pervers. Plus un homme est astucieux et séducteur, plus il lui est facile d'arriver par le mariage à la fortune et à l'estime publique. Mettez en jeu les ressorts les plus infâmes pour obtenir un riche parti , dès que vous êtes parvenu à épouser, vous devenez un petit saint , un modèle de vertu. Acquérir tout à coup une grande fortune pour la peine de jouir d'une jeune personne , c'est un résultat si plaisant que l'opinion pardonne tout à l'intrigant qui sait faire ce coup de partie : il est déclaré de toutes voix bon mari , bon père , bon gendre , bon parent , bon ami , bon voisin , bon citoyen , bon républicain. Tel est aujourd'hui le style des apolo-

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gistes : ils ne sauraient louer un quidam , sans le déclarer bon de la tête aux pieds, en gros et en détail.

Un riche mariage est comparable au baptême par la promptitude avec laquelle il efface toute souillure antérieure. Les pères et mères ne sauraient donc faire mieux que de stimuler leurs fils à tenter , pour obtenir un riche parti, toutes voies bonnes ou mauvaises , puisque le mariage, vrai baptême civit, efface tous péchés aux yeux de l'opinion. Elle n'a pas la même indulgence pour les autres parvenus; elle leur rappelle longtemps les turpitudes qui les ont conduits à la fortune.

D'autre part , quelle voie de succès en mariage peul trouver un innocent qui, docile aux lois civiles et religieuses , déclare qu'il veut conserver sa virginité jusqu'à 30 ans pour l'apporter en dot à son épouse future , et que fidèle aux préceptes de l'excellent livre nommé Introduction à la vie dévote, il s'abstiendra jusqu'à 30 ans de boire dans le gobelet de la paillardise, du vin de la prostitution de Babylone ? S'il s'avise de faire cette déclaration, quel gré les femmes lui en sauront-elles? Il sera badiné par les mères comme par les filles ; et à égalité de fortune, d'âge, de physique, «le, toutes préféreront le jeune homme exercé au dadais qui garde sa virginité selon les ordres de la morale.

Les avantages en recherche de mariage sont donc entièrement du côté des intrigants et des pervers : d'où H suit que ce nœud est une amorce à la dépravation masculine simple ou personnelle.

(*) 2°. Dépravation simple féminine. Môme récom-

<(*) On lit en marge : [ Hébétement conjugal ,

Communication de vices. ]

SECONDE PARTIE. INTtR-LlMlN AIRES. 101

pense aux libertines et aur rouées ; le mariage n'a de belles chances que pour elles. Un riche et vieux garçon ne veut pas se marier; il a beaucoup de parents pauvres; son héritage leur est dévolu ajuste titre; mais une sirène, une servante maîtresse vient à la traverse, et fascine si adroitement le barbon, qu'elle lui fait sauterie pas, signer contrat et donation de biens, aux dépens des pauvres parents.

Que serait-il arrivé si la gouvernante eût voulu vivre moralement atec son maître , lui interdire toute privauté contraire à ta morale douce et pure? Elle aurait manqué son bien-être ; le Gassandre l'aurait éconduite pour en prendre une plus Irattable. Qu'on passe en revue toutes les autres chances, et l'on verra que le succès pour les femmes n'est assuré qu'à celles qui savent cajoler un prétendant , jeune ou vieux.

Voilà le vice féminin en sens actif : observons-le en sens passif, en influence du mariage pour vicier subitement les femmes. Rien de plus général que la docilité d'une épouse à adopter les défauts d'un mari, sans adopter ses bonnes qualités.* Mariez une Agnès à un fripon, elle sera bientôt l'émule du mari en friponnerie , sa complice en recèlement. Mariez cette Agnès à Robespierre, elle sera , le mois suivant , sinon égale en férocité , au moins complice; elle le flattera dans tous ses crimes.

Si on la marie à un homme vertueux, loin d'adopter ses vertus, elle ne suivra que les impressions de quelque libertin qui la courtisera. Brillante propriété du mariage! il communique aux femmes les vices de l'homme, et jamais ses vertus. Or , comme il y a chez les maris civilisés 99/1 00e'. de vice pour l/100e. de vertu, il faut estimer en même rapport le perfectionnement moral que le mariage produit chez le sexe féminin.

102 CI8-LÉGOMÈRES.

Les deux articles précédents ont traité de la dépravation individuelle , passons à la collective , et posons en principe que la coutume du mariage excite chacun des deux sexes à s'ingénier et se concerter cabalrstiquement sur les moyens de tromper l'autre sexe : j'en vais donner les preuves de fait.

3°. Dépravation collective antérieure. 11 est bien avéré que tous les hommes considèrent le mariage comme un piège qui leur serait tendu. Ce sont les pères mêmes qui excitent les fils à envisager ainsi le nœud conjugal ; et pourquoi? C'est que les pères, sachant par expérience que la duperie en ce genre est irréparable , s'efforcent de persuader à leurs enfants cette vérité, de les rendre cauteleux et cupides en négociation de mariage.

Aussi les trenlenaires ou candidats, avant de franchir ce pas, s'épuisent-ils en calculs. Rien de plus plaisant que les instructions qu'ils se donnent sur la manière de façonner l'épouse au joug, et de l'ensorceler de préjugés. Rien de plus curieux que ces conciliabules de garçons , où Ton fait l'analyse critique des demoiselles à marier, et des embûches tendues par les pères qui cherchent à se défaire de leurs filles. Après tous ces débats, on les entend conclure qu'il faut s'attachera l'argent; que si l'on risque d'être dupe de la femme, il faut au moins n'être pas dupe sur la dot, et s'assurer, en prenant femme , une indemnité qui compense les inconvénients du mariage , en termes de l'art, les attrapes.

Ainsi raisonnent entre eux les hommes à marier : telles sont les dispositions qu'ils apportent & ces nœuds de l'hyménée, à ces douceurs philosophiques du ménage. Les femmes sont-elles moins perverses dans leurs comités consultatifs sur le mariage , sur la conduite à tenir

pour ensorceler et maîtriser un homme , en faire un de ces niais qu'on appelle bons maris , voyant tout avec les yeux de la foi ?

En politique spéculative , quelle considération mérité un lien dont les inconvénients notoires excitent les deux sexes à se défier l'un de l'autre avant de le contracter ; s'endoctriner sur les moyens d'échapper au trêbuchet, et d'y prendre ses concurrents 1 Comment un nœud perpétuel auquel on prélude par ces viles spéculations , n'at-il pas été suspecté par des écrivains qui se disent amis de l'auguste vérité !

N'omettons pas, en dépravation antérieure, les incestes et fornications spéculatives. Tel préfère, à égalité de dot, la famille qui a beaucoup de filles, parce qu'une fois installé chez elle à titre de beau-frère, il se formera aisément un sérail des belles-sœurs et de leurs amies : calcul aussi fréquent chez les hommes à marier que l'est chez les mères celui de fixer un amant auprès d'elles, en lui donnant leur fille 1 Combien ces spéculations antérieures au mariage fourniront de belles pages dans les fastes de r auguste vérité civilisée I

4°. Dépravation collective postérieure. L'infidélité n'est que dépravation simple ou personnelle; ce même vice devient composé quand il est d'accord entre les deux époux (68), et collectif, quand il est soutenu par les deux sexes , à l'unanimité publique ou secrète.

La violation des lois conjugales est d'unanimité publique en divers pays, par le fait ou le droit, et quelquefois par l'un et l'autre , comme en Italie. L'adultère y jouit d'une protection légale; on le stipule en contrat de mariage; l'acte mentionne l'admission de tel individu à titre de sizisbèe de madame, et conservant malgré le

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mariage un droit de privautés avec elle. C'est une bigamie contractuelle.

En d'autres pays les usages ont autorisé l'adultère mystique : en Espagne, au 10e. siècle, tout prêtre, tout moine , avait Te droit d'entrer chez une femme ,. et , en laissant ses sandales $ la porte, il interdisait l'accès de Tappartement au mari même , qui ne devait pas franchir cette barrière. Un tel usage avait presque force de loi; si quelques maris y résistaient , beaucoup s'y soumettaient. L'abus devenait dépravation collective, puisqu'il était appuyé de la majorité en opinion.

Dans ce 4e. caractère est comprise l'infidélité combinée, dont j'ai déjà parlé sous le nom de matronage composé (68), mœurs de certains ménages où la concorde naît de ce qu'on s'y passe réciproquement la rhubarbe et le séné. Cet accord est positif quand les époux sont de concert pour spéculer sur le double adultère : il est négatif quand tes époux , sans convention verbale , ferment les yeux sur teurs infidélités respectives. Ce vice très-fréquent dans les ménages doit obtenir lé suffrage de nos économistes, car il est le meilleur gage dte balance, contre-poids, garantie, ëquUibr e. La paix est assurée dans le ménage, quand madame a sou amant et monsieur sa maîtresse r mais c'est une paix par voie passive et scissionnaire ; elle est de voie active et combinée dans te matronage composé.

Telles sont lès £ dépravations cardinales qu'engendre Fètat conjugal. Je ne tes ai analysées que sous le rapport* de l'amour : il faudrait y ajouter h corruption en sens de» famillisme. Par exemple , en titre descendant ou patemef on citerait la bassesse obligée des pères , les démarches auxquelles ils s'abaissent pour le placement des enfants- ,>

SECONDE PARTIE. INTER-LIMlNAlRES. 105

et surtout pour le mariage de leurs filles,' même des bien dotées.

Je conçois que l'amour paternel puisse les aveugler sur l'infamie des cajoleries auxquelles ils sont réduits pour amorcer lesépouseurs; au moins coûfesseront-ils que ce rôle est pour eux un océan d'humiliations. Combien ceux qui sont chargés de filles doivent-ils désirer qu'on invente un nouvel ordre domestique où le mariage n'existe plus , et où les pères soient délivrés du souci de procurer à leurs filles des dots et des époux! combien doivent-ils d'actions de grâces à celui qui leur apporte cette invention»

5°. Dépravation collusoire. Un effet bizarre du mariage (effet dont on indiquera les causes) est que les diverses classes de la société, quoique suffisamment éclairées sur le piège» s'y poussent à. l'envi.

Antérieurement, tout conspire à y entraîner les sages comme les fous. La morale prend l'initiative çn prônant les charmes ineffables du doux ménage ; et si on lui objecte les ennuis du ménage sans argent , elle répond en style fataliste que nous sommes destinés en cette vie aux tribulations , et qu'il faut savoir se résigner.

La politique l'excite parce qu'elle sait que le célibataire incline à l'insouciance, et qu'il ne deviendra soqeieux qu'à l'aspect d'enfants talonnés par la famine.

L'économime prouve qu'une fourmillière de populace est l'enseigne de la sagesse administrative. Le gouverneaient adhère à ees fausses doctrine* qtfi légitiment les spéculations ambitieuses d'un conquérant sur l'affluenco de soldats.

Ainsi tout concourt à couvrir le piège de fleurs : ceux mêmes qui y sont tombés et qui s'en désolent en secret. y entraînent le célibataire 9 soit pour placer une dé: leurs

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filles , soit par jalousie de le voir à l'abri (tes ennuis conjugaux.

Postérieurement, tout conspire à jeter le père dans un autre piège, celui de la fourmillière d'enfants. Il y est poussé d'abord par la pauvreté et le désespoir. Le peuple fabrique des enfants par douzaines , eu disant : Ils ne seront pas plus malheureux que nous.

Dans la classe aisée , un mari est incité par de perfides Toisins , complices de l'accroissement de sa famille , ite lui disent que c'est Dieu qui les envoie, H qu'il n'y a jamais trop d'honnêtes gens. Dieu n'en enverrait pas tant , si les voisins et amis ne s'y entremettaient pas.

D'autre part , les dogmes religieux , plus sévères que dans l'antiquité, interdisent au mari certaines précautions que dicte la prudence : Interdictw semen effundendi extra vas debitum* La femme l'exige par masque de piété ; sou vrai motif est de légitimer les œuvres d'un amant*

Ainsi tout s'accorde à pousser dans Fabtme un chef de famille , joncher d'enfants son pauvre ménage, et le conduire par cette pullulation à la pauvreté, source de tous les vices*

6°. Dépravation de conflit : la protection qu'accordent l'opinion et la loi aux classes de contrevenants le& plus audacieux. Examinons cet effet eu masculin et en féminin.

Masculin. L'adultère est déclaré crime, et pourtant un homme jouit dans la bonne société d'une considération proportionnée au nombre de ses adultères connus, affichés et protégés de lait par la loi qui tolère, d'après le motif, cela n'est pas prouvé. On admire un Alcibiade , tu» Richelieu, qui ont suborné une infinité de femmes ma-

SECONDE PARTIE. INTÊR-LlMIft AIRES. 107

riées , et on raille celui qui , obéissant aux lois et & la religion , évite la fornication ayant le mariage , et conserve sa virginité pour une future épouse.

En fait d'adultéré comme de duel , on voit la loi neutralisée par l'opinion , qui n'est favorable qu'aux supercheries amoureuses, et même au dévergondage. En effet» on note d'infamie une pauvre fille qui se laisse faire un enfant sans permission de la municipalité ; on la déclare coupable, lors même qu'elle a été fidèle à son amant : mais comparez la conduite de cette jeune fille avec celle des soi-disant honnêtes femmes, qui donnent au mari des suppléants de divers degrés. En menant ce train de vie, elles obtiennent de plein droit le brevet d'honnêtes femmes. (Soit dit sans blâmer les dames qui se divertissent : elles n'auront peut-être pas tant d'amants que leurs maris ont eu de maîtresses avant le mariage et même après.)

La loi, si ridicule par ses injustices, l'est encore plus par ses contradictions ; témoins les filles enceintes : on leur fait un crime de la grossesse, et un crime de l'avortement provoqué. Cependant si elles tiennent à l'honneur, elles doivent aviser aux moyens de conserv.er l'honneur en effaçant les traces de leur faiblesse, en se faisant avorter dans le commencement de la grossesse où le fœtus n'est pas vivant. Je tiens qu'une fille agissant de la sorte est moins coupable que les père et mère qui, du consentement tacite de la loi et de l'église, mutilent un enfant pour en faire un chanteur de cathédrale, ainsi qu'on le voit dans la capitale de la chrétienté.

Féminin. Il est à remarquer que , malgré le système oppressif qui pèse sur les femmes , elles ont obtenu le seul privilège qui devrait teur être refusé , celui de faire

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accepter à l'époux un enfant qui n'est pas le sien, et stir le front de qui la nature a écrit le nom du véritable père..

Ainsi dans le seul cas où la femme soit grièvement cou^ pable, elle jouit de la haute protection des lois,' et dans le seul cas où l'homme soit grièvement outragé, l'opinion: et la loi sont d'accord pour aggraver son affront. Ehf comment les civilisés, si persécuteurs dans les devoirs de chasteté imposés aux femmes et filles , s'accordent-ils si débonnairement à courber leur front sous le joug, à héberger un fruit d'adultère évident , à l'associer dans leur nom et leurs biens! Voilà donc les vœux de la philosophie accomplis : c'est vraiment dans le mariage que les hommes forment une famille de frères, où les biens sont communs à l'enfant du voisin comme au nôtre. La générosité de ces honnêtes maris civilisés sera dans l'avenir un sujet d'amples risées , et il faudra bien quelques-uns de ces accessoires divertissants , pour aider à soutenir l'insipide lecture des annales de civilisation.

L'extrême tolérance des maris sur l'offense ta plus coupable, et la flexibilité des lois pour pallier le délit , s'accordent bien avec les autres conflits du régime amoureux. La confusion y est à tel point qu'on y voit d'une. part à F église , et d'autre part au théâtre, deux morales contradictoires et prêchées simultanément aux mêmes individus. À côté d'un temple où Ton enseigne l'horreur de la galan- . terie et de la volupté, on voit un cirque où l'on ne forme l'auditoire qu'à l'exercice des ruses galantes et aux raffinements du plaisir. La jeune femme , qui vient d'entendre un sermon sûr le respect dû aux époux et aux supérieurs, ira l'heure suivante au théâtre y prendre une leçon sur fart détromper un mari, un tuteur ou autre, argus; et î)ieu sait laquelle des deux leçons fructifie le mieux r Ces:

Conflits permanents peuvent suffire à faire apprécier nos doctrines sur l'unité d'action en mécanique sociale. Comme l'observe Montesquieu, des théories qui voient dans le mariage un êhat saint, et dans le célibat un état saint, peuvent bien être envoyées à l'école sur la question de l'unité,

7°. Dépravation de contre-coup. Effet de représaille et répercussion du vice.

Divisons-la en familiale et amoureuse.

Représaille familiale , par connaissance du piège où Ton est tombé. Dès la troisième année, le doux ménage commence à se meubler de marmots , dont les criailleries et l'entretien dispendieux apprennent à un père gêné dans quel trèbucbet il est tombé. Grand sujet de doléances entre les conjoints : de là natt cet esprit de molinùme conjugal ou conscience accommodante , et morale de circonstance fondée sur le besoin de subvenir aux frais du ménage et des enfants. A ce titre les époux se croient tout permis en affaires d'intérêt. Le laboureur qui déplace les bornes du voisin, le marchand qui vend de fausses qualités, le procureur qui dupe les clients, sont en plein repos de conscience quand ils ont dit : « Il faut que je nourrisse > ma femme et mes enfants. > L'esprit de rapine et complicité frauduleuse est tellement inhérent au mariage, que les gens mariés sont remplis de défiancé contre leurs semblables. Rien de plus difficile que d'assembler et faire vivre en ménage deux couples d'époux. L'incompatibilité s'étend des maîtres aux serviteurs, et dans tout ménage on répugne fortement à prendre en domesticité un couple marié. C'est qu'on n'ignore pas que l'esprit conjugal établit entre les époux, une ligué contre tout ce qui les entoure ; qu'il étouffe les idées généreuses : de là vient

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que la classe des gens mariés est ( sauf exception) la plus astucieuse, la plus indifférente pour les malheurs dont elle n'est pas atteinte, la plus disposée à la vénalité. Son esprit cauteleux est si bien reconnu , qu'on croit faire un grand éloge d'un homme, en disant de lui : « Le mariage * ne Ta point changé ; il a conservé le caractère aimable » d'un garçon. » *

Représaille amoureuse. Il est surprenant que les civilisés, qui se vantent de surpasser les femmes eu raison , exigent d'elles, à 16 ans , cette raison qu'ils n'acquièrent qu'à 30 et 40, après s'être vautrés dans la débauche pendant leur belle jeunesse. S'ils ne sont arrivés à la raison que par le sentier des plaisirs, doivent-ils bétonner qu'un» femme prenne la même voie pour y arriver? Pourquoi, en se retirant du monde^îes hommes ne prennent-ils pas une épouse mûrie comme eux par l'expérience? Pourquoi veulent-ils trouver dans une jouvencelle des vertus plus précoces que les leurs qui ont été si tardives? Ces détails seront connus de la jeune femme; un amant l'en instruira, et, selon la loi du Talion, elle opinera à imiter dans sa jeunesse la conduite que le vertueux époux a tenue à pareil âge. C'est dépravation de contre-coup, de représaille, comme la précédente où les époux une fois pris au piège s'ingénient à user de représailles et tromper le corpfr social qui les a dupés.

On n'a jamais procédé à cette dissection du mécanisme du mariage, et je n'en donne ici qu'une ébauche très-incomplète, qui pourtant doit suffire à exciter d'étranges réflexions chez les partisans de l'unité d'action. Pourraient-ils imaginer un ressort plus méthodiquement contraire à toute unité d'action? Or, comment expliquer l'adhésion de Dieu à l'emploi de ce vicieux procédé, sinon

SECONDE PARTIE. 1NTER-UMIN AIRES. 111

par la propriété qu'il a de conduire subitement au calcul des garanties mineures, et à l'engrenage en 6e. période, pour peu qu'il se trouve quelque homme juste parmi les politiqnes sociaux. Malheureusement il ne s'en est pas rencontré sur notre globe.

Y DÉRAISON SPÉCULATIVE, duplicité d'action. Observons-la dans les prétentions de nos politiques sociaux, qui ne rêvent que balance, contre-poids, garantie , X équilibre. Voyons comment l'institution du mariage se concilie avec ces verbiages, vraiment vides de sens en civilisation.

1 . Balance subversive. Il ne peut exister de balance que dans des institutions consenties par les deux sexes. Il y a oppression si l'un des deux , et encore plus si tout deux résistent i or, quelle est l'opinion de tous deux sur ce contrat et ses conditions ? L'on va en juger.

Supposons qu'on pût inventer un moyen de réduire toutes les femmes, sans exception , à cette chasteté qu'on exige d'elles ,- de manière que nulle femme ne pût se livrer à l'amour avant lé mariage , ni posséder après le mariage d'autre homme que son mari. Celte disposition envelopperait les deux sexes dans la même servitude, el chaque homme ne pourrait avoir, dans le cours de sa vie, que la ménagère qu'il aurait épousée. Or, quelle serait l'opinion des hommes sur cette perspective d'être , toute leur vie , réduits à ne jouir que d'une épouse qui pourra leur devenir insipide le second mois du mariage ? Certes, chaque homme opinerait à étouffer l'auteur d'une pareille invention qui menacerait d'anéantir la galanterie. D'où Ton' voit que tous les. hommes sont personnellement ennemis de leurs préceptes de chasteté antérieure et fidélité postérieure au mariage : les femmes n'y adhèrent

H 2 CIS-LÉGOMÈNES.

pas davantage ; et en définitive , le bonheur de l'un et l'autre sexe ne se fonde que sur la résistance balancée et réciproque de tous deux, aux préceptes de l'institution conjugale. C'est balance en mode subversif, double violation, tacitement consentie par les hommes et les femmes. Or, une coutume qui exige ce que les deux sexes collectivement et individuellement s'accordent à refuser et éluder, n'est-elle pas déraison spéculative ?

2. Garantie subversive. Toute garantie suppose progression, classement de degrés en vices et vertus, en protection et punition. Les lois civilisées ont adopté la méthode contraire en amour où régne une confusion absolue. Par exemple, s'agit-il d'adultère, toute infidélité conjugale est également coupable aux yeux de la loi : elle appelle sur une femme les foudres du ciel et de la terre pour une faute grave ou légère indifféremment.

Cependant il est une gradation de délits dans l'adultère, comme en tout vice. La copulatipn avec une femme stérile ou avec une femme déjà enceinte, enfin toute copulation dont il ne résulte pas grossesse; est un délit bien moindre que celui qui introduit dans les ménages des rejetons hétérogènes.

En refusant d'admettre ces nombreuses distinctions, , en voulant confondre et condamner en masse tous les genres d'adultère, on a amené l'opinion à les tous excuser* et à railler les plaignants les mieux fondés : on a fait porter sur tous l'indulgence due à quelques-uns. L'opinion révoltée a confondu les persécuteurs par le ridicule; et sous le nom de cocuage on est parvenu à excuser et favoriser des perfidies odieuses que la loi confond avec des délits très-minimes.

Si toute copulation , hors dt| mariage , est crime selon

SECONDE PARTIE. HSTER-LIMIN AIRES. 445

les philosophes/ il devient nécessaire de tout nier et de tromper sans cesse. De là vient que femmes et filles se donnent pour modèles de fidélité ou de continence ; déguisement qui n'aurait pas lieu, si l'on admettait les gradations de vertu et de vice en affaires d'amour; des échelles de titres et devoirs conjugaux on non conjugaux, comme seraient les distinctions graduées de possesseur passager, possesseur fixe, géniteur, époux (à un enfant )> biné poux (à deux enfants ) , etc.

Négligeons ces détails qui tiennent à un code des garanties amoureuses : je n'en fais mention que pour dénoter l'absence totale de garanties sur cette passion comme sur toutes tes autres.

Aussi n'y voit-on régner que la confusion , notamment dans les renommées. Nos coutumes obligeant toute femme ou fille à jouer la pratique absolue de ta vertu, ce travestissement est* tout à l'avantage des plus licencieuses; elles peuvent nier leurs amours ou du moins rabattre sur le nombre des amants qu elles ont possédés. Combien voit-on d'honnêtes femmes qui, dans leurs adroites confidences, prétendent n'en avoir eu qu'une demi-douzaine, et en dissimulent une vingtaine; tandis qu'une malheureuse qui n'en aura eu que deux est diffamée plus que celles qui se sont fait des partisans par de nombreuses complaisances. La garantie devient subversive, car elle est tout entière pour celles qui ont le phis commis d'infractions aux lois. Elles ont en outre, dans la duperie de quelques hommes et dans l'esprit d'intrigue dont elles sont pourvues, des garanties de mariage que n'a pas une fille sage et sans fortune. Celle-ci est délaissée, tandis que la galante ensorcelle un épouseur.

De tels désordres n'ont rien de surprenant dans un

siècle où la politique ignore que la confusion et l'égalité sont l'antipode des garanties ; que la prétention d'établir des garanties sans échelle graduée n'est autre chose qu'une déraison spéculative.

3. Contre-poids subversifs. C'est un sujet effleuré , liv. 11e., notice 4e., au traité des premiers amours d'Harmonie. On y c voit » double contre-poids : l'un en matériel, l'autre en spirituel.

En matériel : cet ordre garantit aux individus que presse le tempérament une voie de libre essor concordant avec les lois. Si une moitié de la jeunesse préfère les jouissances précoces, il est juste que par contre-poids elle abandonne à la classe vestalique diverses prérogatives.

En spirituel: la corporation du vestalat éprouvant une privation réelle par délai d'exercice amoureux, il faut, pour la compensation , que les honneurs et les voies de fortune soient de son côté. Ce contre-poids est d'autant plus juste que le corps du damoisellat a eu l'option , et a de son plein gré renoncé aux avantages du vestalat.

Voilà un contre-poids composé, appliqué aux deux classes ; à celle où domine le principe matériel , et à celle où doiftine le principe spirituel. Il est composé, en ce qu'il favorise proportionnèment les deux parties , assurant les indemnités d'ambition à celle qui souscrit des privations en amour , et les indemnités d'amour à celle qui abandonne les chances d'ambition.

L'ordre civilisé présente-t-il aucune de ces dispositions équitables et compensatives? L'on n'y voit, au contraire, qu'un contre-poids composé subversif, ou double partialité d'une part et double lésion de l'autre. En effet :

II y a double avantage pour celui qui contrevient aux

lois de continence; il a pour lui l'opinion et le plaisir. (Voyez l'article Àlcibiade, Richelieu, 106. )

Il y a double duperie pour celui qui observe les lois de continence; il essuie privation de plaisir et raillerie générale.

Voilà évidemment des contre-poids subversifs ; double bénéfice pour l'infracteur aux lois, double écueil pour l'observateur des lois*

Qu'on nous explique maintenant ce que la politique civilisée entend par contre-poids, et où elle en veut venir avec ses verbiages de balance , contre-poids , garantie , aussi illusoires en régime d'amour qu'en affaires politiques, où ils n'aboutissent qu'à organiser la contrainte , comme ils organisent la fausseté en amour. Contrainte et fausseté, égoïsme et duplicité d'action , voilà en quatre mots toute la politique civilisée.

* ÉQUILIBRE SUBVERSIF. L'équilibre est le but du mécanisme social. On ne s'occupe de balance, contrepoids et garantie, que pour arriver à l'équilibre. Signalons donc l'absence d'équilibre en relations mineures d'amour et famillisme. Observons cette lacune en sens collectif et individuel.

En sens collectif. Il faut recourir ici [au flambeau des méthodes analytiques,] aux preuves arithmétiques. Nos coutumes entraînent l'homme à se marier à 30 ans avec femme de 18. C'est le moyen terme des mariages en pays policés. La peur de la conscription pousse quelques hommes à abréger le délai; mais c'est un effet accessoire. Il régne entre les conjoints une différence moyenne de douze années en excédant chez le sexe masculin; compte applicable à toute Civilisation où le mariage n'est point violenté par voie coërcitive comme la conscription.

416 cis-légomènes .

Pendant les 12 ans de célibat, l'homme a formé en moyen terme 12 liaisons d'amour illicite, à peu près 6 en commerce de fornication, et 6 en commerce d'adultère. Ce n'est pas caver trop haut que d'estimer ces liaisons à une par an , quand on entend des jeunes gens, âgés de 20 ans , et n'ayant que cinq ans d'exercice , dire : J'en suis à ma vingt-cinquième honnête femme, sans compter le fretin. Abonnons donc pour 12 liaisons pendant les 12 années de célibat : il en résulte,

Que le sexe féminin collectivement envisagé contracte , Avant le mariage six liaisons en fornication ; Après le mariage six liaisons en adultère ; Proportion inévitable d'après l'énorme différence qui règne entre l'âge de mariage pour les deux sexes..

J'estime ici en compte générât qui admet des exceptions. Chacun se flatte d'en avoir le bénéfice : qu'en rèsulte-t-il?

Tel prétend avoir pris une femme vierge ; il en a eu , dit-il, de bonnes preuves. Gela se peut, s'il l'a épousée jeune; mais si elle n'a pas, avant la noce, fourni le contingent d'équilibre en amours illicites , elle devra donc , après la noce, compenser par douze liaisons en commerce adultère.

Non, dit le mari; elle sera chaste, et j'y veillerai. En ce cas , il faudra donc que la voisine compense par vingtquatre infractions , savoir : douze liens en fornication et douze en adultère, puisque l'équilibre général nécessite autant de fois douze liaisons illicites qu'il existe d'hommes.

Tel serait le résultat d'une prétention d'équilibre en amours civilisés , et c'est vraiment de cette manière qu'il s'établit.

Tel a pris une femme qui est fidèle par raison et matu-

SECONDE PARTIE . INTElt-LIMIN AïHES . 117

rite; elle avait donc formé ayant le mariage douze Jiens de fornication.

Tel en a pris une mixte , entre la jeunesse et la raison, entre 18 et 30 ans; elle a donc eu six commerces de fornication ayant la noce et en aura six d'adultère après la noce.

Conséquence inévitable selon les hommes mariés, puisque leurs aveux, s'ils sont exacts , donneront en moyen terme douze liaisons illicites avant le mariage , môme à n'y pas comprendre les menues passades, comme soubrettes et accessoires. Aussi fais-je usage du terme de liaisons , à la moyenne durée d'une année dans l'âge de 18 à 30 ans.

Pour donner le change sur ces. fâcheuses vérités , la nature a doué les maris de la faculté de s'étourdir sur cet horoscope estimatif. Chacun d'eux se flatte de faire partie du 16e. d'exception (1/8 en femmes, 1^8 en hommes ) : je les en félicite , et me garderai de les désabuser. Mais puisque le siècle exige qu'on porte dans les calculs d'équilibre le flambeau des méthodes analytiques, j'ai dû suivre à la lettre son sage précepte , et lui donner sur le mariage des notions exactes , qui deviennent consolantes pour tous, puisqu'il est hors de doute qu'on tient le fil du labyrinthe, le moyen d'en sortir à volonté. Achevons sur l'équilibre subversif qu'engendre le mariage.

En sens individuel, politique et matériel.

Sens politique : on trouve ce faux équilibre dans les railleries dont homme et femme sont payés pour prix d'une jeunesse perdue en continence virginale. Ainsi la civilisation se lave d'une injure par une autre ; elle pratique toujours (92) l'injustice en mode composé, et jamais en simple.

Sens matériel. Il exigerait un accord de la législation

118 CIS-LÉGOMÈNES .

avec la nature; mais nos coutumes, loin d'y entendre, oppriment la nature jusqu'à l'assassinat. L'on voit de jeunes filles languir, tomber malades et mourir, faute d'une union que la nature commande impérieusement, et que la loi leur interdit sous peine de flétrissure. Ces événements, quoique rares, sont encore assez fréquents pour attester le mépris des volontés de la nature, et l'absence d'équilibre matériel en législation d'amour.

Par contre, si une femme est puissante et protégée, on tolère en elle non pas le nécessaire , mais le superflu , l'affluence d'amants , le libertinage effréné ; elle devient à ce titre femme comme il faut ou courtisane de bon genre, jouissant de la protection des grands et des autorités. Lais et Phryné en courtisanes , Catherine et Elisabeth en souveraines, ont prouvé que cet équilibre subversif se concilie ji merveille avec les lois civilisées , et que l'ordre social se soutient également par leur violation ou par leur observance. L'Angleterre et la Russie n'ont jamais été plus grandes que sous les souveraines qui ont donné l'exemple de cette violation éclatante des lois coërcitives de l'amour» Est-ce assez prouver la déraison spéculative en législation conjugale?

\ Provocation a l'Êgoïsme en relations affectives.

En amitié. Quelle direction prend-elle chez les gens mariés ? Si un homme de 50 ans épouse une jeune et jolie femme, la noce est un brevet de congé pour les amis ; ils deviendraient suspects dans le ménage : dés lors un homme n'a plus, en liens d'amitié, d'autre boussole que l'ambition. Brillant ressort en mécanique sociale! un lien qui excite un homme à se défier de tous ses amis et les fuir, hormis ceux que le grand âge met à l'abri du soupçon.

Le côté plaisant est que ceux qui en agissent ainsi sont

encore les plus sages aux yeux de l'opinion ; car il n'est pas d'homme plus raillé ni qui le mérité mieux que celui qui , après le mariage avec une jeune femme , introduit chez lui une douzaine de ses amis de 25 à 30 ans. C'est bien pis s'il y introduit ceux de sa femme. Pourrait-on imaginer un lieu plus apte à transformer l'amitié en égoïsmeî

En amour. De l'aveu de tous les gens mariés* l'état conjugal donne à l'amour une direction insidieuse, égoïste, qu'on ne connaissait pas avec les maîtresses. Un mari veut mettre son jeune tendron sur un bon pied; il mène l'amour eu spéculateur moral. Aussi, quand la dame vient à lui adjoindre un amant , trouve-t-elle une prodigieuse différence quant à la gentillesse et l'illusion : elle devient A son tour amante spéculative avec le mari, affectant la modération dans le plaisir, et prenant le masque de celte moralité qu'il a voulu lui inculquer. Tous deux se leurrent par cette fraude. L'époux s'applaudit d'avoir su former une Lucrèce , et l'époii&e jouit d'avoir su jouer et dominer son rusé Mentor. L'un a commencé en amour conjugal par l'égolsme; l'autre ne tarde guère à prendre le même rôle. C'est vraiment de l'équilibre, mais du subversif, jeu de faussetés contre-balancées.

En ambition» Il serait inutile d'énumérer les spéculations cupides qui président au mariage. C'est là que l'ègoïsme brille de tout son éclat, et que l'homme se joué des belles promesses faites aux maîtresses. Est-il d'affaire où le poids de l'or et l'égolsme l'emportent mieux qu'en négociation de mariage? On est amoureux, dit-on; mais un chiffre de plus ou de moins dans les débats fait d'un instant à l'autre évaporer l'amour.

Ajoutons que les mariages d'amour sont réputés les

120 CJS-LÉGOMÈNES.

pins mauvais; et tel est l'avis des gens rassis* gens de bon conseil; ils opinent tous pour les mariages de spéculation, et augurent mal de ceux d'inclination; tant il est vrai que l'égotsme est l'essence du lien conjugal , même dans les préparatifs !

De même qu'en grammaire deux négations valent une affirmation, l'on peut dire qu'en négoce conjugal deux prostitutions valent une vertu.

En effet, la prostitution n'est que simple chez les courtisanes, quH>n traite de vénales en amour, et qui le sont vraiment, puisqu'elles se vendent à beaux deniers : mais en mariage, la prostitution est composée; le mari et la femme se vendent vertueusement l'un à l'autre, et le matronage y est composé externe, car on y entremet des courtiers et des pères, tandis qu'il n'y a que matronage simple chez les courtisanes. Il est composé interne chez les mariés cités (68) : la belle chose que les institutions civilisées, lorsque, selon le vœu de la philosophie, on les soumet au creuset de l'analyse !

En famillisme. II suffit d'un mariage pour transformer en égoïste le meilleur de? parents. Un homme n'a plus de parents dès qu'il a un enfant légitime. Quelqu'énorme que soit sa fortune , les parents et enfants naturels seront exclus d'y participer. Belle propriété dans ce lien conjugal , que de rompre tous les liens antérieurs , pour y substituer, quoi ? l'égoïsme.

Ce serait exposer le lecteur à une indigestion de vérités , que de prolonger cette analyse des caractères vicieux du mariage. Plus ils sont innombrables, et plus on conçoit que la politique se soit accordée à les dissimuler. Elle a cru faire un acte de sagesse , et a fait tout le contraire , puisque sa retenue à cet égard n'a servi qu'à

sanctionner les influences du vice, et détourner de la recherché des correctifs qui auraient conduit rapidement le genre humain en 6e. et 7e. périodes.

TRANS. — Théorème de la nécessité d'attaquer les vices par la vérité méthodique et intégrale.

Après le tableau de tant de vices rassemblés dans une seule branche du mécanisme civilisé, quel homme hésiterait à se ranger à l'avis de Montesquieu, reconnaître avec lui que le monde social est atteint d'une maladie de langueur, d'un vice intérieur, (fun venin secret et caché 1 cette maladie n'est autre que la civilisation même : H fallait le démontrer par l'analyse de quelqu'une de ses coutumes et institutions titrées de sagesse politique.

Lorsqu'on veut ramener dans le bon chemin un voyageur égaré , il faut d'abord le convaincre qu'il s'est fourvoyé, que ses guides l'ont induit en erreur. Tant qu'il ignorera cette duperie, il persistera dans la fausse route. Si les modernes ont persisté si longtemps à admirer la civilisation , c'est parce que personne n'a procédé, selon le conseil de Bacon, à l'analyse critique des vices de chaque profession et institution. Cette négligence a donné pleine latitude aux sophistes pour encenser les abus, montrer la perfection sociale dans les fourberies du commerce, dans les vices mécaniques du mariage.

Leur but étant de familiariser le monde social à ces vices , et d'esquiver la sommation d'en chercher le remède , ils en ont fait deux sujets de facétie , fardant la banqueroute du nom bénin de faillite , excusant l'adultère par le nom plaisant de cocuage.

A l'appui de ces deux mots, faillite et cocuage, les m. 6

1 22 CI S-LÉG OMÉNES .

plus grandes infamies sociales, banqueroute et adultère, se trouvent au niveau des vertus, puisqu'elles jouissent de protection composée; savoir :

Tutelle tacite et négative de la loi ; Tutelle expresse et positive de l'opinion. La vertu, au lieu de défenseurs en positif et en négatif, éprouve le sort contraire , la persécution composée.

Si Ton veut remonter à la cause de ce désordre , on ta trouvera dans un vice commun' à nos sciences politiques et morales; c'est le tort de n'opposer au mal que des demi-mesures, une demi-résistance.

Il est connu, et surtout des philosophes, que les demimesures sont pires que le mal : elles ne servent qu'à l'enyenimer. Pourquoi donc ont-ils transigé avec les vices de toute espèce , au point de ne pas oser en faire l'analyse , n'en. donner que des tableaux abréviatifs, insignifiants, et, parie fait, apologétiques. Ils ne savent que farder et dissimuler le vice en feignant de l'attaquer; ils n'en montrent que le côté «excusable , n'en donnent que des tableaux propres à calmer l'indignation plutôt qu'à l'exciter.

Ce tort n'est pas astuce chez les philosophes ; mais seulement couardise, escobarderiè. Pour les convaincre de la justesse du reproche, donnons ici une ébauche d'analyses conformes au vœu de Bacon , qui aurait voulu de la franchise et des détails méthodiques dans les tableaux du mal.

Je choisis deux exemples en majeur et mineur. Maj. La banqueroute, 54e caractère du commerce,

distinguée en 36 espèces.

Min. L'adultère , l'un des caractères du mariage , distingués en 72 espèces.

On va se convaincre par ces tableaux que , dans les

SECONDE PARTIE. 1NTER-LIMIN AIRES. 123

critiques publiées jusqu'à présent sur chaque vice, le sophisme n'a dénoncé que les faibles délits servant à excuser le mal. C'est un effet inévitable de toute analyse qui n'est pas intégrale , graduée en classes , ordres , genres, espèces, et au besoin en variétés, ténuités et X infinités. ( Voyez le Tableau , à la page suivante. )

Ne sont pas classées dans ce tableau les banqueroutes nationales, soit en direct, comme le système de Law; soit en indirect , comme le tiers consolidé. Elles formeront une catégorie particulière dans un tableau complet; celui-ci est une ébauche où lesdites banqueroutes figurent en baul pivot Y.

La définition de ces 36 espèces étant renvoyée au traité des crimes du commerce , nous devons nous borner ici à l'objet de la thèse; elle tend à démontrer « que, dans la i critique des crimes sociaux, le sophisme ne s'attache » qu'aux détails qui peuvent excuser le mal et familiariser » l'opinion avec l'aspect du désordre. »

Etablissons l'accusation sur des faits notoires. Quelfe est , sur les 36 espèces de banqueroute , celle qu'on persifle au théâtre? C'est, avant tout, la 36e., la banqueroute peur rire. On met en scène le savetier qui, ayant reçu deux bottes pour les raccommoder, n'en rend qu'une : c'est faillite de 50 p. °/0.

Si on n'expose que cette sorte de banqueroute à la critique , c'est familiariser les spectateurs avec le vice ; transformer en sujet de facétie ce qui devrait être un sujet de profondes méditations et de recherches sur l'antidote à appliquer au vice.

On le découvrirait , même en n'observant que le côté plaisant, si on voulait, selon l'avis des philosophes , s'étayer de méthodes analytiques par classes, ordres, genres

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