‹ Œuvres complètes de Ch. Fourier (volume 4)Chapitre 75 sur 86 · III · texte numérisé non relu

III

L'indépendance individuelle est donc pleinement assurée» en fp que chaque page est affecté au service de la Phalange et non de l'individu» qui par cette raison est servi affectueusement; plaisir que les riches mêmes ne peuvent pas se procurer à prix d'argent en civilisation; car si on paie grassement un valet pour se l'attacher, l'ambition le rendra insouciant» ingrat et souvent perfide. On ne connaît point ce danger dans l'Harmonie» où chacun est assuré de l'amitié des divers pages qui de préférence adoptent son service» avec liberté de le quitter en cas de refroidissement» et sans aucun engagement pécuniaire avec lui.

Il n'y a donc rien de mercenaire [ ni de servile ] dans la domesticité d'Harmonie; et un groupe de caméristes est» comme tous les autres groupes» une société libre et honorable » qui perçoit sur la masse du produit de la Phalange » en raison de l'importance de ses travaux.

Les serviteurs harmoniens sont ombrageux sur le point d'honneur» autant que ceux qu'ils servent; et chaque page évite de se compromettre en soignant des groupes hétérogènes dont il ne soutient pas les cabales. Ainsi les compagnies » [comme les individus,] trouvent dans leurs pages une préférence affectueuse et cabalistique à la fois. On voit partout intervenir ce double lien entre celui qui sert et celui qui est servi. Ce sont déjà deux mobiles d'amitié entre eux» indépendamment des liaisons d'amour» quand le service est fait par un autre sexe. Mais il est convenu que dans nos calculs d'Harmonie nous ne porterons jamais l'amour en compte; cette passion étant interdite en morale civilisée, il importe de prouver que » sans recourir à l'amour» il reste encore assez de ressources pour établir les liens composés dans la Phalange d'essai.

Quelques fonctions domestiques nous semblent ignobles, avilissantes, comme l'enlèvement des boipg, immondices, etc.; ce service devient, dans l'Harmonie , une œuvre pie, exercée par une Série d'enfants des deux sexes ; enfants voués par religion aux fonctions les plus répugnantes, et faisant trophée de cette charité, comme un médecin s'enorgueillit chez nous de visiter les malades indigents dont il ne peut attendre aucun salaire v On a vu des confréries de pénitents aller relever et ensevelir les corps des suppliciés ; c'était souvent un homme opulent qui allait détacher du gibet le corps d'un scélérat ; la religion ennoblit ces actes répugnants. Il en est ainsi, dans l'Harmonie, des fonctions qui peuvent nous sembler ignobles; elles sont l'attribution de la plus noble et la plus Gère des corporations, celle des petites hordes dont je traiterai au livre de l'éducation intégrale composée.

Quelque champion mercantile m'objectera , que si l'Harmonie est immensément riche , selon les tableaux donnés sur le trentuplement relatif (134), elle pourrait affecter une forte somme à salarier les travaux répugnants. Cela aura lieu dans l'Association hongrée , qui ne peut pas développer les grands ressorts d'attraction, organiser des corps de pages et pagesses ; mais dans la pleine Harmonie (8e. période, Association composée) on n'affectera pas une obole à l'indemnité des travaux immondes : ce serait intervertir tout le mécanisme de haute attraction qui doit vaincre, par esprit de corps, les plus fortes répugnances : quand on pourra le plus en Attraction, l'on pourra le moins: il sera donc bien aisé d'attirer à la culture des fleurs et des fruits , quand on saura attirer à l'enlèvement des immondices et à la poursuite des reptiles. Je renvoie ce sujet à la notice des Petites Hordes, où l'on

verra que le service le plus subalterne, comme le balayage de la Cambre du pauvre, sera peut-être Tait par une jeune princesse de 10 ans, que l'honneur et l'esprit religieux auront enrôlée dans cette corporation, qui est en Harmonie la 4re. du globe.

L'extrême subdivision des fonctions dans le service domestique est un garant d'attraction pour ce genre de travail. La Série des pages sera nombreuse , parce qu'on pourra n'y exercer qu'une branche minime , sans cumuler, comme chez nous, ni les diverses fonctions, ni même plusieurs détails d'un service : car tel qui aura du goût pour le dégraissage du drap, ne voudra pas exercer sur la soie ni la toile; il laissera ces deux étoffes à d'autres groupes. Le grand nombre des sectaires abrège, égaie les séances , et c'est par suite de ce grand nombre et des subdivisions de travail , que le pauvre peut avoir 50 domestiques en service actif; il a jusqu'à des vigies de nuit pour l'éveiller à l'heure qu'il a fixée le soir, par un chiffre placé à sa porte ou à sa croisée donnant sur la rue-galerie. Ainsi le pauvre, en Harmonie, jouit d'une foule de services que le riche ne peut pas se procurer en civilisation, ou qu'il n'obtient que mercenairement ; tandis que le pauvre d'Harmonie les obtient par lien composé ou lien affectueux et cabalistique.

On a pu remarquer , dans ce chapitre , que le mécanisme des Séries pass. substitue toujours un double charme aux doubles inconvénients du mécanisme civilisé : je m'explique.

On trouve chet un serviteur Harmonien double lien d'affection et de cabale , indépendamment des liens d'amour et autres qui peuvent s'y rencontrer. Bornons-nous aux charmes spéciaux de ce service , à ceux qu'il peut

créer entre gens de même sexe. Il sera prouvé que dans tout service d'Harmonie , quelqu inférieur quVft soit , comme le soin des chaussures, chacun voit s'empresser pour lui un page ou une pagesse qu'il chérit sous double rapport, et par lien de cabale, et par convenance d'amitié. C'est donc une affinité composée: elle deviendra surcomposée, s'il s'y joint un 3e. lien, comme l'amour; et bi-composée, s'il s'y enjoint un 4e.; comme la parenté ; (Voy. ci-dessus, page 186, sur le bonheur bi-composé.)

Le service de civilisation présente des résultats contraires ; on voit chez tous , ou du moins chez les 7 '/S des serviteurs , une disparate composée et bi-composée ; elle s'établit par inconvenance des caractères , par défiance et crainte du vol , par impatience que cause la maladresse ou l'impéritie du serviteur, par indignation contre l'exigence du mattre , par jalousie de fortune , par les rancunes qui naissent de mauvais traitements ou d'injustice et de lésine , par ingratitude en cas de générosité ; enfin par tant d'autres sujets de discorde , qui font dire à tous les gens riches , que les domestiques sont pour eux une source de tribulation (plainte répétée plus justement encore parles valets).

Un riche civilisé trouve donc dans ses rapports avec la domesticité, 2, 3 et 4 disparates, et ses liaisons avec des valets ne sont pour lui qu'une discordance composée, sur-composée et bi-composée, au lieu d'une affinité de pareils degrés que lui présenterait le service d'Harmonie dans tous ses détails.

On retrouvera ce contraste dans tous les parallèles de relations civilisées avec les harmoniennes : le mouvement dans les périodes lymbiques , 2e. Sauvagerie, 5e. Patriarcat, 4e. Barbarie, 3e. Civilisation,

s'élève toujours à un degré de mal , correspondant au degré delfien où il serait parvenu dans l'Harmonie , dont toutes les relations assurent, même à la classe pauvre, des plaisirs composés, sur-composés et bi-composés.

Et comme les rapports avec la domesticité , avec les salariés et les classes inférieures , sont en civilisation une gêne permanente pour les chefs, et bien plus encore pour les subordonnés, comme on entend les grands en porter des plaintes amêres (Maintenon, H, 294), j'ai dû me hâter de leur faire entrevoir qu'en Association cet inconvénient se trouve transformé en une ' source de charmes continuels , de liens affectueux pour les chefs et les valets , et qu'il délivre complètement les riches du dispendieux et onéreux fardeau de la domesticité , tout en leur procurant un corps de serviteurs aussi aimables par le dévouement , la probité et la dextérité , que ceux de civilisation sont désolants par tous les vices opposés.

Qu'on réunisse en un tableau tous les embarras de la vie publique et privée , toutes les disgrâces dont se plaint le monde civilisé , je m'engage h démontrer qu'il n'en est pas une qui ne doive se changer en source d'agréments , dans l'état sociétaire. Je prouverai, à deux chapitres d'ici, que les germes de maladies aigu&s , de rhumatisme , goutte, etc., se transforment dans ce nouvel ordre en sources de charme : la thèse sera débattue au chapitre 4. Or, si le germe de cette Goutte, vrai tison d'enfer, peut devenir en Harmonie un gage de plaisir et de santé, quel est le vice moral ou physique de civilisation que l'Harmonie ne puisse transformer en gage de bonheur?

Qu'on prenne acte de cet engagement : je le remplis peu à peu dans chaque chapitre : celui-ci vient de montrer le service domestique , l'un des principaux ennuis de

l'état actuel, devenu un charme pour les maîtres et les tserviteurs. Il en sera de même de tous les vid&s dont la cure a désorienté les Esculapes sociaux. Un seul ressort, la Série pat*., va métamorphoser tous les maux en biens, va nous convaincre de la sagesse immense du créateur des passions, et de l'impérilie des soi-disant siècles savants, qui insultent au plus bel œuvre de Dieu, aux passions dont ils ont refusé d'étudier le destin sociétaire.

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