‹ Œuvres complètes de Ch. Fourier (volume 4)Chapitre 77 sur 86 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Du Charme composé permanent, ou double prodige qui naît de l'Harmonie passionnelle.

C'est ici une application des principes établis au VIIe. chap,, (2e. partie, 184); le monde civilisé est si neuf» si abusé sur la question du bonheur, qu'il fout, selon

Condillac, refaire son entendement sur ce sujet, et ajouter aux théories beaucoup d'instructions pratiques. Appliquons donc le principe de bonheur composé, aux aperçus déjà donnés (183).

Je pourrais dédier ce chapitre aux femmes; il va justifier leur penchant pour la magie , tout en la réduisant à sa juste valeur (0. Donnons trois exemples de cette magie sociétaire , dite charme composé permanent.

1°. Double prodige en richesse. Les civilisés s'estiment fort heureux quand , pour fruit de leurs travaux , ils arrivent à l'aisance après quelques années de privations. Les 7/8 d'entre eux sont réduits & supporter le dénûment pendant la jeunesse , pour n'atteindre , en fin de compte , qu'à la pauvreté dans la vieillesse. On peut donc nommer classe avantagée, celle qui, pour prix d'une jeunesse laborieuse, acquiert l'aisance ou «petite» fortune dans l'âge moyen, à 40 ans , où l'on est encore à temps de jouir. Un tel succès est un demi-prodige, vu les difficultés à surmonter ; et il y a prodige complet , lorsqu'en débutant sans capitaux, on arrive par industrie à la grande

(i) Eh ! quelle est cette juste valeur ? Nos sages se presseront de répondre que la magie est une cbarlatanerie à interdire; j'y souscris , pourvu qu'en réprimant tels charlatans , on n'en accrédite pas de plus dangereux , comme il est arrivé dans La civilisa tîon moderne.

Qu'avons-nous gagné a confondre les vieilles chimères de magie et de sortilège ? Nous sommes tombés de Scylla en Gharybde : et je puis prouver que , chimère pour chimère, l'ancien règne de la magie blanche ou noire était bien plus rapproché de la nature que le règne actuel des magies économique, civique, philanthropique, idéologique, par lesquelles on mystifie les nations plus lestement qu'aucun magicien n'ait jamais mystifié les individus.

fortune dès l'âge de 40 ans, ce qui est infiniment difficile en civilisation. r'

Mais si on arrivait & la grande fortune de bonne heure, à 20 ans , sans versement de capitaux et sans autre effort que de se livrer immodérément aux plaisirs de toute espèce , le charme serait double , il y aurait prodige de faire grande récolte sans semailles apparentes, et prodige d'obtenir la fortune par l'exercice des plaisirs qui, en civilisation , la font perdre si souvent à qui la possède.

Chacun en Harmonie voit s'opérer en sa faveur ce double miracle. En effet, les travaux y étant transformés en plaisirs lucratifs et attrayants , chacun arrive à la fortune par l'exercice des plaisirs ; et on y arrive de bonne heure , à 20 ans , à 10 et à 5 , puisqu'un Harmonien jouit de tous les biens enviés par nos gens opulents. La bonne chère , les chevaux , les voitures, les meutes, les spectacles et fêtes continuelles, sont en Harmonie l'apanage du plus pauvre des êtres ; et comme tout plaisir y est payé , parce qu'il est utilisé en système général, comme on paie en dividende proportionnel les groupes qui s'adonnent à la chasse , à la musique , aussi bien que ceux qui exercent à la charrue devenue attrayante , il arrive :

1°. Que l'Harmonien, dés son jeune âge, recueille sans semailles , puisqu'il n'a songé qu'à se divertir.

2°. Qu'il s'enrichit par l'exercice de ces nombreux plaisirs qui aujourd'hui le ruineraient en peu de temps.

C'est donc en sa faveur [un charme composé et non pas simple], un double prodige permanent sous le rapport de la richesse. Passons à d'autres miracles composés.

2°. Double prodige en santé. Il est de règle parmi nous, qu'on doit user modérément des plaisirs, afin de ménager le corps ; et l'on regarde comme prodige IV

vantage bien rare de conserver la santé en se vautrant dans la débauche. L'antiquité s'étonna de ce que Néron conservait une pleine vigueur, après 18 ans d'excès habituels.

Si cet usage immodéré des plaisirs devenait voie de santé , si celui qui s'adonnerait le plus aux jouissances quelconques , devenait l'homme le plus robuste, un tel effet serait double prodige tout à fait inconcevable dans les mœurs civilisées, où chaque plaisir entraîne communément à des excès qui compromettent la santé ; tandis que dans les Séries pass., où il existe partout des contrepoids fondés sur la variété de jouissances, chacun gagne en vigueur à proportion de son activité à figurer dans les plaisirs de toute espèce.

Démontrons : l'homme qui aura parcouru dans le cours de la journée c trente » sortes de jouissances, aura donné à chacune c environ » une demi-heure. Celui qui n'en aura parcouru que « quinze » , y aura donné le double de temps , environ une heure à chaque.

Il est évident que celui qui n'aura donné qu'environ une demi-heure à chaque plaisir, aura beaucoup moins abusé , moins commis d'excès , que celui qui donnant une heure à chaque séance , n'aura goûté dans sa journée que «t quinze » plaisirs au lieu de c trente. »

Si vingt hommes se plaignent d'indigestion , le lendemain d'un grand repas, on peut assurer que dix-neuf d'entre eux auraient échappée l'indigestion, si le repas eût duré moitié moins. Les généraux d'Alexandre firent une orgie d'ivrognerie et gloutonnerie à la suite de laquelle 42 d'entre eux moururent le lendemain ; cette orgie avait duré toute la nuit. Chacun pensera que si l'orgie n'eût duré que le quart du temps, il n'en serait pas mort un

seul ; car on aurait évité les grands excès qui , d'ordinaire, n'ont lieu qu'à la fin du repas, et dans les sMtaces trop longtemps prolongées.

En partant de ce principe , on doit conclure que plus les plaisirs seront nombreux et fréquemment variés , moins on pourra en abuser ; car les plaisirs, comme les travaux, deviennent gage de santé quand on en use modérément. Un dîné d'une heure, varié par des conversations animées qui préviennent la précipitation et la gloutonnerie , sera nécessairement modéré , servant à réparer et augmenter les forces, qu'userait un long repas sujet aux excès, comme les grands dtnés de civilisation.

L'Harmonie qui présentera , surtout aux gens riches, des options de plaisirs d'heure en heure , et même de quart d'heure en quart d'heure, préviendra donc tous les excès par le seul fait de la multiplicité des jouissances ; leur succession fréquente sera un gage de modération et de santé. Dès lors chacun aura gagné en vigueur, à proportion du nombre de ses amusements. Effet opposé à ceux du mécanisme civilisé , où la classe la plus voluptueuse est partout la plus tôt dépourvue de vigueur. On ne doit pas en accuser les plaisirs , mais seulement la rareté déplaisirs, d'où natt l'excès qui semble autoriser les moralistes à condamner la vie épicurienne.

L'ordre sanitaire, ou équilibre et modération dans l'usage de nos 6ens , nattra donc de l'affluence même des plaisirs, aujourd'hui si pernicieux par les excès que provoque leur rareté* Un tel résultat sera double prodige , charme composé permanent, relativement à la santé.

1°. Il transformera en gage de vigueur cette vie épicurienne qui, dans l'état actuel, est voie de perdition, tant de la santé que de la fortune.

2°. En prodiguant aux riches ces alternats continuels de plaisir** il transformera en voie de santé la richesse , qui aujourd'hui n'est communément que voie d'affaiblissement; car la classe riche est toujours la plus sujette aux maladies; témoins les gouttes, rhumatismes et autres maux qui s'acharnent sur le prélat et le ministre, et n'entrent pas dans la cabane du paysan, où d'autres maladies, comme les fièvres , ne pénètrent que par excès de travail et non de plaisir.

Ici se trouve résolu le problème posé (534) sur la goutte et les germes de maladies à transformer en germes de vigueur. La Goutte ne provient que des abus de bonne chère et autres jouissances ; elle rentre dans la théorie <T équilibre sanitaire que je viens de décrire, et qui fondant les contre-poids sur l'affluence et la rapide succession des plaisirs , métamorphose en gage de santé toute jouissance dont l'abus est germe de maladie en civilisation.

3°* Double prodige en mécanisme. Je l'ai déjà énoncé : «'est la propriété qu'ont les Séries pass. d'élever les économies en raison de la multiplicité des caprices et raffinements sensuels.

On a vu , à l'article boulangerie (page 396), qu'une Phalange peut fabriquer trente sortes de pain à moins de Irais qu'un seul pain qui, par sa monalité d'espèce, aurait le vice de ne point exciter les rivalités cabalistiques, «t qui par suite ne répandrait aucun charme sur les travaux, ne mettrait pas en jeu les leviers économiques de l'Attraction.

Nous regarderions déjà comme prodige économique , fart de mener un train de vie fastueux , sans dépenser plus que si on vivait dans la médiocrité ; que sera-ce de

Fart de dépenser beaucoup moins dans le grand faste» que si on végétait dans la vie bourgeoise ! Il y aura encore dans ce résultat un prodige redoublé ou charme composé, dont on verra l'extrême facilité dans les détails qui seront donnés postérieurement.

II suffit d'avoir cité trois de ces effets miraculeux, pour désigner ce que j'entends par le charme redoublé, qui est propriété constante des Séries pass. : le monde une fois organisé selon cette méthode verra, dans chacune des fonctions sociales , s'opérer ces doubles miracles qui seront un sujet d'enchantement continuel pour les Harmoniens , et d'activité incalculable dans leurs travaux.

De là naîtront deux passions bien inconnues parmi nous: l'enthousiasme pour Dieu, auteur d'un si bel ordre social , et la philanthropie ou amour de tout le genre humain , du commerce de qui on recueillera , & chaque pas , tant de bienfaits composés. Ces deux passions nouvelles ( et faisant partie de la foyére X unitéisme ) seront si puissantes sur les Harmoniens , que les louanges de Dieu s'entremêleront à tous leurs plaisirs, et que l'hospitalité y sera partout plaisir au lieu de vertu.

Les prodiges composés, tels que je viens de les décrire, sont des effets si étrangers à l'ordre civilisé , que les lecteurs ne pourront pas admettre une perspective si brillante ; elle n'excitera que des objections d'impossibilité et fle vision magique.

Je ne me dissimule pas ce vice apparent ; mais je pose rigoureusement la thèse du charme composé" ou double miracle , comme propriété inhérente à tout mécanisme de Séries pass. bien équilibrées. Je mettrai toute l'exactitude possible à en fournil" des preuves qui non-seulement lèveront tous les doutes , mais démontreront que j'affaiiit. 24

blis encore le tableau, et que souvent te charme, au lieu de se borner au mode composé ou double prodige, s'élèvera au sur-composé ou triple , au bi-composé ou quadruple miracle (186) (0,

Un indice propre à fonder, par analogie, notre confiance à tant de bonne fortune , c'est l'aspect des résultats contraires que donne en tout sens Tordre civilisé. On n'y voit partout que malheur composé, au lieu de charme composé.

J'ai remarqué cet effet dans le sort des industrieux; on peut y analyser facilement non pas deux ni trois, mais une kyrielle de disgrâces qui (191) élèvent le malheur du peuple au degré bi-composé et omni-composé.

Le travail, dit l'Ecriture* est une punition de l'homme : Adam et ses enfants furent condamnés è gagnft leur pain à la sueur de leur front* Avant ce châtiment, le bonheur

(i) Les magiciens et leurs disciples sont coupables d'un tort ^indépendant de celui de charlatanerie ; c'est le tort de simplisme (je ne peux pas dire simplicité ni simplesse, mots qui offrent deux sens étrangers a celui que j* vais exprimer ).

Nos magiciens passés (car il n'en existe plus) s'étudiaient à opérer des miracles simples; c'était méconnaître la destinée de l'homme , qui est composée , et ne tend qu'aux effets composés. Nous devons, en fait de miracles, aspirer à obtenir double prodige ou rien ; toute merveille siniple étant hors du cercle des destinées humaines, excepté les cas ou le simple figure en relais du composé.

Une merveille simple ne remplit point les vœux de l'homme , qui , stimulé par la 12*. passion , la Composite , ne peut s'accommoder ni d'un bonheur simple , ni d'un prestige simple. 11 veut non-seulement le composé ou double enchantement , mais il le veut en permanence. Tel est l'effet réservé aux Séries pass. , . mécanisme qui produit en tout sens les doubles miracles dont on 4 va jouir a volonté par tout le globfe

primitif de l'homme était de n'avoir rien à faire, comme est le dimanche notre populace. Il est donc bien reconnu, même en religion, que le travail civilisé est pour l'homme un état de malheur, et qu'il est plus prés de la nature en se livrant à des illusions de sort enchanteur, qu'en ajoutant foi aux prétendus charmes que la philosophie lui promet sous le chaume.

L'Ecriture , en nous disant la vérité sur le malheur attaché au travail actuel , n'a point dit que cette punition ne dût finir un jour et que l'homme ne pût revenir au bonheur dont il jouissait primitivement. Pour se fortifier dans cet espoir, il faut méditer sur la thèse de destin dualisé (II, 34); sur celle des Attractions proportionnelles aux destinées (II, 31 2) ; puis sur l'évidence de contre-destin que dénotent les malheurs amoncelés sur l'homme industrieux : j'en ai compté 46 ( 191 ), en observant qu'un plus exercé pourra aisément porter au double cette série. En effet, j'en trouve aujourd'hui, sur un vieux manuscrit, une autre gamme non portée dans la précédente.

Autres disgrâces de l'Industrieux (191).

3 II est accablé par le malheur idéal , par l'aspect de quelques-uns de sa caste, qui, favorisés d'un héritage imprévu, d'un gain de loterie, etc., ont échappé au mal-être : ces exceptions de fortune viennent périodiquement aigrir les privations de la masse dépourvue du nécessaire.

4. Il supporte seul les corvées dont le riche est exempt, et, par contre, il est seul privé des droits naturels, chasse, pêche, etc., dont le riche est çn possession.

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